L'Agenais au XIVe siècle


Castelsagrat fut pris; Damazan tint quinze jours; Tonneins fut occupé ensuite, puis Port-Sainte-Marie qui ne résista guère, et l'armée se dirigea sur Aiguillon, qui soutint victorieusement un siège de cinq mois conduit cependant avec la plus grande vigueur. Tous les efforts tentés devant cette place furent vains. L'armée, très éprouvée , fut obligée, malgré tout, de se retirer le 20 août 1346. Le comte Philippe de Bourgogne, tué dans une sortie, fut porté le 8 août à Agen où de grands honneurs lui furent rendus.
La désastreuse bataille de Crécy, qui livrait le cœur de la France aux Anglais, venait d'avoir lieu. Le duc de Normandie dut accourir en toute hâte au secours de son père, perdant ainsi le fruit de ses divers succès en Guyenne, où Derby le supplanta aisément et reprit bientôt ses conquêtes.
Sur ces entrefaites, en mai 1347, le sénéchal de Houdetot prenait sur le château de Sainte-Foy-de-Jérusalem (ou Sainte- Foy-du-Temple), bâti par les Templiers près d'Agen, une revanche de son échec de Bajamont. C'est alors que dut être détruit ce château de Sainte-Foy, dont il ne reste plus la moindre trace.
Le comte d'Armagnac, revenu un moment à Agen, avait été forcé de rallier l'armée du roi avec le comte de Foix, en 1347. Calais était pris. Une trêve qui devait durer jusqu'à la Saint-Jean de l'année suivante fut conclue entre les deux rois le 28 septembre; puis, pour divers motifs, parmi lesquels doit être comptée la terrible peste qui sévit en France en 1348 et 1349, cette trêve fut prorogée à plusieurs reprises jusqu'au 1er août 1351.
La peste de 1348 provoqua une panique générale. Les villes furent désertées. La reine de France, Jeanne de Bourgogne, fut une des innombrables victimes du fléau, qui fit en Agenais d'épouvantables ravages. Amanieu III du Fossat s'étant allié aux Anglais en 1350, le roi confisqua ses domaines, à la grande satisfaction des consuls d'Agen avec lesquels ce turbulent seigneur était toujours en guerre.
Philippe VI mourut le 22 août 1350, laissant à son fils, le duc de Normandie, Jean II, appelé Jean le Bon, une bien lourde succession.
La trêve était peu respectée. Avant son expiration, les hostilités recommencèrent. Le roi Jean partit de Poitiers avec son armée et se dirigea vers la Saintonge. Il investit Saint-Jean-d'Angely que les Anglo-Gascons, conduits par les sires de Beauchamps et d'Albret, tentèrent en vain de délivrer.
Charles de Navarre, lieutenant du roi en Agenais, forma une armée à Condom. Il assiégea et prit le château de Montréal en juillet 1351, pendant que les Anglais marchaient sur Toulouse, et que le lieutenant du roi en Languedoc, Amaury de Craon, chargeait Arnaud de Lomagne de la garde de Marmande et Thibaut de Barbazan de la défense de Condom. En mars 1352, les Anglais investissaient Agen. Charles de Navarre réunit à Moissac des renforts considérables pour se porter au secours de cette ville, qui dut résister, puisque peu après le sire de Mortemart, capitaine du roi, en confia la garde à Pierre-Raymond de Rabasteins, sénéchal d'Agenais et de Gascogne, avec 100 hommes d'armes et 100 sergents à cheval de sa suite.
Divers faits d'armes s'accomplirent alors aux environs d'Agen. Raymond de La Salle, lieutenant du sénéchal de Toulouse, fit le siège de Beauville. Lusignan avait été pris. Madaillan était vainement assiégé en juillet 1352 par Amaury de Craon, qui fut obligé de s'éloigner à l'arrivée de l'armée anglaise.
Marmande dut être occupé aussi vers cette époque.
Le comte Jean d'Armagnac reçut une commission nouvelle pour l'Agenais en novembre 1352, et en février suivant, il entreprit le siège de Saint- Antonin, qu'une nouvelle trêve, conclue le 1er mars, le força de lever. Puis le temps se passa en escarmouches et en préparatifs de part et d'autre.
