Cour de Justice Criminelle d’Agen (30 avril 1806)

La cour de justice criminelle d’Agen, a condamné le 20 avril à la peine de mort, Joseph-Firmin Deforcade, âgé de 22 ans né à Layrac ( Lot et Garonne ), convaincu d’empoisonnement et de parricide. Voici quelques détails sur cette horrible affaire que nous n’avons fait qu’annoncer dans un n°. précédent : Le 2 brumaire dernier M. Deforcade père la dame son épouse, Deforcade-Villarceau un de leurs fils, et une fille de service, furent empoisonnés en mangeant de la soupe. Le père et la mère périrent au milieu des plus violentes convulsions, le premier dans les 24 heures, et la dame Deforcade, 7 jours après. Leur fils et la fille de service n’ont point succombé, sans doute par la force de leur tempérament et de leur jeunesse. A cette affreuse nouvelle, un cri d’horreur et d’indignation s’éleva dans toute la ville de Layrac contre le fils Firmin Deforcade. Il fut arrêté et conduit aux prisons d’Agen. Il a été prouvé que ce scélérat s’étoit signalé, dès sa première jeunesse, par les plus grands et les plus honteux désordres ; il avoit commis successivement trois vols dans la ville même de Layrac. Son inconduite et ses vices l’avoient fait expulser de la maison paternelle la présence et la table de son père lui étoient interdites ; et si parfois il entroit dans la maison paternelle, il y prenoit ses repas à la cuisine. Il étoit évité et craint des jeunes gens de son âge et de son état.

Sept à huit mois avant l’empoisonnement dont ils sont morts, M. et Mad. Deforcade avoient déjà été empoisonnés en mangeant une compote de poires. Toute la famille en avoit accusé Firmin, et le médecin de la maison reçut même alors la confidence des soupçons que le père avoit formés contre son fils.

Les frères Amblare, pharmaciens à Agen ont déposé que, quelques jours avant le dernier empoisonnement, un jeune homme s’étoit présenté chez eux et avoit demandé du poison, qui lui fut refusé que ce même jeune homme étoit revenu quelques jours après, avoit acheté d’abord de la cascarille, et ensuite leur avoit demandé de l’arsenic, qui lui fut encore refusé qu’ils ne pouvoient affirmer l’identité de ce jeune homme avec l’accusé mais qu’il lui ressemblait beaucoup. Ce qui a donné une grande importance à cette déclaration, c’est qu’on a trouvé de la cascarille dans la malle de Firmin.

Le jour où l’empoisonnement fut confirmé, Firmin étoit a Layrac ; il avoit paru dans la maison de son père et y étoit resté seul. Le même jour il vint coucher à Agen où il démeuroit depuis peu et le lendemain, lorsque la nouvelle de l’empoisonnement se répandit dans cette ville, et qu’il apprit même qu’on le sonpçonnoit d’en être l’auteur, il en parut peu affecté ; il partit néanmoins pour Layrac. Sa présence, lorsqu’il entra dans la maison de son père, fit évanouir une de ses sœurs ; revenue à elle elle lui exprima ses craintes et ses soupçons ; il ne répondit rien. Le médecin arrive avec la foule dans la maison de M. de Forcade On entoure, on interroge Firmin ; il reste muet et comme pétrifié : on le presse d’aller voir son père et sa mère expirans ; même immobilité, même silence. Un des spectateurs le saisit et lui crie Vas, malheureux vas voir ton ouvrage ! ….. Un autre: Vas donc, monstre ; monte chez ton père tu y trouveras de quoi t’émouvoir, s’il te reste des entrailles ….. ignores-tu que c’est toi qu’on accuse de l’avoir empoisonné ? ….. On ne peut arracher de Firmin que ces paroles : Ah malheureux ! Il ne voulut point entrer dans l’appartement de son père et de sa mère.

Ce misérable a entendu son arrêt avec une sorte d’insensibilité ; et lorsque le président l’a exhorté à demander pardon a Dieu de son crime, il a répondu froidement que l’innocent ne connoissoit pas le repentir. Il a appelé du jugement à la cour de cassation.

Un a affirmé dans le cours des débats, que Firmin avoit assisté assidûment à la procédure qui eut lieu, il y quelque temps, devant là cour, contre un particulier accusé d’avoir empoisonné sa femme, et qui fut acquitté de cette accusation : on a observé que le crime de Firmin avoit suivi de près ce jugement, dont le résultat avoit sans doute fortifié son coeur pervers dans sa coupable résolution.

Journal de l’Empire, Paris, 1806-05-01.