L'Agenais au XIIIe siècle


Les commencements du XIIIe siècle virent naître l'hérésie des Albigeois ou Vaudois, propagée bientôt en Agenais. Le comte de Toulouse, Raymond VI, qui était venu à Agen en 1203 et avait été admis en paréage par le Chapitre de Saint-Caprais pour la seigneurie de La Sauvetat-de-Savères, le comte de Toulouse, dis-je, fut accusé de protéger les hérétiques et excommunié par Innocent III. Une croisade fut prêchée contre lui, à la suite du meurtre, en 1208, de Pierre de Castelnau, délégué de Rome, et dès 1209 une armée formée à Lyon entra en campagne.
L'évêque d'Agen, Arnaud IV de Rovinha, (ou Revignan), alla rejoindre les croisés sous les murs de Béziers dont ils faisaient le siège. Il conduisait une troupe de son diocèse, de même que les évêques de Bazas, de Cahors et de Limoges, et marchait sous les ordres de l'archevêque de Bordeaux, Guillaume-Amanieu de Genève. La direction des opérations militaires de ce renfort était dévolue à Guy II, comte d'Auvergne, et au vicomte de Turenne, qui, chemin faisant, détruisirent Gontaud, saccagèrent Tonneins et prirent le château de Casseneuil, commandé au nom de Raymond VI par le comte Seguin de Balencs, et le château de Puylaroque, en Quercy. A Casseneuil, où la défense fut des plus vives, de nombreux hérétiques furent livrés aux flammes pour honorer Dieu. On sait ce qui advint à Béziers. Une épouvantable hécatombe qu'on a évaluée à 30.000, à 60.000 et jusqu'à 100.000 âmes marque d'une odieuse tache l'histoire du XIIIe siècle. On a dit que, consulté sur le moyen de distinguer les catholiques des sectaires dans le sac de la ville, le légat du Saint-Siège, Arnaud, abbé de Citeaux, aurait répondu : « Tuez les tous ! Dieu saura bien reconnaître les siens! » mot atroce qui probablement ne fut jamais prononcé.
Après la prise de Béziers vint la prise de Carcassonne, que je mentionne surtout parce que les Croisés choisirent alors pour chef Simon de Montfort, général habile, mais homme avide, cruel et sans scrupules, qui débuta par une prise de possession personnelle des récentes conquêtes.
Raymond VI, qui s'était humblement soumis à Rome, qui avait paru en suppliant au premier concile de Saint-Gilles et s'était même croisé contre ses vassaux, vit renaître les persécutions dès son retour à Toulouse. Invité à livrer tous les suspects, il fut encore excommunié, et la ville fut mise à l'interdit. Par une seconde démarche auprès d'Innocent III, il obtint une nouvelle absolution ; mais sur les plaintes intéressées de l'évêque d'Agen, il dut abandonner divers droits et péages que ce dernier prétendait ne lui être point dus. Concessions vaines, d'ailleurs, car le second concile de Saint-Gilles, en septembre 1210, refusa de l'entendre. Il comprit enfin ce que visaient ses ennemis, se retira dans Toulouse pour préparer sa défense, et une nouvelle excommunication, fulminée par les légats, fut bientôt confirmée par le pape. Montfort et le légat Arnaud se dirigèrent sur l'Agenais (1210), où ils échouèrent devant plusieurs places, Marmande, Sainte-Bazeille, etc. ; puis ils se présentèrent devant Toulouse en juin 1241. Ils furent vivement repoussés par Hugues Del far, sénéchal d'Agenais, qui commandait les forces de Raymond VI et tailla en pièces leur arrière-garde.
Secondé par les comtes de Foix et de Comminges, le vicomte de Béarn et le troubadour Savary de Mauléon qui conduisait 2.000 Basques, Raymond poursuivit Montfort et l'assiégea dans Castelnaudary en septembre 1211. Malheureusement, une faute du comte de Foix le força à se retirer.
L'évêque d'Agen, obéissant au zèle le plus intempestif, rappela Montfort dans l'Agenais en 1212. Le sinistre brûleur d'hérétiques détruisit au passage toutes les forteresses qu'il rencontra; il démantela Moncuq, se saisit des châteaux de Masquières, Lestelle, Anthé et Tournon, et arriva le 3 juin devant Penne.
Cette ville, vieille cité des Nitiobriges, avait vu restaurer ses remparts et construire son château par Richard Cœur de Lion de 1194 à 1198. Elle était occupée par une bonne garnison commandée par Hugues Delfar, le sénéchal d'Agenais qui avait si bien défendu Toulouse.
Montfort fut tenu en échec pendant quatre mois, en dépit de tous ses efforts, et il n'occupa la place, le 29 septembre 1212, que grâce au manque d'eau et de vivres dont souffraient les assiégés. La garnison et les habitants purent sortir avec armes et bagages ; mais 74 malheureux hérétiques furent saisis, massacrés ou livrés aux flammes.
Pendant que se poursuivait ce siège, en juin 1212, Montfort avait détaché Robert de Mauvezin contre Marmande, qui lui ouvrit ses portes. Sur ces entrefaites, Raymond YI vint à Agen, concéda plusieurs privilèges à cette ville et en chassa son évêque qui se réfugia d'abord au Mas-d'Agenais, puis auprès de Montfort qu'il suivit au siège de Moissac et à Pamiers.
