Dévastation de l’Albigeois par les compagnies de Montluc

En 1537

Chroniques tirées des archives communales de la ville d’Albi

Publiées et annotées par Émile Jolibois

Albi
Imprimerie Ernest Desrue

1872


Les chroniques que nous publions sont inédites.

Il s’agit du passage des compagnies de Biaise Montluc dans l’Albigeois et des brigandages de toute sorte qu’elles y ont exercés.

Il n’y aurait rien d’étonnant qu’une part de responsabilité retombât sur le chef de ces compagnies, qui a mérité par sa cruauté le nom de Boucher royaliste ; mais il fut complètement étranger à ces brigandages, et tout l’honneur en revient à son jeune frère Joachim.

Biaise Montluc venait de lever deux compagnies en Gascogne pour aller en Piémont au secours de Turin. Il avait pour lieutenant le capitaine Mérens.

Arrivé à Toulouse, il prit la poste, afin de pouvoir rejoindre plus tôt le grand maître à Lyon, et laissa ses compagnies à son lieutenant ; mais il n’arriva pas à temps, et le roi lui ordonna d’aller rejoindre ses compagnies et de se rendre avec d’Ambres là où Chavigny leur commanderait. C’est ici que doit se placer l’aventure de l’Albigeois, et voici ce qu’en dit Montluc dans ses Commentaires :

« Estant moy à Marseille, feuz averty que mes deux compagnies c’estoinct débandées. Et, comme l’ambition du monde est grande, mon frère, monsieur de Lioux, manda à mon lieutennent qu’il l’attandist, temporizant par le pays, et qu’il rassembloict une compaignie, et soubz ombre des deux miennes, il marcheroict. Mon lieutennent mal advisé s’y accorda, non obsyant la promesse qu’il m’avaict faicte de fere cinq lieues le jour. Et comme mon dict lieutennent eust laissé le grand chemin et torné devers Albigeois pour temporizer, se rendist devant une ville nommée l’Isle, où les habitans d’icelle luy reffuzarent les portes ; que feust cause qu’il y donna l’assault et l’en emporta. Mondict frère, qui estoict à une journée de luy avecques sa trouppe, n’y sceut arriver que cella ne feust fait. Et, après quilz curent saccagé ladicte ville, ilz eurent si grand craincte de marcher que tous se desbandarent. Ung chef ne doict guières abandonner sa trouppe, si ce n’est par grande occasion. Le désir que j’avois d’estre des premiers me fit quitter la mienne ; ce qui feust cause de ce désordre. Et feuz contrainct de redresser deux aultres compaignies en Provence (1). »

D’après ce récit, l’aventure n’aurait rien de bien, extraordinaire pour l’époque, et l’auteur, a soin de disculper son frère ; mais nous verrons que les compagnies ne se sont pas contentées du sac de Lisle, qu’elles ont traversé tout l’Albigeois en pillant, et qu’alors Montluc le jeune était à leur tête.

Les Montluc dont il est ici question étaient fils de François de Lasseran de Massencome, seigneur de Montluc. Biaise, l’aîné, lit une guerre terrible aux calvinistes et reçut de Henri III le bâton de maréchal de France ; mais une affreuse blessure qu’il avait reçue au visage pendant le siège de Rabastens (2), en 1570, l’obligeait de porter toujours un masque. « Il eut deux frères, dit Brantôme, l’un, M. de Lyoux, qu’on appelloit le jeune Montluc, qui fut aussi un brave gentilhomme et fort habile. Mais qui l’a esté plus que les deux frères, — ça esté M. l’évesque de Valence, fin, délié, trinquât, rompu et corrompu autant pour son savoir que pour sa pratique (3). »

(1) Commentaires, édition de la Société de l’Histoire de France. tome I, page 1-29.
(2) Rabastens, diocèse de Tarbes, aujourd’hui chef-lieu de canton des Hautes-Pyrénées, et non Rabastens du Tarn, comme le veulent plusieurs commentateurs.
(3) Brantôme, tome IV, page 45, édit. de la Société de l’Histoire de France.

