Personnel féodal. — Redevances féodales. — Châteaux-forts.



Parmi les sujets d'histoire locale qui n’ont été traités par aucun des annalistes de l’Agenais on peut eu citer un des plus importants : l'origine, la constitution, l'extension, le rôle de la féodalité au moyen âge n'ont été l'objet d'aucune vue d'ensemble; les détails même qui abondent dans les textes publiés et dans ceux que signalent les inventaires n’ont pas été relevés comme ils mériteraient de l’être. Il faut bien avouer que, sous le nom d'histoires de l’Agenais, on n’a guère publié jusques à nos jours que des abrégés de l’histoire d’Agen combinés avec des récits épisodiques sur les guerres dont le pays a été le théâtre. Samazeuilh a de bons passages sur la grande seigneurie d’Albret; mais les seigneuries de Bruilliois, de Caumont, de Lauzun, de Duras, de Fumel. de Montpezat, etc., etc., dont l’histoire se confond avec celle de l'Agenais, n'ont trouvé personne pour les mettre au rang qui leur serait dû dans un ouvrage bien proportionné.
Sans doute l'origine de la féodalité dans notre pays reste obscure, de même que l’origine de nos institutions communales; mais, à prendre l’état existant au moment où les documents deviennent assez nombreux pour bien nous renseigner, au XIIIe siècle, quel vaste champ d’observation! Dans cette petite autonomie du pays d'Agenais se fondent deux élément opposés: la juridiction comtale ou royale aux institutions républicaines; la juridiction seigneuriale, qui tient au contraire de la constitution monarchique. Un lien réunit en fédération ces éléments disparates: le pouvoir du suzerain, le comte ou le roi, qui est plutôt protecteur et justicier que maître absolu. En temps de paix;, son rôle est facile; mais cependant le suzerain prévoit, avec raison, que, dans l’avenir, l'équilibre sera rompu au profit de la féodalité et par le fait un peu à son détriment. Pour faire échec à la féodalité, il multiplie les fondations de villes sur ses domaines. On a souvent traité, sans l’épuiser, ce sujet de la création des bastides ou villeneuves, sur lequel je ne reviendrai pas; mais on n’a pas relevé, du moins pour l’ensemble du pays, les traits qui caractérisent la politique des seigneurs pendant plus de deux siècles de troubles. Presque tous, d'une génération à l’autre, poursuivaient un seul but, l'agrandissement de leurs domaines, trop souvent en dépouillant un voisin plus faible: un autre seigneur, une commune libre, une abbaye. Les guerres devaient leur fournir assez d'occasions de s'étendre pour que leur prédominance dans le pays fut établie à la fin du moyen âge. A une époque où l'idée de patrie était si peu développée, où la force primait le droit, où chacun — les communes aussi bien que les barons — embrassait la cause présumée la plus avantageuse, les seigneurs n’ont le plus souvent bataillé que pour retirer de leurs services des profits personnels: terres, châteaux, redevances, fruits des rançons et des pillages, charges et honneurs.
Par suite des conquêtes et des usurpations imposées par la violence et aussi des donations, des échanges, des achats, des alliances, des héritages réalisés par des moyens légitimes, il y eut, du XIIIe au XVe siècle, de grands bouleversements dans les divisions territoriales du pays. Nous savons avec précision quels furent les résultats de ces remaniements et dans quelle mesure le nombre et les délimitations des juridictions furent définitivement fixés à la fin du moyen âge; mais on est moins bien renseigné sur le point de départ. Il serait impossible de dresser une carte de l'Agenais au XIIIe siècle au point de vue des limites des juridictions; il ne l’est pas de fournir un dénombrement presque complet des seigneuries.
Parmi les documents qui renferment à ce sujet les indications les plus copieuses figurent au premier rang les séries d’hommages. La plus ancienne connue remonte à l'année 1259. Elle forme un rôle de parchemin de dix mètres de longueur, conservé aux Archives nationales. Ce texte précieux doità paraître dans le prochain volume du Recueil. Il servira de pièce justificative à ces Notes.
Nous ne l'étudierons pas ici au point de vue de la géographie historique. Notre intention est: 1° de signaler sommairement les parlicularités touchant aux redevances féodales; 2° de déterminer le nombre et la condition des vassaux du comte de Toulouse qui constituent le personnel féodal dans l’Agenais; 3° de citer et de décrire, en quelques lignes les châteaux édifiés au XIIIe siècle; 4° de comparer les hommages de 1259 avec d’autres qui datent des années 1286 et 1287 afin d’en tirer quelques renseignements sur les changements opérés dans le pays depuis le règne de saint Louis jusques à celui de Philippe-le-Bel.

