La Cathédrale Saint-Etienne

Souvenirs du Vieil Agen


Le monument le plus important, sans contredit, de tous ceux qui s’élevaient autrefois dans Agen est la cathédrale Saint-Etienne, démolie depuis près d’un siècle, totalement inconnue des générations nouvelles, mais dont le souvenir mérite d’être pieusement conservé.

Tous nos annalistes en ont longuement parlé. Aucun n’a cherché par le dessin à en reproduire les imposantes lignes. Seul, Henri Brécy, membre de la Société académique d’Agen et conducteur des ponts et chaussées en résidence dans notre ville en 1836, au moment où commençait la démolition des ruines de l’antique monument, a tenu par des esquisses, tirées à un très petit nombre d’exemplaires et devenues aujourd’hui fort rares, à le sauver d’un éternel oubli (1). Nous croyons utile de les reproduire ici, dans le seul but de les vulgariser.

Toutefois, sur les huit planches qui composent son album, 1° Plan de l’église en 1350 ; 2° Clocher en 1505 :3° Façade en 1830 ; 4° et 5° Côté Saint-Anguille et Côté Saint-Gillis en 1835 ; 6° Abside en 1835 ; 7° Intérieur du choeur en 1835 ; 8° Détails dessinés à différentes époques, nous n’en reproduisons que cinq : la façade, les deux bas côtés, l’abside et la nef.

(1) Esquisses historiques, archéologiques et pittoresques sur Saint-Etienne d’Agen, ancienne cathédrale, par Henri Brécy, membre de la Société d’Agriculture, Sciences et Arts d’Agen. Agen, chez Chairou, libraire, 1836. In-4° de 8 pages avec un plan et 7 planches.

Nous laisserons de côté : le plan de 1350, trop défetueux, dont nous ignorons l’origine, pour le remplacer par celui de Lomet, à tous égards plus exact et plus vrai ; le clocher, dont nous donnerons une vue inédite, beaucoup plus curieuse et se rapprochant davantage de ce que nous croyons être la vérité les détails enfin qui, pour la plupart, représentent les armoiries des La Rovère, et dont les pierres sculptées ont été portées au Musée d’Agen.

Ainsi présentée, la vieille cathédrale agenaise sera, nous l’espérons, suffisamment comprise de nos lecteurs, ayant soin de reproduire pour eux, à l’appui de nos dessins, les principaux passages qu’autrefois Labénazie, Argenton, Labrunie, Saint-Amans, Proché, Brécy, et de nos jours MM. Magen et Tholin, ont écrits sur leur compte et d’ajouter ce qu’ont pu nous apprendre, depuis, sur son histoire les pièces d’archives inédites que nous avons trouvées.

Nous étudierons d’abord l’église, puis le clocher.

L’Eglise

Saint-Etienne d’Agen, telle qu’elle a existé depuis le commencement du XIVe siècle jusqu’à nos jours, abstraction faite de ses dispositions antérieures restées inconnues et de ses transformations successives postérieures, était une église ogivale, de l’époque gothique, dont la nef centrale, formée seulement de trois travées, était accostée de deux bas-côtés, et dont le chœur, beaucoup plus large que la nef, se composait égalcment de trois travées, terminées par un chevet pentagonal. Il était entouré de deux galeries, la première formant le déambulatoire, la seconde sur laquelle s’ouvraient onze chapelles, trois carrées de chaque côté, puis cinq pentagonales, rayonnant derrière le chœur et correspondant chacune aux cinq côtés de l’abside.

Saint-Etienne d’Agen présentait de grandes analogies avec Saint-André de Bordeaux. La nef centrale et le chœur ne furent, croit-on, jamais voûtés, mais seulement lambrissés. Les bas côtés, au contraire, furent recouverts, depuis le commencement du XVIe siècle, par des voûtes en croisées d’ogives.

Nous connaissons trois plans de l’église Saint-Etienne d’Agen. Le premier est celui que donne Brécy, en tête de ses planches, dressé, dit-il, en 1350, mais dont il cache la provenance. Ce plan semble à M. Tholin des plus irréguliers :

« Les chapelles rayonnantes, écrit-il à son sujet, sont isolées et n’appuient pas leurs côtés sur les contreforts. Il n’est-pas probable que les architectes de Saint-Etienne aient commis cette faute contre les règles du goût et de la construction. Les piliers butants étaient certainement aussi plus développés pour contenir la poussée transmise par les arcs-boutants. De plus, l’ouverture des chapelles en double ressaut (elles sont représentées comme ayant une travée longue et une travée pentagone) eut été disgracieuse. En 1350, ces chapelles n’existaient pas dans la forme que Brécy leur suppose (1). » Et M. Tholin base son opinion sur la vue d’un second plan, conservé aux Archives de l’Evêché d’Agen, où le chevet n’est plus composé que d’un seul collatéral et où les chapelles rayonnantes, au lieu d’être pentagonales, sont semi-circulaires et plus allongées. Ce plan, qui, d’après l’écriture des noms inscrits, nous parait dater, comme à M. Tholin qui le reproduit en appendice, du commencement du XVIe siècle, mais sur lequel ont été apposées des inscriptions postérieures, nous semble encore moins exact que le plan de Brécy. Il ne reproduit du reste que le chœur de Saint-Etienne et parait n’avoir été dressé que pour indiquer, dans une légende, les 70 tombeaux qui avaient été creusés, soit autour du maître autel, soit dans le déambulatoire et les chapelles adjacentes.

Un instant nous avons pensé donner ici le plan de Brécy. Nous y avons renoncé pour adopter le plan qu’en a fait Lomet, dans son plan général d’Agen en 1789, et qui, ainsi isolé, n’a jamais été publié (2).

(1) Etudes sur l’Architecture religieuse de l’Agenais, par G. Tholin, 1871.
(2) Le plan général de la ville d’Agen par Lomet a été pour la première fois publié par nous, en tête du tome II de notre ouvrage sur Les Anciens Couvents d’Agen (1893).

L’exactitude dont il se pique dans tous ses travaux graphiques et que nous avons si souvent constatée en reproduisant, après vérification, ses différents plans des anciens couvents d’Agen, nous est le plus sûr garant que son plan de Saint-Etienne est encore le meilleurs de tous et peut donner l’idée la plus parfaite de ce qu’était notre ancienne cathédrale au moment de la Révolution.

En le comparant avec celui de Brécy, on voit que le chœur était bien entouré d’une double galerie, et que les chapelles rayonnantes, qui dans le plan Lomet s’avancent sur la seconde galerie dont elles font partie intégrante, beaucoup plus que dans celui de Brécy, affectent la forme pentagonale. Le plan de Lomet nous apprend encore qu’il existait deux autres chapelles à chevet plat, entre les contreforts de la seconde et de la troisième travée du choeur, et que la première, un peu allongée, se terminait par deux petits croisillons formant transept celui de droite indiqué par Brécy comme servant de fonts baptismaux, celui de gauche, de pas perdus, communiquant avec la maison claustrale.

Sur les deux plans, les travées de la nef paraissent beaucoup plus larges que longues. « Ce qui prouve, écrit M. Tholin, qu’elles étaient destinées à être voûtées en croisées d’ogives. » Par contre, nous ne croyons pas, comme lui, que les travées des bas-côtés fussent carrées. Les deux plans les indiquent beaucoup plus longues que larges.

La nef de Saint-Etienne n’avait que trois travées. Mais il est sûr, étant données les proportions beaucoup plus vastes du chœur, qu’elle était destinée à être plus longue. Le manque d’argent sans doute, plus encore que le manque de place, dut être la cause principale qu’elle ne fut jamais été achevée. Comme la nef, le chœur était étagé et probablement entouré d’un triforium établi entre les archivoltes et les fenêtres. Quant au style varié des piliers, plusieurs fois modifiés, il était un témoignage certain des constructions successives de l’édifice. Mais laissons parler, à cet égard, M. G. Tholin, qui, mieux qu’aucun autre, fait ressortir de l’étude attentive des dessins de Brécy les enseignements qu’ils comportent. « Les plus anciens supports, écrit-il, ceux du chœur étaient circulaires, cantonnés de quatre colonnes. C’est la forme française du commencement du XIIIe siècle. Alors même qu’on devrait attribuer aux Anglais la fondation de la cathédrale (1), il n’en faut pas moins observer que le style n’est autre que celui de nos beaux monuments français.

(1) Dans son Essai sur les Antiquités du Lot-et-Garonne, Saint-Amans semble adopter cette opinion. Sixième notice, page 127.

« Une curieuse particularité à relever : c’est qu’une seule colonnette-dosseret s’appuyait sur les abaques comme pierre d’attente de la voute. Dans l’exécution, elle aurait correspondu à cinq arcs : deux formerets, deux ogives, un doubleau. C’est une forme de support bien exceptionnelle.
Les chapitaux des piliers étaient de simples bandeaux de feuillage, sur lesquels se détachaient les couronnements des colonnettes.

