La Misère En Agenais de 1600 À 1629 Et La Grande Famine de 1630-1631

Par Le Docteur L. Couyba

Villeneuve-sur-lot
Imprimerie Renaud Leygues
Cours Victor Huço, 19

MDCDII


Préface

Le titre que nous avons adopté pour ce travail est peut-être trop ambitieux. Il devrait, semble-t-il, y être également traité de la misère et de la famine dans toutes les juridictions de l’Agenais. Malheureusement cette histoire est impossible à exécuter, à cause de la disparition et de l’absence de documents. Il fallait s’en tenir à ce que nous possédions et par l’étude des pièces sauvées du naufrage conclure de quelques juridictions à l’ensemble.

Les mêmes causes politiques ou météorologiques sévissaient sur tout l’Agenais. On peut légitimement déduire des mêmes causes les mêmes effets. Dans les Pièces justificatives que nous avons annexées à cette oeuvre, le lecteur trouvera des documents qui lui permettront de pénétrer dans la vie quotidienne et économique des populations et des administrations qui les opprimaient plus qu’elles ne les servaient.

Chapitre Premier
La Misère en l’Agenais de 1600 à 1629

La guerre, la famine, la peste, inséparables compagnes tournant dans le même cercle fatal des siècles écoulés, étaient, comme les trilogies du théâtre antique, enchaînées par la même fatalité. Même destinée implacable. Ces temps noirs du moyen âge, prolongés jusqu’ù la fin du XVIIe siècle, avaient été symbolisés par ces danses macabres que tant d’artistes ont dessinées et peintes jusqu’à Hans Holbein.

Dans ces siècles passés, on entend la plainte lamentable des populations et surtout des paysans attachés à la glèbe : « La famine et la guerre, disait Omer Talon, engendrent le troisième des fléaux de Dieu, qui est la peste ».

La guerre, la grande mangeuse d’hommes, unie aux intempéries, préparait la disette dans les années les moins malheureuses et la famine dans les autres. Sur ces populations affamées, décharnées, squelettiques, s’abattait le fléau de la peste qui achevait de coucher en terre les populations, comme les blés après la grêle.

Par dessus tous ces maux, le mauvais gouvernement suçait encore ces populations exsangues, comme le vampire. Sans remonter trop haut, le XVVe siècle, gouverné par ces fastueux Valois, les amis et les protecteurs des Arts, se traîne au milieu des orgies d’une cour dépravée et les fureurs d’une guerre civile, qui dura quarante ans.

Pendant huit ans, de 1524 à 1532 environ, Hélyot de la Ville Vielhe, bourgeois de Gontaud, dit que « sont morts en ce pays d’Agenais cent mille personnaiges tant de faim que de mauvais gouvernement et ainsy l’ai veu et oy dire communément (1) ».

Faute de pain et d’abri, dit un déposant à l’enquête de 1532, « sont morts cent mille personnaiges tant par les rues que les champs (2) ». L’année de la St-Barthélemy (1572), nouvelle famine. Il y eut encore la grande misère de 1577.

Les paysans de l’Agenais, ces pauvres paysans « vêtus de toile, comme un moulin à vent », se jetaient alors aux pieds du duc de Montpensier s’en allant en cour et le suppliaient de dire au Roi, si la guerre devait continuer, de leur faire couper la gorge (3). Et quelle guerre ! la guerre civile, les guerres de religion !

Feu le père du Roi Louis XIII, Henri IV, dans son ordonnance de 1595, avouait que « le peuple était presque à sa dernière minute ». L’an 1600-1601 avait été une année de famine. L’année 1602, de même, avec sa compagne, la peste. Dans les minutes de 1602 du notaire Royal, Jehan Papon de là juridiction de Dolmayrac en Agenois (4), dans un procès entre Jehanne Imbert et Pierre Colombié, la veuve Imbert réclamait à Colombié le prix de trois « boysselats » de terre qu’elle lui avait vendus au lieu dit « del Barrailhou » en la juridiction royale de Lacenne. Colombié affirmait avoir payé feu son mari, Pierre Gary, dit Castan « et qu’ils (le mari et la femme) auroient converti (le prix) de ladite vandition à leur norriture et entretainement dans la famine qui pour lors estait en ce pais, sans lequel prix ils n’avoient moyen de vivre et seroient péris de faing (5) ». L’année que les vieux registres appellent « l’an de la mortalitat » s’applique vraisemblablement à l’année de 1602 où la peste ajouta ses ravages à ceux de la famine.

Des bandes de voleurs affâmés pillaient les campagnes. Les Consuls de Monflanquin écrivaient aux Consuls d’Agen, en cette même année 1602, pour les prier de poursuivre les voleurs avec toute leur vigueur accoutumée. « Nous sommes retombez à l’antienne misère. Le pauvre peuble qui s’en sant estremement affligé nous bat tous les jours de ses plainctes à nos oreilles (6) ».

(1) Documents inédits pour servir à l’Histoire de la ville de Gontaud. (Recueil delà Société des Sciences, Lettres et Arts d’Agen. T. XIII, 1° série, p. 371. Com. de G. Tholin d’après les Archives d’Agen. EE. 6).
(2) Arch. d’Agen. EE. 6. L’enquête de 1532, fut instruite par un bachelier en droit, Raymond de Gasqui, enquêteur en la sénéchaussée d’Agenois. (Ibid.)
(3) Revue de l’Agenais. T. XII p, 262.
(4) Dolmayrac, canton de Ste-Livrade d’Agenais.
(5) Minutes de Jehan Papon 1602, p, XXXVIII. (Etude de Me R. Dalidou). Ces minutes rapportent cà et là de nombreuses preuves de cette famine.
(6) Arch. d’Agen. FF. 222.

Aux Etats Généraux de 1614, on avait entendu la grande voix de Savaron, l’orateur du Tiers Etat, criant au Roi et aux grands de la terre, d’une voix angoissée et pleine de sanglots : « Que diriez-vous, sire, si vous aviez vu dans vos pays de Guyenne et d’Auvergne les hommes paistre avec les bestes ? » Les bêtes étaient plus heureuses, puisqu’elles avaient un estomac approprié à la digestion des herbes et des racines !

Les révoltes des grands recommencèrent en 1614 et 1615. En 1615, Damazan et le Mas d’Agenais furent ravagés. Nouvelle cause de misère. En 1617, nouvelle année de disette. En 1620, pendant la révolte de Marie de Médicis, qui se termina par la victoire du Roi aux Ponts de Gé (1620), Henri de Mayenne, baron de Monpezat, Ste-Livrade, Dolmayrac et autres lieux, promena une armée de 23,000 hommes de Bordeaux à Agen (Août 1620) et de là à Puy-l’Evêque, où il apprit la conclusion de la paix.

En 1621, les Huguenots reprirent les armes. On se battait partout à Lavardac, aux Tours de Barbaste, à Nérac, à Monclar, à Clairac, Tonneins, Montauban où on fit un épouvantable « dégast », et à Monheurt. L’année 1622, quoique moins agitée, fut à peine moins désastreuse pour les populations foulées de l’Agenais. L’année 1621 fut encore une année de disette. Des pluies continuelles noyèrent les moissons. Les rivières débordèrent.

L’hiver de 1623-24 fut excessif. La Garonne, le Lot, toutes les rivières restèrent gelées jusqu’en Février 1624. En Février, le froid redoubla. Tous les arbres fruitiers, les vignes, les blés gelèrent, comme près de cent ans plus tard, dans le terrible hiver de 1709.

Le Registre Paroissial de Cuq, rédigé par le curé Jean Drappié, raconte ainsi ce désastre :

« L’année 1624 a faict un grand et horrible hiber tellement que a cause de la rigur d’icelluy le bin pur se gelet dans les bariques et faisoict la dicte glasse sauter les bondes des dictes bariques et en divers endroicts les fons sautoit et le bin se bersoit dans les chais ; davantaige les figuiers sont aussy morts, ensemble les ronses, lauriers, sipres et partie des vois et des vignes, notamant les plantes aux lieux bas ou n’y est presque demure. Les rivières aussy gelées, notamment celle de Garone, que lon ne pouvoit passer a cause de la glasse. Les oliviers aussy sont mortz. Ledict hiber a comanse environ la Toussainct et finit environ le 15e apvril de la dicte année (1) ».

Cette même année, poussés encore par la misère, sortant de leurs chaumineset de leurs bois, comme des loups affâmés, reparurent, les yeux allumés par la faim, les croquants qui couraient sus aux nobles et allèrent assiéger le Maréchal de Thémines en son château fort du Quercy.

En Janvier 1627, les pluies amenèrent de nombreux débordements. La Garonne fit de grands dégâts (2).

La misère s’aggrava pendant l’hiver de 1628. Le 5 Octobre 1628, le bureau de santé d’Agen décida que « vendanges estant faictes sera pourveu a quester du bled par emprunct suivant les précédentes délibérations et qu’il sera pourveu a régler les pauvres afin qu’ils ne vaguent pas par la ville (3) ».

Le 18, décision confirmative : « Tous estrangiers, vagabons et bohémiens ? seront tirés de la ville (4) ».

Le 3 Novembre, on nomma des commissaires pour la visite des greniers (5).

Le 13 Novembre, le bureau donna l’autorisation aux Consuls d’emprunter 300 livres « pour les pauvres nécessiteux et malades de N. D. de Bon Encontre et ordonne que Labolvene commis à leur fere la distribution faira apparoir du rolle de sa despense pour scavoir ceulx quy auront de quoy payer de ce quy leur est bailhé et comme lad. distribution est faicte (6) ».

Comme on n’avait pas d’argent, on envoya à Monsieur d’Agen une députation pour le prier de contribuer de ses charités au soulagement des pauvres. On députa aussi auprès du grand Archidiacre et du chapitre St-Caprais. M. le chanoine de Bourges fut chargé de cette députation (7).

A la misère s’était ajoutée la peste : 1629 sonne lugubrement.

(1) Reg. Par. de Cuq (Arch. Dép. 155 suppl. E.) Citation de M. G. Tholin dans son Inventaire des Arch. Dép. Série E. supplément, p. 26, col, 2.
(2) Journal des Malebaysse. (Revue de l’Agenais. T. XX, p. 242).
(3) Arch. d’Agen. GG. 255, p. 78.
(4) Id. p. 81, V.
(5) Arch. d’Agen. BB. 51, p. 73.
(6) Ibid. p. 86.
(7) GG. 255.

Chapitre II
La Misère en 1629

Trois années de disette s’ouvrent en 1628, 1629 et 1630 et s’achèvent dans l’affreuse famine de 1630-1631.

La Grande Famine, comme l’appelle le Journal de Malebaiysse, juste cent ans après celle de 1532. L’année 1629 fut une année de famine. Tout l’Agenais pâtit.

En Janvier 1629, les Consuls « pour esviter de veoir la ville desertee par les habitans pris de la peur de male rage de faim, et les coquins et mauvais garnimens prandre des advantaiges au mespris de Dieu, du Roy et de sa justice » empruntent 5960 livres (1).

Le 8 Janvier 1629, le bureau résolut que des pauvres valides en la ville seront employés au travail, les estrangers renvoyés chascun en son pays et les invalides distribues et norris par les habitants, le fort pourtant le faible, suivant l’ordre de despartemant qui en sera faict par les commissaires qui a ces fins seront depputtes et ce fait leur sera deffandeu de vaguer par la ville (2) »

Il s’agissait de répartir les pauvres dans les maisons au prorata des ressources de chacun. Le jour du 20 Janvier fut désigné pour cette distribution. Comme un certain nombre de pauvres ne furent reçus ni nourris, soit par l’absence des propriétaires, soit par mauvaise volonté, il fut arrêté que les avances faites par les Consuls seraient répétées contre les défaillants et, le 12 Février, qu’on saisirait et vendrait leurs biens meubles.

Trois jours après le département des pauvres entre les gens aisés, le grand archidiacre Balthazar de Gélas, donna une ordonnance attribuant 90 pauvres à l’évêque, 45 au chapitre de St-Etienne et 60 à la collégiale de St-Caprais ; en tout 200, selon la décision des Trois Ordres du 13 Janvier 1629.

Le 30 Janvier, le chanoine Pheletin et Caussade protestaient au nom du chapitre de St-Caprasy contre « la préthendeue ordonnance » du grand archidiacre, pour n’avoir point été appelés au département des pauvres contrairement aux usages « de tout temps pratiqué en semblables occasions ».

Les considérants de la protestation étaient conçus en termes amers et particulièrement agressifs contre « la préthendue ordonnance, d’ailleurs donnée par led. sieur de Gélas, en sa cause propre. Estant doublement intheresse dans lad. distribution tant pour l’intherest du dict évesque, son frère, que le sien propre et particullier en qualité de chefs dudit chappitre de Sainct-Estienne, il a vollen descharger tant led. Seigneur evesque son frère que le dict chappitre St-Estienne et surcharger lesd. sieurs et chappitre de St-Caprasy ».

Les protestataires avaient sommé les députés du chapitre cathédral de St-Etienne et en particulier le sieur de Gelas, grand archidiacre, de procéder amiablement à une nouvelle répartition au prorata des revenus de chaque chapitre.

(1) La ville d’Agen pendant l’Epidémie de 1628 à 1631. (Ad.Magen, p. 24).
(2) Arch. d’Agen. GG. 255, p. 93, v.

Les chanoines de St-Etienne n’ayant voulu rien entendre, les chanoines de St-Caprasy, Pheletin et Caussadçe, supplièrent les Consuls de réunir de nouveau les Trois Ordres.

Ils ajoutaient :

« De plus que le reveneu dudict chappitre St-Estienne y comprenant celluy dudict sr grand archidiacre et autres dignités de lad. esglize, ensamhle les doutze prebandiers et grand nombre de chappellains fondes en icelle que led. de Gelas a comprins dans lad. prethendue distribution, sont d’egal ou plus grand reveneu a ceux dud. chappitre Sainct Capprazy dans lequel il n’y a aucune dignité que celle de prieur et n’i’a que deux hebdomadiers, six prebandiers et cinq ou six chappellains, au lieu que dans lad. Esglise St-Estienne il en y a une vingtaine, la pluspart très bien rantes, sy bien que sy la prethandue distribution dud. sieur Gelas avoit lieu, il n’y auroit pas plus d’un paouvre pour chescung des chanoines dud. Sainct-Estienne la ou chescung des chanoines dud. sr Capprasy en auroient cinq, quy est une très grande inesgalite et disproportion… »

La requête faisait valoir ensuite qu’à cause de la peste, il était impossible de recourir au Parlement de Bordeaux, un arrêt de la Cour interdisant d’ailleurs l’accès de cette ville aux gens d’Agen.

