L'Agenais au XVe siècle


La trêve conclue entre les rois de France et d'Angleterre expira en 1403. Les Français reprirent alors leurs opérations et enlevèrent à Bernard de Lesparre le château de Marmande, qu'il tenait pour les Anglais depuis vingt ans. Jean, comte de Clermont, prit en 1404 de nombreuses places en Limousin et vers les Pyrénées; puis, l'année suivante, aidé du comte d'Armagnac, il poursuivit ses succès et menaça Bordeaux qui dut se racheter. Les Anglais se montraient peu rassurés.
Uni au connétable Charles d'Albret, le comte d'Armagnac obtint encore de grands avantages en 1405; mais peu après, avec le duc d'Orléans, il fit presque en pure perte une expédition nouvelle dans le Bordelais, où Blaye et Bourg résistèrent. Néanmoins, le duc fut nommé gouverneur de Guyenne, ayant pour sénéchal Gailhard de Durfort.
Le 7 décembre 1407, une trêve de trois mois fut conclue à partir du 15 janvier suivant; puis les hostilités reprirent sans qu'aucun événement important se produisît. Bordeaux était aux abois. Une nouvelle trêve survint en juillet 1410.
Le duc de Bourgogne 5 avait profité de la maladie de Charles VI pour s'emparer du pouvoir. Il eut alors pour compétiteur le comte d'Armagnac, beau-père du duc d'Orléans qui venait d'être assassiné. Cette faction, trop faible, fit alors appel aux Anglais ; mais je n'ai pas à rappeler ici les tristes phases de ces luttes de partis qui relèvent uniquement de l'Histoire générale de la France.
Le maréchal de Boucicaut commandait en Guyenne. Il lui fut adjoint en 1412 le comte de Foix comme capitaine général, et ensemble ils harcelèrent le comte d'Armagnac, qui demanda une suspension d'armes, suivie bientôt d'un traité de paix conclu à Bourges le 24 janvier 1413.
La même année, Henri IV d'Angleterre envoya le duc de Clarence en Guyenne avec une armée. La partie eût été belle alors pour les Anglais, qui heureusement furent arrêtés par la mort de leur roi, survenue le 20 mars 1413. Henri V, son successeur, négocia aussitôt une trêve, qui fut ensuite prolongée jusqu'au 14 juillet 1415.
Vers ce temps, une espèce d'émeute eut lieu à Agen. L'évêque Imbert de Saint-Laurent ayant fait saisir et emprisonner le curé de Sainte-Foi, les habitants de cette paroisse se révoltèrent et osèrent se rendre en troupes à l'évêché pour réclamer la mise en liberté du prisonnier. L'affaire s'arrangea cependant, et Charles VI accorda le 6 janvier 1413 (1414) des lettres de grâce aux émeutiers.
L'anarchie et le désordre n'affligeaient pas moins l'Angleterre que la France. Le schisme compromettait l'Eglise. Trois papes siégeaient à la fois, un à Rome et deux à Avignon. Le concile de Constance (1414-1418) brûlait Jean Huss et Jérôme de Prague, mais n'aboutissait guère aux réformes nécessaires.
Le dauphin de France, Jean d'Angoulême, maître du pouvoir, s'avilissait dans la débauche. Henri V, désireux surtout de faire diversion aux troubles intérieurs de l'Angleterre, résolut de raviver la guerre de France. Les trêves expiraient ; il fit pour des propositions de paix des conditions inacceptables, et une rupture eut lieu.
Pendant que le dauphin se préparait et que des masses françaises se rassemblaient à Rouen, le roi d'Angleterre débarqua avec ses troupes près de Harfleur qu'il prit et saccagea. Les deux armées se rencontrèrent à Azincourt le 27 octobre 1415, et quoique beaucoup plus nombreux, les Français, placés sur des terrains marécageux, sans commandement et sans ordre, furent complètement défaits. Les ducs d'Orléans et de Bourbon, les maréchaux de Boucicaut et de Créquy et plusieurs princes du sang étaient parmi les prisonniers.
Cet événement plongea le royaume dans la consternation.
On sait ce qui suivit. Le dauphin Jean meurt d'épuisement le 5 avril 1416; le connétable d'Armagnac devient tout- puissant; Charles, le troisième fils du roi, est proclamé dauphin, et sous l'influence des d'Orléans forme un second gouvernement dans l'Etat.
Puis les Bourguignons dominent Paris (1418) et le sang coule à flots.
