Histoire de la commune de Hautevignes

Préfecture de Lot-et-Garonne
Monographies Historiques
Publiées
Sous les Auspices du Conseil Général de Lot-et-Garonne

par
M. Philippe Tamizey de Larroque

AGEN

Imprimerie de Prosper Noubel
M.DCCC.LXIX

Le nom de la commune d’Hautesvignes, si bien justifié encore aujourd’hui par les nombreux vignobles qui couronnent ses coteaux, apparaît pour la première fois, si j’en crois mes longues recherches, dans la seconde moitié du XIIIe siècle.

Le tome 241 de la collection Doat, à la Bibliothèque impériale, renferme un inventaire des titres, lettres, chartes, papiers, etc., de la chambre du trésor du château de Montignac, en Périgord, rédigé en août 1546, par Jean Fabri, évêque d’Aire, et le président Mathieu du Parc, tous les deux conseillers du roi de Navarre. Un article de cet inventaire (page 563) est ainsi conçu : « Instrument ou lettres de la donation faite par Alfonse de France, comte de Poitiers, à dame Marie, comtesse de Périgord, cousine de la femme dudit Alfonse, du lieu de Laverdac et Lermont (sic), pour 300 livres de rente. Aussi donnoit à Archambaut, comte de Périgord, mari de ladite Marie, en faveur dudit mariage, et aux siens, le revenu à luy obvenu par confiscation d’aucuns chargés et convaincus du crime d’hérésie, ès lieux de Gontaud, de Grateloup, de Foulhet (Fauillet) et d’Hautesvignes. » Le copiste employé par le président Doat a, par étourderie, attribué à cet acte la date de 1344, date évidemment fausse, car Alfonse, le frère de saint Louis, mourut en 1271, et Archambaut II, qui avait épousé une proche parente de Jeanne, femme de ce prince, et fille unique de Raymond VII, comte de Toulouse et seigneur de l’Agenais, mourut en 1289. Je dois à l’obligeance de M. Léon Dessalles, qui, pour l’Histoire du Périgord, qu’il prépare avec tant de soin, a puisé tant de matériaux dans les archives de Pau, où ont été jadis apportés les titres des comtes du Périgord conservés à Montignac, je dois, dis-je, à l’obligeance de M. Léon Dessalles l’indication de la date exacte de ce document relevée par lui sur l’original : ce fut en juin 1270 (le samedi avant la Saint-Jean-Baptiste), qu’Alfonse enjoignit à son sénéchal d’Agenais et de Quercy d’assigner au comte de Périgord les 300 livres de revenu données à Marie, femme dudit comte, sur les lieux de Gontaud, Grateloup, Fauillet et Hautesvignes, dans le cas où les lieux de Laverdac et Lermont seraient insuffisants. Les hérétiques, dont les biens confisqués furent, comme présent de noces, mis conditionnellemcnt à la disposition d’Àrchambaut, étaient les Albigeois, qui paraissent avoir été particulièrement nombreux, à cette époque, aux environs de Tonneins. (1)

Le recueil de Rymer (Foedera, conventiones, litterœ et cujuscumque generis acta publica, etc., édition de 1745, tome II, page 84 ), nous offre une lettre adressée, le 17 juillet 13l5, par Edouard II, roi d’Angleterre et duc de Guyenne, aux consuls et à tous les habitants d’Hautesvignes (Consalibiis et universitati de Altis vineis). Voici la traduction de cette lettre, que reçurent aussi plusieurs communes voisines, et notamment celles de Grateloup et de Gontaud :

« Le roi à ses chers et fidèles consuls et habitants d’Hautesvignes, salut. — Comme nous avons ordonné à nos chers et fidèles Amaury de Créon, notre sénéchal de Gascogne ; Amanieu, seigneur d’Albret ; Jean de Benstede, chevalier, et Thomas de Cambridge, clerc, de vous exposer avec soin, de notre part, certaines affaires auxquelles notre honneur et le vôtre sont également intéressés, et qui touchent notre royaume et notre duché, nous, particulièrement confiant en votre fidélité éprouvée, et espérant que vous voudrez faire ce qui importe à nous, à vous, et à d’autres personnes qui nous sont fidèles, nous vous demandons affectueusement d ajouter foi à ce que vous apprendront de vive voix, à ce sujet, en notre nom, les susdits Amaury, Amanieu, Jean et Thomas, ou trois d’entre eux, ou deux d’entre eux, et d’accomplir, selon nos espérances, à notre commun honneur et à notre commun avantage, les choses qui vous auront été proposées par eux. »