En attendant, les chanoines de St-Caprais déclaraient se charger de quarante-cinq pauvres. Quant aux vingt pauvres dont on les avait surchargés, ils offrirent de consigner somme suffisante entre les mains des trésoriers des Consuls pour leur nourriture, jusqu’à ce qu’ils eussent pu se pourvoir tant contre ledit Evêque que contre les chanoines de St-Etienne (1).

(1) Arch. d’Agen. FF. 174. Acte de sommation faicte par Messieurs les chanoysnnes de St-Caprazy à Messieurs les C. touchant la nourriture des pauvres. On lit dans le Livre journal des Consuls à la date du 11 Mars 1631 ; « Nous avons este assignes au Parlement de Bourdeaux à la requeste des sieurs du chapitre de St-Caprasy sur l’appel par eulx interjette de la saisie par nous faicte de leurs biens meubles pour la nourriture des pauvres qui leur ont este bailles par le chapitre St-Estienne…» BB. 51, p. 164, v.

Les chanoines de St-Caprais ne s’élevaient pas contre le principe « d’une si saincte délibération » mais contre son application même.

D’autres membres du clergé, bénéficiaires de fruits décimaux, faisaient la sourde oreille et le i6 Février 1629, la Cour et Chambre de Guyenne rendait contre le prieur de Dolmayrac, aux portes d’Agen, l’arrêt suivant :

Arrêt donné par la Cour et Chambre de Guyenne séante pour le Roy à Agen (1).

« Veu par la Cour la requeste huy a elle présentée par les Consuls de la ville d’Agen contenant qu’a l’occasion du grand nombre de personnes quy sont en la prés, ville et que tous les jours il en arrive de la jurisdiction, ils n’ont moyen de suppléer aux frais nécessaires pour leur nourriture, s’ils ne sont acistes par ceux quy en ont les moyens et commodités. Et d’autant que le prieur de Dalmayrac de la jurisdiction de la prés. ville prend six cens livres chasque an du reveneu dud. lieu et qu’en la parroisse y a multitude de pauvres quy viennent tous les jours en ville et encore y a plusieurs malades qu’il faut acister, au moyen de quoy requérir, ordonner et enjoindre aud. prieur ou ses fermiers bailler ou remettre ez mains des recepveurs desdits Consuls la somme de cent livres quy est la sixiesme partye du reveneu et ce incontinent et sans delay, et a ce faire led. prieur ou ses fermiers y seront constraints par toutes voyes dheues et raisonnables, dict a este ayant aucunement esgard a lad. requeste que la Cour ordonne que le prieur de Dalmayrac contribuera à la nourriture, despance et médicaments qu’il convient faire en lad. parroisse de Dalmayrac, pour traictcr et mediquementer les pauvres dud. lieu attainctz de In maladie contagieuze et quy n’ont moyen de ce nourrir. A ces fins anjoinct aux fermiers et recepveurs dud. prieure aud. lieu de Dalmayrac de mettre ez mains du recepveur desd. Consuls la somme de septante cinq livres saufz auxd. fermiers de l’employer en leur compte. A quoy faire tant Icd. prieur que fermiers seront constrainis par toutes voyes deues et raisonnables, mesmes lesd. fermiers par emprisonnement de leurs personnes, attandeu la matière dont est question ».

Prononce à Agen en la Chambre de Guyenne le
setziesme février mil six cens vingt neufz
Sr de Pontac, président.
M. de Chimbaud, rapporteur,
Par la Chambre,
Delcastax

(1) Chambre de Guyenne ou Chambre de l’Edit.

Le même jour, ordre fut donné par la Cour « à tout huissier ou sergent à ce requis » de saisir les revenus du prieur qui reçut sommation le 19 (1).

Les Consuls veillaient à l’approvisionnement de la ville.

« Le 7e Mars 1629 a este emprunte de Monsr. d’Estrades (2) cent vingtz sacs de bled froment et vingt barriques de vin pour la nourriture des pauvres malades sçavoir le bled 7 11. 2 sols le sac et vingt livres la pippe de vin revenant à la somme de mille cinquante deutz livres à payer au premier jour d’Octobre prochain par contrat reteneu par Leydet (3).

On distribua ce blé, au fur et à mesure des besoins, aux boulangers de la ville pour le convertir en pain. Dans le Livre-Journal consulaire, on lit les comptes détaillés suivants pour Mars, Avril et Mai :

« Du sus dict bled (de Mr d’Estrades), en a esté baillie à Anne Dufauga, boulangère, pour fere du pain pour la nourriture des pauvres XXIIII sactz bled du Querssy. 24 sactz
Plus le 9e Mars a este prins dudit grenier. 12 sactz
Plus le 3e Apvril 1629 a estebailhe à lad. Anne 24 sactz
Plus le XIe Apvril 1629 a este bailhe a lad. Anne 24 sactz
Plus le 14e Apvril 24 sactz
Plus le 20e a este prins dud. grenier et baillé à la Bernadoune, presans MMrs Roquier et Lafaige 4 sactz
Plus le X huict sactz XVII s.
Plus le 24e Apvril 18 sactz
Plus le 23e (4) 6 sactz
Le 9e du moys (de May a este prins par la Bernadoune 24 sactz bled du grenier de Mr d’Estrades (5).
Plus 4 sactz à M Camus le 11e May.
Plus le 11e May a este tire dud. grenier 24 sactz,
Plus le 26e a este tire 24 sactz ».

(1) Arch. d’Agen. FF. 172. Parchemin et papier.
(2) François d’Estrades, père du Maréchal Godefroid d’Estrades, seigneur de Bonnel (Bonneuil), de Segouniac, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi, son maistre d’hostel, gouverneur de Messeigneurs le duc de Mercure et Prince de Martignies. Il était marié à Suzanne de Secondat. (Voir O. Gilvy, Nob de Guyenne et de Gascogne. T. II, p. 263).
(3) Leydet, notaire royal, secrétaire des Consuls.
(4) Arch. d’Agen. BB. 51, p. 94.
(5) Ibid. Cette mention et celles qui suivent sont en marge de la page 105 V.

Le flot des pauvres montait toujours. Le 29 Mars, les Consuls représentent à MM. du bureau de la santé « qu’il y a grande quantité de pau- vres reffugies dans la présente ville et que aux par- roisses de la jurisdiction d’icelle il y a aussi grand nombre qui sont en estresmes nécessittes et que pour subvenir à ce Messieurs des chapistres Sainct Estienne et Sainct Caprazy offrent de bailher la dixiesme parie tie de leurs reveneus si on les veult accepter ».

On s’empressa d’accepter sans tirer à conséquence.

On décida que ces revenus seraient convertis à l’achapt de bled et fèves et remis es mains des cures, vicquaires et marguilliers des parroisses pour estre distribues aux pauvres d’icelles ; et pour cet effet tous pauvres estrangiers seront tirés hors la présente ville auxquels sera bailhe l’aumosne avant que les tirer dehors; et inhibitions et deffences seront faictes aux portiers a peyne de suspension de leurs gaiges de les laisser rentrer, ny les manoeubres qui viendront pour travailher aux vignes et aultres personnes qui apporteront vendre du bois et pailhe, restouble et autres choses. .. »

On arrêta en outre :

« Que les bateaux chargés de bledz ou farines soict de descente ou montée seront arrestes et sera prins desd. bleds ou farines en payant en cas de besoing ».

On arma les gens chargés de la police do la rivière et de l’exécution des arrestats de la Jurade.

« Le 28e Mars (1629) a este baille a Brette et Me Pierre, une hallebarde et une demy pique avec ung cornet de poudre et de mesche pour servir d’arrester les bapteaux quy portent le bled (1) ».

Et cependant, au commencement de 1629, le blé
n’était pas encore très cher, car les Consuls achetaient
à Mme de Nort(2) « six vingts sacs de bled a VII livres le sac (3) ».

La crise était grave. Passe encore pour la viande !
mais la crise sur les grains, blé, seigle, mesture, en somme sur la vie elle-même, puisqu’on ne peut se passer de grains, devenait de plus en plus menaçante. Le pain ! le pain ! la dernière raison des peuples ! On avait déjà distribué les pauvres entre les habitants aisés.

Il fallait, pour se soustraire à cette obligation, que d’autres habitants se substituassent aux défaillants et en prissent l’engagement écrit, sinon on agissait contre les défaillants.

« Le 30 Mars Monsieur Cancer sest charge de nourrir les pauvres qui ont este distribues a Monsieur de Barroussel conseilher».
Signé : Cancer

(1) Arch.d’Agen. BB. 51, p. 99.
(2) Jeanne de Béchon, dame de Savignac, veuve de Jules de Nort, vivant procureur général à la chambre de Guyenne. (Ch. de l’Edit).
(3) Ibid. p. 92. Le prix du sac équivalait à ce moment à 28 fr. de notre monnaie au moins.

Le 3 Avril, Jacques Penandeau se chargea de nourrir les pauvres du fondeur, son beau-père.

« Le mesme jour (5 Avril) Monsieur Tourtonde prebandier de l’esglize St-Estienne sest charge des pauvres que MMrs de Valade ont en distribution cas (où) ils ne les nourriront ».
Signé : R. Tourtonde.

« Je promets a Messieurs les Consuls d’entretenir et nourrir les pauvres qui mont este bailles et a mes enfans tout autant de temps qu’il sera necessere.
Fait dans la maison de ville le VIe Avril 1629 ».
Signé : Ledouble.

Même déclaration de M. Lasdebatz (1).

Le 2 Avril, le bureau accepta les offres faites par Monsieur d’Agen, Claude de Gelas, « touchant ce qu’il veult bailler pour estre distribué (2) ».

Le 10 Avril, on expulsa les pauvres étrangers.

« Le 10e Apvril avons fait sortir hors la ville touts les pauvres estrangers après leur avoir fait l’aumosne de pains que nous avions fait faire exprès suivant la délibération du Bureau de la Santé et avons ordonne que les marches pour la vante du boys restouble oeufs et autres menues danrees se tiendront hors la ville a la porte St-Anthoine et a la porte du Pin ou il y aura aussy des marchants qui vendront du sel et de l’huile et des boulangers qui vendront du pain (3) ».

Ue nouveau conflit avait éclaté, à propos de la contribution du clergé, entre les autorités consulaires et l’autorité épiscopale.

(1) Arch. d’Agen. BB. 51, pp. 99, 100, 102.
(2) Arch. d’Agen. GG. 255, pp. 112, 113.
(3) Arch. d’Agen. BB. 51, p. 101 v.

« Le neufviesme apvril Lafage nostre trésorier a receu la somme de deux cents livres de Monseigneur d’Agen pour la dixiesme partie du reveneu quil prend dans nostre jurisdiction aquoy tous les ecclésiastiques ont este condamnes par provision pour la nourriture des pauvres par appointement de la Cour Presidiale de ceste ville; plus a receu aussy ledit Lafage dix livres de Monsr d’Albarel chanoyne de St-Caprasy comme recteur de Cardonet pour le reveneu quil tire de la parroisse de Montréal. A receu aussy quatre cents livres de Messieurs du chapitre St-Estienne. » Led. Lafaige a remis lesd. sommes dans la garde robbe.
Les susdictes sommes ont este employées en febves et distribuées aux pauvres des parroisses par les vicaires et marguilhiers desd parroisses de nostre jurisdiction (1). »

Le 30 Avril, les membres du Bureau de la Santé arrêtèrent « que tous ceulx qui ont abandonne leurs pauvres seront constraints de leur donner des vivres ou a leur donner deux sols par jour (2) ».
On était en pleine peste et tous ceux qui avaient pu fuir avaient gagné les champs.

On remit au lendemain, 1er Mai, le soin de faire la visite générale des pauvres. Les Consuls s’efforçaient de ne pas laisser les marchés sans approvisionnements, malgré les barrières et les prohibitions intérieures et les arrêts des Parlements qui interdisaient la circulation des blés.

« Le premier de May nous avons receu une lettre de Monsieur le premier Président de Thls. (Toulouse) portant response a la notre et permission de trans porter mile sacs de bled hors du ressort dud. Parlement pour la provision de ceste ville non obstant les defîances contraires faictes par arrest de lad. Cour de Parlement (3) ».

Le 5 Mai, on achetait à Mlle de La Tour (4) cent douze sacs et demi de blé au prix de y livres, le sac. « Le 9e May Mr de Daurée nostre collègue et de Buard jurât sont alles a Layrac pour voir si en la Communauté de lad. ville ou quelques particuliers pourront nous fournir mile sacs de bled et aquel prix pour prester aux habitans de ceste ville qui sont en nécessite a cause de la maladie contagieuse (5) ».

« Le doutziesme May Monsieur le président Boyssonnade nous ayant donne advis de sa maison de Bellerive quil y avoit quantité de bled a vandre proche de mary, a este arreste que M. de Buard jurât seroit prie daller sur les lieux pour le voir et en fere le marche ce quil a fait et a convenu avec les marchands quil nous fairoit porter trois ou quatre cents sacs de bled au bout du Gravier a raison de sept livres dix sols le sac ».

Le blé arriva le 14 ; on le mesura sur le port et on le fit transporter au grenier de M, d’Estrades pour le distribuer aux habitants de la ville.
Cependant, la misère grandissait et on entendait les cris de détresse des affamés.

(1) Arch. d’Agen. BB. 51, p. loi.
(2) Arch. d’Agen, GG. 255, pp. 124 v., 127, 128.
(3) Arch. d’Agen, BB. 51, p. 104 v. Voir plus loin à la date du 5 Nov. 1630 et du 30 Avril 1631 le conflit élevé entre les Consuls d’Agen et le Parlement de Toulouse touchant ces inhibitions.
(4) Marie de Goudailh, femme de M. de La Tour.
(5) Arch. d’Agen. BB. 51, pp. 104 v. 105 v. 107 et 108.