I



En 1259, le souverain de l’Agenais était Alfonse de Poitiers, comte de Toulouse, frère de saint Louis.
Dix ans auparavant, à l'avènement de ce prince, alors en Orient, son chapelain Philippe, était venu en son nom prendre possession de ses domaines. Dans une lettre écrite à, ce sujet il lui rendait compte en ces termes des difficultés qu’il avait éprouvées particulièrement en Agenais: « Nos alames à la cité de Agen et requeimes les feutez, mais il ne les nos voldrent pas faire car leur franchises estoient teles, si comme ils disoient, qu'ils ne devoient pas jurer devant ceo que vos leur eussiez juré. Et li baron et li chevalier de Ageneis répondirent ausinc ne ne voldrent faire les feutez lors. »
Cependant les barons se ravisèrent, estimant sans doute que l’occasion serait bonne pour réduire leurs devoirs: « nos offrirent, dit » le chapelain, à faire feuté en forme qui n’estoit pas bonne ne profitable. Pourquoi nous ne la volsimes pas recevoir. » Et le chapelain ne reçut les hommages que dans la forme par lui requise (1). Ces actes ne nous sont point parvenus.
Lorsque, dix ans après, le traité d’Abbeville eut assuré au comte de Toulouse la possession précaire de l’Agenais, les hommages furent renouvelés. Ce sont les actes qui vont être mis au jour et que nous utilisons par avance. Signalons d'abord la grande variété des obligations stipulées dans les feutez des vassaux d’Alfonse de Poitiers.
Hommages simples. — Vingt-quatre exemples.
Ceci est exceptionnel. La plupart des hommages impliquent: 1° des obligations comme celle de l'Ost ou service militaire personnel limité à 40 jours pour chaque expédition; ou bien une contribution militaire en hommes non personnelle; 2° pas d’obligations mais des redevances en objets ou en argent; 3° tout à la fois des obligations et des redevances.
Il y a seulement trois exemples d’ost dû personnellement sans doute pour la durée ordinaire de 40 jours; deux exemples d'ost pendant 9 jours, l'un avec cette restriction que ce service est dû seulement au cas où le comte fera la campagne en personne (2).
Un exemple d’ost et curiam, avec un chevalier. Il semble dans ce cas que le vassal, escorté d'un chevalier, dût assister le suzerain dans la tenue des assises judiciaires aussi bien qu’à la guerre. Un chevalier d'ost. — Quatorze exemples.
Deux chevaliers d'ost. — Cinq exemples.
Un chevalier d'ost et des redevances d’acaples (c'est-à-dire payables seulement à mutation de seigneur), variant de 60 sous à 30 livres. — Dix-sept exemples.
Un sergent d'armes d'ost et des redevances d’acaptes de 30 à 100 sous. — Quatorze exemples.
La moitié d'un sergent d’armes. — Un exemple.
La moitié d’un fantassin. — Un exemple. On ne dit pas quelle était la somme à payer équivalent à la moitié des frais d’entretien d'un soldat pendant la durée de l'ost.
Les redevances seulement en argent varient de 5 sous d’oublies (rente annuelle) à une obole d’or, à 300 sous, à 30 livres à payer une seule fois à mutation de seigneur. — Sept exemples.
Les redevances en nature peuvent s'appliquer à une arme, un faucon, une tète de bétail, une pièce de vêtement, etc., à payer en acaptes.
Une lance. — Deux exemples.
Une lance dorée. — Un exemple.
Un faucon niais (nisus) ou un épervier. — Un exemple.
Un épervier ou 10 sous. — Un exemple.
Un autour. — Un exemple.
Un autour ou 10 sous. — Un exemple.
Une paire de gants sans soie et une lance. — Un exemple.
Des chaussures rouges ou 15 sous morlas. — Un exemple.
Un chevalier d’ost et un taureau ou 5 sous arnaudins. — Un exemple.
Le quart d’une vache. — Un exemple.
Un plein pugnet de chandelles du même modèle (3) — Un exemple.
Il y a aussi des redevances d’une nature spéciale. Ysarn et Arnaud de Sainte-Marse devaient suivre la meute du seigneur ou peut-être même lui fournir une meute (facere cassam domino comiti) quand il lui plairait de chasser entre le pont de Barbaste et la Garonne. Bernard Vilau, pour ses fiefs sis dans la paroisse de Gauran (Gers), doit uue fois au comte, s’il passe par ladite paroisse, l’hommage, 4 chapons, 6 galettes (placentas) et un baril de vin.
L'abbé d’Eysses, comme seigneur du village d'Evsses. doit nourrir quatre pauvres tous les jours pour le salut de l’àme dudit comte. Il reconnaît de plus que les habitants d’Eysses doivent au comte l'ost, 10 setiers de froment et 10 d'avoine.
Certains tenanciers de Penne et d’Agen doivent aussi, de l'aveu de leurs seigneurs, des redevances en blé et en vin au comte de Toulouse.
En réduisant à cet état sommaire les actes qui constatent ou définissent les obligations des seigneurs de l'Agenais envers leur suzerain, on est frappé de voir que les auteurs des hommages lui soient rattachés par des liens si faibles, par des redevances si peu onéreuses. Ceci nous conduit à examiner si la condition de la noblesse de l’Agenais n’était pas exceptionnelle tant au point de vue de l’accession facile de la bourgeoisie qu’en raison de son indépendance et de ses privilèges.