Cependant, les Anglais poursuivaient la conquête de la Normandie, prenaient Rouen en 1419 après la plus vive résistance, s'emparaient de Pontoise et menaçaient Paris.
L'assassinat de Jean sans Peur sur le pont de Montereau, le 10 septembre de la même année, servit encore la cause de Henri V. En proie à la plus affreuse misère, le peuple en arrivait à préférer les Anglais aux Armagnacs! La reine Isabeau, toute aux Bourguignons, traita avec le roi d'Angleterre, et une paix honteuse fut signée à Troyes le 21 mai 1420. Par ce traité, Henri V, époux de Catherine de France, fille de Charles VI, devait succéder à ce dernier et, en attendant, gouverner le royaume.
Les Etats généraux, avides de paix, ratifièrent ces clauses désolantes; mais le sentiment national, violemment révolté, ne les sanctionna point. Le Nord refusa tout serment à l'ennemi de la France, et le Midi, loin de se soumettre et de désarmer, se prépara pour une nouvelle lutte.
Cette analyse succincte de tant de tristesses nous a éloignés de la Guyenne. Nous devons revenir un peu sur nos pas pour reprendre le récit des événements sur lesquels se porte principalement notre intérêt.
En 1416, les Anglais s'étaient emparé de La Réole. Le fils du connétable, Jean d'Armagnac, reprit cette ville en 1417, ainsi que le château. Il en fut de même de Domme, en Périgord. L'année suivante, l'ennemi occupa Montaigut, et une trahison lui livra Laroque- Timbaut; mais les Agenais, sous la conduite du sire de Montpezat, reprirent bientôt cette dernière place, et s'emparèrent aussi de Prayssas, de Monbran et de Sainte-Livrade détenus par Pons de Castillon, alors du parti anglais.
Le 10 novembre de cette même année 1418, le dauphin fit cession par traité au roi d'Angleterre d'Agen et de l'Agenais, circonstance qui n'eut, d'ailleurs, aucune influence sur les opérations militaires.
Sainte-Livrade ayant été occupée encore par les Anglais en 1420, Montpezat la surprit de nuit, et reprit aussi Dolmayrac, Frégimont et Frespech, où Pons de Castillon, traqué par le seigneur de Lustrac, s'était réfugié au sortir de Sainte- Livrade, dans une retraite désordonnée par La Sauvetat, Saint-Maurice, Cancon et Penne. Peu après, ce même Pons, qui avait pu s'échapper de Frespech, occupa Meilhan, et les Bordelais, pour plaire au roi d'Angleterre, s'emparè- rent de Budos, de Montravel? de Rions et de Saint- Macaire.
Le comte de Clermont, désigné en 1421 comme capitaine général "au pays de Languedoc et duché de Guyenne" vint à Agen à la tête d'un corps d'armée dont les opérations furent de peu d'importance.
Thibaut d'Espagne fut chargé de défendre Marmande. Le sénéchal d'Agenais et de Gascogne, Arnaud-Guillaume de Barbazan, avait été nommé lieutenant général de ces deux provinces par le dauphin qui, le 30 octobre de cette même année, remplaça son père sous le nom de Charles VII.
Henri V d'Angleterre était mort aussi le 30 août. Son jeune fils Henri VI lui succéda sous la tutelle du duc de Bedford. Mais Charles VII, surnommé par dérision le Roi de Bourges, ne possédait guère plus d'un quart de la France et avait, dès lors, à reconquérir son royaume.
Sa lutte contre Bedford, régent de France pour les Anglais, et ses démêlés avec le duc de Bourgogne l'absorbèrent entièrement.
Toutefois, quelques menus événements s'accomplirent encore en Guyenne.
Bazas fut pris par les Anglais en 1422, ainsi que plusieurs forts des environs. Les Français reprirent cette ville par escalade; mais ils durent l'abandonner ensuite au captal de Buch, Gaston de Foix, qui s'empara de Sainte-Bazeille le 1er juillet 1424 et échoua devant Marmande. Le Mas-d'Agenais fut occupé et le château de Duras enlevé d'assaut, ainsi que celui de Laduguie, entre Tournon et Fumel, par le capitaine anglais Lancelot de La Barthe; mais bientôt Arnaud de Lustrac reprit Laduguie.
Sainte-Bazeille ayant été promptement recouvrée, Gaston de Foix s'en empara encore, et le 27 mars 1425 reçut commission spéciale du sénéchal de Guyenne Jean Radclyf pour la garde de cette place.