Jean de Montluc, évêque de Valence, est surtout célèbre par les nombreuses ambassades qu’il remplit dans les différentes cours de l’Europe ; il se maria clandestinement et eut un fils naturel, Jean, mort en 1603, qui fonda la branche des seigneurs et marquis de Balagny. Ce Balagny avait épousé en premières noces Françoise d’Amboise, fille de Jacques, seigneur de Bussi, et de Catherine de Beauvau ; il en eut plusieurs enfants, entre autres Jeanne, mariée à son cousin Charles de Clermont-d’Amboise, puis au président de Mesmes.

Mais nous n’avons à nous occuper ici que du jeune Monlluc, Joachim, seigneur de Lioux. Il était le digne frère de ses deux aînés, et les hauts emplois, les dignités qui ont été accordés à ces gentilshommes nous donnent une bien triste idée de la société d’alors (1).

Un jour, le jeune Montluc rencontre le curé de Gimbrède (2). Il lui cherche querelle, le provoque en duel et, sur le refus du curé, il jure de le tuer à la première occasion. Joachim avait alors vingt ans à peine, et il avait réuni dans son château plusieurs gentilshommes d’armes et leurs serviteurs, gens de sac et de corde comme lui, qui étaient la terreur des environs.

(1) François de Montluc avait épousé en premières noces Ameline de Trais et, en secondes noces, Françoise d’Estillac de Montdenard. Blaise et Jean étaient nés de la première femme, Joachim de la seconde.
(2) Gimbrède, canton de Miradoux, arrondissement de Lectoure (Gers).

A quelque temps de là, il sort do son repaire avec ses gens « armés et enbastonnes de piques, gibelines, arquebuses, arbalètes, épées, rondelles et autres harnais de guerre », et se jette sur une métairie du voisinage, sous le prétexte d’y arrêter, par ordre, un sieur Simon Dubos qu’il n’y trouve pas. De là, il se rend dans une autre métairie, où il s’attable avec sa bande, en compagnie d’un prêtre nommé Pierre Trymelle. On boit, on joue, on cause, la conversation s’anime: — Frère Pierre, dit enfin Montluc, voulez-vous la cure de Gimbrède ? — Mais, Monseigneur, elle n’est pas libre ; elle est possédée par le frère Georges Maves. — Que vous importe ! on saura bien vous la livrer. — Messire Géraud Goulard et le curé sont-ils à Gimbrède ? — Oui, Monseigneur. — Par la mort Dieu ! si je le trouve, je le tuerai ce champi maudit sans rémission, répond notre jeune seigneur. — En effet, la noble compagnie prit le chemin de Gimbrède ; mais, à son approche, les habitants fermèrent les portes de la ville et barricadèrent leurs maisons. Montluc, furieux, ordonna l’assaut. — Les vilains, s’écriat-il, nous ont fermé leurs portes ; mais par le sang, mort, cap et plague de Noire-Seigneur, nous aurons ce que nous demanderons, dussé-je mourir à la place ! — Les portes furent enfoncées et les maisons pillées. Celle du curé résista seule et repoussa l’assaut de l’ennemi, qui laissa un des siens sur le carreau. Il fallut battre en retraite ; mais, le lendemain, à minuit, Montluc revient avec plus nombreuse compagnie et, étant entré dans le village par escalade, il va droit cette fois à la maison de Goulard, qui était un chevalier de Saint-Jean de Jérusalem. Il force l’entrée et, pour obtenir les clefs des appartements, il fait mettre a la torture le serviteur du chevalier. La maison fut livrée au pillage ; mais Goulard et son neveu Bernard s’échappèrent par une fenêtre qui donnait sur le jardin. Alors, nos forcenés se dirigent vers le presbytère. Arrivés au cimetière, ils en trouvent l’entrée défendue par deux serviteurs du chevalier Goulard : Pierre de Cardaillac et Guillaume de la Vère. Après une lutte acharnée, ces deux serviteurs restèrent prisonniers et furent garrottés. Plus loin, un autre défenseur du presbytère fut tué d’un coup d’estoc à travers le corps ; mais l’alarme était donnée ; tout le village était sur pied et les brigands durent battre en retraite. Ils se frayèrent un passage en brisant les portes de la ville et reprirent en désordre, mais chargés de butin, le chemin du château de Lioux.

