L'Agenais du VIe au Xe siècle


Les quatre fils de Clovis se firent entre eux une guerre acharnée. Clotaire, resté seul maître en 558, laissa lui-même quatre fils qui se partagèrent ses domaines. L'Aquitaine échut à Chilpéric. Mais la discorde ne tarda guère à venir. Gontran, roi de Bourgogne, marcha contre Chilpéric; puis, en 584, il envoya des troupes en Aquitaine contre Gondebaud qui s'était fait couronner à Brive. L'armée de Gontran traversa la Garonne au Mas-d'Agenais, pilla cette ville et se lança à la poursuite de Gondebaud, qui périt par trahison à Saint-Bertrand- de-Comminges où il s'était renfermé. Le général de Gontran, Didier, comte de Toulouse, défit en 587 l'armée de Chilpéric commandée par Regenwald ou Renaud, gouverneur de l'Agenais et du Périgord. Il prit Périgueux, et s'empara dans la basilique de Saint-Caprais d'Agen de la femme de Renaud, qu'il fit conduire à Toulouse. C'est en 586, sous Chilpéric, que les Vascons ou Gascons, descendus des Pyrénées espagnoles, se répandirent dans la Novempopulanie. Bladaste, duc de Bordeaux, envoyé contre eux, fut tué et son armée fut complètement défaite. Le duc Astrovald n'obtint ensuite qu'un faible succès; les envahisseurs restèrent maîtres, malgré tout, du territoire désigné sous le nom de Vasconie citérieure.
La Gascogne se composa des pays suivants:
Chalosse, vicomtes de Dax et d'Orthez, Albret, régions Basque au Labour, Armagnac et Comminges. Elle a fourni les départements modernes des Landes, du Gers et de l'Ariège, et partie des Hautes et Basses-Pyrénées, de la Haute-Garonne et de Lot-et-Garonne.
Vers 588, Lupus, leur duc, conquit la partie de l'Agenais située sur la rive gauche de la Garonne. En 602 , ils envahissaient l'Aquitaine, quand ils furent battus par Théodebert, roi d'Austrasie, et Thierry, roi de Paris, qui leur imposèrent seulement un duc (Gemialis) et un tribut.
C'est alors que, profitant des circonstances, Clotaire tenta de s'emparer des Etats de ses frères. On sait que sa tentative échoua ; mais, resté seul en 613, il constitua la monarchie française et établit, pour le malheur de ses descendants, les maires du palais.
Dagobert et Caribert succédèrent à leur père Clotaire en 628. Dagobert céda à son frère le Toulousain, l'Agenais, le Périgord, etc. Caribert rétablit le titre de roi de Toulouse. Dans ses Etats étaient compris Toulouse, Cahors, Agen, Saintes, Périgueux, Poitiers, Angoulême, et la Novempopulanie. Une tentative d'insurrection des Aquitains et des Vascons contre les Francs, fomentée en 627 par Palladius et son fils Sidoc, évêque d'Elusa (Eauze), fut réprimée, et dès 631 le pays tout entier était soumis à Caribert, qui avait épousé Giselle, fille d'Amand, duc des Vascons.
Caribert mourut en 631. Son fils aîné, très jeune encore, fut massacré par ordre de Dagobert; mais son frère Boggis régna comme duc d'Aquitaine. Il fut l'auteur de la maison d'Armagnac.
Agen dut subir alors bien des vicissitudes dans son épiscopat, supprimé sans doute comme en tant d'autres lieux. Durant cette longue période si agitée et si sombre, le pouvoir, sans stabilité aucune, appartenait tout simplement au maître du jour, qui avait évincé celui de la veille et serait supplanté par celui du lendemain.
Eudes, fils de Boggis, succéda à son père en 688, réunissant les droits des Mérovingiens et ceux des Vascons, et parvint à étendre le duché d'Aquitaine jusqu'à la Loire. Il prit parti pour Chilpéric II contre Charles Martel et fut défait en 748.