En 1353 encore, le même lieutenant s'empara du château de Monbalen occupé par les Anglais, et en mai 1354, il prit Beauville, Frespech et Saint-Antonin; mais il échoua devant Aiguillon et fut battu en juin devant Madaillan, malgré les sacrifices que s'étaient imposés les Agenais pour assurer le succès de l'entreprise. Cependant, ce n'est que l'année suivante, en 1355, que les opérations militaires prirent un sérieux caractère.
Edouard de Galles, surnommé le Prince Noir, qui s'était rendu célèbre à Crécy, débarqua à Bordeaux avec une petite armée que les seigneurs gascons renforcèrent aussitôt, et commença par ravager le Juillac et l'Armagnac. Villes et châteaux furent détruits. Mauléon fut rasé ; Plaisance devint la proie des flammes; puis, tandis que cet ouragan pénétrait dans le Comminges, le comte d'Armagnac plaçait Lorc de Caumont à Lectoure, et accourait vers Agen pour défendre le passage de la Garonne qu'une sécheresse extraordinaire rendait précisément guéable.
Les Anglais traversèrent la Garonne à Portet, à une lieue de Toulouse, et dévastèrent le Languedoc.
L'armée française de Guyenne était alors vers Sauveterre et Lombez, en Gascogne, abritée par la Save dont les ponts avaient été rompus. Le Prince Noir passa, ne faisant qu'une démonstration vague sur Gimont, et rentra à Bordeaux en décembre, tandis que ses troupes, morcelées en plusieurs corps, se répandirent de divers côtés pour continuer leurs ravages.
Le parti commandé par le comte de Warwick opéra en Agenais, prit Port Sainte-Marie, Clairac et Tonneins, et se dirigea sur Marmande. Un autre corps, sous les ordres de Jean Chandos, connétable d'Angleterre, opéra dans le Haut-Agenais et le Quercy, emporta d'assaut Castelsagrat et Brassac.
Agen fut aussi menacé. Les Anglais brûlèrent les moulins, détruisirent les ponts et occupèrent un château voisin; mais ils n'osèrent pas attaquer la ville, près de laquelle était campé le comte d'Armagnac, chargé encore de la défense de l'Agenais.
Du reste, dans ce pays, l'initiative de quelques seigneurs rendait aux Anglais la situation plus ou moins difficile. Dés 1341, par exemple, Hugues, sire de Pujols, opérant en partisan, leur faisait subir des pertes constantes, et en 1354, avec quelques autres Agenais déterminés, notamment Jean de La Barthe, comte d'Aure, et deux Guillaume de La Barthe, il fournit une intéressante campagne.
N'ayant pas à suivre les faits étrangers à l'histoire de la région, je ne parlerai ici ni de la situation financière de la France, ni de l'appel royal de 1355 aux Etats généraux, sur lesquels n'existe, d'ailleurs, pour l'Agenais aucune indication précise.
Le prince de Galles, reprenant ses opérations en 1356, débuta très habilement. Il parut d'abord viser le Midi; puis faisant volte-face à La Réole, il se dirigea sur le Rouergue, l'Auvergne, le Berry et le Poitou, semant sur son passage la dévastation et la ruine, et couronna sa campagne, le 9 septembre, par la victoire de Maupertuis, près de Poitiers, où le roi de France fut fait prisonnier.
Jean le Bon signa une trêve de deux ans à Bordeaux le 23 mars 1357, et fut emmené en Angleterre. Son fils, le dauphin Charles, régit le royaume pendant sa captivité. On sait ce que fut la France durant cette néfaste période. Tout n'était qu'anarchie et confusion. Des bandes de vagabonds et de routiers rançonnant les provinces; le dualisme s'accentuant entre la royauté et la nation; le triomphe d'Etienne Marcel et la guerre civile; la tyrannie des seigneurs, les atrocités de la Jacquerie: tout concourait à plonger le pays dans le plus affreux désordre et la plus profonde détresse. Cependant, le roi prisonnier négociait avec ses ennemis, admettant la cession des conquêtes faites sur les Plantagenets, avec Calais, Boulogne et 4.000.000 d'écus d'or ; mais ces clauses préliminaires, soumisses aux Etats, furent rejetées, et Edouard, déclarant la trêve rompue, débarqua en forces à Calais en 1360.