La plus haute travée de la nef avait des piliers normands, c’est-à-dire cantonnés d’un grand nombre de colonnettes, dont quatre principales. Les archivoltes affectaient la forme lancéolée, d’ailleurs reproduite pour la symétrie dans les travées basses plus modernes, dont les supports étaient flanqués de pilastres (1). »

Et Brécy, dans ses notes archéologiques très sommaires, corroborant à son tour la phrase de Labrunie, « Peu après 1778, s’éleva une nouvelle façade et furent rebatis au sein de la nef de nouveaux piliers », ajoute : « Ce sont les piliers nus et anguleux, flanqués de pilastres doriques, qui viennent à la rencontre de ceux du chœur, élevés par les soins des évêques de La Rovère et qui sont chargés de moulures et de fantaisies du moyen-âge ».

Il ressort donc de ces textes que, lorsqu’en 1778 fut démolie presque entièrement l’église du moyen-âge, on construisit, comme supports des travées de la nef, ces piliers doriques si disparates avec l’ancien style ; qu’au milieu furent conservés les piliers normands du XIVe siècle enfin, que quelques-uns des piliers du chœur furent à leur tour changés, alors que d’autres à côté restèrent ce qu’ils étaient autrefois, c’est-à-dire cantonnés de quatre colonnettes.

La vue des dessins de Brécy permet d’apprécier très clairement ces anomalies.

(1) Tholin, Etudes sur l’Archéologie religieuse de l’Agenais p. 192.

Nul auteur n’avait encore indiqué les proportions de ce vaste édifice. M. Tholin a cru devoir combler cette lacune en les établissant lui-même d’après le plan de Lomet. Pour lui, la longueur totale de l’édifice aurait été de 70 mètres, à savoir : la nef, 24 mètres ; le chœur, 29 mètres ; les galeries et la chapelle absidiale, 17 mètres. La largeur, dans œuvre, serait pour le chœur, 11 mètres ; pour le chœur, les galeries et les chapelles, 37 mètres ; pour les nefs, 21 mètres. « C’était en tout, ajoute-t-il, en longueur et en largeur, un tiers de plus que l’église de Marmande. »

Sur la seconde galerie du chœur de Saint-Etienne et comme faisant corps avec elle, s’ouvraient, avons-nous dit, entre les contreforts, plusieurs chapelles, les unes carrécs, les autres pentagonales. C’était, en allant de droite à gauche, d’un bras à l’autre du transept, d’après la légende du plan de l’Evêché : 1°, la chapelle du Purgatoire, à chevet plat ; 2°, le Vestibule, précédant la partie qui conduisait au grand cloître ; 3°, la chapelle Saint-Barthélemy, la première des cinq pentagonales 4°, des Apôtres ; 5°, de Notre-Dame ou de la Vierge, au centre, plus profonde que les autres ; 6°, de Saint-Joseph ; 7°, de Sainte Marguerite ; 8°, la Sacristie ; 9°, la chapelle de Saint-Eloy, a chevet plat comme la précédente (1). Chacune était ornée de magnifiques verrières, œuvre d’artistes, les uns amenés, croit-on, par les La Rovère, les autres peut-être de l’école d’Arnaud de Moles, qui venait d’immortaliser son nom en décorant Sainte-Marie d’Auch. « Parmi celles du chœur, écrit M. Tholin, six avaient été données, a la fin du XVe siècle, par le chanoine Thibaut des Pannetières. Elles étaient l’œuvre d’un bourgeois d’Agen, Jean « Guyard ».

(1) Dans le Recueil d’Argenton, aux Archives départementales de Lot-et-Garonne, se trouve un extrait de la Calende manuscrite de l’Eglise Cathédrale, où il est dit que Saint-Etienne possédait vingt-trois chapelles, dont sont donnés les noms. Ce chiffre peut être vrai, attendu que le plan de l’Evêché n’indique que les chapelles du chœur, qu’il en existait d’autres de chaque côté de la nef, enfin, comme le fait remarquer si bien M. Tholin, que plusieurs autels pouvaient exister dans la même absidiole. Cf. Etudes, appendice XIII, p. 337.

Brécy, toujours d’après du Mège, nous fournit sur elles les précieux renseignements suivants : « Dans la chapelle du Purgatoire, dans celles du Saint Sacrement et de la Vierge, on voyait représentés en verre de couleur, resplendissant de vivacité, les martyrs de l’église d’Agen, saint Caprais, sainte Foy, saint Vincent, saint Félicien et saint Prime, entourés des instruments de leur supplice. Dans la chapelle de Saint-Martial au milieu d’un entourage de rainceaux fort déliés, était saint Loup, en habits pontificaux, crossé et mitré, avec l’inscription : Sanctus Lupus, sur un phylactère ; les panneaux des deux côtés représentaient deux autres évèques, mais sans inscription. La chapelle des Apôtres était particulièrement digne de remarque, par la variété des sujets de ses mosaïques de verre et leur belle exécution ; elle était éclairée par trois croisillons comme les autres chapelles et chacun divisé en trois panneaux ; à la première fenêtre, au-dessus de on remarquait saint Phébade, et à ses côtés, saint Jean Baptiste et saint Paul ; à celle de l’épitre, saint Dulcide, et, de chaque côté, saint Jean l’Evangéliste et saint André ; enfin, à celle de l’Evangile, saint Etienne, patron d’Agen et protecteur de la Cathédrale, étant au milieu de saint Philippe et de saint Jacques.

Les blasons des éveques, qui avaient coopéré à l’édification du monument, étaient aussi peints au vitrage et sculptés en divers endroits. Un chanoine cultivant la science héraldique nous a laissé le dessin de quelques-uns de ces écussons, entre autres celui de Bertnand de Got, qui était suspendu à la voûte de la chapelle du Purgatoire (1), de Jean de Lorraine, à la clef de voûte et au-dessus de la porte de la sacristie (2). Janus Frégose, dans la chapelle de N.-D., avait un tombeau surmonté d’une statue en marbre, à son effigie, entourée d’une épitaphe et de cartouches chargés d’armoiries, qui se trouvaient reproduites à la voute de bois qui couvrait le chœur (3).

(1) D’argent, à 3 fasces de gueules.
(2) A huit panneaux centrés d’un, à une bande de gueules chargée de trois molettes.
(3) Coupé de sable et argent, enté en façon de nébule.

Nicolas de Vïllars fit placer les siennes au jubé, au chœur et à la chaire de la nef et les surmonta d’une couronne de comte (1). Le sarcophage de Claude Gelas, placé près du grand autel, était armorié en relief. Puis encore venaient figurer à leur tour les écussons de Claude Joly (2), de Jules Mascaron (3) et de François Hébert (4) ».

Soixante dix tombeaux, sarcophages ou simples pierres tombales s’élevaient dans le chœur de la cathédrale Saint-Etienne. Nous croyons utile de rappeler ici leurs noms et leurs emplacements.

Dans le chœur, à droite du maitre autel : Claude Gelas, évêque d’Agen, de Valier, évêque de Grasse et chanoine de Saint-Etienne ; — au milieu du chœur, du côté de l’épitre, dit Labrunie, Mgr de Chabannes, évêque d’Agen ; — a gauche du chœur, du côté de l’évangile, d’Elbène, évêque d’Agen, Pons d’Aspremont, abbé de Flaran, Vincent Bilhonis.

Dans le déambulatoire et les diverses chapelles, de droite à gauche ; — dans la chapelle du Purgatoire, de Redon, de Lacombe, de Coquet, lieutenant général, de Bérard, évêque, de Bérard, avocat ; — dans le déambulatoire et au devant de ladite chapelle : Marchan, bourgeois, de l’Hermitte, de Guilhemasse ; — dans le vestibule, de Lacguerbe, Dubié ; — dans la chapelle Saint-Barthélémy, de Barthelot, Vacheri, Daurée, Durand, Dorty, de Nozères, Lagarde, Duffaure, Castres ; — dans la galerie, de Cortète, de Castaiges, du Lion, de Patric, prêtre, de Borye, prêtre, Daribal ; — dans la chapelle des Apôtres : de Tapie, Monteilz, de Godailh, Fontirou ; — au-devant, dans la galerie : de Dulac, de Grave ; — dans la chapelle de la Vierge : de Gelas, chanoine, de Cavasse, Janus de Frégose, évêque ; et, depuis, Claude Joly, « au pied de la chaire des évêques, dit Labrunie, au fond du chœur », et au-dessous, Mascaron à côté, d’Hopil ; — dans la galerie et dans l’axe de l’église, de Goutz, sieur de Castetz ; — à gauche, de Tornier, de Boissonnade, de Norry, d’Estrades, rle Lalande ; — dans la chapelle Saint-Joseph : de Lavergne, de Vaux, de Borgon ; dans la chapelle Sainte-Marguerite ; de Céré, Desmazes, de Bélangier, Falachon, Pélissier, Champié, de Boziguet, d’Arnoult, de Las ; — en face, dans la galerie, de Jugé, de Martinis, de Maurès, de Chambon, de Thibault, de Masson, de Coquand, Lapocque, de Piscille, de Loches, Barbier ; — enfin, dans la chapelle de Saint-Eloy : de Gaudefroy, de Darel, de Martinet jeune, de Faydit, de Dubernard, de Cunolio, de Marquis, de Cochet, chanoine, de Girardin, chanoine (5).