Après la prise de Penne, les croisés se portèrent sur Biron, commandé par un chevalier castillan, Martin d'Algaïs, ancien sénéchal de Gascogne pour le roi d'Angleterre, alors au service du comte de Toulouse. Montfort ayant emporté la ville, la garnison du château se rendit pour avoir la vie sauve; mais il lui fallut livrer son chef, Martin d'Algaïs, qui fut attaché à la queue d'un cheval fougueux et ensuite ignominieusement pendu. Gontaud et Tonneins eurent leur tour ; mais Casseneuil résista alors à une première tentative. Tout le reste de l'Agenais, Bruilhois compris, ayant fait sa soumission, l'armée des croisés marcha sur Moissac, qui, après un siège meurtrier, dut capituler; ensuite, n'osant pas attaquer Montauban, elle fit route vers le comté de Foix.
Je ne suivrai pas les incidents de cette triste guerre en dehors de l'Agenais ; mais il convient de rappeler encore un événement tragique survenu alors à sa frontière.
Le comte Baudoin, frère de Raymond VI et son ennemi déclaré, avait puissamment aidé Montfort à prendre Moissac en 1212. En mars 1214, il vint s'arrêter un soir au château de l'Olme, en Quercy, au retour d'une visite de ses domaines d'Agenais. Or, le seigneur de l'Olme, qu'il croyait son ami, le livra aux routiers du comte qui le conduisirent à Moncuq, puis à Montauban. Raymond présida dans cette ville le tribunal spécial qui condamna son frère à mort pour crime de félonie. Baudoin fut pendu peu après par le comte de Foix, un de ses juges.
En 1214, Simon de Montfort accourut au secours du château de Moissac, alors assiégé par le comte de Toulouse qui se retira à son approche ; puis il revint en Agenais, où les menées du roi d'Angleterre servaient au mieux les intérêts de Raymond VI. Les croisés arrivèrent sur la rive droite de la Garonne, en face du Mas-d'Agenais, et malgré une foule de bateaux venus de La Réole pour défendre ce passage, ils réussirent à traverser le fleuve et mirent aussitôt le siège devant le château. Mais après trois jours d'efforts infructueux, dépourvu de moyens d'attaque et d'ailleurs rappelé à Narbonne, Montfort s'éloigna vers le Languedoc.
Cependant la cause de Raymond VI faisait toujours des progrès. Agen, Condom, Mézin, Marmande, Port-Sainte-Marie, le Mas et Penne lui envoyèrent des renforts, et Montfort ne tarda guère à reparaître. Il commença par prendre et raser le château de Montpezat, où quelques chevaliers s'étaient fortifiés. Les soumissions se produisirent alors nombreuses. Seules, les villes de Marmande et de Casseneuil semblaient vouloir résister. A l'approche des croisés, les Marmandais s'eufuirent à La Réole par la Garonne, et la garnison, réfugiée dans une tour, obtint de sortir la vie sauve. La ville fut livrée au pillage et démantelée, mais les défenses du château furent complétées.
Ces prouesses valurent au doux chef catholique une confirmation de possession de l'Albigeois, du Rouergue, du Quercy et de l'Agenais, par une charte du cardinal-légat Robert de Corçon, datée de Sainte-Livrade, juillet 1214. Casseneuil, dont Raymond VI était suzerain, appartenait, ainsi que le château de Hauterive, à Hugues de Rovinha (ou Revignan), frère de l'évêque d'Agen, qui accourut à l'arrivée de Montfort. Cette place avait une garnison gasconne commandée encore par le comte Seguin de Balencs et exigeait un véritable siège. Montfort appela son fils Amaury à l'aide avec d'autres troupes, et en attendant, se bornant à cerner la ville, il s'empara des châteaux de Saint-Amant, Galapian et Dolmayrac, et dévasta toute la contrée.
Dès que les renforts furent arrivés, le siège commença avec l'emploi de toutes les ressources militaires de l'époque. Les assiégés avaient espéré le secours de Jean sans Terre, qui n'intervint pas, et après trois mois de résistance désespérée, Seguin fut forcé de capituler, le 18 août 1214. Il obtint que les quelques survivants de son héroïque garnison sortissent avec leurs bagages. Quelques habitants réussirent à s'échapper avec eux; d'autres s'enfuirent à la nage sur le Lot; tout le reste fut impitoyablement brûlé sous prétexte d'hérésie, au nom du Dieu de miséricorde et de paix. La ville fut saccagée; ses fortifications furent abattues et la plupart de ses maisons détruites par le feu.
Montfort fit chanter un Te Deum sur ces ruines sanglantes, qui, a-t-on dit, furent données aux Dominicains d'Agen; puis il se dirigea vers le Périgord, où il prit encore plusieurs châteaux, et à son retour reçut les hommages des seigneurs de l'Agenais et du Quercy, absolument terrifiés. L'année suivante, le concile de Montpellier lui concéda jusqu'aux biens du comte de Toulouse Raymond VI, qui s'était réfugié auprès de son beau-frère, en Angleterre, et s'était démis de ses Etats en faveur de son fils Raymond VII. Les prélats du concile ne réservèrent à ce dernier que les portions non encore occupées par les croisés.
L'Agenais était alors gouverné par un sénéchal nommé par Simon de Montfort, qui vint encore dans le pays en septembre 1215, et aussi en avril 1217, époque où il transigea avec l'évèque d'Agen, admettant sa jouissance en paréage de la justice et seigneurie de cette ville.