(1) M. Adolphe Magen a retrouvé dans les archives de l’Hôtel-de-Ville d’Agen, la donation faite, en 1270, par Alfonse à la comtesse de Périgord. Ce savant ami m’apprend encore que, dans les mêmes archives, on conserve une pièce qui mentionne l’autorisation accordée à Hautesvignes, le 20 avril 1362, par Arnauld Garcie du Fossat, sénéchal d’Agenais, aux consuls d’Agen, de prélever le droit de Souquet.

Trois ans plus tard, la eommune d’Hautesvignes fut annexée à la couronne d’Angleterre, en même temps que les communes de Marmande, Villeneuve, Castillonnès, Miramont, Sainte-Foy, Grateloup, Monclar, Nicole, Port-Sainte-Marie, Vianne, Condom, etc. (Rymer, t. II, pag. 150, année 1318). Cette annexion était la récompense des services rendus et surtout la récompense anticipée des services à rendre, comme nous l’apprend cette formule : « Il convient à la sollicitude royale d’attacher et d’unir par de tels liens ceux qui ont été fidèles et qui ont bien mérité ; que, quand l’occasion s’en présentera, leurs services deviennent à l’avenir encore plus empressés et plus fructueux. » Ce qui explique la prodigalité avec laquelle la faveur de l’annexion perpétuelle à la couronne d’Angleterre fut accordée par Edouard II à des communes aussi peu importantes que celles d’Hautesvignes, de Vianne et de Nicole, aussi bien qu’à des communes considérables, comme Marmande et Condom, c’est que ce roi avait besoin de nombreux subsides pour soutenir contre les Ecossais une guerre qui durait déjà depuis plusieurs années, et que les lettres patentes par lesquelles il conférait aux plus modestes localités de l’Agenais l’honneur d’être à jamais incorporées à la Grande-Bretagne, étaient en quelque sorte des lettres de change que chacune d’elles était, par reconnaissance, tenue d’acquitter.

Le tome 71 de la collection Bréquigny, à la Bibliothèque impériale, contient (page 1) des lettres d’Edouard II, du 30 janvier 1321 ou 1322 (l’époque précise ne peut être déterminée), dans lesquelles ce prince invite une foule de seigneurs de la Guyenne à se rendre auprès de lui, avec armes et chevaux, pour faire le service de la guerre d’Ecosse. Parmi ces seigneurs, je trouve un Bertrand d’Hautesvignes et, à côté de lui, Bertrand de Got, vicomte de Lomagne, Amanieu d’Albret, Sansannerio de Pins, Bertrand de Galhard, Bernard, Ramfroi, Arnaud et Bertrand de Durfort, Bertrand de Fumel, Bertrand de Rovignan, Bernard Jourdain, seigneur de l’Isle, Amanieu de Fossat, Arnaud-Garsie de Fossat, Raymond de Farges, Guillaume de Trenquelléon, Hugues de Pujols, Rudel, seigneur de Montclar, Pierre de Gavarret, co-seigneur de Langon, Amanieu de Mote, co-seigneur de Langon, Guillaume, seigneur de Caumont, Bertrand de Saintrailles, Etienne de Ferriol, Bertrand de Fumel dit de Crosaffons, Rudel de Seiches, Guillaume de Biron, seigneur de Montferrand, Gaston de Gontaud, seigneur de Badefol, Pierre de Gontaud, seigneur de Biron, Guillaume de Biron, co-seigneur de Saint-Avit, Bertrand de Durfort, seigneur de Court, Eymeric de Rovignan, Bernard de Rovignan, seigneur de Castel-Culher, Amanieu de Madaillan, Pons *de Caumont, Anessance de Caumont, Gautier de Caumont, Anessance de Caumont, co-seigneur de Saint-Barthélemy, Arnauld de Marmande, Guiscard de Comborn, Arnaud de Montpezat, Raymond-Bernard de Montpezat, seigneur du même lieu, Pons de Fumel, etc.