(1) D’azur à trois molettes, deux et une, au chef d’argent, chargé d’un lion léopardé de gueules. Devise Fortis fortunam superat.
(2) D’azur au chevron d’or, accompagné de deux étoiles en chef et d’un lion naissant en pointe du même.
(3) Ecartelé au 1 et 4 d’azur à la tour d’or, au 2 et 3 de gueules à trois pendants, deux et un, d’argent.
(4) D’azur au cerf d’or.
(5) Relevé par nous sur le plan original des archives de l’Evêché d’Agen. E. 64. — Voir aussi Tholin : Etudes, p. 336 et Archives municipales d’Agen, 1-30.

A l’extérieur, Saint-Etienne offrait un aspect qui était loin d’être gracieux, du moins si l’on en juge par les deux seules vues que nous possédions : d’abord le dessin de 1648, représentant la Ville, « Vue prise du faubourg du Passage », dont l’original, très curieux, malheureusement déformé par les gravures modernes qu’on en a faites, appartient actuellement à Madame de Boëry, née Martinelli, et que nous avons reproduit en téte du Tome premier de notre étude sur les Couvent d’Agen avant 1789 ; — en second lieu, le dessin de Bouvet, fait en 1783, après la construction du nouveaux Palais épiscopal par Leroy (actuellement la Préfecture), où se trouve esquissée au second plan la ville d’Agen et d’où se détache la silhouette de la cathédrale, gros vaisseau allongé, lourd et massif, dont la nef est épaulée par d’énormes contreforts, et l’abside par cinq robustes arcs-boutants. Dans les deux, le clocher est isolé du corps de l’édifice.

L’histoire de la cathédrale Saint-Etienne est celle même de la Ville d’Agen. Elle en subit les mêmes sorts elle en partage les mêmes destinées. Prise et reprise, pillée, incendiée, détruite comme elle par les hordes barbares qui, du IIIe au Ve siècle, se succédèrent presque sans interruption dans l’Aquitaine et la Gascogne, elle renaquit plusieurs fois de ses cendres et changea problablement chaque fois de forme et d’aspect. Rien ne nous permet de donner sur ces transformations successives le moindre renseignement. Tout ce que nous pouvons dire c’est que saint Martial, l’un des sept évêques qui, sous le consulat de Décius, entreprirent d’évangéliser la Gaule, passe pour avoir le premier prèché la foi à Agen et avoir fondé, vers 250 après Jésus-Christ, la première église, qu’il plaça sous l’invocation de saint Etienne. Darnalt, notre plus ancien chroniqueur, est formel à cet égard ; il écrit en l606, dans ses Antiquités d’Agen : « L’une, Eglise Cathédrale, siège d’evesché que saint Martial fonda et consacra comme plusieurs autres Eglises en la Guyenne du mesme nom du premier martyr sainct Etienne (1). » Et Labrunie ajoute, dans son Abrégé chronologique « J’ai fait à Paris en 1777 l’extrait d’un processional de notre Eglise, écrit dans le XIIIe ou XIVe siècle, où saint Martial est qualifié comme notre apôtre et notre patron (2). »

(1) Darnalt, Remonstrance ou harangue… sur les Antiquités d’Agen. – Paris, 1606. In-8° chapitre XXI, page 117.
(2) Abrégé chronologique des Antiquités d’Agen, par J. Labrunie. In-8°, page 41.

Puis, le silence se fait jusqu’au XIe siècle, époque ou Labénazie présume que la construction de Saint-Etienne aurait été commencée sous l’épiscopat de Hugues, ce prélat, d’après lui, en ayant jeté les fondements dans l’enceinte méme du vieux château d’Agen, autour duquel s’était groupée la population depuis l’invasion des Barbares, qui était situé sur un tertre élevé de la rive gauche de la Garonne, au centre de la ville, et qui depuis fut appelé le Castrum Cathedralis Aginni. Ne mentionnons que pour mémoire la tradition, ne reposant d’ailleurs sur aucun fondement, d’après laquelle la première église Saint-Etienne se trouvait à côté de la tour de la Grande Horloge ; et disons que c’est bien dans l’enceinte du Castrum Sancti Stephani, là où depuis elle a subsisté jusqu’a nos jours, c’est-à-dire sur l’emplacement du Grand Marché actuel, que s’éleva au XIe siècle l’église romane, de proportions bien moins grandes que la future église gothique, et dont MM. Magen, Tholin et O. Fallières croient avoir retrouvé les substructions, lors de la démolition de la halle au blé en 1882.

Quoiqu’il en soit, cette première église devint vite florissante puisque on a pu dire que « Simon Ier, évêque d’Agen, fit de grands sacrifices pour rétablir dans sa splendeur la basilique, ruinée par les Normands, et qu’en 1083, Simon II lui octroya de grandes richesses, en même temps que de généreux donateurs la comblaient d’offrandes, de legs et de bienfaits (1). »

Que devint cette église romane, dont il ne reste aucun souvenir ? Fut-elle détruite par les Albigeois, renversée par une cause accidentelle, ou transformée seulement au XIVe siècle par le caprice des évêques, du chapitre ou des habitants, suivant le goût du jour ? C’est ce que nous ne pouvons préciser. Il est peu question d’elle dans les actes fort rares du reste de cette époque, et nos annalistes ne la mentionnent qu’une fois, en 1263, à l’occasion de l’entrée solennelle qu’y fit Guillaume, évêque d’Agen, porté sur les bras des cinq premiers barons de l’Agenais, les seigneurs de Clermont-Dessus, du Fossat, de Beauville, de Madaillan et de Fumel, et dans laquelle il célébra la messe et tint sa cour le même jour (2). Une discussion s’est engagée pour savoir si l’église gothique de Saint-Etienne, qui remplaça l’église romane et telle que la reproduisent les dessins de Brécy, fut construite au commencement du XIVe ou bien au cours du XIIIe siècle.

(1) Brécy, Esquisses sur Saint-Etienne d’Agen.
(2) Labrunie, Abrégé chronologique, page 66.

Se basant sur les seuls détails architectoniques, M. G. Tholin penche pour cette dernière opinion, « L’édification de la cathédrale dans le style gothique, écrit-il, date, je le suppose, du milieu du XIIIe siècle. La forme lancéolée des archivoltes, l’emploi du pilier français et du pilier normand, nous reporteraient même au commencement du XIIIe siècle, si l’église Saint-Etienne appartenait aux régions du nord. Mais on peut admettre que l’Agenais était en retard de trente ou cinquante ans.

On a dit, mais sans citer des documents à l’appui, que la Cathédrale avait été fondée au XIVe siècle seulement. Ce n’est guère admissible car la partie ancienne n’avait rien du style qui régnait à cette époque dans le pays. Les monnaies d’Edouard III et du Prince Noir, frappées après 1356, qui ont été trouvées au-dessous du portail, prouve tout au plus que la cloture de la nef avait été achevée a cette époque.

En 1249, on a commencé la construction de l’église des Jacobins d’Agen dans le style gothique le plus pur. Il est probable que la Cathédrale était au moins contemporaine de cet édifice. »

Saint-Amans et du Mège (1) fixent, au contraire, le commencement de Saint-Etienne à l’année 1306 : mais ils n’en fournissent point la preuve. Brécy, s’inspirant sans doute de leurs travaux, écrit également que « la Cathédrale d’Agen ne fut réédifiée et rebâtie presque à neuf qu’en 1306 par Bernard de Fargis, évêque-comte d’Agen, et suivant le plan que nous en donnons. »

(1) Mémoire sur Saint-Etienne d’Agen, par M. du Mège, de la Haye. In-8° de 12 pages (Extrait des Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres.)

M. l’abbé Marboutin, par la communication d’un document trouvé par M. O. Fallières et par lui dans les Regesta de Clément V, semble devoir trancher le différend. « L’évêque et le chapitre, nous écrit-il, voulurent, suivant le goût de leur époque, avoir une grande et belle Cathédrale. Ils adoptèrent donc un plan grandiose, nous dit le document en question. Mais leur ressources furent vite épuisées, et en 1309 le travail semble arrêté ou du moins ralenti. C’est alors que le Pape Clément V, auquel l’évêque et le chapitre s’étaient adressés, les autorisa à percevoir les revenus de la première année de tous les bénéfices qui deviendront vacants pendant dix ans, sauf ceux des abbayes et prieurés conventuels, pour les employer à l’œuvre de la cathédrale. C’est ce qui ressort du texte suivant :

« Avenione, 15 maii 1309.

Annuens supplicationibus episcopi et capitali agennensi, qui ecclesianm suam inceperant opere non modicum sumptuoso construere, ut proventus primi anni omniunm personatum, dignitatum, vel alorium beneficiorum in diocesi agennensi ad praesens vacantium vel usque ad decennium vacaturorum, abbatiis et prioratibus conventualibus duntaxat ecceptis, possint percipere et in idem opus contvertere.
Venenabili fratri episcopo et dilectis filiis capituli agennensi (1) ».