Le curé de Gimbrède venait d’échapper pour la seconde fois à la fureur de Montluc. A quelque temps de là, il fut de nouveau attaqué par ce jeune seigneur sous les murs du château de Cuq ; mais, cette fois encore, il lui échappa, grâce à la vaillance de son serviteur, qui laissa à l’ennemi son cheval et son arbalète.

Et le frère de Maves n’était pas seul en butte à la férocité de Joachim Montluc, qui assaillit un jour un seigneur de la contrée et le laissa mourant sur le terrain. Alors la justice s’émut, et le juge-mage d’Agenais se mit en campagne ; mais Moniluc lui résista et le força de rentrer à Astaffort (1). Cité à comparaître en personne, il battit le sergent Grand-Jésus, porteur de la citation. C’est alors, après ces beaux exploits, qu’il alla rejoindre les compagnies de son frère et qu’il dévasta l’Albigeois.

C’était en 1537, au mois d’octobre. D’après un mémoire, que nous publions comme complément de la chronique rimée, les bandes de Moniluc se présentèrent devant Lisle le 4 de ce mois. Elles restèrent assez longtemps entre Lisle et Gaillac, car c’est seulement le 24 que nous les retrouvons sous les murs d’Albi, d’où elles furent repoussées, laissant plusieurs des leurs entre les mains de la justice. Le lendemain, les fuyards pillaient Fréjairolles, Labastide, Dénat et Fauch, se dirigeant sur Réalmont ; mais on avait armé contre eux ; ils ne purent rien sur cette ville ; poussés l’épée dans les reins, ils furent écrasés au bac de Saïx et noyés en grand nombre dans l’Agoùt. Ici, nous nous abstenons des détails, car ils font l’objet du mémoire et de la chronique que nous publions.

(1) Chef-lieu de canton du Lot-et-Garonne.

On comprend la terreur que cette invasion répandit dans l’Albigeois. Les paysans abandonnaient la campagne et se réfugiaient dans les villes. Le 29, le conseil communal d’Albi se réunit et, sur la proposition du consul Bermond, il ordonna la réparation immédiate des fortifications de la ville et l’acquisition de 150 arbalètes, 50 arquebuses, 12 arquebuses à fourchette, 100 fers de pique et 100 hallebardes. Le riche marchand Sauvail se chargea de faire venir les armes d’Allemagne par Lyon, dans le délai d’un mois, moyennant deux sous par livre de bénéfice, et il prêta, moyennant un sou par livre, l’argent nécessaire pour la réparation des murailles.

Ces précautions étaient nécessaires, car ceux de nos aventuriers qui avaient échappé à l’écrasement de Saïx étaient restés dans le pays, épiant le moment de la vengeance, et une pièce que nous avons déjà publiée (1) prouve qu’ils y étaient encore cinq ans plus tard. C’est une supplique des diocésains d’Albi au gouverneur de la province, pour obtenir protection contre les malvivans qui couraient le pays et pillaient les campagnes. « Et encores, disent-ils, en y a de la compagnie de ceulx qui firent l’expédition a Lisle d’Aulbigcois, qui viennent autour du dit diocèse pour encores soy venger et domaiger les diocésains et habitans, combien que par leurs pilleries et estourcions les ayent tant affligés que sont contraincts à délaisser leurs labouraiges. »

(1) Annuaire du Tarn, année 1802, page 233.

Ils demandent que toutes les villes closes, qui sont ruinées, soient réparées sans retard ; que les blés soient mis en sûreté dans ces villes, et que les habitants puissent s’assembler en armes pour donner la chasse à ces pillards qui ruinent le pays.