En 1324, le 25 février, le roi d’Angleterre annonça aux consuls d’Hautesvignes (Rymer, tome II, 2me partie, page 92), ainsi qu’à ceux de Marmande, Miramont, Tournon, Le Mas, Mézin, Sainte-Foi, Sainte-Livrade, Villeneuve, Montflanquin, Penne, Sainte-Baseilhe, Gontaud, Villeréal, Montclar, Port-Sainte-Marie, etc., qu’il envoyait en Gascogne, pour s’informer de la situation du duché, Robert d’Echynha, chevalier, et maître Bertrand de Ferrand, clerc, recommandant qu’on les protégeât et qu’on les écoutât.

Le 30 septembre de la même année, Edouard III, écrivant aux seigneurs d’Aquitaine pour les presser de continuer à le servir avec fidélité contre le roi de France, n’oublie pas d’adresser une lettre en langue française à Bertrand de Altes Veignes (Rymer, ibidem, page 3).

En 1342, le 1er juin, Edouard III gratifia, pour toute la durée de sa vie, Arnaud-Garsie de Fossat, seigneur de Toartz (Thouars, canton de Lavardac), de la moitié du lieu d’Hautes-Vignes (de Altis vineis), afin de l’indemniser de l’autre moitié, qui appartenait audit Arnaud, et qui avait été dévastée par l’ennemi (collection Bréquigny, t. XXXIV, page 61). L’illustre érudit qui a donné son nom à cette collection, ne connaissant point l’humble paroisse d’Hautesvignes, s’est demandé, en note, s’il ne fallait pas traduire Altis Vineis par Vignaux (forte Vignaux, en Armagnac). Un autre érudit, notre contemporain celui-là, n’a pas été plus heureux que Bréquigny, quand il a proposé, en hésitant, il est vrai, de voir, dans Altis Vineis, Auvillars, près de Moissac (Tarn-et-Garonne).

D’après les Comptes des revenus et des dépenses des différentes sénéchaussées d’Aquitaine, du 19 juillet 1363 au 29 septembre 1370, dressés par l’écuyer Richard Filongleye, trésorier du Prince Noir, et publiées par M. Jules Delpit, dans sa Collection générale des documents français qui se trouvent en Angleterre, 1847, in-4°(pages 132 à 176), la baillie d’Hautesvignes rapporta, en 1363 et 1364 (années réunies), 40 livres ; en 1365, 10 livres ; en 1368, 21 livres, et le greffe de la Cour (scribania curie) rapporta, en 1363 et 1364 (années réunies), 25 sols ; en 1365, 20 sols ; en 1366, 20 sols. Au sujet de ces derniers droits, je rappellerai que jusqu’à la Révolution, Hautesvignes eut le titre de chef-lieu de juridiction, et posséda, en conséquence, un petit tribunal qui s’appelait pompeusement Cour ordinaire d’Hautesvignes, et qui se composait d’un juge, d’un procureur du roi et d un greffier, autour desquels se groupaient des procureurs et des huissiers. (1)