D’après ce texte, ajoute M. l’abbé Marboutin, il semble donc que la construction de Saint-Etienne était commencée depuis peu, trois ou quatre ans peut-être, dix ans au plus ; ce qui nous amène aux dernières années du XIIIe siècle ou aux premières du XIVe. L’année 1306, donnée par les auteurs précédents, semble donc devoir être la date exacte.»

Les constructions étaient finies en 1338 (1339), puisque le 15 mars de cette année, les consuls « font abandon au quartier de derrière l’église Saint-Etienne de la place située à l’extrémité de la chapelle de Notre-Dame, à la condition de combler le gourbaut (ou égout) qui la traverse, de laisser le terrain en une place « vacua et solitudinaria », qui doit former le centre de la gâche saint-Etienne, et d’y planter une vigne et deux ormeaux (2) ».

(1) Regesta de Clément V. publiés par le R. P. Dom Tosti.
(2) Archives municipales d’Agen. DD. 29. La charte était scellée au grand sceau de la Commune, dont il ne reste plus que les attaches, une cordelette en fil vert.

L’année suivante (1340), Guillaume, archevêque d’Auch et Pierre de La Palu, sénéchal de Toulouse et d’Albi, faisaient don aux consuls d’Agen des maisons de Monin de La Cassaigne, saisies par eux en raison de la trahison de leur propriétaire, qui avait pris le parti des Anglais, et qui se trouvaient à l’entrée de la rue Sainte-Anguille (depuis rue Porte-Neuve), afïn qu’en abattant ces maisons on puisse agrandir « la place du Marché, qui est au-devant de la cathéùrale Saint-Etienne. » La charte est scellée d’un beau sceau équestre, représentant le sénéchal armé de pied en cap, l’épée au clair (1).

Très peu de documents nous sont restés sur Saint-Etienne d’Agen pendant l’occupation anglaise. En 1432, nous apprend seulement Labrunie, à propos des pillages des soldats d’outre-mer dans l’Agenais, Imbert de Saint-Laurent, alors évêque d’Agen, « convoqua dans la chapelle de saint Michel de la Cathédrale une assemblée des trois ordres, où il fut convenu de payer un certain prix pour se racheter de ces violences (2). »

Mais l’heure était venue, après l’expulsion définitive des Anglais, où la population agenaise devait manifester le désir de posséder un temple plus convenable, conforme au goût de l’époque, et où, de leur côté, les La Rovére, ces trois prélats Italiens qui se succédèrent sur le trone épiscopal d’Agen, n’allaient rien négliger pour le doter d’une décoration intérieure vraiment remarquable.

Il semble toutefois qu’en ce qui touche la question d’argent, ces prélats eurent avec l’autorité municipale plus d’un long démêlé, qu’ils ne remplirent pas toujours très exactement leurs engagements, et qu’on ne doive plus leur décerner, sinon pour leurs goûts artistiques, du moins pour leur générosité, les éloges que jusqu’a ce jour on leur a tant prodigués. C’est ce qui ressort des nombreux procès qui s’engagèrent tout le premier quart du XVIe siècle entre l’autorité épiscopale et l’autorité municipale, dont M. G. Tholin a publié les principales pièces et que nous allons très sommairement rappeler.

(1) Archives municipales d’Agen, DD. 29. Voir aussi : La Place de la Halle à Agen, par MM. Magen et Tholin. Revue de l’Agenais, t. IX, p. 85, et notre étude sur Les Enceintes successives de la Ville d’Agen. 1891, p. 15.
(2) Abrégé chronologique, page 80.

Dès 1446, il est question de la reconstruction de la cathédrale Saint-Etienne d’Agen. La moitié des revenus du diocèse sera attribuée à cette œuvre, à laquelle se montre tout dévoué Pierre de Bérard, évêque de 1460 à 1477 (1).

Mais l’évêque meurt, les La Rovère arrivent et un arrêt du Parlement de Bordeaux, du 22 decembre 1487, condamne le premier, Galéas, évêque de 1478 à 1487, à consacrer 500 livres par an aux réparations de la cathédrale. Les consuls estiment en effet que le tiers des revenus ecc1ésiastiques doit être affecté à cette destination. L’évêque s’y refuse. D’où procès (2).

D’abord mieux disposé que son prédécesseur, Léonard de La Rovère, le plus artiste des trois (1487-1519), se propose, en 1490, de refaire les piliers de Saint-Etienne. Il s’adresse aux consuls pour qu’ils lui donnent une carrière de bonnes pierres. Ceux-ci mettent immédiatement à sa disposition la carrière de Fonbotirola (3) et concluent avec lui un marché, dont Saint-Amans, qui en possédait une copie, reproduit les principales clauses (4). Mais il oublie de nous donner les noms des maîtres-ouvriers. Le sculpteur était-il ce Jehan Leloy que nomme Brécy et « qui, dit-il, architecte habile, fut chargé de la restauration de l’Eglise ? »

Quoiqu’il en soit, dès 1509, la lutte s’engage entre l’évêque et les consuls, ceux-ci se plaignant que l’autorité diocésaine laisse tomber en ruines les églises de la ville, notamment la cathédrale, et demandant qu’elle tienne ses engagements antérieurs. Le Parlement de Bordeaux leur donne une première fois raison, et, dès la fin de cette année, condamne le cardinal-évêque à fournir chaque an la somme de 1,200 livres pour la réparation de Saint-Etienne (5).

(1) Archives municipales d’Agen. FF. 151.
(2) Idem BB. 23, f° 65. — Cf. Tholin. Etudes, p. 324.
(3) Idem BB. 19, f° 239. — Cf. Tholin, p. 320.
(4) Essai sur les Antiquités de Lot-et-Garonne, p. 129.
(5) Archives municipales, GG. 184. — Cf. Tholin, p. 325.

L’Evêque ne se tint pas pour battu. Il adressa aussitôt requête sur requête, non seulement au Parlement, mais au Conseil du Roi et au Roi lui-même, et Louis XII, par lettre-missive datée d’Issoudun, le 25 février (1), prit fait et cause pour « son cher et grand amy le cardinal d’Agen », et défendit expressément aux consuls de poursuivre la saisie du tiers du temporel de 1’Evêché, qu’ils avaient commencé à faire exécuter pour obliger le cardinal à contribuer aux réparations de la cathédrale (2).

Léonard de La Rovère mourut en 1519. Son successeur Antoine de La Rovére (1519-1538), continua, d’abord d’assez bonne grâce, à fournir la somme qui avait été imposée. Mais bientôt cette somme annuelle de 1,200 livres devint insuffisante ; les consuls exigèrent un supplément ; l’évêque refusa, et, dès 1531, un nouveau procès s’engagea. Le Chapitre cathédral, cette fois, se joignit aux consuls contre l’évêque, et l’affaire, après d’assez longues procédures, vint devant le Parlement de Bordeaux. Par arrêt de cette même année, cette compagnie condamna l’évêque à consacrer un quart des revenus diocésains à la réparation de la cathédrale, sans préjudice des 1,200 livres qu’il s’etait engagé à fournir, chaque aunée, pour le même objet (5). L’évêque alors, dans un but de conciliation et de paix, se décida à offrir la somme annuelle et totale de 2,000 livres, ce qui fut accepté par les consuls à la date du 22 avril l533 (4).

Alors furent exécutées les voûtes des galeries et des chapelles rayonnantes, et sur leur clefs furent sculptées, ainsi du reste que sur d’autres parties de l’édifice refaites par leurs soins, les armoiries des trois prélats. Elles étaient, on le sait, d’azur au chêne d’or (robur, Rovère), avec quatre branches passée en sautoir, englantées aussi d’or, accompagnées de leurs deux initiales également d’or. Brécy, qui les définit ainsi d’après du Mège, reproduit dans sa dernière planche un certain nombre de ces sculptures armoriées, dont quelques-unes ont été conservées et se voient encore dans la salle basse du Musée d’Agen.

(1) La date de l’année n’est pas indiquée : mais cette lettre dut être écrite entre 1509 et 1515.
(2) Archives municipales, DD. 21. — Cf. Tholin, pages 307 et 308.
(3) Idem, GG. 181.
(4) Idem. BB. 26. — Cf. Tholin, pages 329-334.

Le cardinal de Lorraine, qui succéda aux La Rovère (1538-1550), continua leur œuvre et ne fut plus inquiété par les consuls.