Nulle part, dans les documents que nous publions, il n’est fait mention du jeune Montluc comme acteur dans ces actes de brigandage, et pourtant il y prit part ; il l’a reconnu lui-même, tout en prétendant qu’il n’était pas à l’attaque de Lisle, et nous avons d’ailleurs un témoignage contemporain, celui de Faurin : « Montluc, dit-il, dont la compagnie ravagea les environs de Lisle-lez-Gaillac, en octobre 1537, ayant pris la chartreuse de Saïx et voulant se sauver, passa heureusement la rivière ; mais sa troupe s’y noya. Un grand seigneur tournoyé de chaînes d’or à son col, y périt comme les autres (1). » Mais quel écrivain aurait osé seulement blâmer le noble seigneur dont les frères occupaient de si hautes charges dans l’Etat !

Ainsi, Joachim de Montluc, plus heureux que ses compagnons, put rentrer sain et sauf dans son château. Cependant la justice était saisie, et il avait encore à répondre de l’assassinat d’un nommé Laguiraude de Layrac, qu’il avait tué d’un coup d’épée, dans un certain débat. Condamné par contumace, il se cacha.

(1) Journal sur les guerres de Castres, pages 2 et 33, dans les Pièces fugitives du marquis d’Aubais, tome III. Il est à remarquer que Faurin est le seul chroniqueur qui fasse mention du pillage de Lisle, dont aucun historien, pas même dom Vaissète n’a parlé.

Toutefois, notre aventurier ne resta pas longtemps sous le coup de cette condamnation capitale.

Le dimanche 14 juillet 1538, l’empereur Charles V débarquait à Aigues-Mortes ; le lendemain 15, il eut une entrevue avec le roi François Ier, qui lui dit en l’abordant : « Mon frere, je veux que vous croyez que je veux et entends que, au pays auquel vous êtes de présent, vous y avez autant de puissance que si vous estiez en votre pays d’Espagne ou de Flandres, et que ce que luy commanderez soyez obéi comme moy-môme ; et, en signe de ce, voilà ce que je vous donne. » — Et il lui présenta un diamant (1). C’était donner à Charles V le droit de grâce. Joachim Montluc jugea le moment favorable ; il se constitua prisonnier, présenta sa requête, dans laquelle il avoua, comme nous l’avons dit, sa participation au pillage de l’Albigeois, et l’empereur, le jour même de son départ, le 16 juillet, signa des lettres de grâce en faveur du noble bandit (2).

(1) Histoire générale du Languedoc, par dom Vaisséte. Tome V, aux preuves.
(2) Nous regrettons de ne pouvoir donner le texte original de ces lettres de rémission ; mais la copie qui en a été retrouvée dans les archives communales d’Albi (série FF., art. 94.), et qui est celle signifiée aux consuls de Lisle, est l’oeuvre d’un copiste par trop maladroit.

« Charles, par la divine clémence empereur des Romains, toujours Auguste, roi de Germanie, de de Castille, de Léon, de Grenade, etc., etc.. (Suit une page de titres.)… A tous présents et à venir, salut : Comme à notre retour par mer du lieu de Nice, où par l’enhortement de notre Très-Saint-Père le Pape, tant nous que notre très-cher et très-amé beau-frère, nous étions assemblés avec grand nombre de princes et seigneurs, tant d’une part que d’autre, pour le fait de la paix, nous ayons fait descente en la ville d’Aigues-Mortes pour nous conseiller, et visiter notre très-cher et très-aimé beau-frère le roi et notre très-chère et très-amée soeur germaine, son épouse ; auquel lieu certains personnages, sujets de notre très-cher et très-aimé beau-frère, qui s’étaient rendus prisonniers es prison dudit Aigues-Mortes, espérant pour la solennité de notre dite descente et Visitation avoir grâce et miséricorde de notre beau-frère des cas et crimes par eux commis, nous aient présenté plusieurs supplications et requêtes pour en faire remontrance à notre dit beau-frère, lequel par ses lettres patentes nous ait délaissé le total pouvoir de lever, quitter, remettre et pardonner les cas et crimes par eux commis ; duquel nombre desdits personnages prisonniers lors de notre dite descente en ladite ville d’Aigues-Mortes, était Joachim de Massencome, autrement dit de Montluc, écuyer, homme d’armes, âgé de vingt et deux ans ou environ, lequel nous ait présenté son humble supplication et requête….. »

