LES CAGOTS.


Depuis le moyen âge, on désigne sous le nom de cagots toute une classe de malheureux, véritables parias, répandus naguère encore sur le versant septentrional de la chaîne des Pyrénées. Objets de l’aversion générale, les cagots passaient pour malsains: ils avaient, disait-on, l’haleine fétide, et de leur corps s’échappait une odeur repoussante, surtout quand le vent du midi soufflait; leurs oreilles étaient arrondies, sans lobe, et l’on pouvait voir sur leur langue de petits grains semblables à ceux qu’on trouve sur la peau des porcs ladres.
En même temps, il n’est pas de vice ou de crime dont on ne les crût capables: on les disait odieusement lascifs, présomptueux, hâbleurs, violents, cupides et de mauvaise foi; on supposait qu’ils vivaient en relation avec l’esprit malin, qu’ils ensorcelaient les troupeaux et qu’en approchant du berceau des enfants, ils pouvaient, par leurs regards ou leurs caresses, les frapper de maladies incurables; Aussi les tenait-on prudemment à l’écart: ceux des villes étaient relégués dans un faubourg spécial où les personnes saines se lussent bien gardées de mettre les pieds et d’où ils ne pouvaient sortir eux-mêmes sans porter sur leur vêtement et bien en évidence un morceau de drap rouge taillé en patte d’oie ou de canard; dans les campagnes, ils habitaient de pauvres cabanes, groupées fréquemment à l’abri des murs d’un château ou d’une abbaye, et séparées des villages par un cours d’eau, ou un bouquet de bois. Ils entraient dans l’église par une petite porte à eux réservée et se plaçaient à l’extrémité de la nef, derrière les fidèles qu’une balustrade en bois préservait de leur contact impur; ils prenaient de l’eau bénite dans un bénitier particulier ou la recevaient du bedeau au bout d’un bâton; on ne leur offrait point le pain bénit; ils ne s’approchaient de la sainte table qu’après tous les autres, heureux encore quand ils n’en étaient pas exclus, et dans les processions, ils marchaient les derniers; ils ne pouvaient faire partie du corps de fabrique, et n’étaient reçus dans aucune confrérie de pénitents. Après leur mort, leur dépouille était enfouie, sans nulle solennité, dans un cimetière particulier ou dans un coin du cimetière commun. Du reste, sur les registres des paroisses, comme sur les actes civils, leur nom était toujours accompagné de cette épithète flétrissante de cagot.
Ils n’étaient admis nulle part aux honneurs ou aux fonctions publiques, et le seul emploi qui leur fût confié parfois était celui de fossoyeur. Ils exerçaient généralement la profession de charpentier ou de bûcheron, et la fabrication des cercueils leur était réservée. Ils étaient également chargés de construire les potences et les instruments de supplices. On ne leur eût pas permis de faire à la guerre office de combattants, mais leurs services comme charpentiers étaient utilisés pendant les sièges. Plusieurs encore étaient tisserands; ceux-là le plus souvent se voyaient contraints de travailler pour le dehors, les gens du pays ne leur donnant presque rien à faire sous prétexte que leur drap serait encagotté. Ils étaient en beaucoup d’endroits exempts de tailles, eux et les biens qu’ils tenaient d’héritage, mais il leur était interdit de porter aucune arme ni aucun outil de fer autre que ceux dont ils avaient besoin pour leurs métiers, de traverser les villages pieds nus, d’entrer aux moulins pour y moudre leur grain, de venir boire aux fontaines ou laver aux lavoirs communs, d’entretenir aucun bétail, si ce n’est un cochon pour leur provision et une bête de somme, — encore n’avaient-ils pas pour ces animaux la jouissance des biens communaux, — de labourer, de danser et de jouer avec leurs voisins. On ne les entendait en justice qu’à défaut d’autre témoignage, et il ne fallait pas moins de quatre ou même de sept cagots pour valoir un témoin ordinaire.