La reconstruction de Saint-Etienne était à peine achevée qu’éclatèrent les guerres de religion et que, comme toujours, la cathédrale en fut une des premières victimes. On n’ignore pas que, le 1er décembre 1561, les Huguenots, sous la conduite du capitaine Truelle et du conseiller Roussanes firent irruption dans la ville d’Agen et que, d’après le procès-verbal du juge criminel Antoine Tholon, « ils s’emparèrent de la cathédrale à neuf heures du soir, ruinèrent les orgues, renversèrent les images, le devant du chœur qui était en pierres, en images et ouvrages, les fonts baptismaux, les bancs, coffres, armoires, emportant les fers des chapelles, endommagèrent le cloitre, mirent le feu à la sacristanerie où était encore une croix d’argent qu’on y avait laissé et beaucoups d’ornemens qui furent tous emportés ou brûlés, firent prescher le ministre dans le Chapitre, d’où ils emportèrent tous les papiers, titres, etc (1). »

(1) Extrait du Manuscrit des pièces justificatives d’Argenton, d’après le procès-verbal officiel du juge Tholon, déposé à la Bibliothèque Nationale. L.K. 7, n° 35, aux Archives départementales de Lot-et-Garonne. — Cf. Tholin, Etudes, page 334.

L’orage passé, les reliquaires et les chasses qui avaient été cachés reprirent leur place dans les chapelles, les pertes furent réparées, les dons de nouveau affluèrent en plus grand nombre, tant encore était vive à cette époque la foi de nos pères ; si bien que, quelques années plus tard, Darnalt pouvait écrire dans sa harangue solennelle « Ces deux églises principales (Saint-Etienne et Saint-Caprais), estans bien pourvues et assorties de chasses de saincts et sainctes et de reliquaires enchassés en or et en argent et autres ornemens somptueux et vases prétieux en bon nombre. Simon, évesque d’Agen, aporta beaucoup de saincts reliquaires et les dédia à l’église Sainct-Estienne, qui luy avaient esté donnés par Gervais, abbé de Saint-Savin, fondé par Charles-le-Grand sur le bord du fleuve en Poictou. Outre lesquels reliquaires, Rhegino, évesque d’Agen, fit de grans dons et présens à ladicte église. Un autre évesque, nommé Bernard (1), restaura cette église et la remit en son premier estat, et la maison épicopale aussi qui avaient esté détruites et démolies (2), et luy conféra plusieurs beaux droicts, spirituels et temporels. Hunault, vicomte de Bruillois, à son exemple et imitation, lui fit de grans dons et largesses, mesmes luy donna le passage de La Fotz. Il y a eu des orgues d’excellent ouvrage, des cloches d’admirable grandeur, des sépulchres riches et antiques, mesmes de quelques anciens ducs d’Aquitaine et comtes d’Agenois, dans le cloistre de Saint-Capraise (3). »

Si l’église Saint-Etienne péchait par la non-homogénéité de son style architectural, ses lacunes, son manque de proportions, elle corrigeait ces défauts par sa décoration intérieure, la richesse de ses verrières, signalées prccédemment par nous, l’élégance de ses sculptures, de ses tableaux, de ses tapisseries, de ses ornements de toutes sortes.

C’est dans un banc particulier de sa nef que les Consuls assistaient régulièrement aux offices, avec leurs robes et chaperons consulaires ; « lequel banc, est-il dit en 1593, était recouvert de belles tapisseries chamarées » (4). Eux-mêmes, quelques années avant ne consignent-ils pas dans leurs registres « d’un plat d’argent pour les quêteurs de Saint-Etienne, d’un beau tapis pour orner la chaire du prêcheur », ou encore « d’une bannière de taffetas couleur céleste pour les processions (5) ? »

(1) Sans doute Bernard de Fargis (1306).
(2) On sait que le plus ancien palais épiscopal, avant celui qu’aménagérent au sud de l’église les évêques du XVIe siècle, se trouvait au levant, derrière l’abside.
(3) Darnalt, Antiquités d’Agen, chap. XXI, pages 117-118.
(4) Archives municipales, BB. 35.
(5) Idem.

En 1587, ne poussent-ils pas les précautions jusqu’a faire l’acquisition d’une tenture « pour être placée au-devant du portail de Saint-Etienne, afin que, durant que le sermon se dira, le vent n’aille vers le prescheur (1) ? » A la mort d’Henri IV les consuls, d’accord avec l’autorité épiscopale, prescrivent un service funèbre solennel. Jean-Jacques Barbut, marchand drapier, offre « de parer à ses frais l’église Saint-Etienne pour la célébration dudit service, demandant seulement que le souvenir de cette gratification soit consigné sur les registres municipaux de la Ville. » Ce qui fut accepté (2). Etc.

Cependant la solidité de l’édifice laissait toujours à désirer. Un siècle ne s’était pas écoulé depuis l’achèvement des derniers travaux que de nouvelles réparations s’imposaient. Cette fois, ce fut l’évêque Claude Gelas (1608-1631) clui, en 1619, en prit l’initiative, demandant aux consuls de lui venir en aide, et sur leur refus, les citant devant le Parlement de Bordeaux. Un nouveau procès s’ensuivit, qui dura plus de dix ans, les consuls à leur tour actionnant l’évêque pour qu’il ait à remplir les engagements de ses prédécesseurs. Les archives municipales d’Agen nous fournissent tous les détails de cette longue procédure (3). Finalement, le 30 août 1630, le Parlement rendit un arrêt, d’après lequel les réparations de la cathédrale devaient être payées, moitié par l’évêque, un quart par le chapitre de Saint-Etienne et un quart par les consuls (4).

Deux ans auparavant (1628), le chanoine théologal Pierre Saulveur avait sommé ces derniers de faire exécuter un autre arrêt de ce même Parlement qui les condamnait à faire bâtir la voûte de la grande nef de Saint-Etienne (5). En 1675, le procureur du Roi leur renouvela la même sommation (6). Cette voûte fut-elle jamais construite ? Nous le croyons pas.

(1) Archives municipales, FF. 40.
(2) Idem, FF. 45.
(3) Idem, BB., 45, 46, 17, 51, 52 ; — CC. 366 ; — GG. 171. — Voir aussi les Annuaires de l’Evêché, séries E et G, qui contiennent une énorme quantité de documents sur la Cathédrale d’Agen, droits du chapitre, privilèges, synodes, procès, enquêtes, etc., de 1240 à 1789.
(4) Idem. GG. 184.
(5) Idem. BB. 51.
(6) Idem. BB. 63.

« En 1660, écrit encore Brécy, un tremblement de terre porta grand dommage à la cathédrale Saint-Etienne » et vint ébranler sa solidité de plus en plus douteuse. Quelle était donc la cause de ce défaut ?

Ainsi que le fait très justement remarduer M. G. Tholin, « le mode de construction était par lui-même vicieux. On ne bâtit pas d’une manière convenable par petits morceaux. » Si les admirables cathédrales gothiques du moyen-âge sont encore debout et n’ont rien perdu de leur solidité primitive, c’est qu’elles ont été construites d’un seul jet, sous la poussée d’un même élan, d’une même inspiration. Or, Saint-Etienne d’Agen était l’œuve de plusieurs siècles. Sans cesse rebâtie, modifiée tous les cent ans, diminuée, agrandie, voyant à chaque événement politique ses travaux interrompus, elle devait se ressentir de toutes ces vicissitudes, et par ses inegalités supporter péniblement le poids des années et des vices considérables de ses diverses constructions.

Aussi à peine Mgr d’Usson de Bonnac eut-il pris possession de son évêché (1767-1802) qu’il résolut, ne pouvant plus continuer ses offices dans Saint-Etienne, et, par prudence, les ayant transférés soit à Saint-Caprais, soit dans la chapelle du Collége (1), de rebâtir à neuf sa cathédrale et une fois pour toutes de l’asseoir sur de solides bases. A cet effet, il s’adressa directement à la Cour, et « il obtint, dit Labrunie, en 1778, par les amis et les protections qu’il y avait, un don de 40.000 écus ou 120.000 livres. Le prélat se mit aussitôt à l’œuvre, cherchant pourtant à conserver ce qui présentait quelque fondement. Mais on s’aperçut bien vite que tout était à refaire. Le grand portail notamment de la façade principale exposée à l’ouest, c’est-à-dire au mauvais temps, qui, dans la vue de 1648, est surmonté d’une rosace et accosté de deux clochetons, se trouvait, ainsi que toute cette façade, tellement délabré que les consuls, appuyés par l’intendant Dupré de Saint-Maur (6 juin 1779) sur le rapport des sieurs Passelaigue, architecte, et La Jeunesse, maçon, concluant à la démolition des piliers de la nef qui compromettaient la solidité de tout l’édifice, forcèrent l’évéque à procéder il une démolition totale (2).

(1) Archives municipales, BB. 83.
(2)Archives municipales, BB. 83 ; DD. 21 ; GG. 181.