En Mai 1629, les Consuls d’Agen reçurent la requête
suivante :

« A Messieurs les Consulz de la ville et cicté d’Agen,

Supp. humblement Jean Lussanet et Peyroune Albignac, maries habitanz de la parroisse de Saint Ferriol, jurisd. de la présente ville, disant qu’ils sont charges d’une grande familhe en nombre de huit enfants et deux filhes et d’un balet pour fere leur labourage, quy sont Jean Pierre et autre Jean Anthoine, Humbert, Phelip, Guilhem et Arnauld, Anthoinete et Anne Lussanet, leurs enfans, estant en nombre les tous de tretze, ayant heu l’année passée fort petite recette, n’ayant reculhi fort peu de bled sans neul mesturage ; luy ayant conveneu senseman, cer ceste année trente cinq sactz de grains quy est cause qu’ils sont dénués de touttes commodités et d’ailheurs qu’ils sont de tailhe dans vostre livre trois souls unze deniers, mailhe et pite ; et a ces fins ils vous supplient les volloir acister de huict sactz de bled et de six cartons febves et ils sobligeront soliderement, vous protestant que ce sera le debte plustot paye: et attandeu le temps qui court ne peuvent treuver personne quj’leur aciste de rien et sy par vous aure sn y est porveu, nous nous perdrons et nostre familhe ».
Lussanet supliant avect sa dite familhe (1).

Le 21 Mai, on décida de secourir les Carmes, ordre mendiant, « affin qu’ils ne vaguent pas par la ville » et de les aider en blé et en vin, mais sous obligé de leur syndic (2)

Le lO Juin, après une visite générale de la ville pour scavoir le nombre, condition et nécessités des « habitants » , comme ceux-ci avaient logé dans des locaux immondes et pestilentiels des pauvres étrangers qui s’étaient réfugiés dans leur ville, les Consuls et les membres du Bureau résolurent de rejeter sur les propriétaires les sommes et avances qu’ils avaient faites pour secourir les mendiants. On résolut ensuite d expulser tous les pauvres valides et les renvoyer chascun en leur pays tant hommes que femmes.

On fit défense à son de trompe aux habitants de leur
louer maisons et granges (3).

« Sur ce qui a este représente par lesd. Srs Consulz auxd. sieurs du Bureau de la Santé que faisant la vizite generalle dans la près, ville pour scavoir le nombre, condition et necesites des habitans d’icelle affin d’y subvenir suivant l’ordre qui en avoit este prins aux précédantes assembles ils auroient trouve grand nombre de pauvres familhes estrangères, n’ayant aucune vaquation pour gagner leur vie mais seulement mandians leur pain, lesquels se seroient reffugies en la prés. ville, ayans leur habitation dans de petits logements ou granges que les habitans de lad. ville leur donnent a louage quoyque lesd. maisons ou granges ne soient point aucunement propres ny comodes pour led. logeman, estans destitues de cheminées pour fere les feux et d’autres lieux propres a recevoir les immondices et necessittes domestiques d’où est arrive et arrive tous les jours mille inconvenians lesquels pendant le temps de la malladie ont este cogneus grandement presjudiciables, ruyneux et importans a la ville et grandement nécessaire y remédier a l’advenir, de tant que dans lesd. granges ou habitations il s’y est trouve jusques à huict ou dix familhes entassées les unes sur les autres…

Il en arrive ou en peut arriver de malheureux accidents soict qu’ils périssent de froid ou de misère aux rigueurs de l’hiver, soict qu’ils peuvent fere mettre le feu… et ruyner tout un cartier de ville, et n’ayant de quoy jetter leurs immondices de nécessites, il fault qu’ils remplissent les rues de saletés et d’ordures et que ces petits logement soient des cloaques d’immotidicite d’où s’exhalent de grandes vapeurs qui peuvent altérer l’air ou leur causer a eux mesmes ou d’eux a nous pareille maladie que celle qui nous afflige. (4) ».

(1) Arch. d’Agen. FF. 174.
(2) Arch. d’Agen. GG. 255. M. Magen note par erreur la date de la visite au 26. Elle se fit le 16.
(3) Ibid. GG. 255. pp. 125 V. 127. 128.
(4) Arch. d’Agen. GG. 255. Bureau du XVIe Juing 1629, pp. 124 à 127.

L’ordonnance consulaire fut prise le 27 Juin 1629 contre les pauvres étrangers et les logements insalubres.

« De par le Roy
Et Messieurs les Consuls de ceste ville d’Agen.

Il est enjoinct et faict commandement à toutes familles estrangeres qui se sont reffugiez dans ceste ville n’ayant vaccation de vuider icelle dans cint jour.

A deffault de ce en seront expelles honteusement, leur faisant inhibiôn et deffence de revenir cy a peine du fouet sans l’expresse permission desditz Consuls.

Deffences sont aussy faictes à tous habitans de quelque estat qualités et condition quils soient à peine de deux mille livres et autre plus grandes si le cas y eschet, de bailler d’ors en avant leurs maisons et granges a louage soit aux habitans mesme natifs de la prés. ville ou aux estrangers soubz quelque prétexte que ce soit sans garnir les dictes maisons de cheminées et lieux secretz pour recevoir les immondices, lesquelles avant pouvoir estre louées seront vizités et recogneues par les dits sieurs Consuls ou autres qui par eux seront commis pour juger s’ils seront en estat de pouvoir estre loues.

Pareilles inhibitions et deffances sont faictes auxdits habitans de louer leurs dites maisons aux pauvres mendians aux peines susd. et d’estre obliges a leur nourriture en cas de necessitte et affin que personne n’en prétexte cause d’ignorance sera la présente ordonnance lue et publiée et affichée par les lieux et carrefours acoustumes de la pres. ville et reyterees tous les ans.
Faict a Agen dans la Chambre du Conseil de la Maison Commune le vingt septiesme juin mil six cent vingt neuf (2).
Du commandemant de
Delpech, Consul ; Corne ?, Consul ».

Le dénuement était tel, que les prisonniers détenus à la conciergerie d’Agen y mouraient de faim. Le conseiller du Roi, André de Rance, procureur général en la Chambre de l’Edit, en vertu des pouvoirs qu’il tenait des arrêts de la Cour, ordonna que sur les revenus du domaine du Roy et sur les droits d’attache des moulins flottants de la Garonne, « les molins à nef », il serait pris 30 livres pour distribuer aux prisonniers èz prisons d’Agen à raison de 2 sols par jour et par tête, avec ordre à Contensou, fermier des droits, de les fournir aux Consuls (3). Contensou ne paraissant pas, on lui envoya l’huissier.
Son agent Laurou fit tranquillement observer au Sergent Royal Magadon que son maître n’était plus fermier depuis la St-Jean 1629.

En Mars, l’emprunt de Janvier était épuisé.
« La plupart des habitants, dit le Registre du Bureau de la Santé, tombent en grande nécessité, les uns pour ne pouvoir travailher de leur mestier, les autres a pour ne trouver à vendre leurs biens. Ils sont tous les jours après les sieurs Conseulhs demandant qu’on leur donne de quoy vivre (4) ».

(1) Arch. d’Agen. GG. 255. Bureau du XVIe Juing 1629, pp. 124 à 127.
(2) Arch. d’Agen. FF. 88.
(3) Faict à Beauregard lez Agen le 15e Jeuilhet 1629. (A. Magen, loco citato, pp. 47-48). Pendant le terrible siège de Monheurt de Décembre 1621, le maître batelier Contensou avait eu deux de ses bateaux déplacés pour permettre la garde de la rivière à 50 soldats. Pour ce déplacement, on lui paya 440 livres d’indemnité. (Arch. d’Agen, CC. 359).
(4) Ibid. p. 36.

Il fallait avoir raison des résistances du clergé.

Le 20 Juillet 1629, faute d’avoir obéi à l’ordonnance du 18 Juin dernier signée : Boissonnade et Jeyan, commis, relative à la nourriture des religieux exposés, un sergent royal, Guiringaud, saisit et mit « soubz la main du Roy, notre sire, et de sa justice », et arrêta entre les mains de Jacques Marsilhac et Jean Soulhagon dit Pemasson, hoste d’Agen, comme fermiers, les fruits décimaux que les chanoines de St-Etienne prélevaient sur la paroisse de Montréal.

Le même jour, l’huissier se rendit au moulin appelé de Chabrières, paroisse de Petit Cardonnet, juridiction d’Agen, appartenant au chapitre de St-Caprais et signifia aux fermiers Guiraud Minda, marchand de Madaillan, et en personne de lui à damoiselle Françoise de Codoing, veuve de Sr de Landas, avocat en la Cour, que, faute d’obéir à la requête et ordonnance à eux signifiée ou à M. Me Guilhaume de Cause, syndic du chapitre, les fruits décimaux seraient arrêtés et saisis entre les mains des fermiers.

De là, le sergent Royal se transporta « sur le sol du dixme » de la paroisse de Paulhiac arrêta entre les mains des fermiers Joseph Matalin, François le Double, homme d’armes, et Jean Courbe, les fruits décimaux des paroisses de St-Julia, Cayssac et Pauliac, appartenant au chapitre St-Caprasy.

Le 21 Juillet, il saisit les dîmes de Cassou et de St-Denis appartenant à l’évêque et comte d’Agen entre les mains d’Anthoine Masson, marchand chaussetier d’Agen et de Me Estienne Barilhet, notaire royal.

Le même jour, même saisie à Ste-Radegonde, dont les fruits revenaient à l’Evêque. Il saisit la partie des revenus de Ste-Radegonde et les fruits de St-Sulpice et de la Capelette de Renaud, appartenant à un chanoine de St-Etienne, le sieur de Fonmartin.

Une autre partie des fruits décimaux levés par le chapitre de St-Caprais fut encore saisie à St-Sulpice d’Agen.

Le sergent saisit aussi la partie des fruits de la Capelette de Renaud appartenant au chapitre de St-Etienne et au chapitre de St-Caprais. Le 23 Juillet, la saisie continua sur les paroisses de Monbuscq, Saint Martin de Foulayronne et Artigues dépendant de la collégiale de St-Caprais, et sur la paroisse de Merens, appartenant au même chapitre.
Le même jour, saisie des fruits de St-Vincent des Cors, possédés par le chapitre de St-Etienne, et des fruits décimaux de St-Cirq et de St-Ylaire de Colayrac sur l’évêque et comte d’Agen.

Le clergé fit appel de cette saisie devant Nosseigneurs
du Parlement de Bordeaux.
« Le dernier d’Aoust a este baille au Sr de Reilhery pour porter au Sr Descayrac, procureur en la Cour de Parlement de Bourdeaux un exploict d’assignation qui nous a este donne en lad. Cour a la requeste de Monsieur d’Agen sur l’appel par luy interjette de la saizie de ses reveneus que nous avons fait faire pour la nourriture des religieux exposés. Plus un autre exploict d’assignation a nous donne a la requeste de Messrs les chanoynes de St-Estienne et St-Caprasy pour mesme subject ».

Malgré tout le zèle des Consuls d’Agen, les pauvres, comme l’hydre, renaissaient toujours.
En dépit des expulsions successives, on découvrait quotidiennement « des feneans et pauvres estrangiers ».

Après la cessation de la peste, on donna une nouvelle Ordonnance d’expulsion (20 Novembre 1629). Elle fut exécutée le vendredi suivant (1). La misère était la même dans tout l’Agenais. Nous n’en voulons pour preuve que l’extrait suivant d’un acte notarié :

« Comme soit ainsin, dit une minute du notaire J. Vistorte de Ste-Livrade d’Agenais, que l’année dernière mil 629 Antoine Dijols et Marguerite Legleu, sa fame, et Pierre Dijols, son fils, estoit en grand danger de périr de faim, n’ayant sorte d’aliments ni moyens pour vivre, auroit donné requeste en la cour ordinaire de la presente ville qu’il leur fut permis d’alliener une pugnère de terre prinse de plus grande pièce au village de Bailharguet (2), jurid. de Monclar, pour soy norrir et allimenter (3) ».
« Quelque temps apprès, ayant despendeu la dite somme estant en mesme de périr de faim, à cause de « leur estresne misère et esterillitté de l’année », ces malheureux Dijols donnèrent à Jehan Salbaing, lieutenant royal de Ste-Livrade, deux cartonats et demi de terre en échange d’une petite maisonnette pour soy « loger (4) » que le lieutenant du Roy devait leur faire bâtir.

(1) Arch. d’Agen. GG. 255, p. 145.
(2) Aujourd’hui, commune de Pinel et Hauterivc.
(3) Minutes de Vistorte, N. R. (Etude Molinié à Ste-Livrade). Cette terre fut achetée par Jehan Salbaing, lieutenant royal de Ste-Livrade. (Acte de 1630, p. 103).
(4) Minutes Vistorte (ibid.) En Décembre 1630, Dijols père et Dijols fîls étant morts, Marguerite Légleu réclama à M’- Jehan Salbaing le paiement d’une somme de 7 livres, prix d’évaluation de la maisonnette qui n’avait pas été bâtie, comme faisant partie des 26 escus qu’elle avait apportés en dot. (Acte du 16 Décembre 1630, pp. 108-9).
Dans un acte de Février 1631, la maisonnette devait être de « tappie de gazon, de la hauteur d’une canne et largeur deux cannes et de « longueur de deux cannes et demy… avec une porte… »

Malgré toute cette misère, il fallait encore subir les logements militaires.
Un exemple entre tous : le vicomte de Foncaude, maréchal de camp, promena son régiment dans tout l’Agenais pendant neuf à dix mois.
Le 23 Décembre i628, l’arrivée prochaine du régiment
avait été annoncée aux Consuls :
« Le mesme jour (23 Dec.) Monsr Cieutat nous a rendu une lettre de Mr de Monferan, maréchal de camp de l’armée de Monseigneur d’Espernon et coppie des ordonnnces de Monseigneur le Prince Conde, general de lad. armee pour l’entretenement du Régiment de Monsieur le vicomte de Foncaude sur l’eslection d’Agennois et après avoir ouy led. sieur de Cieutat, capitaine d’une compaignie dud. régiment, a este ordonne que le conseil dud. pais (d’Agenois) sera asemble pour faire response par son advis (1) ».
On députa aussitôt le Consul de Causac, à Cancon, auprès de Mr de Monferran « pour esviter qu’il n’envoye led. régiment en ceste ellection (2) ».

(1) Arch. d’Agen. Livre Journal des Consuls. BB. 51, p. 80-1. Le Prince de Condé, Henri II, père du grand Condé, était lieutenant général pour le Roi en ses armées de Guyenne et Haut Languedoc. (Arch. d’Agen. BB. 51, p. 110).
Jean Louis de Nogaret, duc d’Epernon, gouv. de Guienne depuis le 27 Août 1622. Jean de Cieutat, chevalier, Sr de Villebeau et du Roy, lieutenant du Sénéchal d’Agenais.
(2) Arch. d’Agen. BB. 51, p. 81.