Déjà, d'ailleurs, en 1216, le jeune Raymond VII, secondé par son père, avait commencé les hostilités contre le spoliateur de sa famille, qu'il tenait en échec du côté du Rhône le 13 septembre 1217, quand Raymond VI prit Toulouse. L'année suivante, dès qu'il put accourir, Montfort se hâta de faire le siège de cette ville, devant laquelle l'attendait le châtiment.
Une pierre, lancée, dit-on, du haut des remparts par la main d'une femme, vint mettre un terme à ses exploits de bourreau le 25 juin 1218. Son fils Amaury hérita de son ambition et de ses titres. Forcé de lever le siège de Toulouse en juillet 1218, le nouveau chef des croisés se replia sur Carcassonne. Presque toutes les villes de l'Agenais ouvrirent alors leurs portes au jeune comte, après avoir massacré les garnisons imposées par Montfort. Raymond fut acclamé à Marmande, Aiguillon, Condom, etc. Agen cependant résistait encore.
Le pape Honoré III pressait Philippe-Auguste d'entreprendre une nouvelle croisade. Le roi finit par céder à ses sollicitations incessantes et envoya son fils aîné, Louis le Lion, en Aquitaine au printemps de 1219. Louis le Lion, ou Cœur de Lion, fils aîné de Philippe-Auguste et d'Isabelle de Hainaut, succéda à son père en 1223 sous le nom de Louis VIII.
Amaury s'était déjà montré en Agenais en 1218. Il avait occupé Gontaud sans résistance au mois d'octobre, puis s'était provisoirement retiré. Revenu alors dans le pays, le 22 mai 1219, il avait mis le siège devant Marmande, commandé par le comte Centulle d'Astarac, que secondait Amanieu de Bouglon, quand l'armée royale, après avoir repris La Rochelle aux Anglais, vint le rejoindre. Malgré des prodiges de valeur, les Marmandais durent se rendre à discrétion. Grâce aux conseils de modération de l'archevêque d'Auch, Garcias III de l'Ort, la garnison put se retirer, et, seuls, Centulle d'Astarac avec quatre autres seigneurs furent retenus prisonniers. Mais cette générosité fut peu goûtée des soldats d'Amaury, qui pénétrèrent dans la ville et massacrèrent tous les habitants qu'ils purent atteindre. Profondément indigné de cette horrible boucherie, Louis le Lion s'éloigna aussitôt avec ses troupes. Il se rendit directement devant Toulouse, où il arriva le 17 juin et dont il entreprit vainement le siège, qu'il fut obligé de lever le 1 er août suivant en abandonnant jusqu'à ses machines de guerre. En l'année 1221, Amaury de Montfort, dont l'armée venait d'être renforcée par divers prélats, se crut en état de reprendre ses opérations en Agenais.
Il revint donc dans nos contrées et mit le siège devant Clermont-Dessous, près de Port-Sainte-Marie, où il convoqua les consuls d'Agen, qui, comblés de prévenances, lui renouvelèrent leur serment du bout des lèvres le 1 er août 1221.
Dès qu'Amaury fut forcé de lever le siège de Clermont-Dessous, le mouvement de la province en faveur du comte de Toulouse s'accentua fortement. Agen, en dépit de ses serments, rappela aussitôt son souverain légitime, Raymond VI, qui, le 25 août, confirma ses privilèges et ses Coutumes. La soumission d'Agen entraîna la plupart des autres villes de l'Agenais, où en 1222 Amaury ne possédait plus que Penne.
Raymond VI mourut à la lin de cette même année. Son fils Raymond VII lui succéda et vint faire le siège de Penne, que, suivant les uns, Amaury n'osa pas secourir, et que, suivant d'autres, il parvint à dégager. Une trêve fut conclue. Des conférences pour traiter de la paix avortèrent successivement à Saint- Flour et à Senlis. Un concile tenu dans cette dernière ville en juillet 1223 n'eut pas plus de résultat. Malgré tant d'hécatombes, les Albigeois étaient alors si peu exterminés qu'ils allèrent jusqu'à nommer un antipape de leur secte et des évêques. Le siège d'Agen fut attribué à un certain Vigouroux de Bathone, qui, d'ailleurs, ne parut jamais dans le diocèse et qui, dix ans plus tard, fut brûlé vif à Toulouse. Philippe- Auguste étant mort à Mantes le 14 juillet 1223, son fils et successeur Louis VIII se montra plus accessible aux sollicitations romaines et se prépara à une nouvelle croisade.
Amaury, isolé et cerné dans Carcassonne, avait conclu une seconde trêve avec Raymond VII et Roger- Bernard, comte de Foix. Bientôt, considérant sa cause comme perdue, il se réfugia en France et abandonna tous ses droits à Louis VIII, qui, dès lors, songea à la conquête des grands fiefs du Midi. Au surplus, la trêve entre le roi de France et Henri III d'Angleterre prenait fin en 1225. Il s'agissait de reprendre cette Aquitaine toujours l'objet des convoitises royales.