Un document très-important pour la géographie historique de la Guyenne, à la fin du XIVe siècle, figure dans le tome 201 de la Collection Doat (page 5), sous ce titre : Lettres de sauvegarde de Jean, sire de Neuville, lieutenant du roi d’Angleterre en Guyenne, en faveur du sire d’Albret et du sire de Sainte-Bazeille, son frère, données à Langon, le 22 juin 1380. Parmi les lieux placés sous la sauvegarde de Jean de Neuville, se trouvent « les lieux de Gontaud et d’Hautesvignes avecques leurs pouvoirs et juridictions qui sont dudit mossen Ramon de Labrit, » et encore les lieux d’Andiran, Estussan, Montgaillard, Vianne, Barbaste, Durance, Saint-Julien, Puch de Gontaud, Villefranche du Cayran, Casteljaloux, Castelmoron, Meilhan, Nérac, Mézin, Nazaret, Argentenx, Lavardac, Feugarollcs, Caumont, Montpouillan, Samazan, Bouglon, Le Mas-d’Agenais, Damazan, Sainte-Bazeille, Fieux, Calignac, Verteuil, Combor, Monteton (propriété de Gaillard de la Mote), Mauvezin, Seiches (propriété d’Amanieu et Jean de Ferrand), Sainte-Livrade (propriété de messire Auger Mote), Clairac (propriété de l’abbé de Clairac), Saint-Barthélemy et Puymiclan (propriété d’Anissance de Caumont), etc. Par les mêmes lettres furent invités à faire respecter cette sauvegarde Pierre de la Mote, sieur de Roquetaillade, Bertrand du Fossat, sieur de Madaillan et les capitaines du Port-Sainte-Marie, d’Aiguillon, de Montclar, de Puyguilhem, de Cadillac, de Benauges, etc.

Un autre document, du 19 mai 1383, nous montre encore Hautesvignes (Autes-vinhas) en la possession de mossen Ramon de Labrit.
(Archives historiques du département de la Gironde, t. III, pag. 281 ; Trêve entre le roi d’Angleterre et le sire d’Albret.)

(1) En 1752, une requête fut présentée à la Sénéchaussée criminelle d’Agenais, par Jacques Lucinet, juge d’Hautesvignes et de Puymiclan, contre l’abbé Lamothe ,curé (d’Hautesvignes, qui l’avait accusé de malversations (IVe livraison de l’Inventaire sommaire des Archives départementales, publiée par M. Tholin (1868), pag. 121).

Il nous faut maintenant franchir près d’un siècle pour retrouver une mention d’Hautesvignes dans les lettres de l’hommage rendu au roi Charles VII par Brandelis, seigneur de Caumont, lettres données à Agen, le 14e jour de mai, l’an de grâce 1461. Brandelis de Caumont fit hommage à Charles VII du lieu d’Hautesvignes et de ses appartenances, ainsi que des lieux de Laugnac, Castelmoron, La Parade, Hauterive, Grateloup, Gontaud, Saint-Barthélémy, Laperche, La Bretonie, Sainte-Bazeille, Taillebourg, Cancon, et d’une partie des seigneuries de Tonneins et de Puychagut (Collection Doat, tome 220).

Quelques années plus tard, Hautesvignes passa dans d’autres mains encore. Le 6 mai 1470, Jean de Verdun, écuyer d’écurie du Roi, seigneur de La Perche et d’Hautesvignes, rend hommage à Louis XI (Fond Leydet et Prunis, à la Bibliothèque impériale, tome XI, page 81). Le 22 juillet 1493, Hautesvignes appartenait au même personnage, comme nous l’apprend un acte rédigé à Gontaud, et duquel il résulte que le noble et puissant écuyer Jean de Verdun, seigneur de Gontaud, de Cancon, d’Hautesvignes et de Lasalle, donna procuration à son serviteur Hugues Boton, de consentir, en son nom, au mariage de sa cousine-germaine du côté maternel, Anne de Naujan, avec noble François de Puchmahan, écuyer. (Archives historiques du département de la Gironde, tome VI, page 245.)

En 1539, le 5 janvier, hommage fut rendu à François Ier par François de Fumel, écuyer d’écurie du Dauphin, pour raison de la terre et seigneurie d’Hautesvignes « à luy appartenant à cause de Gabrielle de Verdun, sa femme. » Gabrielle, le jour de la signature de son contrat de mariage (6 février 1535), avait reçu cette seigneurie de Jean de Verdun, son père, avec des biens situés dans les juridictions de Gontaud et de Tonneins, et dix mille livres bourdeloises. (1) Ce fut le mari de Gabrielle de Verdun qui, après avoir été ambassadeur d’Henri II à Constantinople, en 1547, et gouverneur de Marienbourg, en 1554, fut, le 24 novembre 1562, mis en pièces par les protestants de Fumel, crime dont Blaise de Monluc tira une si terrible vengeance, le mois d’avril suivant.