Suit l’exposé des faits que nous venons d’analyser, et ensuite : «… Savoir faisons que nous, désirant miséricorde préférera rigueur de justice, usant, pour la solennité de notre dite descente, du pouvoir qu’il a plu à notre beau-frère nous délaisser, audit suppliant avons remis quitté et pardonné et, par la teneur de ces présentes, remettons, quittons et pardonnons les cas et faits dessus déclarés, avec toutes peines, offenses et amendes, corporelles, criminelles et civiles, en quoi, pour occasion d’iceux, y pourrait être encouru envers notre dit beau-frère et justice, et l’avons remis et restitué, remettons cl restituons à sa bonne fame et à ses biens non confisqués, satisfaction faite a partie, civilement tant seulement, en mettant au néant tous défauts, appeaux, ajournements, précédent jugement, bannissement et tout ce généralement que pour occasion desdits cas s’en serait contre lui ensuivi, et sur ce imposons silence perpétuel au procureur du roi notre dit beau-frère et tous autres. Si donnons en mandement….. Et afin que ce soit chose ferme et stable, a toujours, nous avons fait mettre notre scel à ces présentes, sauf en autres choses le droit du Roi notre beau-frère et autrui et toutes. Donné à Aigues-Mortes, le seizième jour de juillet l’an de grâce mil cinq cent trente huit et de nos règnes, a savoir, du Saint-Empire et des Espagnes, des Deux-Siciles et autres, le Vingt et quatrième. »

Joachim de Montluc était libre désormais. Ses complices avaient été ou noyés, ou pendus, ou décapités ; lui en fut quitte pour un jour ou deux de prison volontaire. Il se rendit de suite dans son castel de Lioux et se mit en mesure de faire entériner ses lettres de grâce. Ajournement fut donné par les sénéchaux d’Agen et de Toulouse à toutes victimes ou à leurs ayants cause : au curé de Gimbrède, au chevalier Goulard, à Pierre de Cardaillac, à Guillaume de la Vère, aux parents de Caves, qui avait été tué à la défense du presbytère ; au Grand-Jésus, aux syndics des communautés de Gimbrède, de Gaillac et de Lisle ; à Géraud de Layrac et autres, à comparaître pour voir l’entérinement desdites lettres de grâce, abolition, rémission et pardon. Les lettres d’ajournement furent signifiées pour la dernière fois le 11 juin 1539 aux consuls de Lisle, par un huissier de Romieu, avec injonction de comparaître vingt jours après l’exploit. Les consuls Jean Boisset et Antoine Bertrand protestèrent, disant qu’ils ne pouvaient être distraits de leur ressort ; que d’ailleurs « cette grâce ne pouvait être entérinée, en ce quelle était inique, subreptice, obreplice et taisant les principaux maux, délits et forfaits, tout ainsi qu’ils feront apparaître aux lieu et temps (1). » Cette protestation, comme on le pense bien, resta sans effet, les lettres furent entérinées et le jeune Monlluc ne perdit rien des faveurs de la cour.

(1) Archives communales d’Albi, FF. 91.

En 1554, M. de Lioux commandait une compagnie ; il était à la défense de Boulogne, où se distingua son frère Biaise. En 1553, il avait succédé à ce dernier dans le gouvernement d’Albe, malgré l’opposition de Brissac ; mais, sur les instances de Biaise de Montluc et de M. de Valence, le Roi l’imposa au maréchal. Les lettres de remerciments du nouveau gouverneur au roi et au connétable sont datées d’Agen, le 22 mars. Il resta quelques années en Piémont, où il perdit, en 1558, le fils unique qu’il avait eu de son mariage avec une demoiselle de Pages. En 1562, Lioux servait contre les protestants en Languedoc : il était à Fumel lors de l’exécution de ceux qui avaient tué le seigneur de ce lieu. Enfin, lorsqu’il mourut, en 1567, il était prince de Chabannais, par acquisition de cette seigneurie ; chevalier de l’ordre du roi et gentilhomme ordinaire de sa chambre. Il laissa par testament le Chabannais à son frère Blaise.