Il traversa la Picardie, la Champagne, la Bourgogne, l'Ile-de-France, et arriva jusque sous les murs de Paris. Le dauphin n'osa pas se montrer. Heureusement que les Anglais, épuisés et sans vivres, durent s'arrêter, et Edouard consentit assigner, le 6 mai 1360, le funeste traité de Brétigny, par lequel il renonçait à ses prétentions sur la couronne de France, mais qui lui attribuait le Poitou, l'Aunis, l'Angoumois, la Saintonge, le Limousin, le Périgord, l'A gênais, le Quercy, etc., et aussi le Ponthieu, Calais, Guines, etc. La rançon du roi Jean était fixée à 3.000.000 d'écus payables en six ans. Toutefois, par traité du 24 octobre étaient abandonnés "la cité et le chastel d'Agen, et les terres et pays d'Agenois".
Les compagnies d'aventuriers, que la paix multipliait encore, continuaient leurs excès de toutes sortes dans un pays ruiné et aux abois.
La garde d'Agen était alors confiée au vicomte de Fezensaguet, établi par Jean de France, comte de Poitiers, en 1359, avec 2 chevaliers, 41 écuyers et 45 sergents, à qui succéda en 1361 Bernard d'Armagnac, comme sénéchal d'Agenais. Un désaccord sur certaines clauses du traité de Brétigny engagea le roi Jean à entreprendre en 1364 le voyage de Londres, où il passa l'hiver à la cour d'Edouard. Il mourut presque subitement, laissant le royaume au dauphin, devenu Charles V et surnommé le Sage.
Après le traité de Brétigny , Edouard III avait donné à son fils aîné Edouard de Galles le duché de Guyenne, par lettres du 19 juillet 1362. C'est en 1364 que, dans l'église de Moissac, l'évêque d'Agen Raymond de Salg, nouvellement élu, fit hommage à ce prince pour la moitié de la justice, la monnaie et ses autres droits. Il l'accompagna dans cette ville, où ils firent ensemble une entrée solennelle des plus brillantes le 26 septembre.
Les délégués de l'Agenais et Amanieu IV du Fossat, baron de Madaillan, fils d'Amanieu III, avaient prêté serment à Bordeaux. La querelle entre la ville d'Agen et le baron n'était guère apaisée. Le Prince Noir, déférant aux plaintes des Agenais, avait prescrit une enquête sur les usurpations dont ceux-ci accusaient Madaillan. La comparution d'Amanieu devant le juge d'Agen n'eut point de résultat; il fatigua ses adversaires par des sursis successifs, et finalement une transaction portant partage intervint en 1369; mais cette transaction, approuvée par le prince, n'eut pas plus d'effet que les précédentes. En fait, le procès entre les consuls d'Agen et les Madaillan ou les Montpezat dura jusqu'en 1736.
La campagne de Castille, en apportant quelque gloire militaire au Prince Noir, lui créa des embarras nombreux. Ses compagnies d'Espagne désolèrent la Guyenne, qu'il s'aliéna par de nouvelles taxes destinées à satisfaire à ses prodigalités. L'impôt dit du fouage, notamment, exaspéra le pays. Les anciens partisans du prince, barons et prélats, en appelèrent au roi de France, auprès duquel ils portèrent leurs doléances. Charles V accueillit les mécontents avec la plus vive sollicitude et s'efforça de se les attacher par des avantages nombreux. Au comte d'Armagnac, entre tous, il alloua une forte pension et attribua de nombreux domaines en Guyenne, villes, châteaux et juridictions, sous condition qu'ils seraient repris aux Anglais. Parmi ces places figuraient Montréal, Mézin, Francescas, Astaffort, Lavardac, Feugarolles, Vianne, Mas-d'Agenais, etc. Il le chargea aussi de traiter en son nom avec les autres seigneurs de Guyenne.