(1) Je publierai prochainement une intéressante lettre inédite de Gabrielle de Verdun, tirée du fonds français (Bibliothèque impériale).

La veuve du baron de Fumel fit un testament olographe, le 20 avril 1593, au château d Hautesvignes, château dont les ruines, naguère encore visibles, ont aujourd’hui entièrement disparu. (Nobiliaire de Guienne et de Gascogne, par M. O’Gilvy, tome Ier, 1858, page 19.) (1)

En 1621, Louis XIII, qui, à la tête de son armée, se rendait de Bergerac à Tonneins pour aller assiéger Clairac, passa par Hautesvignes. (2) « Voici le récit de Scipion Du Pleix, dans le tome V de son Histoire de France : « Sa Majesté étant venue de Bergerac à Aymet, les pluies furent si prodigieuses durant quelques jours, que les chemins couverts des eaux qui tombaient ou s ‘y déchargeaient des collines (car le pays est grandement montueux et bossu) semblaient des rivières, de sorte qu’en plusieurs endroits il fallait passer à la nage, plusieurs s’y noyèrent et Sa Majesté mit deux jours à faire trois lieues, d Aymet a Tonnens, et nonobstant l’orage ne voulut point entrer en son carrosse, afin d’encourager les autres à surmonter l’injure du temps par son exemple. Ses officiers, ses gardes et ses gentilshommes ordinaires s’étant écartés, ou ne le pouvant suivre, ni lui-même passer outre, il fut contraint de loger au château d Hautesvignes, a une lieue et demie de Tonnens, où il soupa de ce qui se trouva à l’aventure, et n’eut point d’autres cuisiniers que les seigneurs qui l’accompagnaient, c’est-à-dire le connétable de Luynes, le duc de Chaune, son frère, l’évêque de Marseille, le comte de la Roche-Guyon, le comte de Tresmes. le sieur d’Efdat, premier écuyer de la grande écurie (le fameux Cinq-Mars), et le sieur de Courthenan, lesquels soupèrent tous à la table de Sa Majesté.(3) Outre ceux-là, le roi n’avait que douze archers de sa garde ; de sorte que n’étant pas à une lieue et demye de Clayrac, les rebelles eussent pu aisément attenter sur Sa Majesté, s’ils eussent eu connaissance de sa petite compagnie. »

(1) Les Fumel possédèrent longtemps encore la seigneurie d’Hautesvignes. En 1621, Charles de Fumel est appelé baron de Fumel, de La Caussade et d’Hautesvignes, dans son contrat de mariage mentionné par M. Bosvieux (pag. 21 de l’ Inventaire Sommaire des Archives départementales de Lot-et-Garonne). A la fin du XVIIe siècle, Marc de Fumel prend le titre de seigneur d’Hautesvignes dans l’acte d’émancipation de son fils, Louis de Fumel (ibidem, p. 38, années 1683-84).
(2) Ce prince, tout-à-fait au commencement de son règne, avait signé des lettres patentes établissant un marché par semaine et deux foires par an, à Hautesvignes (Inventaire de M. Bosvieux , p. 38). Il n’y a plus, hélas ! depuis longtemps, dans cette commune, ni foires ni marchés.
(3) Le Mercure François de 1621, publié en 1622 ( tome VII, p. 627 ), nous apprend que le roi soupa « aux despens des marchands cabaretiers de la Cour qui estoient demeurés par les chemins. »

Le président de Gramond (Historia prostratœ à Ludovico XIII sectariormn in Galliâ rebellionis, Toulouse, 1623, in-4°), raconte (p. 271), que ce fut à peu de distance de Saint-Barthélemy que l’armée fut surprise par un orage tellement violent, que les chemins, en moins de six heures, furent transformés en torrents, et que la campagne ressembla à une mer capable de porter des navires, navigiorum capax. L’historien toulousain ne trace pas une description moins emphatique du courage et du sang-froid de Louis XIII, que des effets de la tempête. M. L.-F. Lagarde, qui, dans ses Recherches historiques sur la ville et les anciennes baronnies de Tonneins (1833), s’est surtout servi, pour le récit du voyage royal, des renseignements presque officiels du Mercure françois, nous rappelle que ce fut le lundi 19 juillet que la pluie tomba avec tant d’abondance à Hautesvignes, (1) et il ajoute (p. 90) que Louis XIII courut les plus grands dangers au passage du Tolzat. Le garde-des-sceaux, Guillaume du Vair, qui était auprès du roi, ayant, dit Du Pleix, « souffert de grandes incommodités en ce voyage, et notamment durant ces orages, avec ce qu’il était déjà septuagénaire, » mourut à Tonneins, le 3 août suivant. (2)