Il nous reste à rechercher quels sont les auteurs des deux documents qu’on va lire. Pour le premier, il ne peut y avoir de doute : tiré d’un registre des délibérations du conseil de la commune d’Albi (1), il est l’oeuvre du secrétaire. Tout nous fait présumer que le second, la chronique rimée, extrait du cartulaire municipal (2), est l’oeuvre de Pierre Bordet, qui était alors le scriptor des consuls et qui traduisait du vieux barbare (du roman) en français les chartes de la commune. Il était poëte et peintre en même temps, car il a enrichi d’un panégyrique en vers latins un livre publié à Albi, chez Jean Ricard, en 1534, et il a peint les miniatures du cinquième volume du cartulaire municipal où se trouve notre chronique.

(1) Archives communales d’Albi, BB. 22.
(2) Archives communales d’Albi, AA. 5.

MEMORIA

los que forqri justioiatz estans de la companhia de Monsieur de Montluo en agianes (1) dedins la cieutat dalby.

Lan mil cinq cens trente sept, lo quatreime jour del mes doctobre, los habitans de la cieutat dalby certiffcatz que tota la companhia del capetany apelat monsieur de Montluc eron intrada a la yla dalbiges (2), per forssa, estans en nombre de plus de tres mile.

La quale companhia intrada que force aneron alas gleysas pilhar, prene homes et famas, per forssa, los far ranssonar et de las famas et filhas en far a son plasir, pilhar las maysos et en prenian so que el ses volian. Et non contens de far las insolensas, pilharias, ravissemens, sacraleges et autras desordres al paure poble, sen aneron alor mayson comune de la yla, prengron los libres, dons del Rey aels faietz, sageletz et acotratz in forma probante, lors privilieges et

liberltatz et autres papiers et instrumens et documens, enporteron los bancz et archivaux de lad. mayson a la plassa publice, una am lors privilieges, documens et autres instrumens sagelatz del sagel del Rey nostre souveran senhor, libres et papiers, et en lad. plassa ho aneron tot brular ; et en intran ald. la yla, brulant lors privilieges et autres documens de lor mayson comune, los de lad. companhia cridavan a haulte vox. « Viva, viva Espanhia, » plusors vegadas rayteran lasd. paraulas. Et fact so dessus, lad. companhia se assemblec et se meron en camy, vengron davant la vila de Galhac, cuydant far coma à la yla ; mes los habitans de Galhac, et aussi del castel delhom, se meron en deffensa lo melhor que pogron ; mes a la fy los de Galhac ald. capitany composero la soma de dos cens escutz sol, incontinent pagatz. Lod. pagament fact, lad. companhia se mes en ordre et aneron passar lo port de Marsac. Lo capitany apelat, poton sive folrie fes ransonar los consulz deld. Marsac detz lievras t., oultra et part la manjalha que y feron. Et deld. Marsac lad. companhia sen aneron lougiar a la bastida de Monsieur dalby, Denat et aussi Frejairolas, volons donar lassault alloc de Realmont et lo anichilar si elses aguesson pogut. Alcuns de lad. banda, portails los layronisses a vendre, eguaretz do la companhia, vengron en Alby et aussi près dalby. La justicia et habitans dalby se saysegron delses et los constitugron prisoniers, desquels los noms et surnoms sensegon, premyerement.

(1) Agenais.
(2) D’Albigeois.

Arnaut de Carratz dit Papau, tr. (1).

(1) Il y a à la suite des noms dont nous n’avions pas compris la signification à la première lecture ; mais, en étudiant d’autres documents, notamment la chronique rimée, nous avons acquis la conviction que ces lettres indiquent : Tr., que le coupable a eu la tête tranchée ; p., qu’il a ètè pendu ; f., qu’il a èté fustigé et banni.