Dans leur testament politique, les Consuls de 1629 (1) disaient aux Consuls de 1630, leurs héritiers :

« … Voilla le troiziesme fléau sur nos bras. Le régiment du sieur Viscomte de Foncaude appres s’estre promene et parcoureu pendant neufz ou dix mois en plusieurs lieux et presque partout en Agenois, fond deux fois sur nous, lequel, muny d’un ordonnance de Nosseigneurs le Prince de Condé et duc d’Epernon, demande sur tout le pays d’Agenois l’entretenement pour son dict régiment en argent compozé de dix compagnies pour trois mois à raison de cent hommes chaque compagnie, sans comprendre les chefz d’icelles ny officiers quy monte à plus de trois cens hommes ».

Une Ordonnance du duc d’Epernon avait imposé la ville d’Agen de trois mille livres et plus pour le régiment de Foncaude. On parla de députer au Roi pour le supplier « de vouloir décharger le pays d’Agenois, quy est la plus grande partie accablée de peste et de famine, de lanorriture. Nous avons recoureu pour la seconde fois a mon dict Seigneur d’Espernon, lequel par sa clémence accoustumée faict réduction desd. compagnies à soixante hommes, sans comprendre les chefz ny officiers ; de sorte qu’il a este lepve sur l’Agenois pour le payement dud. régiment trente deux mil quatre cens quatre livres cinq solz pour trois mois, comprins les six deniers par livre pour le pretendeu recepveur, droict d’impression des mandes, quy monte pour nostrc part la somme de deux mil livres (2) ».

Une Ordonnance du duc avait imposé la ville d’Agen de trois mille livres et plus pour le régiment de Foncaude. On parla de députer au Roi pour le supplier « de descharger le pays d’Agenois, quy est la plus grande partie accablee de peste et de famine, de la norriture et entretenement dudict régiment et de tous autres gens de guerre qui ont desja mis ledict pays dans un tel estat que la plus grande partye d’icellui est reduict aux aulsmosnes (3) ».

Bon gré, mal gré, il fallut s’exécuter.On emprunta (4).
« Le premier de Mars 1629 a esté envoyé à Monsieur le viscompte de Foncaude à Villeneufve la somme de trois mille livres pour partie du payement dudit régiment, de quoy le Sr de Cieutat en a faict quittance, lad. somme feust pourtee par Mrs de Goudailh et de Faure quil fauldra reppeter sur le pais (5) ».

A la fin de Mars, nouvelles négociations et nouveaux paiements pour faire déloger ce même Régiment qui de Puymirol étendait ses quartiers jusqu’à Layrac et Boé, aux portes d’Agen. Le vicomte de Foncaude, après paiement, exigea la fourniture des bateaux pour transporter ses compagnies de Boé à Auvillars. Les Consuls s’empressèrent de les fournir.

(1) Les Consuls de 1629 étaient : M. Arnaud Delpech, lieutenant criminel ; Sr Bernard Corne, bourgeois et intendant des revenus ; Me Jehan de Lavergne, advocat en la Cour ; Estienne de Cunolio, escuyer, Sr d’Espalais ; Me Gerauld Daurée, advocat en la Cour; Me Anthoine Rocquier, procureur en la Cour Présidiale.
(2) Arch. d’Agen. BB 51. Voir aussi les Jurades de Duras (Arch. Comm. suppl. E. 1356).
(3) Voir pour cet épisode, A. Magen, loco-citato, p. 36-37.
(4) Le vicomte de Foncaude était le fils de François II de Montferrand, seigneur de Cancon et de Casseneuil, l’ami fidèle de d’Epernon.
Le vicomte de Foncaude mourut à Casseneuil en 1634, à l’âge de 55 ans.
(5) Arch. d’Agen. BB. 51, p. 93. On trouvera des détails complets sur les dettes de la ville d’Agen et sur les avances de cette ville au pays d’Agenais, avant et pendant cette période, du fait des logcement militaires, sous les cotes. CC. 169 et 170.

Ils s’adressèrent ù Monseigneur d’Epernon pour obtenir décharge partielle de leur contribution au paiement des gens de guerre et en même temps l’autorisation de convoquer les Etats du pays d’Agenais.
Le 22 Juillet, les Consuls d’Agen reçurent par l’intermédiaire des Consuls de Villeneuve, une ordonnance du duc d’Epernon leur mandant de pourvoir sur le pays d’Agenais pour quinze jours « à l’entretenement du Régiment de Foncaude ». Les Consuls d’Agen invoquèrent la triste situation où se trouvait leur juridiction et écrivirent aux Consuls de Villeneuve « lesqviels nous « supplions, a nostre deffaut, d’avoir soing de procurer ledit payement ».

D’Epernon déchargea seulement les Consuls d’Agen, de fournir l’argent pour le pays d’Agenais (1er Août), mais leur imposa la fourniture de leur quote-part.
Malgré Les froissements d’amour-propre qui contristèrent les Consuls d’Agen et l’amertume qu’ils ressentirent, eux, les syndics et les tuteurs des douze villes dont la vie municipale était calquée sur la leur, les Etats du Pays d’Agenais furent convoqués dans une ville rivale, à Villeneuve, par les Consuls de celle-ci. Agen y délégua M. de Reilhery. Il fallait faire contre fortune bon coeur !

Le 20 Août, les Consuls de Villeneuve informèrent leurs collègues d’Agen que l’Assemblée avait fixé leur part à 354 livres pour vingt-cinq jours d’entretien (1). On avait déjà levé pour ce régiment 32404 livres sur le pays d’Agenais, le pays de misère (2) !

Avant de sortir de charge, les Consuls allèrent rendre visite l’évêque :
« Le XXVIIe de Décembre 1629 nous avons vizite Monseigneur d’Agen et lui avons remontre la necessite de nos affaires qui nous avoient obliges en son absence de fere de grosses dépenses pour la nourriture des religieux exposés pour la consolation des malades et entretenement d’iceulx dont nous aurions prie et requis Monsieur son vicquaire general et messieurs du Clergé nous vouloir soulager de partie dicelles et a faulte de ce fere nous aurions este constraints de saizir leurs reveneus pour raison desquels le procès en est pendant en la Cour de Parlement de Bordeaux ce quy ne feust pas arrive s’il eust este présent ou dans nostre voisinage parce que nous sommes fort asseures quil y eust contribue de ce qui pouvoit estre necessere pour cest effect : C’est pourquoy nous lavons prie de vouloir terminer cest affere a l’amiable et par accommodement plustost que par les rigueurs de la justice. Surquoy il nous a respondeu qu’il vouloit demeurer en bonne intelligence avec nous et nos successeurs mais quil cstoit besoing avant parler plus de ceste affere d’attendre le sieur de Daurée quy est en Cour pour demander au Roy quelque soulagement de nos despenses faites, et toutes choses devant demeurer en l’estat jusques a ce que led. Sr Daurée feust de retour (3) ».

Les reproches qu’adressaient les Consuls à Monseigneur l’évêque et comte d’Agen et la saisie pratiquée par eux sur les dîmes ecclésiastiques étaient également justifiés.
L’évêque, qui pendant les premiers mois de l’an 1628 avait présidé le Bureau de la Santé, y vint pour la dernière fois le 5 Octobre et disparut.

Quand la peste força les portes de la ville, il s’éloigna pour ne reparaître qu’après le danger, tandis qu’un certain nombre de religieux des Ordres mendiants de la cité se dévouaient au bien public pour le soulagement des pauvres et le traitement des pestiférés.

Les Consuls avaient demandé au clergé de participer aux frais d’entretien de ces religieux. Le clergé, avec l’âpreté des corps privilégiés qui ne souffrent aucune atteinte à leur privilèges, refusa ou marchanda. Et cependant chaque jour dans les Eglises d’Agen on répétait ces paroles évangéliques :

Panem nostrum quotidiamim da nobis hodie !
Le pain quotidien !

Les Consuls, qui avaient la charge de milliers d’existences, s’efforçaient de le donner.
En dépit des résistances et des logomachies procédurières des procureurs, ils veillaient au salut des pauvres.

(1) Arch. d’Agen. BB. 51, pp. 95 à 98, 99, 115, 117.
(2) Cette question de l’entretien du Régiment de Foncaude resta longtemps ouverte.
En 1631, le 10 Mai, les Consuls reçurent assignation à ce sujet :
« Le 10 du mois de May 1631 il nous a este donne assignation au privé Conseil a trois mois après l’exploit qui nous a este signifie et bailhe copie aux fins de payer nostre cotte part de l’entretenement du Regiment de Foncaude et Sainte-Croix a la requeste des habitans de Monpezat, Puylaroque, Belfort, Mirabel, Septfonts et aultres lieux circonvoisins de Montauban et Caussade… » suivant les Ordonnances de M. le Prince, du duc d’Epernon, du maréchal de Bassompierre et de M de Monferrand. M. Gueysse, receveur du taillon, avait en main les quittances de ce que le Pays d’Agenais avait payé pour cet entretien. Il promit aux Consuls d’Agen, à titre de syndics du Pays, de les fournir et de les vidimer.
De son côté, le trésorier de la ville, Hector Lafage, tenait les quittances pour la partie de l’imposition qui lui incombait. On décida d’envoyer toutes ces pièces à l’avocat Sicre qui devait défendre la Communauté d’Agen au conseil du Roi. (Arch. d’Agen. BB. 51, pp. 165 et 167. La requête des Communes du Bas Quercy contre les Consuls d’Agen est du 6 Mars 1630.) (Arch. d’Agen. CC. 192).
(l)Arch. d’Agen. BB. 51, p. 126.

Chapitre III
La Grande Famine

L’hiver de 1630-1631 fut mauvais, « un tueur de pauvres gens », comme dit un de nos poètes.

En Mars 1630, tombèrent des pluies torrentielles qui noyèrent les céréales, le mauvais temps continua ; il plut sur la fleur ; les récoltes fuirent perdues.

« Au mois de May 1630 et durand icelluy il pleust en abondance desquelles pluyes furent noyez les fruictz de la terre, et delà s’ensuivit la grande famine qui commença a l’este ensuivant et dura despuis le mois d’Aoust 1630 jusques a la fin du mois de May 1631 (1) ».

Malebaysse se trompe. La famine, « la grande famine se prolongea jusqu’à la récolte de 1631, c’est-à-dire jusque vers le milieu de Juillet.

Le mal de misère était d’ailleurs si grand, au commencement de 1630, qu’en une des terres les plus fertiles de notre pays d’Agenais, terre aujourd’hui séparée de nous, à Valence d’Agen, il y eût le 11 Avril 1630 comme un recommencement de ces « croquants » si prompts à s’insurger.

Les pauvres, à qui manquaient les secours, se réunirent sur la place publique de cette bastide, emportés de colère contre le chapitre de St-Caprais d’Agen qui ne voulait rien céder des dîmes qu’il prélevait sur St-Caprais de Cornillas et Notre Dame de Valence.

Les pauvres dans leur assemblée de plein air nomnèrent un syndic qu’ils chargèrent d’aller porter leurs doléances au chapitre et de réclamer « leur congrue A part et pourtion des fruicts décimaux ».

Leurs cris se heurtèrent à des oreilles fermées. Il fallut qu’en Septembre de la même année un arrêt du Parlement de Bordeaux condamnât le chapitre de St-Caprais à abandonner aux pauvres la sixième partie des dîmes qu’avec la dame de Valence, noble Brandelyse du Béon de Masses (2), on évalua à 100 livres par an, somme que les Consuls distribuèrent aux indigents à raison de « deux souls par jour » et par tête.

L’année d’après, un jugement du sénéchal d’Agenais, en date du 31 Mars 1631, condamna le chapitre de St- Caprais d’Agen, à continuer à payer la sixième partie des fruits décimaux levés sur la juridiction de Valence (3).

(1) Journal des Malebaysse. (Rev de l’Agenais. T XX p 245).
(2) Cette dame était la femme d’Emmanuel de Timbrone, seigneur de Valence, Castels, Cuq et autres lieux.
(3) V. Auguste Grèze. Valence d’Agenais p. p. 54 à 56 (Montauban 1901). Ces jugements ne lassèrent pas la résistance du chapitre de St-Caprais. Le 15 Mai 1644, les pauvres de Valence, « périssant de faim », pillèrent le creux où le fermier du chapitre, Pierre Renaud, avait enfermé le blé. Ils étaient « au nombre de deux cens ou dabantage ». L’un d’entre eux, Cabarroc, exposa aux Consuls, venus sur le champ de l’émeute, qu’en dépit des ordonnances du Roi et dans l’impossibilité où leur pauvreté les mettait d’obtenir jugement de l’Evêque ou du Sénéchal, ils s’étaient emparés des grains, offrant de restituer le surplus de ce qui leur était dû. (Ibid. p 56).

En consultant les Registres Paroissiaux de Ste-Livrade. de St-Etienne-de-Fougères, de Casseneuil, de Pinel et Hauterive, surtout les minutes notariales, les documents des Archives d’Agen et des Archives Communales, on peut reconstituer l’histoire de cette famine.

Malheureusement les Registres de la plupart des paroisses, concernant cette période, sont ou perdus, ou muets. Ainsi à Villeneuve d’Agenais et ailleurs les Mortuaires de 1630-1631 ont disparu. Il a donc fallu se contenter d’utiliser ceux qui restaient et juger par eux du fléau qui anéantit la population.

Dans toute la France, la famine désola les populations. Gaston d’Orléans, le frère du Roi Louis XIII, lui écrivait la lettre suivante, en l’an 1631 :

« … Je vous dirai ce que j’ai vu. C’est qu’il n’y a pas un tiers de vos subjets dans la campagne qui mange du pain d’ordinaire ; l’autre tiers qui ne vit que de pain d’avoine et l’autre tiers n’est pas seulement réduit à mendicité mais languit dans une nécessité si lamentable qu’une partie meurt effectivement de faim ; l’autre ne se substante que de glands, d’herbes et choses semblables, comme les bestes. Et les moins à plaindre de ceux-ci ne mangent que du son et du sang qu’ils ramassent dans les ruisseaux des boucheries. J’ai vu ces misères de mes yeux en divers en- droits depuis mon partement de Paris… (1) ».

Ce langage, La Bruyère le tiendra cinquante ans plus tard avec la même vérité !

L’horreur est complète. C’était « la male rage de faim, selon l’expression des Consuls Agenais ».