Louis s'avança dans le Poitou, qui se soumit, ainsi que La Rochelle, Limoges et Périgueux. Le comte de La Marche vint au-devant du roi et lui fit hommage avec la plupart des seigneurs de l'Aquitaine. Une nouvelle trêve de quatre ans ayant été imposée à Henri III, et Raymond VII ayant été bruyamment excommunié, la croisade projetée fut entreprise. Une armée formidable se mit en marche dans les premiers jours de l'année 1226. La terreur s'empara du Midi, dont les villes et les seigneurs s'empressèrent de faire leur soumission et de fournir des otages. Entrés par la vallée du Rhône, les croisés, conduits par le cardinal-légat de Saint-Ange, arrivèrent devant Avignon. Cette ville, excommuniée depuis douze ans, ne voulut pas admettre Louis VIII en triomphateur et ferma ses portes.
Le siège commença aussitôt et dura trois longs mois, pendant lesquels les Avignonnais se défendirent avec la plus indomptable énergie. Raymond VII harcelait les assiégeants que la famine et les maladies décimaient. La prise d'Avignon n'en eut pas moins lieu. Les soldats mercenaires furent seuls massacrés; un tribut fut imposé à la ville et ses murailles furent détruites. En même temps, une partie de l'armée royale opérait en Languedoc, où la plupart des places se soumirent, bien que Toulouse bravât encore les croisés.
Cependant l'hiver était proche, l'armée très affaiblie, et des défections nombreuses se produisaient. Louis VIII, confiant la suite des opérations militaires au sire de Beaujeu, reprit la route de France; mais atteint lui-même en chemin de l'épidémie qui avait été si fatale à ses soldats, il mourut à Montpensier, en Auvergne, le 8 novembre 1226, après avoir fait jurer aux seigneurs de sa suite qu'ils reconnaîtraient les droits de son jeune fils Louis, alors âgé de onze ans.
Sous la direction du sire de Beaujeu, le sort des armes cessa bientôt d'être favorable à l'armée royale. Raymond VII reprit l'offensive, ayant l'Agenais presque tout entier sous sa bannière. Il fit d'ailleurs sa soumission le 23 août 1228 au concile de Montpellier, où un accord intervint avec l'évêque d'Agen au sujet du partage de la justice.
Arnaud IV de Rovinha, que Montfort avait réintégré en 1217 et dont la gestion avait été si dure à son diocèse, mourut en 1228 et fut inhumé dans l'église du prieuré de Layrac. Arnaud V lui succéda pour peu de temps (1228-1231), et fut bientôt remplacé lui-même par Géraud II, doyen de Notre-Dame de Paris, qui un an plus tard, en 1232, devait faire place à Raoul de Peyrines, ou de Pins, abbé de Clairvaux, appelé en 1235 au siège de Lyon et honoré comme Bienheureux par l'ordre de Citeaux. A la suite de la Conférence de Meaux tenue pour traiter de la paix, Raymond VII reçut l'absolution à Paris, pieds nus et en chemise, devant le grand portail de Notre-Dame, le 12 avril 1229. Il promit de se croiser; s'engagea à démolir les fortifications de trente villes ou châteaux, comprenant Agen, Port- Sainte-Marie, Casseneuil, Pujols, Auvillars, Layrac et Condom. Plusieurs places, au nombre desquelles se trouvait Penne, devaient être remises comme garantie de cet engagement. De toutes ses possessions, il conservait seulement, sous réserve d'hommage-lige au roi de France, avec le comté de Toulouse, l'Agenais, le Rouergue, une partie de l'Albigeois et le Quercy, excepté Cahors.
Enfin, il fut convenu que sa fille épouserait l'un des frères de Louis IX, à qui ferait retour comme succession le comté de Toulouse. Ce mariage d'Alphonse de France et de Jeanne de Toulouse, âgés l'un et l'autre de neuf ans, fut conclu la même année ; mais leurs noces ne se célébrèrent que huit ans plus tard, en 1237. Tout le reste des possessions de Ilaymond VII fut abandonné à la maison de France, qui supplanta ainsi l'Angleterre dans la suzeraineté de l'Agenais.
Les dures conditions imposées au comte de Toulouse par le traité de Paris devaient naturellement conduire ce prince à les éluder de son mieux.
Très soumis à l'Eglise dont il avait si cruellement éprouvé la puissance, il se ligua avec les comtes de Foix, de Bigorre et de Comminges, et se joignit en 1241 au comte Hugues de La Marche révolté contre le roi de France. L'Agenais avait répondu promptement à son appel.
En mai 1242, Henri III d'Angleterre débarqua à Royan, et en juin suivant, après avoir pris toutes ses dispositions, il déclara la guerre à Louis IX. Les Anglais furent battus à Taillebourg le 16 juillet, et Henri III se réfugia à Bordeaux.
Raymond VII conclut vers la fin du mois d'août dans cette ville un traité avec le roi d'Angleterre. L'armée française, très éprouvée par une épidémie, dut se mettre en retraite, et Louis IX se retira, char-geant Humbert de Beaujeu d'opérer contre Raymond.
Le château de Penne fut pris. Raymond, abandonné par Henri III, puis par le comte Roger de Foix, reprit le château; mais il ne fut pas moins forcé de se soumettre au roi de France et de livrer plusieurs places en garantie, selon un traité conclu alors à Lorris.