(1) « En ceste journée, qu’on peut nommer la plus mauvaise qui se puisse imaginer, la pluie, selon le Mercure (p. 626), dura six ou sept heures sans intermission… » L’historiographe Charles Bernard (Histoire du roi Louis XIII, 1816, in-f°, p. 260), assure que « l’on ne pouvoit voir un plus grand déluge. Le Mercure s’était contenté d’une expression plus modeste : « petit déluge. »
(2) Depuis que ces lignes ont été écrites, j’ai trouvé beaucoup de détails sur Louis XIII, à Hautesvignes, dans le Journal de Jean Hèroard, son médecin (B. Imp., F. F., 4026, vol. 5). Le roi (f° 470, verso) était parti de Saint-Barthélemy, à cheval, le lundi 19, à sept heures trois quarts. Louis XIII n’avait pas l’intention de s’arrêter à Hautesvignes. mais n’ayant pu passer « le petit ruisseau, nommé Tolosat, estrangement desbordé à cause de la grande et continuelle pluie », après avoir attendu deux grosses heures, la pluie tombant toujours avec « une invariable impétuosité », et, « n’ayant jamais voulu se mettre à couvert, disant que les autres ne l’estoient point, » il se décida à rebrousser chemin et arriva à Hautesvignes, « maison du baron de Fumel. Il estoit neuf heures. Ne se veut ni essuier ni desboter. Va à la cuisine où il aide à préparer son disner. » Voici le menu de ce dîner tel que nous le donne le minutieux Héroard : Potage d’agneau, fricassée de pigeonneaux, poulets rôtis et lardés, omelette au fromage. Ce fut à onze heures qu’eut lieu ce repas. — Le roi soupa à six heures avec un potage d’agneau, une caille, des pigeonneaux, une aile de poulet, une longe de veau délardé, des prunes, des cerises, des abricots. — Il se coucha à neuf heures ; se leva, le lendemain, à six heures, alla à la messe (folio 471), et puis partit d’Hautesvignes à cheval et arriva à neuf heures à Tonneins. — Héroard, en note, appelle « lou Gach ou Gay de Cambes, » le petit village où Louis XIII s’arrêta et d’où, ne pouvant passer le Tolzat, il recula jusqu’au château d’Hautesvignes. C est aujourd’hui le Gai de Cambes (gué, passage).

J’ai publié dans le premier volume des Archives historiques du département de la Gironde (p. 127), cette ordonnance du commandant en Guyenne contre les protestants d’Hautesvignes, du 7 novembre 1688 :

« Le marquis de Saint-Ruhe, lieutenant-général des armées du Roy, commandant en Guyenne, Navarre, Béarn, et autres lieux des environs desdites provinces.
Nous ordonnons aux consuls ou jurats de la juridiction de Hautevigne de faire publier et afficher l’ordonnance du Roy cy jointe, du 16 octobre 1688, à Hautevigne et dans ses deppendances, pour obliger ceux de la Religion prétendue réformée qui se sont convertys depuis cinq ans de remettre leurs armes et munitions entre les mains des consuls, conformement à la dite ordonnance, et de nous envoyer des certifficats du jour que la dite ordonnance aura esté publiée.

Faict à Bordeaux, le 7 novembre 1688. »

Saint Ruhe.

« Par Monseigneur : Texier. »

En 1729, M. de Fumel vendit la terre d’Hautesvignes à M. Jean Baptiste d’Albessard, alors président à mortier au parlement de Bordeaux. Ce magistrat étant mort sans enfants vers le milieu du XVIIIe siècle, la terre d’Hautesvignes passa à son neveu Jean Baptiste d’ Albessard, qui fut avocat général au même parlement, et qui était aussi seigneur de Puymiclan (Archives départementales de la Gironde, papiers de l’intendance, carton G, 1026).