Charles V invita, du reste, le Prince Noir à répondre devant la Cour des pairs aux accusations des barons le 25 janvier 1368 (1369), et prescrivit au sénéchal de Toulouse de lui faire les dernières sommations. Le prince répondit avec la plus superbe arrogance; il ordonna même à son sénéchal d'Agenais, Guillaume Le Moyne, d'appréhender au corps les deux délégués de Toulouse, le chevalier Lancelot de Chaponval et Bernard Palot, juge criminel, lesquels, à leur retour et sous un prétexte frivole, furent emprisonnés à Penne.
Les seigneurs, indignés, usèrent de représailles. Ils attaquèrent en armes, près de Montauban, le sénéchal de Rouergue allant de Villeneuve-d'Agen à Rodez et lui tuèrent beaucoup de gens. Pour se venger, Edouard donna aux siens des instructions violentes. Le Périgord fut maltraité par Pembrok ; l'Armagnac et l'Albret furent saccagés par Hue de Caurelée, pendant que, de Montauban, Jean Chandos menaçait Toulouse et le Quercy.
Le duc d'Anjou, frère du roi, commandait en Languedoc. Charles V ayant prescrit au comte d'Armagnac de courir sus aux Anglais, en lui promettant son appui , les opérations recommencèrent. Un grand nombre de places étaient déjà gagnées à la cause française, tant dans le Quercy que dans l'Agenais et la Gascogne. Cahors, Montauban, Villeneuve-d'Agen, Astaffort, La Sauvetat, etc. avaient donné leur adhésion. Dès 1369, Condom avait chassé ou massacré sa garnison anglaise, dont les survivants s'étaient réfugiés à Mézin. Le duc d'Anjou avait fait un voyage en Agenais et confirmé au nom du roi les Coutumes d'Agen. Après la main de sa sœur, Marguerite de Bourbon (1368), Charles V avait donné la ville et le château de Marmande à Arnault-Amanieu d'Albret, qui venait de s'en emparer.
En 1370 et 1371, le duc d'Anjou reprit Agen, que les Anglais avaient occupé un moment, et y mit pour commandant le sénéchal Pierre-Raymond de Rabasteins. Il s'empara de Port-Sainte-Marie, de Montpezat, de Tonneins, et même d'Aiguillon, qui ne résista que quatre jours. Talleyrand de Périgord était alors commandant général en Guyenne. Du reste, les hostilités éclatèrent sur tous les points en 1372, année où se produisit, en mars, une désastreuse inondation du Lot. Olivier de Mauny, chambellan du duc d'Anjou, fut chargé de commander à Villeneuve, dont il renforça la garnison ; puis le duc repassa par Agen en septembre pour aller assiéger Penne, qu'il ne prit qu'en 1373, à son retour d'un voyage dans le nord de la France. Les troupes d'Edouard III, en évacuant cette place, s'étaient dirigées sur Tournon, d'où, rebroussant chemin à la nouvelle du départ du duc d'Anjou pour Bordeaux, elles vinrent aussitôt la reprendre. Mais le duc accourut encore, cette fois avec une armée importante comptant trois généraux célèbres, Bertrand Duguesclin, Olivier de Mauny et le duc de Bourbon, et l'ennemi se hâta de fuir. Malheureusement, le duc et ses généraux ayant été rappelés subitement pour faire face aux Anglais qui venaient de débarquer à Calais, la garnison française ne put tenir contre un retour offensif et dut se replier sur Agen.
L'année suivante (1374), le duc revint en Guyenne à la tête de 45.000 hommes et avec Duguesclin. Il prit sans coup férir La Réole, Condom, Fleurance, Tonneins et autres villes, et reprit encore Penne en trois jours. La garnison anglaise de cette place si éprouvée fut toute passée au fil de l'épée.