Les commissaires nommés pour l'Agenais se présentèrent en mars 1243 à Agen, Marmande, Port- Sainte-Marie, Penne, Mézin et Condom, et reçurent dans ces villes le serment imposé de fidélité au traité de Paris, même à l'encontre du comte de Toulouse. L'autonomie acquise n'était, du reste, maintenue qu'à ce prix. Henri III repartit en 1243, revint en 1244 et regagna encore l'Angleterre en novembre de la même année, laissant la direction des affaires à son sénéchal de Gascogne Nicolas de Molis ; puis en 1247, à l'expiration de la trêve qui avait été conclue, à Guillaume de Buèles, gentilhomme normand. L'administration tracassière de ce dernier amena une révolte. Henri III en commit la répression au second fils du bourreau des Albigeois, Simon de Montfort, comte de Leicester, dont les opérations contre les seigneurs gascons ne furent pas très brillantes. Après un an de campagne, une trêve fut signée avec Gaston de Béarn, et Simon de Montfort se tourna alors contre Raymond VIL Arnaud-Othon, vicomte de Lomagne, à qui Raymond avait donné sa nièce en mariage, se joignit à Simon. Indigné de cette ingratitude, Raymond VII signifia d'Agen, le 11 juin 1249, à Arnaud-Othon de lui faire la remise du château d'Auvillars et des autres domaines qu'il lui avait concédés en Agenais. Arnaud en appela au roi de France; mais Raymond passa outre et fit rendre un arrêt de confiscation par la Cour d'Agenais.
On affirme que pendant le séjour du comte de Toulouse à Agen, en 1249, 80 hérétiques furent brûlés dans cette ville, qui, l'année précédente, avait encore reçu confirmation de divers privilèges. C'est à l'année 1245 qu'on fixe la fondation de Puymirol par Raymond VII, qui obtint cession des droits que l'évêque d'Agen prétendait avoir sur la colline, moyennant une rente annuelle de 500 livres Arnaldèses à prélever sur le péage de Marmande.
Raymond VII mourut le 20 septembre 1249 à Milhau, au moment où il se disposait à rejoindre Louis IX qui avait entrepris en août de cette année la septième croisade. Sa fille Jeanne et Alphonse de Poitiers, alors en Palestine, lui succédèrent. Mais Henri III, arguant de ses prétendus droits, revendiqua aussitôt l'Agenais et chargea Simon de Montfort de porter ses prétentions devant les exécuteurs testamentaires de Raymond VII. Les consuls d'Agen et de Condom protestèrent hautement et voulurent prêter serment au nom de leur comte à la reine-mère, régente de France en l'absence de Louis IX. La formule du serment telle que la demandait la reine étant contraire aux Coutumes de l'Agenais, les consuls écrivirent à ce sujet, le 3 février 1250, une lettre que des délégués spéciaux portèrent à Paris. La reine, accueillant le vœu des Agenais, modifia la formule selon leur désir.
A l'expiration de la trêve, en 1250, Montfort reprit la campagne, surprit Gaston par trahison et se rendit exécrable à tous. Les Gascons, vainqueurs à leur tour, le forcèrent à se réfugier en Angleterre au commencement de 1251 ; mais il revint bientôt avec d'autres troupes, et s'empara du château de Castillon-sur-Dordogne. En même temps, l'Agenais fut éprouvé par les courses des paysans et vagabonds nommés Pastoureaux, qui, sous prétexte d'organiser une croisade étrangère à la Noblesse et au Clergé, sillonnaient la France en bandits. Ces étranges croisés, auxquels se joignaient tous les gens sans aveu, se livrèrent partout aux plus grands excès, au vol, au meurtre, au pillage. Ils furent exterminés ou dispersés par une battue générale dans tout le royaume. Leur chef, un Hongrois inconnu, capturé à Paris, fut livré au bourreau sur l'ordre de la reine Blanche. Ces brigands laissèrent dans nos contrées de nombreuses traces de dévastations.
Des plaintes incessantes contre Montfort étaient adressées de tous les points de la Gascogne à Henri III, qui prescrivit une enquête et manda les plaignants auprès de lui. Montfort accourut pour se justifier. Il se montra hautain, violent, et alla même jusqu'à manquer de respect au roi. Les hostilités bientôt reprises par l'arrogant capitaine ensanglantèrent encore la Gascogne que Henri III venait de donner à son fils Edouard. Montfort fut battu et se réfugia derrière la Dordogne. Les Gascons prirent La Réole, Saint-Emilion et autres places, et affamèrent Bordeaux, qui appela le roi à son aide. Henri III arriva devant cette ville en août 1253 avec une puissante flotte, et secondé par l'appui de Rome qui venait de fulminer une excommunication contre les révoltés. Il prit Rions, Saint-Macaire, Gironde, et le 8 septembre il mit le siège devant La Réole, qui ne fut prise que vers le 29 du même mois, après une vaillante résistance. Le 3 octobre, il assiégea le château de Benauges, qui ne se rendit qu'en novembre, alors que les Gascons avaient déjà repris La Réole.
La paix fut conclue en avril 1254. Henri III confirma tous les privilèges de la Gascogne, et s'engagea même à réparer les dommages éprouvés dans la dernière campagne.
A leur retour de la croisade, Alphonse de Poitiers et Jeanne de Toulouse visitèrent l'Agenais, en juin 1251. A Agen, Othon de Lomagne fit amende honorable de ses torts envers le comte de Toulouse, et la vicomté d'Auvillars lui fut rendue.
Les Etats d'Alphonse étaient gouvernés par quatre sénéchaux, dont les plus connus sont Philippe de Ville-Favreuse (de Villa-Faverosa) et Guillaume de Baignols pour l'Agenais et le Quercy. Des commissaires extraordinaires étaient parfois chargés de rechercher et de réformer les abus, et une très remarquable ordonnance était venue compléter en 1254 ces sages mesures administratives.