C'est sous le règne de Eudes que les Sarrasins, maîtres de l'Espagne, firent leur première incursion en France, dans la Narbonnaise et la Septimanie. Eudes les battit d'abord devant Toulouse en 721; mais l'invasion formidable de 732 le força d'appeler Charles Martel à son aide. Les Sarrasins, fondant sur l'Aquitaine conduits par Abdérame, s'emparèrent successivement d'Agen, de Bordeaux, de Périgueux, de Saintes et de Poitiers ; ils se dirigeaient sur Paris, lorsque Charles Martel les écrasa près de Tours. Eudes mourut en 735, après avoir, oublieux des services rendus, fait imprudemment la guerre à Charles Martel, qui néanmoins laissa l'Aquitaine à son fils Hunaud (ou Hunald) , sous réserve de l'hommage. Mais Hunaud, d'un caractère très indocile, ne devait avoir lui-même que peu de repos. Un retour offensif des Sarrasins en Languedoc, en 738, nécessita encore l'intervention de Charles Martel, qui parvint à chasser enfin ces barbares de l'Aquitaine. Malgré ce nouveau bienfait, Hunaud se révolta en 739 et 740 contre Charles; mais celui-ci le battit chaque fois, et en mourant, en 741, laissa à ses fils l'autorité qu'il avait acquise sur le duché. L'aîné des fils de Charles Martel, Carloman, s'étant retiré dans un monastère d'Italie en 747, Pépin son frère (Pépin le Bref), dès lors seul maître de l'autorité, fît déposer Childéric III, le dernier Mérovingien, et fut sacré d'abord à Soissons, par saint Boniface, en 752, puis une seconde fois à Saint-Denis, par le pape Etienne II, en 754.
Hunaud avait repris en 744 ses turbulentes entreprises. Il essuya sans cesse des revers, et finalement se vit forcé de se démettre du pouvoir en faveur de son fils Waïfre (ou Waifer) en 745. Il se retira alors dans un cloître de l'île de Ré.
Waïfre se conduisit en tyran et s'aliéna l'esprit de ses sujets. Il voulut continuer les folles équipées de son père contre Pépin, qui, en 760, lui déclara la guerre sous prétexte de restitution des biens enlevés aux églises. Pépin entra en Aquitaine et força Waïfre à accepter un traité qui devait être promptement violé. La guerre reprit en 761 et se prolongea pendant plusieurs années. Les armées franques furent constamment victorieuses ; elles dévastèrent le pays, et Waïfre, errant, fut assassiné en 768 par ordre de Pépin dans la forêt de Vergt. Sa mort amena la soumission générale de la contrée.
Déjà, dès 766, Pépin le Bref s'étant présenté devant Agen, cette ville lui avait aussitôt ouvert ses portes et prêté serment. Entraînées par cet exemple, la plupart des autres villes de l'Aquitaine et de la Gascogne s'étaient empressées de lui envoyer des délégués chargés de lui rendre hommage.
D'après un document apocryphe, c'est lors de son passage en Aquitaine, en 766, que Pépin aurait fondé l'abbaye de Clairac, par les soins de Centulle-Maurelle, seigneur de ce lieu. Pépin étant mort en 768, ses deux fils, Charles et Carloman, se partagèrent ses Etats. L'Aquitaine échut à Charles, que l'Histoire appelle Charlemagne.
A la nouvelle de la mort de son fils, Hunaud sortit du cloître et reprit les armes. L'appel qu'il fit à l'Aquitaine et à la Gascogne fut entendu. On le proclama duc de ces provinces ; mais Charlemagne allant vers lui, il ne se sentit pas de force à soutenir la lutte et battit en retraite jusqu'en Gascogne, où le duc Loup, son propre neveu, crut venger son père en s'emparant de lui et le livrant aux Francs, en 772. Hunaud ne resta prisonnier que deux années. Il parvint à s'échapper et fut tué dans Pavie en 774. La trahison de leur chef souleva une réprobation générale des Gascons, qui se révoltèrent contre lui et le remplacèrent par le fils de Waïfre, portant aussi le nom de Loup et ayant pu échapper à ses ennemis. Charlemagne dut ratifier cette élection.
Or le nouveau duc gascon n'avait pas oublié les persécutions de toutes sortes dont les Carolingiens avaient poursuivi sa famille. Il rêvait de vengeance et crut bientôt que le moment opportun était venu. Sur les sollicitations du calife de Bagdad, Charlemagne résolut de marcher contre le calife de Cordoue et convoqua l'Assemblée du Champ de Mai pour l'année 778. Il partit en avril de son palais de Cassinogilum, en Agenais, où il laissa sa femme Hildegarde, qui, peu après, mit au monde deux jumeaux : Lothaire, mort en naissant, et Louis, qui devait succéder à son père et porter le nom de Louis le Débonnaire.
Où était situé ce palais de Cassinogilum, lieu de naissance du fils de Charlemagne? On a cru longtemps qu'il s'agissait de Casseneuil, sur le Lot; mais il est aujourd'hui à peu près établi que c'était à Gasseuil, sur le Dropt, qui, du reste, d'après d'Anville, Oïhénard, etc., faisait aussi partie de l'Agenais à son extrême limite.