Ils ne pouvaient se marier qu’entre eux, car la famille qui les eût accueille se fût déshonorée, et un père eût mieux aimé voir mendier sa fille que la donner à un cagot. D’autre part, on ne perdait pas une occasion de leur rappeler leur infamie; les cris, les chants injurieux, les accueillaient au passage: « Qu’as-tu fait de l’oreillon, Jean-Pierre, mon mignon? l’as-tu donné à l’enchère? » Quand un mariage de cagots avait lieu, c’était à qui prendrait part au charivari; bien vite les beaux esprits du village composaient une chanson grossière, en forme de litanie, où tous les gens de la noce étaient compris et dont on accompagnait le cortège: « Pourquoi ces cuillers et ces fourchettes?
— Pour faire la noce — De notre sœur Marguerite.
— Et qui invitez-vous à la noce — De votre sœur Marguerite?
— Nous y invitons Tran de Pau, — Notre grand-maître; — Estrabeau de Monein, — Notre grand souverain; — Téberne de Labastide, — Notre grand guide; — Maysonnade de Sunarthe, Laborde de Montfort, — Pessot de Lajuzon, — Pour leur faire honneur… »
Souvent alors des rixes éclataient, le sang coulait, mais les pauvres parias, moins nombreux, avaient presque toujours le dessous.
Cette situation exceptionnelle des cagots ne pouvait manquer d’attirer sur eux l’attention des savans et des historiens, et en effet, pour ne citer que les principaux, Marca, Court de Gébelin, Palassou, s’en sont incidemment occupés; plus récemment, M. Francisque Michel leur a consacré la plus grande partie de son curieux ouvrage en deux volumes sur l’Histoire des races maudites de France et d’Espagne, et M. le docteur de Rochas à son tour, l’un des membres les plus actifs de la jeune Société savante de Pau, vient d’en tirer la matière d’un livre aussi intéressant qu’instructif. Du reste, il ne faudrait pas croire que la région française des Pyrénées eût seule le triste privilège de fournir asile à cette population de parias. On trouve dans le nord de l’Espagne, au midi et à l’ouest de la France, certains groupes d’individus qui, sous des dénominations diverses, présentent avec les cagots de singulières analogies; tels sont les agotes de Navarre, les gahets de Guyenne, les capots de Languedoc, les cacous' ou caqueux de Bretagne. Voici ce qu’écrivait au commencement du XVIIe siècle, alors que le préjugé était encore dans toute sa force, don Martin de Vizcay, prêtre navarrais:
« En Béarn, Navarre et Aragon, il y a une race de gens séparée des autres en tout et pour tout comme s’ils étaient lépreux et quasi excommuniés. On les appelle communément agotes. Exclus des centres de population, ils habitent des chaumières écartées: ils n’ont pas capacité pour les charges et les offices de la communauté; il ne leur est jamais permis de s’asseoir à la même table que les naturels du pays. On croirait s’empoisonner en buvant dans un verre qu’ils auraient touché de leurs lèvres. A l’église, ils ne peuvent dépasser le bénitier. Ils ne vont pas à l’offrande près de l’autel comme les autres; c’est le prêtre qui après la cérémonie se rend à la porte de l’église où ils se tiennent pour recevoir leur obole. On ne leur donne pas la paix à la messe, ou, si on la leur donne, c’est avec le revers du porte-paix. Traiter de mariage avec eux serait chose aussi inouïe et abominable que si un chrétien parlait de s’unir à une Moresque. Je me rappelle que dans mon enfance on leur défendit toute espèce d’armes, à l’exception d’un couteau sans pointe… La passion et la rage sont arrivées à un tel point qu’on leur, impute des infirmités qu’ils n’ont pas, comme d’être punis, de n’avoir pas besoin de se moucher,… de naître avec un petit bout de queue et autres absurdités qui, bien que contraires à ce qui se voit et se sent tous les jours, se répandent malgré tout… »
Les gafets ou gahets de Guyenne font leur apparition dans l’histoire vers la fin du XIIIe siècle, en même temps que les cagots. Eux aussi étaient tenus pour ladres; ils avaient à l’église une porte, une place et un bénitier réservés, et ils étaient enterrés séparément. La coutume du Mas-d’Agenais, rédigée en 1388, défend à quiconque « d’acheter, pour les vendre, bétail ou volaille de gafet ou de gafete, ni de louer gafet ou gafete pour vendanger. » La coutume de Marmande défend aux gafets d’aller pieds nus par les rues et sans un « signal » de drap rouge appliqué sur le côté, gauche de la robe, d’acheter ni de séjourner dans la ville un autre jour que le lundi; elle leur enjoint, s’ils rencontrent homme ou femme, de se mettre à l’écart autant que possible jusqu’à ce que le passant se soit éloigné. Celle de Condom ordonne de leur abandonner les viandes corrompues saisies chez les bouchers. Vers la même époque, les gahets de Bordeaux, charpentiers de leur état, étaient rassemblés dans un faubourg où ils formaient une sorte de communauté. Ils y avaient, au milieu des vignes, une chapelle particulière, aujourd’hui paroisse, appelée de leur nom Saint-Nicolas-des-Gahets, et ils payaient pour le tout un cens annuel de 16 sous au chapitre de la cathédrale Saint-André.