L'Agenais, qui, dans les derniers temps, avait multiplié ses franchises et mieux dessiné son autonomie, fut heureux et prospère sous le règne d'Alphonse. Les bastides s'élevèrent nombreuses sur son territoire: celles de Villeneuve, Montréal, Sainte-Foy, Monclar, Castillonnès, Villeréal, etc., furent alors fondées. A cette époque, du reste, on ne trouve guère d'autres violences à signaler que les ravages faits en Condomois par Géraud, comte d'Armagnac, en 1267 et 1268, et les représailles qui en résultèrent. Alphonse se plaignit à Géraud qui ne tint aucun compte de ses observations. Sicard d'Alaman, chargé d'une mission d'apaisement, ne fit guère qu'envenimer encore la querelle.
On sait que saint Louis mourut en Afrique en 1270. Il avait eu le tort, en 1259, de remettre le duché d'Aquitaine tout entier à Henri III sous simple condition d'hommage, et même de lui promettre l'Agenais après la mort de Jeanne et d'Alphonse, en lui accordant jusque-là une rente de 3.720 livres, 8 sous, 6 deniers tournois représentant le revenu de ce comté.
Le roi d'Angleterre pouvait donc se considérer comme nu-propriétaire de l'Agenais, et c'est de ce double fait que, vassal du roi de France, il prêta le serment exigé par les lois féodales. On a constaté que c'est dans le traité de 1259 que parait pour la première fois le nom de Guyenne (ou Guienne), procédant de la même étymologie que celui d'Aquitaine.
La Guyenne comprenait le Bordelais, le Bazadais, l'Agenais, le Quercy, le Rouergue et le Périgord. Elle a fourni les territoires des départements modernes de la Gironde, de Lot-et-Garonne, de la Dordogne, du Lot, de Tarn-et-Garonne, de l'Aveyron et d'une partie des Landes et de la Haute-Garonne.
Jeanne de Toulouse légua par testament l'Agenais à sa cousine Philippe, fille d'Arnaud de Lomagne; mais à sa mort, survenue très peu après celle d'Alphonse, en 1271, Guy de Châtillon, comte de Saint-Pol, tuteur de Philippe , fut débouté par le Parlement de Paris de sa demande d'être reçu à l'hommage. Henri III ne fut pas plus heureux, du reste, auprès de Philippe le Hardi, dans sa revendication des promesses de Louis IX. L'Agenais, comme le comté de Toulouse, resta donc provisoirement acquis au roi de France, qui en prit possession la même année, le visita en 1272 et confirma le baron Jean d'Angerville dans la charge de sénéchal d'Agenais et de Quercy qu'il remplissait depuis 1267.
En 1274, Philippe de Lomagne revint encore à ses prétentions sur le comté d'Agenais, prétentions écartées de nouveau par la Cour des Pairs, mais qui cependant ne laissèrent pas de causer quelques troubles.
Le successeur de Henri III d'Angleterre, Edouard Ier, duc de Guyenne, renouvela au même sujet les démarches de son père. Le traité d'Amiens du 23 mai 1277 lui attribua enfin ce comté, subdivisé alors en douze grands bailliages, et où il plaça comme sénéchal Jean de Grailly. Sa prise de possession eut lieu solennellement à Agen le 9 avril 1279. Il reçut en 1280 l'hommage de Jourdain V, seigneur de l'Isle-Jourdain et vicomte de Castillon, pour la seigneurie de Fumel, partie de celle de Dunes et divers autres fiefs lui appartenant en Agenais. Edouard visita Monflanquin en 1283, et encore en 1286.
Après Raoul de Peyrines, en 1235, Arnaud V de Galard avait occupé le siège épiscopal d'Agen jusqu'en 1245, époque de sa mort. Son successeur fut Pierre de Reims (1245-1248), inscrit parmi les Bienheureux. Il avait été prieur des Dominicains d'Agen et laissa divers ouvrages restés manuscrits. De 1248 à 1263 siégea Guillaume II, religieux de Cluny, prieur de la Charité-sur-Loire, un des exécuteurs testamentaires de Raymond VII. Ce prélat fut en contestation avec l'évêque de Périgueux au sujet de Castillonnès. Une sentence arbitrale de l'archevêque de Bordeaux vint en 1263 prescrire l'alternance des deux évêques pour les nominations à cette cure.
Le successeur de Guillaume II, Guillaume III, élu en 1263, fit son entrée solennelle dans Agen le 22 juillet de cette même année et devint patriarche de Jérusalem en 1264.
Vinrent ensuite:
Pierre V Jerlandi (ou Jorlandi), en 1264-1271; Arnaud VII de Goth (1271-1281), dont l'épiscopat fut marqué par l'établissement à Agen des Carmes, des Cordeliers et des Augustins; Jean II Jerlandi (1281-1291), chanoine de Saint- Caprais et prébendier de Saint-Etienne ; enfin Bertrand de Goth (1291-1313), chevauchant sur les deux siècles. Celui-ci était l'oncle du pape Clément V et fut transféré un moment à Langres en 1306. J'aurai à reparler de lui.