II



Il faut ici faire abstraction de beaucoup de généralités et de particularités devenues des lieux communs au sujet de la noblesse.
Les feudistes des deux derniers siècles, soit par ignorance soit pour flatter des vanités personnelles, ont accrédité des notions trop souvent fausses sur les origines ordinaires de la noblesse. Ils n'ont pas fait les distinctions nécessaires sur les conditions diverses de cette classe dans le nord et dans le midi de la France.
- Pour être exact, il faut, dans notre région du sud-ouest, faire des distinctions même d'un pays à l'autre.
C’est pourquoi nous allons citer exclusivement les ouvrages d’érudits modernes, qui, en toute impartialité, après avoir compulsé des milliers de documents, nous paraissent avoir le mieux déterminé la condition de la noblesse dans nos pays.
Les bénéfices consistant dans la concession de fonds de terre» moyennant la recommandation, acte par lequel le bénéficiaire, en se mettant sous la protection du cédant promettait ses services, les bénéfices existent en germe dans les institutions germaniques.
« Les bénéfices prirent au dixième siècle le nom de fiefs... »
« Parmi les hommes libres qui convertirent leurs alleux eu bénéfice par la recommandation, les uns étaient de braves soldats, des compagnons intrépides; ceux auxquels ils se recommandèrent s’estimèrent heureux d'obtenir le •secours de tels auxiliaires, et leur rendirent leurs alleux à titre de fiefs, sans autre condition que le service militaire. Telle fut l’origine d'un grand nombre de fiefs nobles; mais il y eut une infinité de petits propriétaires qui, en recherchant le patronage des grands, n’avaient rien à leur offrir en échange de la protection que ceux-ci leur promettaient. Le seigneur leur rendit leurs terres, mais à condition qu'ils lui payeraient annuellement une rente en argent plus ou moins forte ou qu'ils lui rendraient quelque service corporel autre que celui des armes. Ce furent les terres roturières ou censives. Les possesseurs de terres soumises seulement au service militaire formèrent les classes nobles... »
« Dans le système féodal pur. tout possesseur de fief devenait noble en acquérant un fief. C’est un fait dont on ne saurait douter; mais pour acquérir un fief, il fallait remplir certaines conditions, dont la première était de le desservir par les armes. Un brave soldat faisait un bon vassal; on arrivait donc.par la profession des.armes à la noblesse, et cet état de choses a duré jusques à Henri IV... »
« L'acquéreur (d'un fief) prêtait hommage au seigneur, et pourvu qu’il demeurat dans son fief, il était considéré comme gentilhomme et ses enfants acquéraient la plénitude de la noblesse à la tierce foi, c’est-à-dire lors du troisième hommage rendu de père en fils... »
« Pour la sénéchaussée de Beaucaire, il fut judiciairement constaté, en l'an 1298, qu'un usage immémorial permettait aux bourgeois de recevoir la noblesse de la main des barons et des prélats; de porter le ceinturon militaire et de jouir des privilèges accordés aux chevaliers; mais c'était là une exception. Les rois s’arrogèrent le droit de faire des nobles. Le premier anoblissement date de Philippe III (4)... (1270.) Durant « la première moitié du XIIIe siècle les conditions voulues pour être armé chevalier ne paraissent pas avoir été aussi rigoureusement fixées qu’elles le furent plus tard. Bien des gens d’une noblesse douteuse recherchaient les honneurs de la chevalerie et suppléaient par le payement d’une somme d’argent à ce qui pouvait leur manquer du côté de la race. »
« Dans le Midi, les liens féodaux étaient assez relâchés; une foule de chevaliers ne devaient pas le service militaire; en outre il y avait un grand nombre de terres libres, autrement dit des alleux, dont les propriétaires ne reconnaissaient pas le seigneur (5) ... » Empruntons aussi quelques passages à une remarquable étude sur les origines de la noblesse par M. le baron de Verneilh (6); après avoir cité des promotions de 240 chevaliers, en 1157, de mille chevaliers, en 1205, cet auteur ajoute: « Ne semblerait-il pas, en présence de ces chiffres qu’on croirait empruntés aux listes des nouveaux chevaliers de la Légion d’honneur, au lendemain de nos expositions universelles, qu’il s’agissait plutôt de la levée d’un corps de cavalerie, que d’une distinction, d'un grade nouveau accordés à des soldats déjà en possession de la noblesse, et ne serait-on pas tenté