Il leur était interdit de toucher aux vivres des marchés ni d’entrer dans les boucheries, les tavernes et les boulangeries.
Ce terme de gahet était usité surtout dans le pays bordelais; celui de capot ou de cassot dans la Gascogne et le Languedoc; comme les registres des paroisses en font foi; du reste, l’un et l’autre étaient souvent remplacés par le mot de chrestian ou chrestien, employé anciennement en Béarn sous une forme identique, chrestiaa, pour désigner les cagots. Si maintenant nous tenons compte que les agotes de Navarre, dont le nom n’est qu’une traduction de cagots, sont appelés également dans une foule de textes gafos et christianos, il n’est pas douteux que, malgré les distances qui les séparent, nous n’ayons affaire, des deux côtés des Pyrénées, à une seule et même classe d’individus. Le plus vieux document qui parle des parias bretons est un statut de l’évêque de Tréguier; il est écrit en latin et date de 1436. Il y est dit que les cacous (cacosi) doivent se tenir pendant les offices à la partie basse des églises, et ne pas être assez osés pour toucher les vases sacrés et recevoir le baiser de paix avant les gens sains.
En 1475, un mandement en français du duc François II de Bretagne fit défense aux caqueux de: voyager dans le duché sans avoir une pièce de drap rouge sur leur robe, de se mêler d’aucun commerce que de fil et de chanvre, d’exercer aucun métier que celui de cordier, ni de faire aucun labourage que de leurs jardins. Deux ans plus tard, sur leur supplique, le même prince les autorisa à prendre à bail pour trois ans les terres les plus voisines de leurs habitations, mais sans leur permettre de « vendre ou distribuer à d’autres aucunes portions de bled ne autres fruits d’icelles terres, si ce n’est entre eu. »
Mille contes extravagans couraient sur leurs mœurs; ils étaient réputés sorciers: ils vendaient des sachets qui préservaient de tous les maux, jetaient des sorts, connaissaient des herbes dont la vertu faisait vaincre à la lutte ou à la course, et prédisaient l’avenir. Et, de fait, il est bien possible que ces pauvres gens, dans leur misère, aient cherché parfois, à tirer profit de la bêtise ou de la crédulité de leurs voisins. Leurs caquineries étaient situées en dehors des villes, au milieu des landes et des bruyères si communes en Bretagne, où ils trouvaient pour s’étendre tout l’espace nécessaire à leur industrie de cordiers; quelques-uns aussi étaient tonneliers ou écorcheurs de bêtes mortes. Les caqueux dépendaient directement de L’autorité ecclésiastique; ainsi ceux de Vannes se reconnaissent à plusieurs reprises vassaux et sujets de l’évêque, sans qu’on puisse pour cela, pas plus que les cagots, les assimiler à des serfs; ils lui devaient à chacune de ses visites pastorales chacun un licol de bon chanvre pour son cheval, redevance qui se transformait d’ordinaire en, une modique somme d’argent; mais, outre cette rente à payer à l’évêque, ils étaient assujettis à certaines obligations, comme de fournir les cordes des cloches des églises et chapelles, et aussi celles des potences pour l’exécution des criminels. Ils pouvaient posséder des biens, meubles ou immeubles, et les transmettre; seulement ils n’étaient aptes à hériter ou acquérir que des gens de leur caste, et leurs biens ne pouvaient passer non plus qu’à des caqueux. Ils n’avaient droit de se marier qu’entre eux, et quand leur naissait un enfant, le curé l’enregistrait avec la qualification de cordier-natif; même en quelques paroisses, par surcroît de précaution, les baptêmes de ces nouveau-nés étaient inscrits à la fin du registre, à l’envers, pêle-mêle avec les bâtards. En somme, la relation ne saurait être plus intime entre la