La façade fut donc refaite dans le style greco-romain de l’époque, telle que l’a reproduite Brécy dans sa seconde planche, jurant si fort avec le style gothique de la nef. La plus grande partie des piliers de cette nef fut reconstruite toujours dans le même style, quelques-uns, du XIVe siècle, ayant seuls été conservés. La toiture enfin fut recouverte en ardoise ; « ce qui nous faisait espérer, écrit Labrunie, contemporain de cette dernière transformation, avec quelques autres secours promis par le gouvernement, d’avoir enfin un temple digne de la majesté du Dieu que nous adorons, lorsque sa juste colère, sans doute, a détruit toutes nos espérances. » Les réparations de Saint-Etienne étaient loin, en effet, d’étre terminées quand la Révolution éclata. Les voûtes n’étaient même pas commencées la façade n’était pas grattée ; les ornements qui la décoraient, guirlandes, oves, modillons, étaient restés à l’état brut ; rien en un mot n’était fini pour que le culte put y être célébré. Les députés du Clergé, dans leurs cahiers de doléances de 89, exprimaient le vœu « que le gouvernement voulut affectcr à l’achèvement et aux réparations de la cathédrale le revenu d’une abbaye ou prieuré, ou des pensions sur des bénéfices consistoriaux (1). » Leur désir ne fut ni exaucé, ni même entendu.

Quatre ans après, la religion catholique était abolie en France l’exercice de tout culte odieusement prohibé. « Alors, écrit Brécy, le vaisseau de Saint-Etienne fut une fois de plus pollué. On dilapida l’argenterie, les ornements, le vestiaire. On souilla le sanctaire en portant une main sacrilège sur les autels ; les voûtes étonnées retentirent d’affreux blasphèmes ; et puis enfin les substructions, les décombres qui résultèrent de cette frénésie, furent mis en vente par le district. »

(1) Cahier des Trois Ordres de l’Agenais.

Après enchères et surenchères, le 1er prairial un VI (20 mai 1798), par devant les citoyens Noubel, Lamarque, Lespiault, Jalabert et Vidalot, administrateur du département de Lot-et-Garonne, fut adjugée définitivement la ci-devant église cathédrale Saint-Etienne d’Agen au citoyen Joseph Raymond, pour le prix de 64,000 francs (1). L’année suivante, le 1er floréal an VII (20 avril 1799) commencèrent les démolitions, « dont les matériaux, écrit Labrunie, furent employés pour protéger les promenades contre les inondations de la Garonne et aussi pour reconstruire la salle de spectacle. »

Proché, contemporain aussi de ces événements, donne une autre date.

« Vers la fin de ce mois (janvier 1800), écrit-il, on commençat à démolir la vieille cathédrale Saint-Etienne, d’où « l’on sortit une quantité immense de très belles pierres et autres matériaux. Une partie, comme nous avons déjà eu l’occasion de le dire, servit à faire la digue à pierres sèches qu’on construisit en 1803, à la suite de celle qui est bâtie au bout du Gravier, au dessus du grand pont qu’on vient de commencer (2). Le reste fut vendu à des habitants de la ville. Il ne resta donc de cet ancien édifice que la nef du milieu que l’on voit encore et qui parait neuve, quoique bâtie depuis environ sept ou huit cents ans (3). Quelques uns prétendent qu’elle l’a été par les Anglais. Le pourtour seul fut détruit. Le terrain ayant été dans la suite déblayé et aplani, M. le Maire y a fait planter des acacias au commencement du mois de février 1811 (4). Il est à remarquer que quoique ce terrain soit très pierreux, aucun de ces arbres n’a manqué la première année. Ils sont de la plus belle venue. »

(1) Archives départementales. Série Q.
(2) Cette digue en pierres sèches a disparu sous le gouvernement de juillet pour faire place aux belles jetées d’endiguement exécutées par les soins et sous le ministère de M. Sylvain Dumon, député d’Agen et ministre des Travaux publics (1843 à 1817).
(3) Proché écrivait ses Annales de la ville d’Agen vers 1815 et 1816. Il les termina en 1819 et mourut en 1826.
(4) Le maire d’Agen, en 1811, était M. de Sevin, l’aîné.

Telle resta la cathédrale Saint-Etienne d’Agen jusqu’en 1836. Telle elle fut vue par Brécy, qui, non content de dessiner ses pittoresques ruines, les dépeint encore dans sa notice en ces termes émus :

« Cependant la façade dorique denticulaire et les gracieuses ogives de la nef et du chœur, malgré leur bizarre accouplement, restaient debout. Je ne sais quel sentiment conservateur leur fit trouver grâce. Ce reste élégant et pittoresque, malgré son état d’atonie et de décrépitude, résista à la bourrasque ; il vit s’éteindre et passer comme des ombres les hommes qui l’avaient condamné ; d’humbles fabriques s’étaient joyeusement élevées entre ses portiques aigus ; le temps l’avait couronné de verdure ; les événements politiques l’avaient fait oublier ; les artistes espéraient… Vain espoir !

Dans quelques jours, l’antique église jonchera la terre de ses membres disloqués ; ses ogives à fines moulures, ses piliers imposants chargés de ciselures délicates, ornés de chérubins à la chevelure bouclée, de médaillons et d’emblèsmes, que saluaient chaque jour les encensoirs d’argent, que caressait la fumée odorante et diaphane de l’encens, cette œuvre majestueuse de blanches pierres sanctifiée par la bénédiction et la prière sera gisante sur le sol ; ses élémens, dispersés au hasard et confondus, offriront leur vétusté en a spectacle aux oisifs de la ville, qui n’y verront que des blocs muets, des échantillons de calcaire.

Encore quelques jours, et ces débris défigurés et rajeunis prendront une part active à l’érection d’un nouveau monument, qui ne trouvera jamais de place dans l’histoire. Puis encore quelques jours, et de la noble basilique de saint Stephanus il ne restera plus rien, rien, que le souvenir vague qui vit dans la mémoire des hommes du présent ; monument fragile ! »

Il ne faut pas croire cependant que la décision prise par la municipalité agenaise pour la démolition des ruines de Saint-Etienne date seulement de 1835. Elle remonte bien au-delà, aux premiers mois de 1830, c’est-à-dire encore sous le gouvernement de la Restauration. Le 26 janvier 1830, en effet, M. de Lugat, alors maire d’Agen, propose au Conseil municipal l’adoption d’un projet de halle, « dont l’établissement, dit-il, de première nécessité pour la ville, est si ardemment réclamé par les habitants », et il lui soumet un premier plan d’un monument « qui peut s’élever sur l’emplacement de l’ancienne Cathédrale et de la Place-au-Blé, moyennant l’acquisition des quatre maisons de MM. Descuraing, Délibes, Barsalou et Dessus (1) ».

La Révolution de 1830 retarda l’accomplissement de ce projet. Il fut repris cependant deux ans après par la nouvelle municipalité, composée du comte de Raymond, maire, et de MM. Menne et Glady, adjoints. Dès 1832, un concours fut ouvert pour un plan de halle au blé. Celui du sieur Gonin, architecte de Toulouse, fut adopté le 16 janvier 1835, et les travaux mis aussitôt en adjudication. Une première adjudication ayant été annulée comme vices de formes, une seconde fut ouverte le 30 novembre de cette même année, et le sieur Fourteau déclaré adjudicataire pour la somme de 128.563 fr. 60. Les travaux de démolition commencèrent dès la seconde semaine de janvier 1836, et, à la fin de l’année, non seulement il ne restait plus rien de ce qu’avait été la vieille basilique agenaise, mais la nouvelle halle était déjà bien avancée. La charpente fut placée l’année suivante, et l’édifice livré au public le 11 novembre 1839 (2).

Moins de cinquante ans après, la halle au blé était à son tour jugée insuffisante et inutile. Elle fut démolie en 1882, et sur son emplacement a été construit le Marché-Couvert que l’on voit aujourd’hui.

N’eut-il pas mieux valu conserver les ruines de Saint-Etienne, puisqu’elles y étaient, les entourer d’un square et en faire ainsi une des places les plus pittoresques de la ville d’Agen ?

(1) Archives municipales d’Agen. Registre des délibérations du Conseil municipal de 1830 à 1839.
(2) Idem.

Le Clocher

Le clocher de Saint-Etienne d’Agen mérite une monograplie spéciale. D’abord, il était éloigné de l’église, à soixante mètres environ de sa façade principale, au nord-nord-ouest ; puis, sa tour romane très ancienne, que surmontait une flèche des plus curieuses, en faisait un des monuments les plus originaux d’Agen. C’était, ainsi que nous le décrirons, un clocher à hourds, dans toute l’acception du mot.

La vue que nous en donnons ici est entièrement inédite. Elle est la reproduction d’un très joli dessin à l’encre de Chine fait par un sieur Bernard Pauliac, le 10 août 1814, ainsi qu’il est dit dans la légende qui l’accompagne. Ce dessin appartient à M. le vicomte Sansac de Traversay, qui l’a trouvé dans l’héritage de M. de Lugat, ancien maire d’Agen sous la Restauration, Sur notre demande, il a bien voulu nous permettre de le photographier et de le publier spécialement dans la Revue de l’Agenais. Nous le prions d’agréer, pour son extrême obligeance, l’expression bien sincère de notre gratitude (1).

Il existe un autre dessin de ce clocher par Brécy, publié dans ses Esquisses sur Saint-Etienne d’Agen, mais exécuté seulement en 1836, d’après, écrit M. Magen dans une note des « Annales de Proché, une aquarelle du temps » (2). Cette aquarelle serait-elle celle que renferme le manuscrit de Labrunie, conservé à la bibliothèque départementale de Lot-et-Garonne ? Nous le croyons.