Après son expédition victorieuse en Espagne, l'armée carolingiene, faisant route pour l'Aquitaine, fut assaillie dans la vallée de Roncevaux par les Gascons que conduisait le fils de Waïfre. On sait qu'elle perdit toute son arrière-garde, avec le neveu de Charlemagne, Roland, qui la commandait et qui est devenu légendaire.
Charlemagne, très irrité, ne se préoccupa guère de l'origine du duc gascon, descendant de Clovis ; il le fit pendre haut et court comme un vil malfaiteur. Loup-Sanche lui succéda. Vers l'an 780, Gharlemagne érigea le royaume d'Aquitaine sur la tête du jeune prince Louis, qui à la mort de son père, en 814, le donna à son propre fils Pépin. On reporte aussi vers cette même époque la fondation du monastère de Squirs, qui devait être le berceau de La Réole, et de l'abbaye d'Eysses. Une révolte de la Haute-Gascogne fut réprimée par Pépin, et vers 819, à la mort de Loup-Sanche, les Francs évincèrent les héritiers de ce dernier et établirent Totilus comme duc amovible de toute la Gascogne.
Quand Charlemagne avait érigé l'Aquitaine en royaume en faveur de son fils aîné, vers 780, il avait nommé quinze comtes français chargés de gouverner chacun une portion de ce nouvel Etat. Ceci n'était pas sans doute une innovation; mais il serait néanmoins intéressant de connaître les noms des nouveaux titulaires de cette époque, dont neuf seulement sont cités par Aimoin. Le comte d'Agen, précisément, est resté inconnu. Quelques auteurs ont tenté de suppléer à cette lacune au moyen d'un document considéré aujourd'hui comme apocryphe, d'une charte qu'aurait donnée Charles le Chauve en 845 au monastère d'Alaon, en Catalogne.
D'après cette charte, Ermiladius, prétendant descendre par Boggis de Clotaire II, eût été fait comte d'Agen par Charlemagne. Cet Ermiladius était fils d'Artalgarius, dont le père avait été massacré par Hunaud à Poitiers.
Ceci a toutes les allures de la légende.
On dit que, sous Louis le Débonnaire, le comté d'Agenais était possédé par Bernard II, duc de Septimanie, dont la fille Rogelinde l'eût apporté en dot à Wulgrin, comte d'Angoulême et de Périgord. Ce Wulgrin aurait reconquis l'Agenais sur son beau-frère Guillaume, comte de Toulouse, qui s'en était emparé ; puis à sa mort, en 886, il l'aurait légué avec le Périgord à son fils cadet Guillaume, comte d'Agen, mort en 920. Celui-ci devait être dépossédé de l'Agenais dès l'an 900 par Sanche-Mitarra, duc de Gascogne, qui étendait ses possessions en abusant de la minorité d'Ebles, fils de Rainulfe II, comte de Poitiers et duc d'Aquitaine.
Quoi qu'il en soit, Louis le Débonnaire étant mort en 840, son fils Charles le Chauve confirma le royaume d'Aquitaine à Pépin II, qui avait succédé à son père en 839. C'est sous son règne, en 843, qu'eut lieu la première apparition des Normands dans nos contrées. Pépin s'étant fait couronner roi de toute l'Aquitaine indisposa contre lui son oncle Charles le Chauve. Les Normands saisirent cette occasion pour pénétrer plus complètement dans la région. Ils entrèrent en Aquitaine et saccagèrent tout sur leur passage jusque dans la Novempopulanie. En 844, après plusieurs échecs, les Gascons, conduits par leur duc Totilus, vainquirent enfin ces envahisseurs.
Totilus mourut en 845. Sigwin, comte de Saintes, fut élu pour le remplacer; puis Guillaume, pris en 848 par les Normands, qui, deux ans plus tard, saccagèrent Toulouse.
Sanche-Sanchez, fils de Louis-Sanche, était alors duc de la Basse-Gascogne. Il se maintint malgré Charles le Chauve ; mais à sa mort, en 863, son neveu fut imposé aux Gascons comme duc amovible. Une Assemblée de nobles et de prêtres, tenue à Orléans, ayant enlevé à Pépin la couronne d'Aquitaine pour l'offrir à Charles le Chauve, Pépin s'allia aux Normands pour défendre ses droits, mais il fut obligé de se réfugier en Gascogne, où il fut pris par Sanche- Sanchez et livré à Charles le Chauve. Ce dernier le fit enfermer en 852 dans le cloître de Saint-Médard de Soissons, d'où il s'échappa bientôt pour s'unir encore aux Normands.
