Gazette d’Agriculture, Commerce, Arts et Finances

Nouvelles de L’intérieur du Royaume.
D’Agen, le 20 Mai.

Les pertes causées par le débordement de la riviere sont inappréciables. Dans les seules Communautés d’Agen, Lusignan, Clermont-Dessous, Port Sainte-Marie & Bruch, les eaux ont détruit 253 maisons, 71 granges, 80 fours, 13 appentis, 1 moulin, 10 chays, 2 pigeonniers, 3 forges, 162 maisons, 55 granges, 19 chays, 2 appentis, menacent ruine. Il a péri 43 boeufs, 31 vaches, 14 chevaux, 9 ânes, 499 moutons & brebis, 54 agneaux, 15 chevres, 45 cochons, &c. &c. &c.

Les Paroisses de Pomeric, Valance, Puymirol & autres au-dessus d’Agen , ainsi que les Communautés d’Aiguillon, Nicole, Longueville, &c. au dessous d’Agen n’ont pas moins souffert; le dommage est aussi considerable dans les Paroisses de la rive gauche de la Garonne, dépendantes des Elections de Lomagne, Généralité d’Auch, du Condomois & Bazadois.

C’est le plus terrible débordement qui soit arrivé depuis celui de 1652, auquel succéda la peste, parce qu’on n’eut pas l’attention d’enterrer de bonne heure les bestiaux noyés. MM. les Echevins, Juges de Police d Agen, ont prévenu ce malheur par une Ordonnance imprimée, publiée & affichée dans la Banlieue, pour l’inhumation des cadavres. Par une autre Ordonnance, ils ont obligé les Habitans à vuider dans trois jours l’eau dont leurs caves étoient presque toutes remplies. Ces Ordonnances ont été confirmées par celles de M. l’Intendant, affichées dans toutes les Villes & Communautés inondées.

Les effets que la riviere a laissés ont été mis dans des dépôts où l’on assure, que si les Propriétaires ne les reclament pas dans un certain tems, ils seront vendus ; & que le prix en sera distribué aux plus malheureux. M. l’Intendant a fait repartir des hommes d’argent, en attendant les graces qu’une pareille calamité demande. Le Parlement a autorisé la Ville à un emprunt de 3000 liv. qu’elle a fait pour sustenter les pauvres jusqu’à la récolte.

Plusieurs Fermiers ont abandonné leurs fermes ; d’autres ont obtenu la remise des trois quarts de leurs baux ; divers domaines ont souffert une dégradation de plus de deux tiers de leur ancienne valeur.

C’est une foible récompense que de nommer parmi les bienfaiteurs du canton un Matelot de Saint Sulpice de Boé, de la taille de 5 pieds 7 pouces, très bien fait & vigoureux. Ce brave jeune homme nommé Lartigau, a risqué mille fois sa vie, en allant avec un bateau, malgré la violence des vents & des vagues, prendre les Habitans de Boé pour les transporter de l’autre côté de la Garonne ; avec autant de prudence que de courage, il avoit eu la précaution de porter en avant & en arriere de son bateau des hommes qui avec de longues perches écartoient les arbres, les poutres, &c. En trois traversées, il a sauvé plus de 80 personnes que M. de Lecusan, Coseigneur de Moyrax, a reçues, presque mourantes dans son château, avec une charité égale à leur infortune. Ce généreux Seigneur a aussitôt ordonné qu’on fît cuire des légumes dans toutes les cheminées du château, qu’on employât 12 sacs de farine à faire du pain, & que l’on donnât du vin en abondance à tous ces malheureux. L’honnête Matelot, voyant encore dans la plaine une douzaine de personnes sur le futage d’une maison presqu’écroulée, est allé, à travers les arbres dont le canton est couvert, les tirer de danger pour les conduire dans le même asyle.

S’il avoit employé son courage, son adresse & sa force, à arrêter des effets, il auroit pu facilement s’enrichir ; mais il n’a pas songé un instant à sa fortune, il ne voyoit autour de lui que des malheureux que recherchoit son cœur.

Le nommé Guiraud Montel & son fils, Matelots, ont péri sur le grand chemin de Bordeaux, près Clermont le Port-Sainte-Marie, en allant secourir une Demoiselle. Le pere laisse une veuve qui a tout perdu. Les vents étoient si forts, & les flots si rapides qu’aucun bateau du passage d’Agen n’a osé porter des secours dans la Ville ; elle n’a eu qu’un seul bateau & des radeaux pour distribuer du pain & recueillir ceux qui étoient dans l’eau.

Le froid , les pluies, les orages ont retardé les plantes au point qu’elles ne sont pas plus avancées qu’au commencement d’Avril. Cependant les grains paroissent bien fournis, épais, nets, & forts du pied, quoique jaunes en beaucoup d’endroits. Si les pluies continuoient, il seroit à craindre qu’ils ne se renversassent ; & n’étant pas en épis, ils périroient. Les pluies & les éboulemens ont dévasté les vignes le long des coteaux. Ce qu’il en reste est maigre, mince & rouge, preuve de foiblesse dans certains cantons. On n’espere donc pas beaucoup de vin, peu de fruits à noyau ; les prés à demi-hauteur promettent assez ; ceux des bas fonds qui forment l’objet le plus considérable, ont été submergés & ensablés. Il est à craindre que la cherté du foin n’empêche, l’hyver prochain, d’élever des bestiaux & ne porte sur l’Agriculture.

Extrait : Gazette d’Agriculture, Commerce, Arts et Finances, Paris, 09/06/1770.