condition sociale des cordiers bretons et celle des parias du midi. Comme on l’a pu voir par tant d’exemples, l’autorité ecclésiastique, non moins que le pouvoir civil, était partout d’accord avec l’opinion pour repousser ces malheureux et leur interdire tout commerce avec leurs semblables. A quoi donc attribuer des mesures aussi rigoureuses et aussi barbares? Évidemment, et M. F. Michel ne s’y était point trompé, à la croyance universelle alors, qu’ils étaient atteints de la lèpre. Chez les peuples anciens, et en particulier chez les Juifs, la lèpre fut toujours considérée comme un châtiment céleste infligé pour de grandes fautes: l’Écriture nous montre Marie, sœur de Moïse, et Giezi, serviteur d’Elysée, atteints tous deux de ce mal, l’une à cause de sa jalousie envers son frère, l’autre en punition de son avarice. De là l’idée d’une double souillure physique et morale qui entraînait non-seulement la séparation d’avec le peuple, mais encore l’interdiction d’approcher des choses saintes. Les rois eux-mêmes n’échappaient pas à cette dure loi, comme nous le voyons par Osias, roi de Juda. Irréconcilié jusque dans la tombe, la dépouille du malheureux devait être ensevelie séparément. Or on n’est pas sans savoir que la société chrétienne du moyen âge suivait en toute occurrence Les livres saints pour guides. Victime d’une véritable épidémie de lèpre, elle envisagea le fléau du même point de vue que les Juifs, et lui appliqua strictement la législation de Moïse. Ainsi s’explique cette sévérité inexorable soit contre les lépreux, soit contre les cagots tenus pour tels; car, tandis que l’église entière avec l’évêque de Tréguier leur refuse le bénéfice de cette égalité dont tout homme doit jouir, ce semble, dans l’exercice de la religion et devant la mort, les divers règlements administratifs, qu’ils soient empruntés aux fueros du Béarn ou aux coutumes des villes, aux décisions des états de Navarre ou aux arrêts du parlement de Bordeaux, aux ordonnances des rois de France ou aux mandemens des ducs de Bretagne; tous jusqu’à la fin du XVIIe siècle multiplient à l’endroit des cagots les menaces et les prohibitions. A dire virai, dès cette époque les gens sensés n’étaient plus bien assurés que ces infortunés fussent malades d’une façon quelconque. Dans une pièce du 15 juin 1660, citée par Palassou, François Vellady, commissaire, en compagnie de deux docteurs en faculté et de deux maîtres chirurgiens de d’université de Toulouse, procédant par ordre exprès du parlement de ladite ville, après sérieuse enquête faite sur le corps et le sang de vingt-deux personnes, dont un enfant de quatre mois, tous charpentiers ou menuisiers, soi-disant cagots, pour voir si les soupçonnés ou quelques-uns d’entre eux étaient atteints de ladrerie ou de quelque autre maladie qui y eût quelque affinité, déclarent d’un commun accord avoir trouvé les vingt-deux personnes dont il s’agit toutes bien saines et nettes de leurs corps, exemptes de toutes maladies contagieuses et sans aucune disposition à des maladies qui dût les séparer de la compagnie des autres hommes. Treize ans après, un conseiller du parlement de Bordeaux, Florimond de Rœmond, écrivait à propos des gahets:
« J’ai toujours pensé que cette ladrerie corporelle qu’on leur attribue provient de la ladrerie spirituelle de leurs pères, car les médecins ne sont pas d’accord que ces hommes soient tachés d’aucun mal contagieux… D’ailleurs ils sont forts, robustes et gaillards comme le reste du peuple. »
Enfin, dans le même temps, on procédait en Béarn à des enquêtes semblables qui toutes donnaient le même résultat.

Extrait: Les Parias de France et d’Espagne (Cagots et Bohémiens), par M. V. de Rochas, Paris, 1876.