d'en conclure que tout ce qui servait à cheval au XIIe siècle et au commencement du XIIIe, était désigné sous la qualification de chevalier? Leur nombre excessif dans les armées de ce temps-là, viendrait confirmer cette hypothèse. On voit en effet dans les récits des troubadours, entre autre dans une histoire de la Croisade contre les hérétiques, écrite en vers provençaux par un contemporain et publiée par M. Fauriel, que l’armée de Simon de Montfort, marchant contre les Albigeois, comptait dans ses rangs vingt mille chevaliers pour un contingent total de deux cent vingt mille hommes environ, ce qui donne bien la proportion habituelle de la cavalerie relativement à l'infanterie, mais exclut pour la plus grande partie de ces chevaliers, par le fait seul de leur nombre, l'idée d’une naissance privilégiée, d’une classe à part dans la nation... Le fait est qu’on voit apparaître tout à coup, de siècle en siècle, dans les listes des chevaliers des noms tout nouveaux qu'on rencontrait avant dans d’autres professions que celle des armes. Il y avait donc, dès le moyen âge le plus reculé, une sorte de recrutement de la noblesse militaire, la seule qui existât alors, et une façon toute naturelle de s’y incorporer, pour les familles auxquelles leur fortune permettait de servir à leurs frais et qui en avaient le goût. »
Toutes ces observations paraissent s’appliquer fort justement à la noblesse agenaise.
Il est peu de pays où la séparation entre la bourgeoisie et la noblesse ait été moins tranchée. Les bourgeois, en acceptant le service militaire, en montant à cheval, n’avaient qu’à se mettre dans les rangs des barons et des chevaliers.
Plus encore. Les habitants d'Agen avaient le droit de fonder des bastides ou places fortes et de leur donner des coutumes, c'est-à-dire de faire acte de baron (7). Les vassaux agenais du comte de Toulouse qui consentirent les hommages de 1259 sont au nombre de 150, parmi lesquels 57 non qualifiés; 67 chevaliers; 19 damoiseaux; 1 damoiselle; 1 abbé; 3 bourgeois.
Les non qualifiés paraissent être les barons; ce sont les plus puissants seigneurs mais il ne prennent aucun titre. Il n’y avait entre eux aucune hiérarchie et tous, sans doute, pouvaient avoir à leur service des chevaliers. Ou pouvait être et l’on était bien souvent chevalier sans terre. Aussi M. le baron de Verneilh fait-il observer justement que la noblesse d’origine chevaleresque ne doit pas être confondue avec la noblesse d’origine féodale.
Dans nos pays, la puissance des seigneurs, ne tenant point à un rang nominal, était uniquement proportionnelle à leur fortune, c'est-à-dire à l’étendue et îi la valeur de leurs terres, au nombre et à la force de leurs châteaux. Ceci en principe; en fait il est évident que le suzerain, lorsqu’il avait à accorder des charges, à attribuer des commandements, devait avoir égard à la valeur individuelle.
On peut définir en deux mois la condition de la noblesse en Agenais au XIIIe siècle: on y arrive par les services militaires, par la fortune, ou en vertu des franchises communales; on y tient rang suivant sa fortune et tant vaut sa terre tant vaut le seigneur.
L'abbé, les cinq bourgeois, les trois vassaux qui reconnaissent devoir des rentes annuelles ne possédaient sans doute que des fiefs roturiers. Tous les autres fiefs mentionnés dans la série des hommages paraissent bien être des fiefs nobles.
Cependant on est surpris de constater que les barons agenais aient échappé au service militaire personnel (dont il y a trois exemples seulement), qui est l'obligation ordinaire du fief noble. L'observation de M. Boutaric que les liens entre le suzerain et les vassaux s’étaient relâchés dans le Midi n’est juste pour aucun pays comme pour le nôtre.
Les barons avaient même la prétention de jouir du même privilège que la république d'Agen, à laquelle le comte ou le roi prêtait d'abord le serment de protection avant d'en recevoir le serment de fidélité (8). C’était l'usage, dirent-ils au bon chapelain Philippe, et peut-être avaient-ils raison. Quoi qu’il en soit, celui-ci, qui parait avoir été quelque peu ébahi de cette façon de traiter d’égal à égal, fit la sourde oreille pour ne pas créer un précédent.
Les nobles, tout aussi bien que les habitants d'Agen, avaient le droit de bâtir des châteaux forts sans avoir à demander pour cela l'autorisation du suzerain (9).