C'est alors, en 853, que, malgré les efforts du duc Arnaud, ces pirates remontèrent de nouveau la Garonne au moyen de leurs petits vaisseaux légers, dévastant les deux rives du fleuve entre Bordeaux et Toulouse.
L'antique Aginnum des Nitiobriges fut détruit de fond en comble. J'ai déjà constaté que la ville nouvelle fut édifiée un peu au nord, vers le pied du coteau de Saint-Vincent. Nombre de villes eurent le même sort. Condom, Sos, le monastère de Squirs, l'abbaye d'Eysses, Bazas, Mézin, Lectoure, le château royal de Casseuil, Monsempron et bien d'autres tombèrent sous cet ouragan de fer et de feu. Pépin, qui conduisait cette curée formidable à laquelle Toulouse parvint à se soustraire, fut pris et enfermé dans un cachot au monastère de Senlis.
La mort du duc Arnaud, survenue en 872, amena aussi des troubles graves. Les Gascons appelèrent à eux Sanche-Mitarra, le petit-fils de Loup-Centulle dépouillé par Louis le Débonnaire, qui s'était créé une réelle célébrité militaire en guerroyant contre les Sarrasins d'Espagne. Le titre de duc lui fut déféré. Tout ou partie du comté d'Agen passa un moment sous l'autorité des ducs de Gascogne, à la suite de l'éviction des fils de Wulgrin par Sanche-Mitarra. En 920, la mort de ce dernier transporta le duché sur la tète de son fils Sanche II, qui adopta aussi le surnom de son père.
C'est en cette même année 920 que le prieuré de Sainte-Livrade fut fondé par saint Robert. Garsie-Sanche, dit le Courbé, succéda à son père Sanche II, et sa femme Honorée ou Amuna restaura l'abbaye de Condom et la dota de divers domaines dépendant du comté d'Agenais.
Alors aussi la reconstruction d'Agen était en cours. Nous savons, notamment, par le testament de Raymond Ier, marquis de Gothie et comte de Rouergue, que la nouvelle ville possédait déjà en 961 une cathédrale placée sous l'invocation de saint Etienne et une autre église dédiée à saint Caprais. Raymond Ier de Toulouse, marquis de Gothie, comte de Rouergue, Gévaudan, Narbonne, etc., et en partie de Quercy et d'Albigeois, fils d'Ermengaud, le frère de Raymond-Pons III, comte de Toulouse. Il avait épousé Berthe, fille de Boson, marquis de Toscane et frère consanguin de Hugues, roi d'Italie, neveu de Boson 1 er , comte de Provence. Il mourut en 961. Le même document nous apprend que Sos et Mézin se relevaient également de leurs ruines, et qu'à cette époque l'église d'Eysses était reconstruite.
La maison de Toulouse avait acquis, dès lors, une grande puissance. En 932, la soumission politique de ses comtes Raymond-Pons III , fils de Raymond II , et son oncle Ermengaud, fils d'Eudes, à Raoul ou Rodolphe de Bourgogne, roi de France par l'éviction de Charles le Simple et la retraite de Louis IV d'Outremer, leur avait valu encore un accroissement considérable de leurs immenses possessions, notamment le comté d'Auvergne et le duché d'Aquitaine, attributions confirmées plus tard par Louis IV.
Sanche-Sanchez, petit -fils de Garcie-Sanche le Courbé, mourut sans postérité vers 960. Son frère Guillaume-Sanche lui succéda en Gascogne et réprima un retour offensif des Normands. Il s'associa bientôt son frère Gombaud, alors évêque d'Agen.
L'autorité que vont exercer les évêques attribuant à leur succession une importance capitale, je m'attacherai désormais à la rappeler.
J'ai dit qu'à la suite de l'épiscopat de saint Dulcide (400-450), une lacune se produit dans nos listes. En effet, entre cette date de 450 et celle de 977, on ne trouve plus de titulaires à peu près certains que les suivants : Rébien (549), Polemius (573), Sugillarius (580), Antidius (585), Flavardus (615), Asodoaldus (628) 2 , Sallustius (629), Sebastianus (642), Siboaldus (670), Concordius (850).
Rien de bien saillant ne s'attache, du reste, à aucun de ces noms, qui, seuls, restent acquis à notre histoire.


Source: Histoire de l'Agenais par Jules Andrieu, 1893