Le comte Jean de Foix 3 fut nommé gouverneur de Guyenne et de Languedoc en 1425, et le 3 septembre de la même année, Henri VI désigna Pons de Castillon pour son sénéchal d'Agenais. Le capitaine Beauchamps conduisait les troupes anglaises en Basse- Guyenne.
L'année suivante, le seigneur de Caumont, à la solde de l'Angleterre, voulant surprendre le seigneur de Lustrac, tomba lui-même dans une embuscade où il fut blessé et fait prisonnier. Il mourut de ses blessures au château de Lustrac, sur la rive droite du Lot.
En 1427, Charles VII dédommagea par des lettres d'honneur l'évêque d'Agen, Imbert de Saint-Laurent, des outrages que lui avaient infligés les Anglais. On raconte que ceux-ci avaient poussé la cruauté jusqu'à attacher à la queue d'un cheval l'archidiacre de son église.
En cette même année 1427 , Castelmoron fut saccagé, Meilhan fut pris, et une trahison livra Marmande, que les sires d'Albret et de Montpezat ne tardèrent pas à reprendre au comte de Salisbury. Ce dernier brûla Villeton en 1428. Agen et Villeneuve obtinrent alors cession pour 800 livres Arnaldèses du château de Tombebouc, près de Sainte-Livrade, où des brigands qui désolaient la contrée avaient établi leur repaire. Les consuls des deux villes procédèrent aussitôt à la démolition de ce château, qui fut rebâti au XVIe siècle.
La ville de Marmande fut encore reprise en 1428. Aiguillon, naguère recouvré, fut occupé de nouveau en 1430 par les Anglais ou les aventuriers qui le pillèrent après avoir vainement tenté de s'emparer du château. Castelmoron, une fois de plus, et Sainte-Livrade eurent le même sort. Le comte de Foix envoya alors en Agenais le baron de Bazillac, avec 60 hommes d'armes et 20 hommes de trait.
Cette guerre de brigandages et de rapines semblait vouloir s'éterniser. L'Agenais voyait s'accroître sans cesse ses épreuves, et cependant l'heure du répit n'était pas près de sonner encore.
Le baron de Frespech, partisan des Anglais, ayant tenté de surprendre le château de Bajamont en 1432, Amanieu de Montpezat, sénéchal d'Agenais, lui tendit une embuscade où sa troupe fut taillée en pièces. Il essaya ensuite sans succès de prendre le château de Lafox dont s'étaient emparé Naudonet de Lustrac et le baron de Beauville, qui réussirent même à se saisir de Castelculier, appartenant à Nompar II de Caumont, du fort de Sauveterre et du château de Monségur, près Fumel.
Le fils d'Amanieu de Montpezat, Raymond-Bernard, passé aux Anglais, prit une double revanche en enlevant le château de Lusignan en 1434, et en 1435 la tour de Castelmoron-sur-Lot, qu'il démolit, pendant que d'autres partisans pillaient un château près de Sos.
En 1437, de nouvelles courses de routiers affligèrent encore l'Agenais. Clermont-Dessus tomba en leur pouvoir et dut être racheté.
Charles VII envoya son premier écuyer, Poton de Xaintrailles, en Guyenne avec un corps d'armée en 1438. Aidé d'un aventurier espagnol nommé Rodrigo de Villandrando, il reprit le Médoc aux Anglais. Toutefois, il semble que ce même Rodrigo, opérant au gré de ses caprices, tint chez nous l'année suivante une singulière conduite, s'emparant de Fumel et de Monségur, de Lauzun, de Laparade, de La Sauvetat-du-Dropt, de Fauillet et de Tonneins.
Mézin fut repris par le sire d'Albret en 1439; mais la même année Port-Sainte-Marie fut occupé par les seigneurs de Caumont et de Tonneins pour le compte des Anglais. J'ajoute que cette ville resta peu de temps à ces derniers, car bientôt elle fut reconquise par le comte d'Astarac, lieutenant du sénéchal d'Agenais, qui vint ensuite camper à la Salève, près d'Agen, avec le marquis de Fimarcon.
Agen refusa d'ouvrir ses portes et fut pris la nuit, par escalade.
Deux de nos annalistes parlent vaguement d'un complot ourdi alors par les seigneurs de Beauville et de Lusignan et le juge ordinaire d'Agen, en vue d'une occupation anglaise de cette ville, complot qui fut découvert et amena un conflit sanglant.