La faim poussait tous ces misérables hors de leurs cabanes de « tappie (2) ». Les routes se couvraient de vagabonds, de mendiants, d’affamés à la recherche de quelques aliments, des rebuts et des rogatons les plus dégoûtants.

(1) Arvède Barine. La Grande Mademoiselle (Rev. des Deux Mondes T. 154, page 279).
(2) Cabanes de torchis.

Les vagabonds étaient la plaie de la France entière.
En 1625, le grand artiste Callot burinait dans ses eaux-fortes cette immense armée de misérables, de bohémiens, d’égyptiens, qui parcouraient le pays en tous sens, sur des haridelles, maigres comme des sauterelles, traînant après eux des bandes de femmes et d’enfants Innombrables étaient les drilles, les malingreux, les hubins enragés, les bossus, les rachitiques, les sabouleux épileptiques (1).

Qu’était-ce donc lorsque à ces troupes de gueux de profession se joignait la cohue errante des paysans traqués par la faim, courant comme des loups à travers les campagnes désertes et sans pain ?
On croirait entendre les lamentations du Bourgeois de Paris sur la famine de 1438, qui précède la peste :

« Peu de gens mangeoient de pain leur saoul, ne povres gens ne beuvoient point de vin, ne mangeoient pas de char, qui ne leur donnoit ; ne mangeoient que navetz ou trognons de choux mis à la braize, sans pain ; et toute nuict et jour crioient petits enfans et femmes et hommes : Je meur ! Hélas ! Doux Dieu, je meur de faim et de froit ».

A mesure que l’hiver de 1630-1631 approchait, les vivres se faisaient de plus en plus rares et les cadavres des faméliques jonchaient littéralement les champs et les chemins. Dans les villes et les villages, parmi la population agglomérée, la mort exerçait aussi ces ravages, mais pour ceux qui abandonnaient leur foyer, beaucoup mouraient au hasard de leurs pas, repoussés sans pitié des villes où ils espéraient trouver le vivre et le couvert.

Le 1er Décembre 1630, à Ste-Livrade, on releva le cadavre d’un enfant de bohémiens que sa mère avait abandonné. On trouva « au devant de la porte du cloistre (des Bénédictins) une petite créature de Boïmes, âgée de six mois ».

Le 13, un enfant de 10 ans, Bertrand Lapascalie, fut rencontré gisant et inanimé devant une des portes de la ville.

En 1631, « une pobre famé » fut trouvée morte dans la grange de Vistorte, procureur d’office de la Cour de Ste-Livrade. A la chapelle de N.-D. de la Rose, « une pobre filhie » et quelques jours après, une autre « pobre filhie » au même lieu, morte l’une et l’autre de faim.

L’Hôtel-Dieu de la même ville recueillit des enfants de 10 ans, de jeunes mendiantes de 12 ans, d’autres âgées de 20 ans, qui venaient y mourir ou qu’on y apporta mortes. Et tous ces cadavres sont anonymes : on ne sait ni qui ils sont, ni d’où ils viennent (2).

Le drame de la faim continue et s’aggrave. Dans les Registres Paroissiaux de Saint-Etienne-de-Fougères, juridiction de Sainte-Livrade, une enfant de 13 ans, Bonne….., de la juridiction de Saint-Pastour, meurt au village de Lamothe ; un autre abandonné, Charles Pilles, âgé de 12 ans, meurt au lieu de Robert (1630) (3).

A Fongrave, « parmy les champs », non loin du couvent des femmes nobles de l’Ordre de Fontevrault, gît Etienne Court, le Matoulayre, âgé de 51 ans.

(1) En 1614, les Cahiers des Etats d’Agenais aux Etats Généraux retentissent de plaintes contre. les mendiants :
« Art. 67. Tous vagabons, bohémiens, Egyptiens et autres gueux et feneans vuideront le royaume à peine des galères et sera enjoint aux Consuls des villes et lieux où ils seront trouvés vaguants de leur courir sus, s’en saizir et les conduire à la plus prochaine Consiergerie de la Cour de Parlement pour y estre détenus au pain du Roy ». (V. G. Tholin. Doléances du Tiers Etat du pays d’Agenais aux Etats Généraux, p. 36.)
(2) Reg. Par. Ste-Livrade (An 1630-1631).
(3) Reg: Par. de St-Etienne-de-Fougères (An 1630-1631).

Un frère et une soeur, Béraude et Pierre Naugé, l’un de 20 ans, l’autre de 15, viennent mourir dans le bourg de Saint-Etienne (Février) ; un mois après, le père y meurt à son tour.

En compulsant ces Registres, rédigés par le curé Torrent, on reconstitue l’histoire lamentable d’une famille Lapeyre, du lieu de Las Treilles, à peu près anéantie par la misère. En Novembre 1630, meurt un jeune homme de 20 ans. En Janvier 1631, « hors et fort près du bourcq », Jehan Lapeyre, âgé de 3 ans ; en Février, Jeanne Lapeyre, âgée de 4 ans ; en Mars, Antoinette, âgée de 6 ans ; en Avril, Jean et Arnaud Lapeyre ; une autre fille, Marguerite, trouvée morte « hors du bourcq », c’est-à-dire en pleins champs. Le martyrologe de la famille se termine par le décès de Géraud, âgé de 30 ans.

Des mendiants, étrangers à la juridiction, y vinrent expirer : à Portal, Jeanne Mathieu, âgée de 7 ans, de la juridiction de la Maurelle; dans le bourg, près d’une meule de paille, Jehan Antony,de Puymiclan ; à Portal encore, Marquèze Blanchou, de la paroisse de Pinel, et à Lamothe, un enfant inconnu de l’âge de 13 ans. Une femme de Saint-Etienne, Catherine Peyrebrune, fut trouvée morte à Saint-Jean-de-Cugnac, dans la juridiction de Monclar, et dans le bourg, périrent Pierre Perbos, « sargent des Conseuls », âgé de 68 ans, Jehanne et Anthoinette Perbos, âgées l’une de 6 ans et l’autre de 11 (1), et tous de faim.

On ramassa encore des cadavres à Coutailhou, chez Me Philip de Barroussel, Conseiller du Roy à la Cour Présidiale ; d’autres, sur divers points de la paroisse, venant de Castelmoron, de Parlat (Monclar), de Montastruc.

La plupart étaient des inconnus. On les enterrait dans le cimetière des pauvres (2).

A Casseneuil, le vicaire G. Gizard mentionne une série de morts de faméliques : « A Saint-Jean hors les murs, ung homme de Peyrilhac, ne scachant le nom ni surnom » ; « eune femme morte à la metterie de Vistorte dict a Pechieu là où elle feust ensepvelye ».

Le 7 Mars, le vicaire enterre à Saint-Jehan « ung petit enfant aagé de six ou sept ans qu’on truva mort entre les deux portes de la ville ; eune femme et ung sien fils, lesquels estoient de la juridiction dé Puiolz, n’ayant pu sçavoir leurs noms ny surnom et moureurent à la metterie de Grandenotz ».

Le 30 Mars, on enterre au cimetière de St-Jehan « ung jeune filhe… qu’elle avoit dict avant de mourir qu’elle estait de La Maurelle (3) ».

Le 29 Mai, on ensevelit, dans un jardin et non au cimetière, une pauvre fille huguenote et en marge de l’obituaire, on lit :

« Nota. Le 29 jour du moy de May 1631 feust ensepvelye dans le jardin du Sr Rocquies une… filhe d’autant qu’elle estoit de la religion ».

On ne recevait pas de Huguenots en terre sainte.

(1) Reg. Par. de St-Etienne-de-Fougères (An 1630-1631).
(2) Ibid.
(3) Seigneurie de la Maurelle (Aujourd’hui canton de Ste Livrade).

Rien de navrant comme la lecture du Registre paroissial de Pinel et d’Hauterive (1). Grâce au vicaire Filholly (2), nous possédons le manuscrit le plus vivant et le plus circonstancié des documents ecclésiastiques de cette espèce pour l’histoire de la famine et de la peste.

On pénètre ici dans un des cercles de l’Enfer Dantesque.

« Le 8e Octobre 1630 ay enseveli Jehan Espinesol, dit le cuisinier, aagé de cinquante ans, et moureust dans l’écurie de Monsieur d’Hauterive ».

… je enseveli un petit garsoun del parou ?… qui est mort de fain. Plus je enseveli deux petis anfans et une petite filie des hariguets de blanchou et sount mors de fain…

Plus je anseveli un petit anfan et une petite filie de Gorgi Vinials qu’ils sount mors de fain…

Plus je anseveli deux petis anfans… fils de feu Guiral Horadou et sount mors de fain du village de Pasture…

Plus se trouva morte une povre filie tout près du village de Lemousi et moureust de fain…

Armand Landrivie aagé de sinquante ans du village de Coste a esté truvé mort dans la grange du Seignieur d’Hauterive (18 Nov. 1630).

… Le même jour neufiesme (Febrier) je enseveli Guilien Laconque dans le cemitiere de Pinel aagé de trente et sinq ans et en mesme tans lon vint dire que soun fraire Pierre estoit mort vers pauliac (3) ils sount tous deux morts de fain…

« Le judi saint vingt et huict Mars feust trouvé mort Thouniou Dugols dans le boix de Baliarget et mourut de fain ».

Le dernier Mars 1631 je anseveli Jan Siferas aagé de sincquante ans… le truve mort dans la grange de la dame du présent lieu est mort de fain…

Le digiesme Apvril 1631 je anseveli… Jehan Fichart aagé de vingt et sinc ans et ausi je ansevelie Catarine Fichart sa seur aagée de vingt et trois ans et sount esté mis dans une mesme foce par moy…

Ce vingt et trois Apvril 1631 je anseveli dans le cemitière d’autherive François Belmoun dict lou cap blanc qui moureust tout pres de la meson de Vedrines au milieu du chemin, analant a Sainte-Livrade la ou Mademoiselle d’Autherive lanvoia cherser et luy valia un linsun (4) pour le plier il mourut de fain… »

(1) Ce Registre fut découvert à la mairie de Pinel par M. Capmarty, alors instituteur public dans cette commune, et signalé aussitôt par M. George Tholin, archiviste de Lot-et-Garonne, au Ministère de l’Instruction publique. Un moment égaré, on l’avait cru perdu. Ce n’était pas sans amertume que M. G. Tholin parlait de cette irréparable perte. Le Registre avait été simplement emprunté. Il a été tout naturellement remis et est aujourd’hui sauvé.
(2) Le vicaire Filholly était originaire de Casseneuil, comme en témoigne le Registre paroissial de cette ville de 1614 à 1638.
(3) Paroisse de Ste-Livrade, jurid. de Casseneuil.
(4) Un linceul.

Mademoiselle d’Hauterive eût pitié de ce malheureux. Elle lui ménagea des funérailles décentes.

A toutes les pages du Registre, l’encre jaunie du vicaire laisse tomber cent fois comme goutte à goutte, cette lamentable et univoque litanie : Mort de faim.

A ce moment, le bruit courait que la récolte avait été abondante au Béarn. Beaucoup d’affamés en prirent la route, le long des chemins « Roumious » de St-Jacques de Compostelle, se traînant vers le Béarn, comme vers la terre promise, et jalonnant la longue route de leurs cadavres émaciés.

« Plus est morte de fain dans le Biar la femme del piel rouge de reginat.

Plus est mort de fain dans le Biar un fils de Lespaniol de Boutoric (1).

Plus Thoni Fichart dit tuste case et mort de fain au pais de Biar, estant du village de Baillarguet.

Plus loin, le vicaire Filholly complète son acte mortuaire:

Le vingt et deux mai 1631 je enseveli dans le cemitiere de Pinel Guiliamette Laporte fame de feu Thoni Fichart aagée de sincquante ans ; ledit Thoni Fichart mari de la présante defounte et mort au Biar, ausi ung sien fils qui étoit abec lui qui ce noumoit Pierre âgé le père sincquante et sinc ans et le fils vingt ans : moureurent tous de fain…^

Plus mort au Biar an demandant l’aumosne Arnaud Poujade…

Plus y et mort la Maroune, plus y et mort la Gravieille de raschet, plus y et mort Larnaussiade et soun fils… (2)»

Encore une dernière citation :

« … Le quatrième juillet 1631 je ansevelie dans le cemitiere de Pinel Bertrande Poupnorat et aussi une sienne filie et soun mari mourut dans le pais de Biar : tous soun mort de fain, estant du village de Perouty. Ladite Bertrand étoit aagée de trente ans et soun mari d’autan et sa petite filie de huit ans… ».

Terminons ici ce long voyage dans le pays de la faim, dans cet Agenais que la maladie et peu après la peste « désertèrent » comme dans les sombres temps des environs de l’an mille.

Tous ces troupeaux errants d’affamés périssaient.
On les enterrait où on pouvait, pêle-mêle, à St- Etienne dans le cimetière des pauvres, à Casseneuil au cimetière St-Pierre et St-Pol, au cimetière de St-Joseph et au cimetière des pauvres, celui de St-Jehan hors les murs.

La terre regorgeait de cadavres où les membres d’une même famille, mourant parfois le même jour, trouvaient une commune paix dans une commune fosse.
A ces cadavres desséchés par la fièvre, on faisait une dernière aumône, celle de la terre qui les recouvrait et celle de leurs funérailles.

En marge des décès du Registre paroissial d’Hauterive et de Pinel, on lit cette brève annotation du vicaire Filholy : Rien ! Rien ! Rien ! ; c’est-à-dire pas de casuel. Ainsi va le Registre jusqu’au jour de la Madeleine où le vicaire commença son mémoire sur la peste.

(1) Boutoric, Village disparu, situe alors au N. du bois d’Hauterive.
(2) Ces quatre derniers morts sont mentionnes après le mémoire sur la peste au même registre.

Chapitre IV
La Mortalité de 1630-1631

Si on consulte maintenant les tables de mortalité au point de vue statistique, les chiffres révèlent une mortalité excessive, dont l’immense majorité était due exclusivement à la faim.

Nous prendrons les décès que nous avons pu établir d’après les Registres Paroissiaux de Sainte-Livrade, de 8aint-Etienne-de-Fougères et de Casseneuil :

Paroisse de Sainte-Livrade d’Agenais

AN 1630

Avant la famine Pendant la famine
Janvier — 4 décès Août — 20 décès
Février — 8 décès Septembre — 51 décès
Mars — 11 décès Octobre — 44 décès
Avril — 7 décès Novembre — 36 décès
Mai — 8 décès Décembre — 36 décès
Juin — 5 décès
Juillet — 7 décès
________________ ________________
Total 50 décès Total 187 décès

Ainsi, dans les sept premiers mois de 1630 de mortalité normale, nous trouvons 50 décès : dans les cinq mois suivants, nous en trouvons 187. — Différence en plus : 137 !