Pierres de la Claverie dit Fra Thomas, tr.
Guillaumes Deupoy, p. (1).
Guillaume Frayssinete, p.
Jehan de Cornat, p.
Anthoine de Puyfort, p.
Jehan Lafite, p.
Gelis Durfort, p.
Jehan Brossa, p.
Bartholomy Ferrerol, p.
Guillaumes de Condom, p.
Marsal Dambiers, p.
Jehan Cornus dit Lemain, p.
Rollet du Pont, f.
Me Bertrand de Lago, f.
Vidal Sarrade, point copp. tr. (2).
Pierre Lepros, f.
Pierre Sanchier, f.
Pierre Rondareau, f.
Servot Daubedan, f.
Guillaumes Ganbarrochie, f.
Bartholomy Gardela, f.
Menjon Danjon, f.
Anthoine Viguier, mort (3).
Pierre Brossalh, f.
Jehan du Puy, p.
Martin Noé, f.
François Marde, f.
Sanson Desperous, f.
Jehan Rossel, f.
Noble Pierre de Durfort dit Bron (4).
Noble Pierre de Patras dit Chanpichot, tr.

(1) Dupuy.
(2) On lui coupa le poing avant de le décapiter.
(3) Il était probablement mort en prison.
(4) Durfort devait être décapité : mais trés-probablement il était contumax.

Losd. surnommatz foron menetz à la Berbia et aussi y foron constituatz prisoniers et faictz lors processes, contra :

Jehan Gardela, p.
Jehan, Perier, tenaillat, tr. (1).
Michael Martin, p.
Bernard Bruchaut, f.

De Realmont foron admenatz Alby, per los de Realmont et mes alsd. prisons :

Johan Vinhaulx, tr.
Me Guillaume Faba dit Mossieur Folze, p.
Pascau de Cambas, f.
Anthoine Boccard, f.

Los habitans de Castras en meueron prisoniers Alby et foron meses a la Berbia ;

Jehan du Poy dict Poton de Lavardac, p.
Pierre Dessus, p.
Rigon de la Fauria, p.
Ramond Agressol, p.

Losquals malfactors et inimicz de la cause publice non agueron leser de venir alor entreprinsa de mectre a sac lod. loc de Realmont, car los habitans de la cieutat dalby et locz circunvesis doneron la cassa anaquelses que eron lotgiatz asd. locz de la Bastida, Denat et Fréjairolas, et los bayleron la cassa jusquas al port de Says (2), près de Castras, car los garderon bien que non agueron point de leser de pilhar lo poble, ne manjar la pola, ny venir ala intreprisa que volian far.

Mestres Alexandre Roquas, licencié en loys, Hugues Pichons, lieutenant de Monsieur lo prevost des mareschaulx contra alcuns de lad. companhia et meses a la Berbia, jusques al nombre de quarante très (3), tant escapitatz, pendutz, fustigatz et baniatz dalby, lor feron lors processes et doneron las sentences, et y en avia dos capelas losqualz foron pendulz, et ung tenalhat (4) et menai sur une carrete per la vila dalby, brulat son ponh, perso que avia cremadas et mesas al foc las armas del Rey ald. Lyla, et puys mes a quatre carties et lo durono que es estat decolat ung apelat Pierre de Durfort dit Barjamont bastard, et qui aytal fara aytal périra (5).

(1) L’un des deux chapelains, celui qui fut tenaillé et eut le poing coupé.
(2) Saix sur l’Agoùt.
(3) Il y a quarante-cinq inscrits ; mais Viguier était mort et Pierre Durfort n’était pas encore exécuté.
(4) Jehan Périer.
(5) Cette phrase est, d’après le manuscrit du dominicain Guillaume Pelisse, le cri que le trompette proclamait, après les fanfares d’usage, au pied des bûchers de l’inquisition, ou quand les cadavres des hérétiques déterrés étaient traînés par les rues.

Annale faicte pour Alby,
L’an mil cinq cens et trente sept,
Qu’on ne doibt pas mettre en oubly,
Car c’est chose que chascun scet.

Extrait : Dévastation de l’Albigeois par les compagnies de Montluc, Émile Jolibois, Albi, 1872.