C'est encore en 1439 que Charles VII envoya son fils, le dauphin Louis, dans le Languedoc, et que le comte de Hottington, débarquant à Bordeaux avec une armée de 15.000 hommes, prit le Mas, Clairac, Lavardac, Francescas, etc. De son côté, le captal de Buch s'emparait de Goudourville, bientôt repris par les gens d'Auvillars, ainsi que Clermont-Dessus.
Des mesures furent arrêtées aussitôt. Le sénéchal de Toulouse reçut l'ordre de réunir ses milices et de les conduire à Albi dans la quinzaine ; des instructions furent aussi adressées au comte de Foix et aux autres capitaines dans le même sens; mais cette campagne, qui ne paraît pas avoir eu d'importance, dut se terminer hors de notre région. Ces menus faits d'armes, où toutes les passions se donnaient carrière, ces sièges rapides et ces surprises constantes qui harassaient le pays d'Agenais étaient, certes, de bien peu d'importance à côté des graves événements qui se déroulaient alors sur divers points de la France.
La guerre, la famine et la peste avaient mis le pays aux abois. En 1429, il ne restait plus rien au roi de France au sud de la Loire, et les Anglais mettaient le siège devant Orléans. Tout semblait être perdu. Charles VII berçait son indolence dans sa fastueuse retraite de Chinon, et songeait à se réfugier en Espagne. Une dernière armée péniblement formée se fit battre encore, et Orléans était sur le point de se rendre. Un miracle seul pouvait sauver le royaume; ce miracle s'accomplit.
Une jeune inspirée de Domrémy, une héroïque vierge lorraine, Jeanne d'Arc, surgit tout à coup. Malgré toutes les railleries et les injures, malgré les moqueries de la cour licencieuse du roi, elle parvient à convaincre les plus rebelles de sa mission providentielle. Une armée de 12.000 hommes, ressource suprême, lui est confiée, et, selon sa promesse, elle délivre Orléans et conduit Charles VII à Reims, en reprenant sur son passage aux Anglais terrifiés Auxerre, Troyes, Châlons, Soissons et autres places.
On sait bien la fin lamentable de cette épopée merveilleuse. La Pucelle d'Orléans, qui, voyant sa mission remplie, voulait reprendre le chemin de son village, fut retenue par le roi. Elle était dans Compiègne qu'assiégeaient les Anglo- Bourguignons. Dans une sortie, le 24 mai 1430, elle fut prise, puis conduite au château de Beaurevoir et ignominieusement vendue aux Anglais pour 10.000 livres tournois.
Ceux-ci l'enfermèrent au château de Rouen. Son procès constitue une des plus hideuses infamies qu'ait enregistrées l'Histoire. Accusée de sorcellerie, d'hérésie, de crimes imaginaires, et d'ailleurs condamnée d'avance, elle fut brûlée vive sur la place du Vieux- Marché de Rouen le 20 mai 1431, sans que Charles VII, qui lui devait sa couronne, songeât, à la délivrer d'abord ou à la venger ensuite.
Le sentiment d'horreur que souleva ce crime monstrueux servit puissamment la cause royale. Un élan irrésistible acheva l'œuvre de la sainte martyre. Le traité d'Arras, signé en 1435 entre Charles VII et le duc de Bourgogne, finit de ruiner à jamais les espérances des Anglais, qui, en quatre ans, furent chassés de l'Ile-de-France et de la Champagne.
Revenons à l'Agenais, sans nous attarder aux Etats généraux tenus à Orléans en 1439, ni même aux troubles très promptement réprimés de la Praguerie.
En dépit des faits immenses qui s'accomplissaient sur d'autres points du royaume, l'état de guerre s'était maintenu en Guyenne, où se livraient maints combats, où se succédaient les escarmouches, les coups de main et les surprises.
En 1439, Naudonnet de Lustrac chassa les Anglais de Monségur et de Sauveterre. En 1440, l'aventurier Rodrigo reparut et surprit le même Monségur et Fumel, pendant que le baron de Puypardin s'emparait de Caumont; mais bientôt Raymond-Bernard de Montpezat reprenait Monségur et pénétrait dans Clairac par escalade. Fumel fut aussi reconquis dans le même temps.
L'année suivante (1441), les Anglais, commandés par le captal de Buch et le sénéchal de Bordeaux, assiégèrent Tartas que défendait Charles d'Albret. Le siège dura jusqu'en 1442. Charles d'Albret remit la ville aux seigneurs de Saint-Per et de Cognac pour être livrée à l'ennemi le 24 juin, si une armée de secours ne se présentait pas avant cette date.


Source: Histoire de l'Agenais par Jules Andrieu, 1893