En l’année 1631, les chiffres deviennent formidables dans cette même juridiction de Sainte-Livrade.

La famine, pendant l’hiver de 1630-1631, battait son plein.

AN 1631

Avant la famine Pendant la famine
Janvier — 93 décès Juillet — 31 décès
Février — 112 décès Août — 14 décès
Mars — 97 décès Septembre — 14 décès
Avril — 81 décès Octobre — 22 décès
Mai — 81 décès Novembre — 12 décès
Juin — 29 décès Décembre — 13 décès
________________ ________________
Total 493 décès Total 98 décès

Pendant la famine, il mourut 493 personnes en 1631, et après la famine, la mortalité tomba à 98 (1).

Différence en plus, pour le premier semestre, 395 ! Si on totalise pour chaque période les décès enregistrés, on trouve :

Période famélique 1630 Période famélique 1631
5 mois — 187 décès 6 mois — 493 décès
________________
Total 680 décès
Période normale 1630 Période normale 1631
7 mois — 50 décès 6 mois — 98 décès
________________
Total 148 décès

(1) La population actuelle de Sainte-Livrade s’élève à 3,000 âmes environ.

Ainsi, dans la seule paroisse de Ste-Livrade, qui avait alors de 3 à 4000 habitants, on arrive à ce chiffre prodigieux de 828 décès, répartis sur les deux années de 1630 et 1631, sans y comprendre encore les victimes de la peste qui suivit, à partir de Juillet 1631, chiffre qu’on ne saura jamais, puisque les morts n’étaient qu’exceptionnellement consignés sur les Registres paroissiaux.

On suit jour par jour sur ces Registres la marche du fléau.

Dans la seule journée du 7 Janvier 1631, il y eut 11 décès. En Février la moyenne quotidienne fut de 4.

Le 7, le 8 et le 11 furent particulièrement meurtriers : il y eut respectivement 9, 7 et 7 morts sur chacun de ces trois jours.

La mort enleva une grande quantité d’enfants : On eut dit le massacre hérodien de ces pauvres innocents.
Dans la paroisse de St-Etienne-de-Fougères, juridiction de Ste-Livrade, qui comptait alors 7 à 800 habitants, la mortalité est proportionnellement la même.

Les Registres, étant pour cette période très incomplets, nous ne pouvons donner que des résultats partiels.

1630
famine
1631
famine
Août — 9 décès décès Janvier — 16 décès
Septembre — 10 décès Février — 30 décès
Octobre — 11 décès Mars — 17 décès
Novembre — 10 décès Avril — 33 décès
Décembre — 14 décès Mai — 28 décès
Juin — 11 décès
________________ ________________
Total 54 décès Total 135 décès

Le total des décès d’Août 1630 à Juin 1631 fut de 189.

Ainsi la juridiction de Ste-Livrade, composée de ces deux paroisses, vit mourir 1017 personnes, non comprises pour la paroisse de St-Etienne les périodes de Janvier à Août 1630, et de Juillet à Décembre 1631, que je n’ai pu retrouver, et abstraction toujours faite des morts par la peste qui suivirent.

La juridiction fut ravagée.

A Casseneuil, la situation était la même. Le mortuaire de 1630 étant incomplet, voici le tableau de la mortalité, de Janvier 1631 au 10 juin de la même année (1) :

Casseneuil de Janvier au 10 Juin 1631
Janvier — 27 décès
Février — 34 décès
Mars — 44 décès
Avril — 66 décès
Mai — 78 décès
Juin (10 premiers jours) — 9 décès
________________
Total 258 décès

En étendant ces proportions à tout le pays, l’esprit recule épouvanté.

Les morts dans l’Agenais furent en effet innombrables.

Dans le Registre Paroissial de Puymasson (Port-Ste-Marie), à la date de 1631 (2), on lit : Multi mortui sunt, sine numéro, causa famis.
Sine numéro ! (3)

(1) Reg. Par. de Casseneuil (1614-1638). La population actuelle de Casseneuil s’élève à 1800 habitants.
(2) Arch. Dles. 904. (Par. suppl. E.)
(3) La natalité s’en ressentit. Ainsi dans la paroisse de St-Orens, juridiction de Dolmayrac, la natalité était ordinairement de 30 annuellement.
La moyenne des années 1628, 1629, 1630, années de disette, fut de 19. La moyenne de 1631, 1632, 1633 fut de 12. En 1634, le mouvement ascensionnel reprit. Il fut de 24 naissances pour cette dernière année. (Reg. Par. de St-Omer de Dolmayrac).

Chapitre V
Les Ventes de Terre

On voulait vivre cependant. Cette misérable vie, que protège l’instinct de conservation, on voulait la défendre contre les affres de la faim. A mesure que l’été de 1630 avançait, les aliments, déjà rares pendant la disette de 1629, se rarétiaient de plus en plus. On n’avait pas alors la ressource de la pomme de terre qui, depuis son introduction en France sous Louis XV, a résolu tant de problèmes.

Il fallait se procurer de l’argent pour acheter des grains.

Sous Henri IV, la terre était morcelée et appartenait à d’innombrables petits propriétaires. 1629, 1630 et 1631 arrivèrent. Il fallut vendre à tout prix. On vendait morceau par morceau ; les pauvres familles agricoles surtout. Le morcellement disparut.

Les petits ménages de paysans n’avaient rien que leurs lopins de terre ; ils vendaient, la mort dans l’âme ; ils vendaient, avec les larmes aux yeux, la terre qui les avait nourris, la chair de leur chair, lambeaux par lambeaux, comme les débiteurs livraient la leur à Shylock. Ceux qui ne pouvaient vendre ou avaient épuisé leurs ressources mouraient.

La terre était avilie et se donnait pour un morceau de pain : la vie avant tout !

Les gens riches, nobles et bourgeois, achetaient, et arrondissaient leurs biens, comme il résulte de l’examen des innombrables baux de vente relatés dans les minutes des notaires du temps.
De là vint, pour une bonne part, la reconstitution de la grande propriété si morcelée sous le règne précédent (1).

1630, 1631 sont deux grandes dates économiques pour l’histoire de la propriété rurale en Agenais. Une énorme masse de propriétés changèrent de mains. Devant toutes les cours ordinaires de l’Agenais étaient introduites des requêtes de la part de femmes mariées autorisées de leurs maris, requêtes de veuves, requêtes de tuteurs pour leurs pupilles, de mineurs, garçons et filles, avec l’assistance des procureurs, sollicitant tous la permission d’aliéner leurs biens « affin « d’employer l’argeant à soy norrir et a l’entretien de leurs familhes ».

Les minutes des notaires fourmillent de ces requêtes et de ces autorisations.
Dans les baux, réserve expresse est faite au profit du vendeur de la cueillette des grains : blé froment, mesture (bled), seigle, millet, fèves, garabaudes, arbeilles(2).

(1) Le même fait s’était déjà produit pendant la famine de 1572-73.
Par de nombreux actes passés dans « la boutique » de Me Jehan Papon, notaire royal à Dolmayrac, noble Jehan de Fayolles, écuyer, sieur de Laval, du village del Chapat, aujourd’hui disparu, et où il bâtit son château encore en partie debout, le sieur de Laval, dis-je, arrondissait son bien par l’achat aux affamés de minuscules pièces de terre. Comme en 1631, les acheteurs payaient souvent leurs achats en nature. Ainsi en avril 1573, il acheta à Anthonie Berbié 1 cartonat, 23 escals, au lieu dit « Dessus lou sol », « moyennant le prix et somme de 22 francs bourdeaux, 13 sols, 4 deniers » que cette femme reçut en 7 cartions de bled froment et autre bonne monnoie, le tout pour employer à la nourriture et entretenement de ses enfans à cause de l’estérrilitè de la présente année » (Minutes J. Papon Avril 1573).
(2) Voir plus loin chap. VI.

On vend des cartonats et des poignères, mais encore plus des picotins, des boysselats et des escats (1). On réduit les ventes au minimum. On les fragmente ; on fait des réserves contre la faim et dans l’attente des jours meilleurs.
Il en est ainsi dans les juridictions de Casseneuil, Monclar, Villeneuve, Ste-Livrade, Dolmayrac, la Maurelle, Tombebouc, Monpezat, Agen et dans le reste du pays.

Rien de poignant, comme le libellé des actes de vente, sous leur sécheresse voulue et de style.
Le 3 Février 1631, Anthonye Pauty, veuve de Pierre Courty, avec l’autorisation de la justice, vend à son beau-frère, Bérengou Pauty, une « pugnère » de terre dans la juridiction de Ste-Livrade pour la somme de 12 livres « qu’elle veult employer pour soy norrir et a cinq enfants qu’elle a, leur père mort de faim (2) ».

Une formule qui reparaît souvent est la suivante :

Anthoine Fauché vend à Charles Flouret, au lieu de Merle, paroisse de St-Etienne-de-Faugères, un cartonnat fesant ranthe à Mgr le duc de Mayenne (3) et au sieur Prieur de la ville de Ste-Livrade… pour la somme de 18 livres… et icelle somme a dit avoir employé ez achapt de grains pour se norrir et entretenir la presente année et sa familhe attandeu l’esterillité d’icelle(4) ».

(1) Voir plus loin.
(2) Minutes Lafaige 1631 (Etude R. Dalidou).
(3) Il s’agit de Henri de Mayenne, fils de Charles, le général de la Ste-Ligue, baron de Montpezat, Ste-Livrade, Dolmayrac, duc d’Aiguillon, gouverneur de Guyenne depuis 1618, tué en 1621, au siège de Montauban.
(4) Minutes Lafaige (1631) (Loco citato).

Le 3 Mars 1631, la cour de Madaillan autorise la femme Jeanne Lacoste, assistée de son mari Pierre Pesteilh, à vendre ses biens. Ladite Lacoste « .. estant tunbée ez necessite et maladye à cause de l’esterillité de la presente année auroit fait attestation de sa poureté par devant l’ordinaire de Madalhan, le 3 Mars 1631, et requis luy feust permis de vandre et engager sesdits biens pour subvenir à sa norriture (1) ».

La dépréciation des biens était telle qu’en Février 1631, noble Jehan Charles de Cladech, écuyer, sieur de Colombie (2), juridiction du Temple de Breuil, achète de Bernarde Michel, au lieu de Marchols, juridiction de Monpezat, une portion de maison avec deux chambres ; un cartonnat de vigne à Pemirat ; deux cartonnats de terre, plus un cartonnat, plus un picotin à la Tuque, près le Temple ; plus un loupin de terre et un loupin de jardin, toutes pièces confrontant aux terres de noble Charles de Cladech, le tout, pour six vingt livres (124 livres), qu’il paya en quatre pistoles d’or, pièces de seize sols et autre bonne monnaie et le reste, soit 80 livres, qu’il promit de payer en Avril (3).

(1) Minutes Lafaige (Ste-Livrade).
(2) Jean Charles de Cladech avait été député par la communauté du Temple aux Etats d’Agenais de 1631 (Voir nos cahiers de 17H0 par Adr. Mondenard p. 205).
(3) Minutes Vistorte (Ste-Livrade).

Le 9 Décembre 1630, Guiothe Boé vend à Jehan Salbaing, bachelier en droit, lieutenant Royal en l’ordinaire de Ste-Livrade, un petit lopin de jardin, en la rue de la Porte Campaigne, à Ste-Livrade d’Agenais, 32 livres 12 sols qu’elle veut employer « sçavoir 30 livres à l’achapt de grains pour sa norriture et entretien à cause de la pouvretté en laquelle elle est, veu l’esterillité de l’année qui court et le surplus au paiement du droict de lad. attestation et permition par elle obtenue (de la Cour) (1) ».

Guilhalme Marquez, veuve à feu Anthoine Carrière, vend à François Meilheroux « tant en son propre nom que comme mère pitoiable de ses enfants » deux cartonnats de terre pour 48 livres, dont elle reçoit le prix en nature, à savoir « 6 cartons milhet (2) et le surplus en bled mesture, mesure de ladite ville (de Ste-Livrade) lesquels grains lad. vanderesse a dict voulloir employer iceux grains pour sa norriture et entretien et des quatre enfans ou filhes qu’elle a, comme n’en ayant aucuns, veu l’esterillité de l’année (29 Janvier 1631) (3) ».

Une autre misérable, Marguerite Fabre, fesant pour Marguerite Mariol, sa filhe » veut que le prix d’achat de trois pugnères au lieu de Septfonts lui soit payé à la semaine. Elle vend cette pièce à raison de 18 livres à Bernard Mariol, « laquelle somme ledit achapteur a promis et sera teneu luy payer par sepmaine à raison de six sols par jour par advance de payement et a bailhé illec à lad. Fabre sa mère pour amployer à la norriture et entretien d’elle et de sa filhe (4) ».

(1) Minutes Vistorte p. 101 (Etude Molinié. Stc-Livrade).
(3) Maïs.
(3) Minutes Vistorte p. 136 Loco citato.
(4) Minutes Lafaige (Loco citato) Septfonts, jurid. de Ste-Livrade.

Le 29 Février, Olivier Paren vend à la Castanial, juridiction de Ste-Livrade, un cartonnat semé de blé froment pour 18 livres : « Ledit Guery achapteur sera teneu de livrer audit vandeur a proportion de ce qui luy a esté octroyé par lad. permission (de la Cour), quy est à raison de trois sous par jour, la norriture et entretien diuUt Olivier Paren vandeur, veu l’esterillité de l’année et dixepte de grains quy sont, comme est trop notoire (1) ».

Entendez maintenant cette terrible lamentation et cette résignation héroïque. On dirait la Rachel biblique pleurant ses enfants et ne voulant pas être consolée : Marguerite Galop, femme de Jehan Descayrac, dit Cap Blanc, vend au lieu de Vilot, sur les limites de Pujols et de Tombeboucq, au bourgeois Jehan Jacobet, un boysselat de terre pour la somme de 15 livres. « Icelle vanderesse a dit voulloir employer tant à sa norriture que de son mary et enfants qui sont dedans le lict mallades quy périssent de fain, comme elle conte fere à cause de l’esterillité de dixepte de la presente année (2) ».