Une trêve d'une année entre les rois de France et d'Angleterre fut signée à Bruges le 27 juin 1375. L'année suivante, le 17 juillet, mourut le Prince Noir, que le roi Edouard III suivit dans la tombe le 21 juin 1377, laissant la couronne à son petit-fils Richard II, âgé seulement de onze ans. Une nouvelle trêve fut conclue alors pour le 22 juillet en Agenais. La minorité de Richard amena des troubles dont sut profiter le duc d'Anjou, qu'avait rejoint Duguesclin, pour faire de grands progrès en Guyenne. Il se présenta d'abord devant Bergerac, une des principales places des Anglais, qu'il occupa le 3 septembre 1377; il prit ensuite Sainte-Foy, Sauveterre-de-Guyenne, le château de Castillon, La Réole, Monségur, Saint-Macaire, Caudrot, Sainte-Bazeille, Duras, Condom etc.; puis il se retira à Toulouse. Duras, occupé le 18 octobre, avait soutenu un siège de dix jours.
Le duc reprit la campagne en juillet 1378, ne visant rien moins que Bordeaux; mais il dut rentrer à Toulouse le 6 octobre, et l'année suivante, sur les plaintes nombreuses provoquées par ses exactions dans la province, il fut relevé de ses fonctions par le roi. Il avait nommé le vicomte de Fezensaguet, comte de Pardiac, gouverneur du comté d'Agen. Duguesclin fut tué le 13 juillet 1380 devant Châteauneuf-de-Randon, et Charles V mourut le 16 septembre suivant, laissant pour successeur son fils Charles VI, âgé de douze ans.
De 1370 à 1390, la situation de l'Agenais fut des plus pénibles. L'état de guerre se maintenait sourdement avec toutes ses désastreuses conséquences. Les seigneurs arrondissaient leurs domaines; les Tuchins commettaient mille déprédations, et des capitaines isolés opéraient à l'aventure et pour leur compte, s'emparant audacieusement des places et des châteaux, dont ils exigeaient ensuite le rachat. L'un d'eux, le Bâtard d'Armagnac, surprit ainsi le château de Castelculier, pour la remise duquel il fallut un impôt spécial de 16 sols par feu sur la contrée jusqu'en 1394. Les Anglais, du reste, avaient perdu presque toute la Guyenne, où il ne leur restait guère que Bayonne et Bordeaux; mais ils faisaient des courses incessantes dans la province.
Le duc de Berry, gouverneur de Guyenne et Languedoc et habitant Toulouse, semblait s'attacher à se rendre impopulaire. En l'absence du comte d'Armagnac, alors occupé à la formation de l'armée qui se préparait, le comte de Pardiac commandait nominalement en Agenais, où Charles VI vint en 1390 et reçut le plus sympathique accueil.
Une trêve fut signée entre les deux rois en 1395; mais on a vu combien ces traités donnaient peu de garantie et de sécurité au pays.
En Agenais, notamment, les Anglais ne désarmaient pas. Le 5 août 1398, Bérard d'Albret, Pons de Castillon, Bertrand de Galard et autres seigneurs prirent et saccagèrent le bourg de Saint-Pierre-de-Tonneins. Un débat soulevé à ce sujet par Nompar de Caumont fut réglé par le sénéchal d'Agenais Arnaud de Merle, que les deux souverains désignèrent comme arbitre.
J'ai laissé passer l'année 1381 sans relater un fait important de l'Histoire d'Agen, qui cependant ne saurait être omis. A cette date, en effet, le pont légendaire des Agenais, construit d'abord en vertu de la charte de Richard Cœur de Lion de 1189 et plusieurs fois détruit et rétabli, fut encore renversé par une forte crue de la Garonne. Sa dernière reconstruction remontait au commencement du siècle. Il avait été exécuté alors par un entrepreneur de Cahors, Bernard Tichander, qui avait traité moyennant 20.000 sols Arnaudins; puis cet entrepreneur, se déclarant lésé de plus de moitié, avait obtenu en cours d'exécution, en 1308, un supplément de 200 livres Arnaldèses et un droit de péage de deux années. Malheureusement l'ouvrage, plus ou moins bien établi, était bientôt emporté par les eaux. En principe, ce pont avait été projeté tout en maçonnerie, et probablement avec des tours défensives; mais, vu sans doute l'insuffisance des ressources, on avait dû se contenter d'un ouvrage en bois sur piles maçonnées.