(1) Les dimensions du tableau original sont sans cadre, largeur, 0m34, hauteur, 0m24 ; avec cadre, largeur, 0m40, hauteur, 0m30.
(2) Annales de la Ville d’Agen, par Proché. Agen, 1884, in-8°, p. 38.

En comparant ces deux dessins, nous n’avons pas hésité à donner la préférence à celui de Pauliac d’abord, parce qu’au lieu de nous représenter le clocher seul au-dessus des maisons qui l’enclavaient, il nous donne en méme temps la très curieuse vue de la place des Cornières ; ensuite, parce qu’il nous parait beaucoup plus exact, ainsi que nous le prouverons, ayant été fait « de mémoire » il est vrai, comme le reconnaît loyalement son auteur, mais en 1814 au lieu de 1836, c’est-à-dire il une époque bien moins éloignée de 1793, date de sa démolition, et comme ayant été vu longtemps par lui, à l’époque de sa jeunesse. Cette vue présente, en outre, cet autre avantage, c’est qu’elle se rapproche beaucoup plus que celle de Brécy des deux autres silhouettes de ce même clocher que nous donnent : 1° le dessin du palais épiscopal de Bouvet, en 1783, et, dans le fond, la ville d’Agen avec toutes ses églises, ses tours et ses clochers ; 2° la perspective de la ville d’Agen de 1648, aduarelle unique et inappréciable, qui appartient actuellement â Madame de Boëry.

Le clocher de Saint-Etienne d’Agen était, venons-nous de le dire, un clocher à hourds. Il consistait d’abord en une tour carrée en pierres, qui lui servait de base et dont les angles étaient emboités par quatre robustes contreforts ; en second lieu, en une flèche en bois à deux étages, le premier, très lourd et très massif, s’emboitant dans la tour de pierre par un système de hourds qui supportaient une charpente en encorbellement à quatre eaux ; le second, beaucoup plus éclairé, « couvert, écrit Brécy, d’ardoises façonnées et terminé en aiguille squameuse, cantonnée de quatre petits clochetons. » Une croix, avec girouette au-dessous, couronnait le tout (1).

(1) Ces clochers à hourds sont assez rares en France. Dans le Bulletin monumental, n° 1-2, 1907, M. René Fage a décrit ceux des églises de Saint-Chamant et de Saint-Sylvain, dans le Bas-Limousin.

Proché, qui l’avait eu longtemps sous les yeux, le décrit ainsi, à son tour : « Le clocher de l’ancienne cathédrale Saint-Etienne fut détruit à la fin de 1793, par ordre du représentant Pagane1. C’était, sans contredit, le plus beau monument de la ville d’Agen. La flèche, construite en bois, avait cent pieds de haut (32 mètres), d’une grosseur proportionnée et allait en diminuant jusqu’au sommet. Elle était de forme pyramidale et carrée, ayant à ses angles une petite flèche, aussi en forme de pyramide, haute de vingt pieds (6m40). Tout l’ouvrage était couvert d’ardoises. Le chapitre la faisait réparer soigneusement tous les ans. Chaque face du carré avait trente pieds à sa base (9m60). La charpenterie ou beffroi sur lequel étaient posées les cloches était formé de grosses poutres de chêne très bien liées ; et, quoique cet édifice fut construit depuis plus de deux cents ans, il paraissait neuf, parce que, comme je l’ai déjà dit, il était soigneusement réparé et entretenu par le chapitre. Lors de sa construction, il fut couvert de petits morceaux de bois en forme d’écailles. Il n’était couvert d’ardoises que depuis environ quatre vingt-dix ans (1) ».

Dans l’original de la Perspectice d’Agen en 1648, qui est le plus ancien dessin de notre ville que nous connaissions (2), le clocher de Saint-Etienne est représenté à gauche de l’église, séparé d’elle par deux grandes arcades, comme formé d’abord d’une tour carrée en pierres blanches, cantonnée de quatre contreforts, puis d’une lourde flèche noire que divise en deux étages, non plus quatre clochetons aux angles, mais une sorte de galerie ou balcon circulaire évasé, sur laquelle repose toujours la flèche supérieure pyramidale et élancée.

Le dessin de Bouvet, en 1783, offre des différences notables. Séparé de la cathédrale qui se présente de côté et est épaulée par d’énormes contreforts et de vigoureux arcs-boutants, la flèche repose toujours sur une tour carrée en pierres et se compose de deux étages, mais cantonnés chacun cette fois de quatre clochetons. Comme dans le dessin de Pauliac, elle offre un aspect lourd et massif à sa base, tandis qu’elle s’élance très effilée vers le ciel.

(1) Annales d’Agen, par Proché, p. 39.
(2) Nous l’avons reproduit en tête du tome I de notre ouvrage sur les Couvents d’Agen avant 89, d’après le dessin de M. G. Recours, qui a cru devoir rectifier quelque peu l’original, et qui, notamment ici pour le clocher de Saint-Etienne, reproduit les quatre clochetons, alors qu’ils n’existaient pas dans le dessin primitif.

Dans Brécy, au contraire, la tour carrée est étriquée, le premier étage de la flèche est maigre ; il est percé d’un nomhre d’ouvertures que nous ne retrouvons pas ailleurs ; enfin, il ne reproduit pas le signe caractéristique de l’étage supérieur, qui est d’avoir des arbalétriers tordus en spirale, comme le clocher de l’église de Sérignac ; disposition curieuse, que fait valoir au contraire très nettement le dessin de Pauliac.

Aussi, est-ce pour toutes ces différentes raisons que nous avons cru devoir donner la préférence a ce dernier.

Proché, dont l’admiration pour le clocher de Saint-Etienne était partagée par ses contemporains, nous donne les plus minutieux détails sur les cloches qu’il contenait au moment de la Révolution :

« Il y avait, écrit-il, cinq cloches de grandeur inégale. La plus grosse pesait environ cent quintaux. Elle avait été fondue, en 1726, par Jean Dumas, de Milhaud. On lui donna mille francs pour refondre la vieille cloche, qui était cassée, pesant quatre-vingt-quinze quintaux. On y ajouta douze quintaux de fonte. Elle devait être sonnante le 15 juin (acte passé le 1er avril 1726 entre Mgr Hébert, évêque, et ledit Dumas, par Barènes, notaire). On sait par tradition que, lorsque la matière était en fusion, un grand nombre de spectateurs, et surtout les chanoines, jetèrent dans le fourneau une très grande quantité de pièces d’argent, des coupes, des vases, des plats et autre vaisselle de la même matière. Cette cloche avait un son majestueux qui causait une commotion religieuse dans les solennités, mais qui était terrible et effrayant lorsqu’elle sonnait l’agonie. On employait huit hommes pour la mettre en branle. La seconde et la troisième cloche, sans être aussi grosses que la première, avaient aussi un très beau son. La quatrième s’appelait la carémale, parce qu’elle servait particulièrement pendant le carême à appeler les chanoines, les prébendes et les fidèles aux offices divins. On l’entendait de très loin parce qu’elle avait un son clair et perçant et qu’elle était la plus élevée. La dernière, vulgairement appelée Lou Repiquet, prévenait qu’on allait sonner et appelaient les hommes qui faisaient le service du clocher, la veille et les jours de fêtes solennelles.

Lorsque toutes les cloches sonnaient à la volée, la flèche était en mouvement et formait des ondulations qui allaient en augmentant jusqu’à la croix qui la surmontait ; on la voyait, avec la girouette, agitée d’une manière très sensible ce qui prouvait sa solidité et son équilibre ; mais elle ne restait pas que d’inquiéter les habitants du voisinage (1). »

Pourquoi le clocher de Saint-Etienne n’était-il pas attenant a l’église ? Il est facile d’expliquer cette anomalie, que nous retrouvons, du reste, dans d’autres églises de la région, à Saint-André de Bordeaux, par exemple, à Saint-Michel de la même ville, etc.

Nous avons dit, à propos de l’église, que le premier temple roman avait été construit, au XIe siècle, dans l’enceinte du Castrum Sancti Stephani, qui était le centre de la cité. Ce Castrum, mot qu’il faut entendre ici non par château mais par agglomération défensive, comprenant le château proprement dit avec sa tour de l’Escuragno, plus tard résidence des évêques, la cathédrale, le cloitre, la maison des chanoines, etc., fut dès l’origine fortifié, entouré de courtines, de tours, de fossés. N’est-ce pas en 1150, sous l’épiscopat d’Elie de Castillon, que par ordre du roi d’Angleterre fut construite, autour même de Saint-Etienne, une nouvelle muraille d’enceinte ? Une de ces tours, dite Tour du Caillaou, située à l’angle nord-ouest, se trouvait attenante à la maison claustrale, vaste quadrilatère renfermant une cour et un cloitre, où logeaient les chanoines de Saint-Etienne, et qui à son tour communiquait avec la cathédrale. L’argent faisant défaut pour bâtir un clocher neuf, l’autorité ecclésiastique jugea préférable d’acquérir, si elle n’en était déjà propriétaire, cette tour carrée de garde ; et c’est ainsi que, n’étant plus d’aucune ressource pour la défense, l’enceinte d’Agen s’étant successivement agrandie et ayant été reportée bien plus au loin (2), elle fut utilisée comme clocher.