En somme la noblesse de l’Agenais, de même que les communes, jouissait de privilèges exceptionnels, d’une indépendance presque absolue. La condition de la noblesse dans notre pays offre d'autres particularités, notamment le fractionnement des seigneuries.
M. le baron de Verneilh a écrit dans l’étude déjà citée: « Cette organisation puissante (de la noblesse) ne comporte qu’un personnel restreint de dignitaires: on peut s’en convaincre par la rareté des châteaux que le douzième et le treizième siècle ont laissés, et par le petit nombre de terres qualifiées de châtellenies dans les recensements territoriaux. Jusqù’au XVe siècle, l’équivalent de l'un de nos départements n’avait pas plus de vingt à trente centres féodaux, et on aurait tort de penser que toutes les familles issues très authentiquement d'une race chevaleresque ont eu dans le principe des châtelains parmi leurs ancêtres. Quelques-unes ont eu ce privilège, mais c’est l’exception. L’étude des monuments permet, d’affirmer que prèsque tous les castels, maisons nobles, repaires; logis ne datent que de la seconde moitié du quinzième siècle et des siècles suivants. »
En Agenais, le fractionnement était autrement caractérisé. Nous verrons dans la suite de cette étude que 61 châteaux forts sont cités dans les hommages de 1259 au comte de Toulouse; 4 dans les hommages à l'évêque d'Agen de 1263; 18 de plus dans les hommages au roi d’Angleterre de 1286-1287. Nous aurons encore à ajouter quelques noms à ces nomenclatures. Il y avait dans l'Agenais une centaine de châteaux forts à la fin du XIIIe siècle.
Il suffit d'ailleurs de constater que depuis la fin du moyen âge jusques à la Révolution, il y eut sur le territoire compris dans l'ancien Agenais (c'est-à-dire Agenais et Condomois) et du Bruilhois, territoire qui constitue encore en majeure partie le département de Lot-et-Garonne, un peu plus de deux cents juridictions seigneuriales.
Il appartiendra aux historiens de nous dire, après avoir étudié le fonctionnement des institutions et relevé un ensemble de faits, si le fractionnement des seigneuries fut un bien ou un mal pour le pays. Il semble, à première vue. que les communes auraient bien moins résisté aux empiètements des barons si ceux-ci avaient été moins nombreux et plus forts.
Il faut observer que la série des hommages de 1259 ne donne pas un dénombrement complet des seigneuries. Les vicomtes d’Auvillars et de Lomagne, les seigneurs de Fimarcon. les représentants de la grande noblesse du pays toulousain qui avaient des possessions dana l'Agenais, tels que les Alaman et les de l'Isle, ne figurent pas dans ces actes. Il répugnait peut-être aux plus hauts barons d’avoir affaire au procureur du suzerain plutôt qu’au suzerain lui-même. Ceux-ci ont pu passer leurs hommages ailleurs qu’en présence de Bon Toset, juge d’Agen. Certains seigneurs, qui ont des possessions en Périgord, en Quercy, de même qu'en Agenais font leur déclarations dans le même acte. La réciproque doit être vraie; les hommages du Quercy doivent contenir quelques articles qui nous intéressent.
Une partie des lacunes est facile à combler, grâce au texte plus complet des hommages rendus au roi d'Angleterre en 1286, 1287.
Quelques seigneuries resitent malgré tout hors de ces 'dénombrements. Par exemple le sire d’Albret déclare qu'il ne rend pas l’hommage pour le châteaude Nérac, attendu qu'il tient ce fief de l’abbaye de Condom.
Les évêques d’Agen avaient aussi des fiefs pour lesquels on leur devait l’hommage. Ce sont, d’après un document de l’année 1263, encore inédit (10): la vicomte de Bruilhois, la châtellenie de Boville, des fiefs à Fumel, à Astaffort, Ligardes, Madaillan d’Agen et les seigneuries munies de châteaux de Clermont-Dessus, de Roquecor et de Lacour (ces deux dernières aujourd’hui dans le Tarn-et-Garonne), etc.
Il faut aussi tenir compte des terres et châteaux forts appartenant aux Templiers et aux Hospitaliers et qui ne sont pas mentionnés dans les hommages.
Les possesseurs de fiefs n’en avaient pas toujours la pleine propriété. Il y a quelques exemples de paréage entre le suzerain et les seigneurs, des exemples beaucoup plus nombreux de propriétés collectives, de divisions des fiefs en parts égales ou inégales. Ceux qui voudront faire une étude complète sur le régime féodal en Agenais devront rechercher avec soin les chartes, malheureusement trop rares, qui peuvent renseigner sur la nature de ces associations féodales, sur les droits et les devoirs des coseigneurs.