En 1768 eut lieu la réédification de l’humble clocher de l’église d’Hautes-Vignes, le sieur Magot étant premier consul (ibidem carton G, 588).

Le carton 1026 déjà cité contient de nombreux documents relatifs à une plainte des habitants de la communauté d’Hautesvignes contre M. d’Albessard, qui, prétendaient-ils, exigeait d’eux des droits excessifs sans avoir représenté ses titres. (1) Le subdélégué de Marmande, M. Colombel de La Faurenque, appréciait ainsi cette plainte, le 24 janvier 1783, dans une lettre à l’intendant : « J’ai l’honneur de vous renvoyer ci-joint le mémoire présenté à Sa Majesté au nom des habitants d’Hautes-Vignes contre M. d’Albessard pour se plaindre d’une surcharge dans la redevance des droits seigneuriaux. Les renseignements que j’ai pris conformément à vos ordres m’ont conduit à sçavoir que les plaintes de ces habitants ne sont point fondées en justice, qu’elles sont en tout calomnieuses, et ne sont que l’effet de l’inspiration de certains esprits turbulents. »

Une note adressée, un peu plus tard, par l’intendant à M. de Villevault, adoptait en ces termes l’appréciation de M. Colombet de La Faurenque : « il résulte des éclaircissements qui m’ont été fournis que les réclamations de ces habitants sont autant de calomnies contre leur seigneur. Aussi ont-ils succombé au Sénéchal d’Agen et au Parlement de Bordeaux. »

M. d’Albessard avait résumé toute l’affaire dans cette lettre (non datée) qu’il écrivit à M. Dupré de Saint-Maur : « C’est, Monsieur, une jouissance bien douce pour moi de sçavoir que vous avez trouvé mes prétentions justes et mes procédés honnestes. Je vous devrai ma tranquillité. Je n’espérois pas un moyen aussi agréable d’y parvenir. Votre avis entraînera et décidera même sur la requête en cassation. Je viens de recevoir dans ce moment des instructions très-certaines sur les moyens employés par mes villaius. Ils sont les mêmes que ceux énoncés dans le mémoire sur lequel vous avez été consulté meslés de quelques réflexions sur la valeur de la pugnere si fort déterminée en ma faveur par une possession de 500 ans, tous les titres relatifs à ma seigneurie, les reconnaissances de presque tous les censitaires consenties depuis deux ans, enfin l’arrêt. (2) Pardonnes moi ce nouveau détail importun. Ma reconnoissance, Monsieur, est sans bornes comme le respect avec lequel j’ai. l’honneur d’être, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

D’Albessard. (3)

(1) M. d’Albessard répond à ce reproche (observations mises en regard de chaque paragraphe du mémoire de ses adversaires) : « Arrivé ( de Paris) à la fin de 1729 (en novembre), sur la première réquisition verbale qui me fut faite, je déposai mes titres chez un notaire avec liberté donnée à tout censitaire de les examiner… »
(2) Dans sa réfutation du mémoire de ses adversaires, M. d’Albessard dit : « L’objet de la contestation élevée d’abord entre Rose, laboureur, et moi, fut réduit à savoir si la pugnère (mesure d’Hautesvignes) imposée par mes titres à chaque concade de terre composée de trois journaux était de douze ou de huit picotins. A douze, il en résultait une rente de quatre picotins par journal telle qu’elle a été payée depuis 300 ans sans exception. » M. d’Albessard nous donne, plus loin , d’intéressants renseignements statistiques : « Les 1,500 journaux dont la terre d’Hautesvignes est composée sont distribués entre 135 pères de famille. Il n’existe pas deux mendiants qui appartiennent à la paroisse. La terre offre dans tous ses points la culture la plus animée. Les mauvais fonds sont couverts de bois dont les produits fournissent à la plus grande partie de la consommation des habitants de Tonneins. » Un autre document du même carton nous apprend que la communauté d’Hautesvignes contenait 80 maisons et environ 500 habitants. Aujourd’hui, la commune d’Hautesvignes n’a guère plus de 400 habitants.
(3) M. d’Albessard , malgré sa vieillesse (il était né en 1710), malgré ses vertus, dont le souvenir s’est conservé à Gontaud, où il venait presque tous les jours quand il habitait le château d’Hautesvignes, M. d’Alhessard, dis-je, périt à Bordeaux sur l’échafaud révolutionnaire, le dévouement de son fils n’ayant pu sauver la noble victime.