Les Grands-Carmes, institués en Orient en 1205, s'établirent à Agen et à Aiguillon vers 1272. Le couvent d'Agen, qui occupait le deuxième rang parmi les couvents du même ordre de la province, fut installé sur des terrains alors hors des murs d'enceinte et appartenant au Chapitre Saint-Etienne, entre les rues des Arènes, du Pin, Saint-Nauphary (Kléber), Saint-Jean (Camille-Desmoulins) et Lassaigne. Il était séparé de cette dernière par les fossés de la ville. Les premières constructions, église et monastère, ruinées en 1533, furent promptement rétablies. L'église, située sur l'emplacement actuel de la place Pierre-Castex, était une des plus grandes de la ville. De vastes jardins aboutissaient à la limite sud. Les Cordeliers ou Frères Mineurs, fondés par saint François d'Assise en 1182, s'établirent à Agen en 1262, d'abord hors des murs, entre la ville et les Champs de Renaud, près du Gravier, où vinrent plus tard les Carmes Déchaussés. Leur couvent, démoli en 1338, fut alors transféré entre les cloîtres de Saint-Etienne et la chapelle Notre-Dame-du-Bourg, puis au vieil Hôpital Saint-Jacques, et enfin près de la porte Saint-Georges en 1345. Le même ordre s'établit aussi vers ce temps à Marmande, Villeneuve et Penne.

Le 27 novembre 1285, dans l'église de Bazas, Constance de Béarn, femme d'Edouard, fils du roi d'Angleterre, fit hommage et serment à Jean II Jerlandi, évêque d'Agen, pour la vicomte de Bruilhois qu'elle possédait. La même année, des entreprises contre les abbayes de Condom et de Mézin donnèrent lieu à divers paréages ratifiés par le roi le 20 juin. Edouard I er , revenu dans nos contrées en 1287, accorda le 1er mai des Coutumes et franchises à Villeréal et autres lieux ; puis, au mois d'août suivant, Bertrand-Raymond de Campagne, son sénéchal d'Agenais, fut chargé de prélever une taxe de six deniers Arnaudins par feu pendant dix ans pour l'achèvement du pont commencé sur la Garonne, à Agen. Il donna un gouvernement et des franchises à Sainte-Foy en 1290-1292, des privilèges spéciaux à Castelsagrat en 1290, et accepta la cession par Vital de Ferréol de la moitié de la ville de Gontaud, avec justice et dépendances, pour la somme de 1.000 livres.
Edouard Ier avait montré pour Agen et l'Agenais une vive sollicitude, se traduisant par une foule de concessions successives. En 1283, son sénéchal, d'accord avec l'abbé de Pérignac, commença la construction d'une bastide à Lacène, juridiction d'Agen. Naturellement les Agenais protestèrent très fort contre cette entreprise et en appelèrent à Edouard, qui, par application de l'article des Coutumes interdisant l'établissement de bastides sur le territoire du bailliage, n'hésita pas à leur donner satisfaction le 13 septembre. A la suite d'une querelle survenue à Bayonne en 1292 entre des matelots anglais et normands, d'où résultèrent une tentative sur La Rochelle et des déprédations sans nombre, Philippe le Bel, qui avait succédé à son père Philippe le Hardi en 1285, demanda raison à Edouard de ces hostilités, et le cita en 1293 pour répondre de l'insulte. Parmi les griefs invoqués, Philippe se plaignait d'une surprise du château de Buzet, de la mutilation d'un de ses sergents à Villeréal et du meurtre de plusieurs autres à Castelculier.
Edouard envoya son frère pour faire sa soumission, et il fut convenu que le duché de Guyenne serait livré au roi de France, qui s'engageait à le restituer dans quarante jours. Les villes reçurent, en effet, l'ordre d'ouvrir leurs portes. Bordeaux même accueillit le connétable Raoul de Clermont, délégué à cette occasion, et lui prêta serment; mais bientôt un revirement se produisit. Philippe voulut retenir son gage et cita de nouveau le roi d'Angleterre à comparaître devant la Cour des Pairs. Edouard, se disant trahi, éluda la citation et rechercha des alliés, pendant que le Parlement de Paris prononçait la confiscation de ses fiefs de France. Après avoir fait appel, en juin 1294, à l'évêque d'Agen et à la Noblesse d'Agenais, qui répondirent par une prestation de serment au roi Philippe, il organisa activement une flotte imposante, confiée à son neveu Jean, duc de Bretagne, qui débarqua à l'embouchure de la Garonne en décembre suivant.
Les Anglais reprirent Blaye, Bourg, La Réole, etc.; mais ils ne purent réduire Bordeaux. La bastide de Vianne, commandée par le sire de Montcassin, résista aussi à tous leurs efforts. Puis des renforts conduits par Charles de Valois, frère du roi, ayant été envoyés à Raoul de Clermont, celui-ci ressaisit les châteaux de Rions et de Podensac et la place de La Réole.
Charles de Valois obtint d'autres succès encore sur les Anglais à Saint-Sever et à Bayonne. Il fut remplacé en 1296 par le comte d'Artois, qui gagna près de cette dernière ville une bataille importante; mais l'année suivante, les Anglais prirent une revanche éclatante sous les murs de Bordeaux.
L'entremise du pape amena en 1298 le traité de Montreuil, qui arrêta les hostilités.