(1) Edgard Boutaric, Saint Louis et Alfonse de Poitiers, Paris, Plon, 1870, p. 72.

(2) L’ost que devaient fournir les habitants d’Agen était de 40 jours par an ; ils ne devaient servir que dans les limites du diocèse ou à une demi journée des limites de l’Agenais. Coutumes d’Agen, chap. 2.

(3) Plénum pugnum candelarum vnius rase. Le pugnus ou pugnetus, peut-être analogue à la pugnière, était une mesure usitée pour les grains.

(4) Edgard Boutaric. Institutions militaires de la France. Paris, Plon, 1863, p. 104, 114, 137, etc.

(5) Edgard Boutaric. Saint Louis et Alfonse de Poitiers, p. 495, 496.

(6) De l'Avènement des nouvelles couches sociales sous l'ancien régime. Article paru dana Le Correspondant, en 1879, et tirage à part.

(7) Coutumes d’Agen, chap. 32.

(8) Coutumes d'Agen, chap. I: L'usage se maintint pour le3 souverainsjusques à Charles IX et au-delà de ce règne pour les sénéchaux représentants du roi.

(9) Thomas Carte, Rolles gascons, t.1er, p.50.

(10) Recueil d’Argenton, p. 29. Arch. dép. — Il faut rappeler que les quatre seigneurs qui devaient porter l’Evêque d’Agen sur leurs épaules, à sa première entrée, étaient ses principaux vassaux.



Source: Georges Tholin, Notes sur la féodalité en Agenais, au milieu du XIIIe siècle, Revue de l'Agenais 1896/1899



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