Un très-petit mais très-singulier épisode de l’histoire municipale d’Hautesvignes est celui qui nous est raconté dans cette lettre du subdélégué de Marmande à l’intendant (Papiers de l’Intendance, carton 850 ) :

« Monseigneur, j’ai l’honneur de vous renvoyer la requête cy jointe par laquelle Pierre Gay, premier consul d’Hautes-Vignes, se plaint du refus que fait le nommé Uieublan de remettre un chaperon qui appartient à la communnuté et dont se servent alternativement les consuls en place. (1) J’ai l’honneur de vous informer que ledit Rieublan a été forcé de reconnaître en notre présence que son refus n’était pas fondé et qu’il a remis à la communauté ce chaperon.

Je suis, avec un profond respect, Monseigneur, votre très humble et très-obéissant serviteur, »

Colombet de la Faurenque.

Marmande, ce 27 mai 1788.

(1) La requête n’est pas signée seulement par Gay, premier consul, mais encore par Beaujon, jurat, Guillaume Fournol, jurat, Jean Subran, jurat, Gerbeaud, secrétaire. Le maire actuel d’Hautesvignes porte les mêmes noms que le second de ces jurats, et l’adjoint au maire, le même nom que le secrétaire de 1788.

Ma notice s’arrêterait à l’incident du chaperon, tout juste à la veille de la Révolution, si je ne tenais à rappeler ici que M. Vincent de Chausenque, ancien élève de l’Ecole polytechnique et ancien capitaine du génie, fit, à Hautesvignes, il y a déjà bien des années, dans un amas appartenant au premier dépôt calcaire, et non, comme on l’a avancé, au troisième dépôt, une trouvaille précieuse pour tous ceux qui s’occupent de paléontologie, je veux parler d’un fragment de mâchoire d’antracoterium (espèce de sanglier), offrant encore trois dents molaires, et qui a été décrit et figuré dans les Recherches sur les ossements fossiles de Georges Cuvier (tome III, page 404). L’illustre naturaliste établit toute une théorie sur la découverte de M. de Chausenque, découverte qui restera mémorable dans les annales de la science. (1)

(1) M. de Chausenque vient de mourir à Gontaud, sa ville natale, le 24 avril 1868, dans sa quatre-vingt-huitième année. Il laisse un livre excellent : Les Pyrénées ou Voyages pédestres dans toutes les régions de ces montagnes, depuis l’Océan jusqu’à la Méditerranée (2 vol. in-12, Agen, 1854, seconde édition). J’ai été heureux de rendre deux fois publiquement hommage au mérite de ce livre, d’abord dans mon opuscule : Louis de Foix et la Tour de Cordouan (p. 343 de la Revue de Gascogne de juillet 1864 et p. 17 du tirage à part), ensuite dans un article de la Revue d’Aquitaine de janvier 1865 : Les templiers de Gavarnie (p. 299 du tome IX.) M. le comte Henri Russell-Killough a eu la bonne pensée de donner le nom d’un des plus vaillants et des plus habiles explorateurs des Pyrénées à une brèche du pic de Néouvielle, pic dont mon concitoyen, déjà presque septuagénaire, atteignit le premier la cîme en 1847. « Cette brèche, » dit l’auteur des Grandes ascensions des Pyrénées (1866, p. 165), « je propose de la nommer brèche de Chausenque, du nom de l’homme intrépide qui l’a découverte, et qui a tant fait pour les Pyrénées, comme
écrivain, comme montagnard, et comme naturaliste. »

Histoire de la commune de Hautevignes, Ph. Tamizey de Larroque, Agen, 1869.