Les célèbres démêlés entre Philippe le Bel et Boniface VIII avaient déjà retenti en Agenais. On en connaît l'origine. Les ecclésiastiques étaient exemptés de diverses impositions et redevances, et jouissaient d'une foule de privilèges. Or, les consuls d'Agen, méconnaissant ces immunités, ou plutôt se basant sur un règlement d'Edouard Ier de 1286 qui imposait indistinctement tous les biens quelconques acquis sur des particuliers payant auparavant les taxes, les consuls, dis-je, se permirent d'inscrire d'office les ecclésiastiques sur le rôle du subside qu'ils levaient pour la reconstruction des remparts et pour la réparation du fameux pont sur la Garonne. Le Clergé opposa naturellement un refus de concours. Le roi consulté répondit par une commission à ses commandants en Guyenne, disant de ne faire contribuer aux subsides que les clercs ne vivant pas cléricalement.
Cette instruction fut dénaturée, et le sénéchal reçut l'ordre d'imposer généralement le Clergé. L'appel de celui-ci n'eut aucun effet; ses possessions furent saisies, les résistances violemment réduites, et on alla même jusqu'à découvrir des maisons.
Les intéressés adressèrent alors directement leurs doléances à Philippe le Bel, qui, dans une lettre du 7 juin 1296 à son sénéchal, prescrivit une nouvelle enquête et ordonna de cesser toute poursuite contre "les chanoines, les curés et les clercs vivant cléricalement". En même temps survenait la bulle Clericis laïcos, protestant contre "la mauvaise volonté des laïques envers les clercs".
La lutte prit bientôt de graves proportions. Les Agenais, très excités pour leur part, se divisèrent en deux camps: d'un côté l'évêque et son clergé; de l'autre le sénéchal, les consuls et les magistrats. Les excommunications se multiplièrent. Etaient excommuniés ipso facto, et ceux qui imposaient des subsides, et les ecclésiastiques qui en effectuaient le paiement sans l'autorisation du Saint-Siège. Le désordre et le scandale furent bientôt à leur comble. Défense fut publiée dans Agen de payer désormais ni censive, ni location, ni redevance quelconque aux gens d'église, sous peine d'annulation des fiefs de leur mouvance.
Divers incidents regrettables suivirent de très près ces mesures. En 1297, le jour de la Pentecôte, le consul Arnaud Anier osa pénétrer dans l'église Sainte-Foi au moment de l'office. Le curé lui ayant ordonné de sortir, Anier se retira en commandant aux assistants de le suivre, et le vide se fit aussitôt dans l'église.
Le dimanche suivant, tous les consuls se rendent à la Cathédrale Saint-Etienne, pendant la grand'messe. Le grand archidiacre et les chanoines les invitent vainement à se retirer; les consuls résistent, et c'est le Chapitre qui, lui-même, est obligé d'abandonner les lieux.
Une ordonnance consulaire, proclamée à son de trompe dans les rues de la ville, intima défense expresse aux habitants d'assister aux offices. Les femmes furent invitées à s'abstenir, sous peine d'avoir leurs robes et leurs manteaux déchirés.
La plupart des paroisses du diocèse virent se produire les mêmes désordres ; mais bientôt se fit un certain apaisement, et les deux parties en appelèrent au roi. Philippe le Bel commit Guillaume d'Anjou, son trésorier, pour examiner le conflit. Les dissidents comparurent devant lui en décembre 1297. La sentence rendue par Guillaume n'est pas connue ; mais le 8 juillet 1298 Philippe n'imposait le paiement des contributions contestées qu'aux clercs ne vivant pas cléricalement, ce qui, en somme, donnait à peu près gain de cause au Clergé.
Quant au débat relatif aux divers scandales causés dans les églises, il fut porté jusqu'à la cour de France. Toutefois, Boniface VIII ayant disparu bientôt, les esprits se calmèrent, et le différend entre les consuls et le Chapitre fut remis à l'arbitrage de l'évêque Bertrand de Goth. Les Agenais durent payer une amende de 500 livres tournois, qui fut acquittée le 8 février 1304.
Le fameux pont sur la Garonne à Agen, autorisé par Richard Cœur de Lion en 1189, avait dû être construit, mais dans des conditions très défectueuses sans doute, puisque, dès 1217, il n'en subsistait plus qu'une seule pile en maçonnerie, de dimensions exagérées, modifiant fâcheusement le régime du fleuve au droit de la ville et dont une charte de Raymond VI prescrivit alors l'enlèvement.
Le pont d'Agen resta ensuite à l'état de projet durant tout le XIIIe siècle. En 1282 et 1284, le sénéchal d'Aquitaine, Jean de Grailly, et le sénéchal d'Agenais engagèrent tous les bailes et consuls du pays à rechercher des souscriptions volontaires pour l'achèvement du travail que les Agenais venaient alors de recommencer. Des quêtes furent même organisées dans ce but par l'évêque Jean Jerlandi. L'ouvrage fut donc ainsi rétabli, mais bien imparfaitement, semble-t-il, car les eaux le détruisaient encore l'année suivante.
En 1286, Edouard Ier autorisa la perception d'un droit de barrage sur la Garonne en vue d'une reconstruction de l'ouvrage, et nous l'avons vu créer une taxe spéciale en 1287 dans le même but. Cependant, malgré toutes les démarches et tous les appels faits aux régions voisines, malgré l'envoi de députés à Paris en 1299, l'entreprise n'aboutit qu'un peu plus tard, en 1308.


Source: Histoire de l'Agenais par Jules Andrieu, 1893