(1) Proché, Annales, p. 39.
(2) Voir notre étude sur les Enceintes successives de la ville d’Agen, précédée de la reproduction du plan de Lomet. (Agen, 1894, in-8° de 71 pages.)

Dans ses Antiquités d’Agen, Saint-Amans, toujours d’après Argenton et Labrunie, est formel à cet égard. « La flèche du clocher de la cathédrale, dit-il, était élevée de 18 toises (36 mètres). Construite en charpente, elle fut même recouverte en bois jusque vers le milieu du siècle dernier, époque à laquelle on la couvrit en ardoise. Cette charpente, dont la délicatesse et l’aplomb étaient remarquables, reposait sur une vieille tour carrée qui avait fait partie de l’ancien Castrum, Sancti Stephani, et qui se nommait la tour del Caillaou, la tour du Caillou (1). »

Ce n’est guère du reste qu’à partir du XVe siècle qu’il est question, dans nos archives, du clocher de Saint-Etienne.

Le 2 août 1460, un accord intervient entre les consuls et le chapitre cathédral pour l’établissement et l’entretien de l’horloge qu’on va placer dans le grand clocher. Mais bientôt on reconnait les difficultés de l’entreprise ; un nouvel accord du 24 septembre 1473 annule le premier, et la commune reste chargée de toutes les dépenses d’entretien de l’horloge municipale, qui demeure définitivement là où elle se trouvait depuis longtemps, c’est-à-dire à la tour de la Grande Horloge (2).

« En 1502, nous dit Brécy, on rétablit sur sa base la flèche svelte et élancée du clocher de la cathédrale. » Proché confirme à la même date cette réparation.

En 1574, le livre des audiences des consuls relate la chute d’un pan de mur du clocher de Saint-Etienne (3).

A la fin de 1617, les consuls s’associent au chapitre pour subvenir aux frais de la refonte de la grande cloche de l’église cathédrale (4).

L’année suivante, 1618, nous apprend Proché, le beffroi du clocher de Saint-Etienne, qui était en bois, fut couvert en ardoise et remanié alors sur l’ordre de l’évêque Claude de Gélas.

(1) Saint-Amans, Essai sur les Antiquités du département de Lot-et-Garonne, page 130.
(2) Archives municipales, DD. 24.
(3) Idem, FF. 35.
(4) Idem, BB. 44.

En 1639, la foudre tomba « sur le clocher, grand piramide de ladite église cathédrale » et l’endommagea fortement. Le sieur Chalbel, dit Petit, s’engage à la réparer moyennant 300 livres (1).

L’évêque demande aux consuls de participer à cette dépense. Ceux-ci refusent, « attendu, disent-ils, que ce clocher ne sert pas pour la paroisse (2). »

Même accident en 1669, année où « le feu du ciel dévora presque entièrement, écrit Brécy, la flèche du clocher, qui fut rebâtie presque aussitôt et à peu près sur le même modèle. »

« Le 1er octobre 1706, nous apprend le même auteur, vit naitre en grande cérémonie la grosse cloche ou bourdon, qui fut haptisée sous le nom d’Etienne-Dulcide. » Brécy ne se trompe-t-il pas de date et ne serait-ce pas vingt ans plus tard, c’est-à-dire en 1726, ainsi que l’écrit Proché dans le passage rapporté plus haut, qu’eurent lieu la fonte d’abord, puis le baptême de cette grosse cloche ?

Le bruit qu’elle faisait était si grand que « lorsque le maréchal de Richelieu fit son entrée à Agen en 1759, écrit Proché, la tradition veut que, parvenu au coin de Saint-Caprais, rue Molinier, et se trouvant entre les sonneries de Saint-Etienne et celles de la Collégiale, dont toutes les cloches étaient à la volée, il en témoigna sa surprise (3). »

A la fin du XVIIIe siècle, la flèche de Saint-Etienne était en fort mauvais état. Un procés-verbal du 22 juin 1791 atteste que deux de ses aretiers et sa couverture en ardoises menacent ruine (4).

(1) Archives municipales, DD. 24.
(2) Idem, BB. 56.
(3) Proché, Annales, p. 40, note.
(4) Archives départementales de Lot et-Garonne, Cf. Tholin, Etudes, p. 193.

Le 14 juillet 1792, la municipalité d’Agen, à l’occasion du serment fédératif, fit planter au Gravier un peuplier d’Italie, surmonté d’un bonnet phrygien. « Le vent l’ayant renversé quelque temps après, la même municipalité délibéra qu’il serait placé au-dessus de la girouette du clocher de Saint-Etienne. Cette opération fut différée par la dificulté de l’exécuter. L’année suivant, le clocher ayant été renversé par ordre des représentants du peuple, on ne laissa subsister que la Tour que l’on voit encore au-dessus de la Cornière. Ce fut au-dessus de cette tour que le bonnet fut placé au bout d’une pique, à laquelle était attaché un large pavillon de drap aux trois couleurs, qu’on a vu longtemps flotter. Le tout a été détruit par le temps (1). »

En septembre 1793, en effet, Paganel, député de Lot-et-Garonne, représentant en mission de la Convention dans son département pour réchauffer l’ardeur républicaine et stimuler le zèle des patriotes, ordonna, dès son arrivée à Agen, la démolition de la flèche de Saint-Etienne. Aussitôt, le 13 brumaire an II (3 novembre 1793), le citoyen Dergny, ingénieur en chef, convoque les maitres-charpentiers de la ville et met en adjudication l’antique clocher. Le lendemain, 4 novembre, le citoyen Pierre Lamarque, maçon, est déclaré adjudicataire. Il s’engage, moyennant 1.390 livres, à exécuter les conditions prescrites par l’administration, qui sont : 1° de descendre les cloches dans le cloitre, soit entières, soit par fragments, et de les laisser à l’administration ; — 2° d’enlever la flèche en bois ; — 3° de construire, au-dessus du pilier carré de maçonnerie qui soutient le clocher, une charpente suivant l’art et de la couvrir ; — 4° de réparer tous les dommages qui pourront être occasionnés aux maisons voisines ; — 5° de terminer dans le plus bref délai ces opérations (2).

Ce qui fut fait, du moins en ce qui concerne la destruction complète du clocher.

(1) Proché, page 19.
(2) Archives départementales de Lot~et-Garonne. Registres du Conseil de département, t. VI, p. 152, 155, 266.

« Tous les Agenais, écrit toujours Proché, virent avec le plus grand regret la destruction de cette flèche, qui était regardée comme la plus belle et la plus hardie qui existat en France. Mais personne n’osa s’intéresser à sa conservation, ni faire la moindre démarche pour empêcher un tel acte de vandalisme, tant les esprits étaient engourdis alors par la terreur. Cependant la difficulté de descendre les cloches faillit sauver tout l’ouvrage ; mais sa dernière heure était venue. Un représentant avait résolu sa destruction ; le culte étant aboli, les cloches étaient inutiles. Il ordonna qu’elles fussent cassées en place, et qu’on jetat les morceaux dans le cloître qui était au-dessous. C’était ce qu’il demandait pour envoyer la matière à la fonderie de canons. Tout le reste fut abandonné aux entrepreneurs, le bois, le fer et l’ardoise, sur lesquels ils firent de grands profits. On leur donna outre cela treize cents francs pour indemnité ; et afin qu’ils accélérassent le travail, une partie du bois fut employée à faire les crèches qu’on établit dans plusieurs églises de la ville. J’avais omis de dire que l’escalier pour monter au clocher de Saint-Etienne est dans la tour qui existe encore (1). »

Cette tour a subsisté et est demeurée découronnée jusqu’au percement du grand boulevard. Longtemps nous l’avons vue, surgissant au-dessus du toit des maisons Brunel et Labesque sous les Cornières. Lorsque ces immeubles furent expropriés pour ouvrir la grande artère qui traverse aujourd’hui la ville de l’Ouest à l’Est, que la vieille tour romane, toujours cantonnée de ses quatre contreforts, apparut isolée depuis le sol jusqu’à son sommet, on songea un instant, à la conserver et à l’entourer d’un square, Mais, bâtie en appareil irrégulier, n’offrant aucune décoration, aucun ornement dignes d’être respectés, aucun intérêt archéologique que celui qui s’attachait à son passé, elle fut définitivement condamnée, Il ne reste plus d’elle aujourd’hui que le souvenir. Nous faisons des vœux pour que notre étude et le joli dessin qui l’accompagne en perpétuent longtemps encore la mémoire.

(1) Proché, Annales, p. 40.

PH. Lauzun

Revue de l’Agenais et des anciennes provinces du Sud-Ouest : historique, littéraire, scientifique & artistique, Agen, 1907.