D’autres misérables, en loques et en haillons, vendent non seulement pour se nourrir, mais encore pour s’acheter des vêtements et couvrir leur nudité.
Le juge de Monclar autorise Jean Dalidou à vendre à damoyselle Jehanne de Missandre, veuve de feu Mr Me Marc de Roche « en son vivant conseiller et controleur esleu en l’eslection d’Agenois », cinq picotins de vigne à Las Turennes, pour la somme de 20 livres « qu’il a dit voulloir employer à sa norriture et a achapter des habits pour s’habiller attandeu l’esterillité de la presente année et nécessité dudit vandeur (1er Février 1631)(3) ».

(1) Minutes Vistorte 1631, Ibid. (p. 160-161).
(2) Minutes Vistorte p. 145, Etude Molinié Ste-Livrade. On appelait « limites de Pujols et de Tombebouc » la frontière qui séparait ces juridictions de celle de Ste-Livrade et la bordure de terrain qui appartenait à la fois à la paroisse de cette ville et à la juridiction de Tombebouc.
(3) Minutes Lafaige, Ibid.

Anthoine Fissard, en la juridiction d’Hauterive, vend à Me Jehan Salbaing, un cartonnat à La Claux de la Betrix et deux cartonnats de vigne au Pech de La Tourterelle pour 30 livres « de laquelle somme ledit Fissard a reteneu la somme de quinze livres pour les amployer à sa norriture et à s’achapter david (des habits) à cause de sa nuditté… (1) ».

Anthoine, Anthoinette et Géraud Mauron vendent à Huguet Poumarède un cartonnat au village de Menjous, juridiction de Sainte-Livrade, moyennant la somme de 24 livres. Ils reçoivent 6 livres ou un carton de blé « pour vivre ceste année à cause de l’esterillité des terres » et le reste leur sera payé à Notre-Dame d’Août (4 Mai 1631) (2).

Al Camp del Rieu, près le village de la Brugne, Marguerite Sipheras vend à J. Bardet (notaire), 2 cartonnats de terre, « sepmée de garrousses et de garabaudes » (3), pour le prix de 60 livres, sur lesquelles elle en devait 30 à son acheteur pour le blé fourni « pour la nourriture et alimentation d’icelle et de ses enfants et de sa maladye pendant trois mois. » Elle reçoit 20 livres en quarts d’escus et le surplus, soit 10 livres, Jehan Bardet s’engage « à les lui payer dans la quinzaine de May prochain qu’elle employera à norrir son mary, elle et sa famille (15 Avril) (4) ».

Autre curieux exemple de ces ventes pour acquitter des dettes contractées par l’achat de grains.

(1) Minutes Vistorte, Ibid. p. 20 La Betrix qu’on appelle aujourd’hui la Perdrix
(2) Minutes Lafaige.
(3) Jarousse ou Vesce cultivée (Vicia Sativa] variété à graine noire
Garabaude; espèce de vesce.
(4) Minutes Vistorte.

Marguerite Paris vend à Jehan Jacobet, avec l’autorisation de l’ordinaire de Tombebouc, une maisonnette « avec un loupin de jardin », au lieu de Vilot. pour 48 livres, « de laquelle somme ladite vanderesse et sondit mary ont reçeu la somme de setze livres dix sols pour venthe d’ung sac de febves qu’ils ont reçeu si-devant et employer à leur norriture et entretenement (par acte du 5 Janvier 1631)… et du surplus de ladite somme susdite led. achapteur en a payé à l’acquit et descharge de Me François Védrines, procureur du Roy en la presente ville pour la somme de cinq livres pour la vanthe de ung carthon de milhet qu’il leur fist pour leur norriture et entretien, ainsy que appert par obligé du 7e febvrier 1631 par moy reçeu et le surplus de ladite somme qu’est vingt-six livres a a receu reallement en carts d’escus et autre bonne monnaye comptée, de laquelle c’est contemptée . . . et desclaires volloir employer ladite somme à l’achapt de grains pour soy norrir et alimenter elle et sa familhe, à cause de l’estérillité de l’année et dixette de grains comme il est trop notoyre. . . (30 Avril 1631) ».

Les actes notariés, constatant ces détresses, se comptent par milliers. A les parcourir tous, on n’en finirait pas.

Heureux encore ceux-là qui pouvaient vendre.
La plupart périssaient « pour ne trouver à vendre les « biens, dit le Bureau de la Santé (1) ».

L’argent, libérateur de la famine, se cachait ou n’existait pas. Des gens aisés, voire riches, mouraient de faim, ne pouvant ni vendre, ni emprunter. Passés à l’état de pauvres, ils imploraient l’assistance des Communautés pour ne pas succomber.

Dans la jurade du 8 Janvier 1631, les Consuls d’Aiguillon, M. Michel Bares, premier Consul, Claude Donnadieu et Jean Moynie exposent aux Jurats par l’organe de M. Michel Bares :

« … Que a raison de la grand disette quest dans le pays, il y a grand nombre de pauvres en la pres. ville et jurisdiction qui ne trcuvcnt neulle cominodittc pour salimenter par prest ny autrement quoique la plus grand part ayent des biens fonds et commoditez et à cause de ce perissent journellement de fain comme il est nothoire à tout habitants de la pres. ville tellement que sil n’estoit pourveu a telles necessites les pauvres manoeubres et plusieurs autres personnes de cette ville et jurisdiction son en dangier de perir de fain (2) ».

A Ste-Colombe, en Brulhois, sénéchaussée d’Armagnac, les Consuls Villeneuve, André, Loutgratte, La Claverye tiennent devant la Jurade le langage suivant :

« Il est nothoire a tous la grande disette en laquelle on est la prenante annee par toute la France, mesmement dud. lieu et jurisdiction, et que la plus grande partye des graines et vivres de la dicte jurisdiction, comme on estoit sur le poinct de la recolte et culie (cueillette) desd. grains, feurent battus de la gresle et que aud. lieu et jurisd. il y a un grand nombre de pauvre dixetteux et necessiteux privés de toute sorte de vivres et commodittez pour se substanter, lesquels dits jurats voyent mandier devant leurs portes estant en grand dangier de mourir de fain. Aussy disent lesd. Consuls que plusieurs habitants dud. lieu et jurisd. de Sainte-Colombe sont chargez de familles, lesquels possèdent et leur appartiennent maysons, terres, vignes et preds et boix, qui sont dépourveus de toute sortes de vivres et commoditez et pour s’alimenter il leur est impossible de treuver que personne leur veuille rien prester sur leurs possessions et à cause de ce eulx et leurs familles sont en danger de se perir et perdre de fain, mesmes que leurs dicts bien demeurent en friche et incultes… (3) ».

(1) Arch. d’Agen. GG. 255.
(2) Arch. Dles, Aiguillon 865 (Suppl. E) (1631).
(3) Arch. Dles Ste-Colombe 617, p. 201 (Suppl. E.) (1631).

Chapitre VI
Valeur des Terres et des Grains

En prenant le cartonnat pour unité, il est facile de montrer que les terres étaient vendues à vil prix (1).

Dans les Juridictions de Villeneuve, St-Pastour, Casseneuil, Monclar, Ste-Livrade, Monpezat, Dolmayrac, la Maurelle, Tombebouc, le Castella, Savignac, Cours etc., le prix moyen du cartonnat avant la famine était dans les bonnes terres de labour de 50 à 100 livres le cartonnat ; la vigne valait pour la même contenance, 100 à 120 livres ; les prés, 100 à 150 livres.

En 1627, on vendait, dans la juridiction de Ste-Livrade, le cartonnat de terre :

A Maux 60 livres.
A Jean Lou Négré 75 livres.
A las Capounals 60 livres.
A la Porte duTéron(Ste-Liv.) 75 livres.

Noble Bernard Dangeros vend encore à Jehan Baratet, notaire royal de Villeneuve, six cartonnats de terre à Vidalot pour 315 livres.
En 1631 les prix s’avilissent jusqu’à tomber à des prix dérisoires.
Dans les exemples qui suivent n’entrent en ligne de compte que les bonnes terres de labour, les vignobles et les prairies.

Les meilleures terres de la juridiction de Ste-Livrade d’Agenais se vendent au cartonnat, sous les murs de la ville, tout près de la grande métairie des Bénédictins, à la Porte du Téron, 28 livres ; al Cayras, (aujourd’hui Balézy), 24 livres ; à la Porte Campagne, 26 ; à la Fon des Capelans (le Breil) (2), le cartonnat de vigne est donné pour 24 livres ; à Montignac, François de Cours, Sr d’Espalais, achète une petite vigne, à raison de 27 livres ; à Lombelles (Nombel), la terre vaut 12 livres.
Dans la juridiction de Dolmayrac, as Camps Naus, le cartonnat vaut 13 livres. Le même Sr d’Espalais vend 3 cartonnats, al Claux de Bergonier, 36 livres.

Aux portes de Villeneuve, à Bias, juridiction de Tombebouc, le cartonnat est acheté 14 livres ; à la Croix de Pauchou, même juridiction, tout près de Ste-Livrade, le même prix, 14 livres. A côté de ce lieu, à Albefeilhe, un cartonnat de vigne est cédé pour 24 livres.
Dans la juridiction de Monclar, les prix s’abaissent encore plus. A Bichet, par exemple, le cartonnât se vend 8 livres.

(1) Le cartonnat variait de 9 ares à 12 ares et quelques centiares.
La sexterée valait 8 cartonats ; la poignere valait un demi-cartonnat ; le picotin 1 are et 50 centiares ; le boysselat 1 are 37 (mesure de Ste-Livrade) ou 9 escats ; l’escat valait 17 centiares.
Dans la juridiction de Monclar, le cartonnat valait 14 ares 17. La mesure de Dolmayrac, Lacenne, Madaillan, Montpezat, Le Temple était celle d’Agen (9 ares 11) Dans les juridictions de Villeneuve, Casseneuil, Ste-Livrade, les mesures agraires étaient les mêmes (12 ares 15).
(2) La fontaine des Chapelains de N. D. de Tout Pouvoir de Villamade.

A Ferminiac, juridiction d’Hauterive, uncartonnat de pré vaut 16 livres et à Coutaillou, même juridiction, dans le voisinage de la propriété du Seigneur baron de Raffin et des terres de Me Philippe de Barroussel, conseiller à la Cour Présidiale, un cartonnat de pré est vendu 30 livres.

Autour du monastère Cistercien de Pérignac, juridiction de Monpezat d’Agenais, on vend as Manguets un pré 28 livres, et à la Beausse, près de la métairie des Religieuses de Fongrave, un autre pré se vend 12 livres, quoique en bien meilleur fonds.

Après la famine, les prix se relevèrent et pour n’en citer qu’un exemple, dans la juridiction de Sainte-Livrade, au lieu dit au Colombié, une vigne voisine de celle de Montignac, citée ci-dessus, et voisine des vignes de la demoiselle de Saint-Ris, veuve du sieur de Colombié, est vendue 60 livres le cartonat, en novembre 1631, c’est-à-dire le double.
Déjà, en Juillet, quatre cartonnats de terre, étaient vendus à Las Capounals 240 livres, à raison de 60 livres le cartonnat (1).

Les terres étaient pour rien et les vivres hors de prix.
On vendait pour acheter des grains.
La lecture de tous ces baux provoque une amère curiosité.
Les vendeurs, on l’a vu, se réservaient les récoltes pendantes pour vivre ; d’autres voulaient que les paiements des prix de vente fussent échelonnés et soldés à la semaine et parfois émiettés jour par jour, au fur et à mesure des besoins.
Dans beaucoup de contrats, les acheteurs s’engagent à payer à la volonté des vendeurs, quand bon leur semblera.
Des détenteurs de grains, vendeurs « pitoyables », c’est-à-dire humains, vendent au prix qui sera établi à la prochaine récolte de juillet-août 1631.
Souvent aussi les paiements se font en nature. D’autres touchent partie en nature, partie en argent.

Dans la délibération du Bureau de la Santé du XXIe
May 1629, on lit :

« Les grains prins de Violle, ont esté taxés en sa présence et de Jean Cazabie, l’un de ses associés, sçavoir :
Le froment à sept livres quatorze sols le sac, la mesture à six livres douze sols le sac, la febve à six livres douze sols aussi le sac à laquelle raison il leur sera payé par lesd. sieurs Conseulz (2) ».
A Valence-d’Agenais, le blé valait 7 livres 4 sous en Mars 1629.
Le mercredi, 28 Mars 1629, sur les sommations des habitants, les Consuls de Valence, au détriment du marchand Antoine Passalaygue de la paroisse d’Espiémonts, juridiction de Goudourville en Agenais, s’emparent de « neuf vingt-deux sacs, un livral, quatorze coupes de bled froment, mesture et febves qui appartiennent aud. Passalaygue ».

(1) Voir pour tout ce que dessus les minutes de Vistorte et de Lafaige, notaires royaux de Ste-Livrade (Etudes Dalidou et Molinié).
(2) Arch. d’Agen. GG 255, p. 120 v.

Ils les revendirent à la population « à raison de sept livres quatre souls le sac mesure de lad. ville, tant froment, mesture que febves ».
Le 7 Avril, Passalaygue reçut pour prix de ses grains 1314 livres 18 sous (1).
j’ai relevé dans le Livre Journal des Conseils d’Agen les prix suivants pratiqués sur les marchés de cette ville :

24 Février 1629, Blé à VII livres le sac.
7 Mars 1629, Blé à VII livres 2 sols le sac.
5 Mai 1629. Blé à VIII livres le sac.
21 Septembre 1630, Blé à XII livres le sac.
27 Novembre 1630, Blé à XII livres le sac (2).

Les oscillations de la mercuriale d’une juridiction à l’autre étaient considérables. Ainsi dans la juridiction de Sainte-Livrade, le blé valait 6 livres le sac en 1629 ; le seigle 4 livres ; les fèves 3 livres.
Après les pluies de 1630, la pipe de froment valait 45 livres, c’est-à-dire 22 livres 10 sols le sac ; la pipe de seigle, 30 livres; la pipe de fèves, 22 livres 10 sols, soit 6 livres de plus par sac de blé,en moyenne qu’au marché d’Agen (3).
A mesure que l’hiver approchait, la hausse des prix s’accentuait de plus en plus.
En Février 1631, le blé valait à Layrac 22 livres le sac.