En 1319, Edouard II avait prescrit la perception d'un droit spécial de passage pendant dix ans pour son rétablissement. En 1324, Charles le Bel avait accordé dans le même but des lettres imposant quatre parisis sur nobles et roturiers de l'Agenais, et Philippe de Valois avait créé en 1330, 1334, et encore en 1339 une taxe de bannage ou d'entrée aux portes d'Agen.
Qu'en était-il résulté? Le pont, malgré tout, était incomplet ou démoli encore en 1347, année où survint un nouveau traité d'entreprise de Philippe Darchas, charpentier d'Agen, pour sa reconstruction, qui n'était pas terminée en 1352. Philippe Darchas, mort pendant les travaux, avait été remplacé par son associé Jean Destradens, charpentier de Toulouse. Sur une requête des consuls, le 25 octobre 1362, le sénéchal anglais d'Aquitaine, Jean de Chyverston, imposait pour dix ans les vins et poissons salés passant sur la Garonne devant Agen, impôt que probablement les crues du fleuve rendirent insuffisant.
Quoi qu'il en soit, à la date où nous sommes arrivés, en 1381, les consuls traitèrent avec un bourgeois et marchand d'Agen, Jean de Léglise, pour la réfection de leur pont, moyennant 10.000 deniers d'or appelés francs, divers droits et privilèges. Ce nouvel entrepreneur prit dix ans pour exécuter l'ouvrage, en s'engageant toutefois à assurer le passage des piétons dans un délai de trois années.
Jean de Léglise reconstruisit le pont en bois sur trois piles en maçonnerie, dont l'une, celle de rive gauche, est encore visible aujourd'hui et se découvre à la cote de 0m 30 au-dessus de l'étiage actuel d'Agen. L'ouvrage fut parfait et livré dans les délais convenus ; mais combien de temps dura-t-il?
Je n'ai pas exactement suivi, durant ce dernier siècle, la succession des évêques d'Agen dont le rôle, en ces temps de guerre permanente, perdait de son importance. Les événements militaires m'ont imposé ainsi une lacune que je vais combler en terminant ce chapitre.
A Bertrand II de Goth, oncle du pape Clément V, avait succédé en 1306 Bernard de Fargis, neveu du même pontife, qui, transféré à Rouen, fut remplacé en 1313 par Amanieu de Fargis. Amanieu de Fargis, appartenant évidemment à la famille de Bernard, siégea jusqu'à sa mort, survenue en 1357. Il eut à soutenir de durs assauts de la part des seigneurs, et c'est, comme on l'a vu, sous son épiscopat que fut créé l'évéché de Condom, en 1317.
Déodat de Rodbald, évêque d'Agen de 1357 à 1366, eut à traverser une des périodes les plus agitées de l'histoire de notre région. Les Anglais dominaient en Agenais et la guerre y était constante. Ce prélat s'étant démis en 1366, un délégué spécial nommé par le Saint-Siège dès 1364, Raymond de Salg, patriarche d'Antioche, administra le diocèse, même après la nomination de Richard par le Prince Noir en 1367. J'ai eu l'occasion de citer ces deux derniers évêques.
Jean II Belveti occupa le siège de 1375 à 1378. Il fut remplacé par Jean III, attaché à la cour du duc d'Anjou et chargé de diverses missions spéciales. Le cardinal Simon de Cramaux succéda à Jean III en 1382, mais ne garda le siège qu'une année. Il venait de Poitiers et passa à Béziers en 1383, puis à Carcassonne, à Avignon, et devint archevêque de Reims. Jean IV fut élu en 1383, mourut en 1395 et eut pour successeur, en 1397, Bernard III, que remplaça bientôt (1398) Imbert de Saint-Laurent dont l'épiscopat devait durer jusqu'en 1438.


Source: Histoire de l'Agenais par Jules Andrieu, 1893