(1) Aug. Grèze. Valence d’Agenais, p. 53. (Montauban 1901).
(2) Arch. d’Agen. B. B. 51 passin. En mars, la barrique de vin valait 10 livres.
(3) Arch. Not. Ste-Livrade. Vistorte et Lafaige notaires royaux.
Pendant la famine de 1532, le blé valait 20 livres la pipe (Arch. d’Agen. E E. B.)

Le prêtre Jean Drappié, dans ses « Choses notables », ledit formellement : « Le bled valoit à Layrac 22 l. (1)».
Dans le Registre Paroissial de Puymasson, près le Port-Sainte-Marie, on trouve, à la date de 1631, les indications suivantes : « Le bled a valeu la présante année le sac, meseure du Port, 28 livres et 8 souls.
La febve, milhiet et barbotte et aultres menus grains 8 livres le carton (2) ».
En 1631, d’après les minutes des notaires, les graines valaient à Sainte-Livrade d’Agenais : le blé froment, 24 livres 5 sous le sac ; le carton de maïs (3) 3 livres, ce qui équivalait à 9 livres le sac ; le carton de fèves, 5 livres 10 sous, soit 16 livres 10 sous le sac (4).

(1) Arch. Dles Suppl. E. Cuq 155.
(2) Arch. Dles E. Puymasson 904. La Barbotte n’est pas autre chose que les « Arbeilles » c’est-à-dire le Lathyrus Cicera (Gesse). D’après mon confrère le Dr Chanteloube (du Port-Ste-Marie) cette légumineuse est cultivée sous ce nom aussi bien sur la Rive droite de la Garonne que sur la rive gauche (Rive droite : Lusignan grand, Puymasson, St-Médard, Clermont dessous, Bazens, St-Julien etc. Rive gauche ; Ste-Colombe, Montesquieu, Montagnac, Espiens, Bruch, Xaintrailles, Montgaillard etc., en Gascogne). Mon confrère me fait observer que dans le Dictionnaire Encyclopédique des Sciences Médicales de Dechambre, on décrit sous le nom de Barbette la Vicia Saliva. Mais ce n’est pas là notre espèce. Les fleurs du Lathyrus Cicera (gesse) sont d’un rouge clair.
(3) Chose curieuse ! Le blé d’Espagne qu’on cultivait sur une grande échelle en Béarn, en Gascogne, en Agenais : à Agen, au Port- Ste-Marie, à Villeneuve d’Agenais, à Ste-Livrade, à Tonneins, à Duras, etc. était une culture inconnue dans la juridiction de Casseneuil où elle ne commença à paraître que vers 1652. Le motif en était que cette culture était épuisante et que ce grain « chargeoit et gastoit tout ». (Voir P. Hébrard. Querelles et démêlés d’un curé avec ses paroissiens. In Revue de l’Agenais. T. 28, p. 504).
(4) Ces prix équivalent à 96 francs pour le sac de froment, et à 112 francs l’hectolitre ; à 36 francs pour le sac de maïs et 42 fr l’hectolitre ; à 66 francs pour le sac de fèves et 77 fr. l’hectolitre environ.

Malebaysse a noté à Agen, pour ainsi dire, mois par mois, les variations des grains, sur cette échelle de progression.

Commencement de l’année de disette :

« Au mois d’Aoust 1630, le bled valoit 10 1. le sac.
Au mois de Septembre 1630, le bled valoit 13 1, le sac.
Au mois d’Octobre 1630, le bled valoit 16 1. le sac.
Au mois de Novembre 1630, le bled valoit 17 1. le sac.
Au mois de Décembre 1630, le bled valoit 20 1. le sac.
Au mois de Janvier 1631, le bled valoit 22 1. le sac,
Au mois de Febvrier 1631, le bled valoit 25 1. le sac.
Les febves valoient 20 1. le sac.
Les besses, arbelhes et garosses valoient 16 1. le sac.
Le milhet valoit 20 1. le sac.
Au mois de Mars 163 1, le bled valoit 19 1. sac.
Au mois d’Avril 163 1, le bled valoit 17 1. le sac.
Au mois de Mai 1631, le bled valoit 14 1. le sac,
Et voilà la grande valeur du bled et autres grenés (1) ».

Ainsi, à Agen, le prix du blé atteignit en Février l’énorme prix de 25 livres. Si on veut se rendre compte de l’énormité de ce prix, il faut, pour estimer le pouvoir de l’argent à cette époque, le multiplier par quatre, soit 100 francs le sac, c’est-à-dire, un peu plus de 85 litres.
Le fléchissement commença à se produire en Mars 1631. Un usurier accapareur se pendit de désespoir.

« Il eust un misérable cordier qui estoit uzurier qui se pendit et estrangla lui-mesme le matin du vendredi sainct et puis par santance de Messieurs les jeuge ordinaire et conseulz il feust condamné et porté sur un pouteau ors la ville derrière l’Eglise Saincte-Foy (2) ».

On ne sait quel temps le cadavre se balança au poteau.

« D’este grande cherté de vivres, ajoute le chroniqueur, moureurent de fain grande quantité de monde aux villes et aux champs (3) ».

Les faméliques qui n’avaient ni blé, ni seigle, ni garousses, ni arbeilles, ni maïs, ni fèves, se nourrissaient de glands, de racines et d’écorces d’arbres, et, comme les bêtes, mangeaient des orties, l’herbe des champs, et puis, épuisés et consumés par l’inanition, dévorés par la fièvre de la faim, se laissaient tomber à terre pour y mourir.

(1) Revue de l’Agenais, T. XX, p. 245.
(2) Journal Agenais des Malebaysse. Revue de l’Agenais, t. XX, p. 246.
(3) Ibidem p. 247. Pendant l’année de famine 1572, l’année de la St-Barthélemy, le blé froment dans les juridictions de Villeneuve, Ste-Livrade, Dolmayrac etc., valait 11 a 12 livres le sac, soit environ 60 livres de notre monnaie.

Chapitre VII
Les secours, les approvisionnements et leur organisation

Pour apporter quelque soulagement à tant de misères, quelles mesures prenait-on contre cette marée montante ?

On tâchait d’abord de se débarrasser des pauvres venus de partout et étrangers à la juridiction. Chaque communauté expulsait sans merci les pauvres étrangers, trouvant qu’il était bien suffisant de secourir les siens. Partout on faisait la garde aux portes des villes dans le double but d’éloigner les pauvres et de se garder de la contagion, que les mendiants traînaient partout avec eux.

Le jour de l’an(1628), le trésorier de l’Hôpital d’Agen, le Sr Jean Poumayrol, représenta aux Consuls que le lendemain, jour de dimanche, se faisait « la principalle distribution du cartier aud. hospital et qu’il n’apoinct d’argent… nous priant d’y pourveoir, ne voulant poinct entrer en advance …»

Les Consuls lui délivrent un mandement sur le collecteur de la ville de L livres « qu’il fauldra desduire sur les premiers interests deubs par la Maison de Ville aud. hospital ».

Le froid était très-vif: pas d’argent pour faire du feu.

« Le mesme jour (28 Janvier 1628), Messieurs les Syndics de l’Hospital (1), c’estans veneus plaindre de ce que la rigueur du froit incommode grandement les pauvres et nous auroient supplies de les acister pour fere des feux publics pendant les jours de grands froits afin de secourir lesd. pauvres soit dans l’hospital pour leur fere du feu soir et matin que à la plasse (2), leur aurions a ces fins faict bailher par Bernajou une canne de boix et douze fais de seremens prins de Mr J. Monteils… procureur (3) ».

La ville d’Agen avait ses rues encombrées. On fit le recensement des pauvres de la juridiction : En 1630 on en trouva 2435 dans les paroisses de la banlieue (4).

On ne savait où les loger ni comment les nourrir.
Aussi le 28 Janvier 1630, le Bureau de la Santé résolut de les répartir sur les gens aisés.

« … A este délibère que veu la grand’ quantité de pauvres mendiants qui sont par la ville et la misère du temps présent que le despartement desd. pauvres se faira dans le premier jour, que la distribution d’iceulx sur le commencement du mois de Mars prochain par les depputes des Trois Ordres le plus justement que fere ce pourra (5) ».

(1) Les Syndics de l’Hôpital étaient M.M. Gérauld de Daurée, premier syndic, Pierre Leduc, marchand, second. Me Arnauld Belangier, notaire royal, pour tiers, et Guilhame Fabal, chirurgien, pour dernier.
(2) La Grand’place était devant l’Eglise Cathédrale de St-Etienne (côté O.), aujourd’hui place du Grand Marché.
(3) Arch. d’Agen. BB. 51, p. I à II.
(4) Arch. d’Agen. GG. 251. (An 1630). St-Urbain de Dolmayrac, en face d’Agen, rive gauche de la Garonne, 212 pauvres. Dans la paroisse de Serres, 74 ; dans celle de Renaud, 115 : à St-Sulpice, 182 ; A Foulayronmes, 315, etc.
(5) Arch. d’Agen. GG. 255, p. 154 v.

Aux portes d’Agen, à Laplume, les Consuls font une enquête. Dans cette petite paroisse, les Records de cette communauté mentionnent un total de 86o pauvres.

Les Cours de Parlement de Bordeaux et de Toulouse rendaient des arrêts obligeant les communautés à nourrir leurs pauvres.

En Champagne, on était moins humain. Pour se débarrasser des vagabonds, la plupart pestiférés, on trouvait plus simple de les arquebuser.

L’Agenais, comme la Champagne, était une Cour des Miracles.

Partout les communautés préparaient des règlements, dressaient les « rôles » de leurs pauvres, empruntaient, quand elles n’avaient pas d’argent, faisaient des distributions en argent ou en nature, chargeaient leurs Consuls et leurs Jurats de pourvoir eux-mêmes aux plus pressantes misères.

L’argent ! Il était si difficile d’en avoir.

On ne pouvait lever les tailles ; les collecteurs avaient beau tourmenter les contribuables, les réduire au désespoir : « Là où il n’y a rien, le Roi perd ses droits ! »

Les tenanciers ou les fermiers des communautés ne payaient plus. La misère était partout, la misère noire.

Le 8 Janvier 1631, la Jurade d’Aiguillon, ville assise sur les plantureuses cartelades de la Garonne et sur la plaine de Peladan, au confluent de deux rivières, « pour esvitter par cy-appres la ruine et le destriment du pauvre peuble » arrête que la communauté ou habitants de la ville « à telles grandes et extresmes necessittes bailheront la somme de deux mil livres et Messieurs les Eccléziastiques le tiers de lad. somme, faisant la somme de trois mil livres ; et parce que lad. somme de trois mil livres n’est suffisante pour l’entretenement des pauvres jusques a l’este prochain, est aussy arreste que les tenantiers de la pr. jurisdiction et habitants hors d’icelle seront cothizes au prorata des biens qu’ils jouissent en icelle, laquelle cotization estant faicte par lesd. Consuls et Jurats que sera advise. En cas que lesd. tenantiers ne vouldront (payer) icelle, lesd. Srs Consuls demanderont l’entretenement devant les sieurs juges à quy la cognaisance en appartient. Et cependant à la dilligence desd. Consuls, les pauvres de la pr. ville et jurisd. seront enrolles le plus diligemment que fere ce pourra… (1) ».

Le 12 Février, nouvelle délibération. Les Consuls, ne pouvant se servir des revenus de la ville « à cause de la dixette et nécessitte des fermiers » requièrent le lieutenant général de la sénéchaussée d’Aiguillon, Me Tourtonde, le lieutenant particulier au siège ducal de lad. ville, Me Bertrand de Metau et enfin les Jurats de délibérer sur les moyens à prendre « a fin que les pauvres ne périssent de faim ».

On décida d’en faire le dénombrement immédiat, de répartir les pauvres « a chascung des habitants bien ayses » pour le logement et la nourriture.

La jurade invita les Consuls à « lever et constraindre les sieurs ecleziastiques bailher et paier les som mes quils se trouveront estre chargés paier pour l’entretien desd. pauvres aux termes des arrests sur ce donnés en la Souveraine Cour de Parlement de Bourdeaux ».

(1) Aiguillon. Arch. Dles. Suppl. E. 865.

Pour donner suite à la délibération du 17 Février, le 23, la Jurade décida que les Consuls distribueraient les pauvres entre les habitants, le lendemain, à huit heures avec l’assistance des sieurs Arnaud Donnadieu, Me François Pappon, Me Ysaac Mirabeau, Jean Pradel et Messieurs les officiers (de justice). « Les cothizés y seront constraincts par toutes voies de justice dhues et raisonnables ». Les habitants qui ne voudront nourrir les pauvres en seront « descharges en leur bailhant a chascung un soul ».

Le 24, nouvelle assemblée de la Jurade. « Veu le rolle et grand nombre des dits pauvres c’est trouve et juge quil estoit impossible de les pouvoir loger aux maisons bien ayses a cause du petit nombre quiil en y a qui aient moien d’entretenir leur familhe », les Consuls n’ayant « aucung moien paur y subvenir, estant les fermiers des biens commungs pauvres et nécessiteux », décident un emprunt de deux mille livres en vertu de l’arrestat du 20 Janvier dernier et à cause de l’impossibilité qu’ont les Consuls d’emprunter « en ladicte quallité », la jurade atrête que les Consuls et Jurats s’obligeront en leurs propres biens. Ladicte communauté a promis de s’obliger envers eux et de les relever indemnes envers les créanciers. Le lieutenant général, le lieutenant particulier, les Consuls et Jurats s’engagèrent à fournir les fonds. « Lesdicts Consuls bailheront requeste aux fins qu’il plaise à la Cour leur permettre de l’impozer sur les tailhables de la dite ville bien ayzes et autres plus grandes sommes que besoing sera… (1) ».

(1) Arch. Dles. Aiguillon 865. Suppl. E.
A ces diverses Jurades assistaient : Mr Me Bernard de Tourtonde, lieutt pal en la sénéchaussée d’Aiguillon ; Mr Me Bertrand de Metau, lieutt part. ; les Consuls Michel Bares, Claude Donnadieu et Jean Moynie ; les Jurats Sr Arnaud de Gasquet, Me François Pappon, N.R.; Me Bertrand Barrière, Not. Ducal ; Sr Jean Begoulle, Jean de Baston, Pierre de Brienne, autre Pierre de Brienne, fils de feu Hierosme, Anthoine Dupouy, Anthoine Pandelle, Jean Sarrat, Jean Sourdeau, Me Jean Merle, Arnaud de Metau, Bertrand de Lacaze, avocat en la Cour, Simon Delsuc, H. Treilhes, Mallet, Me Jean Combabessouze, Jean Laporte, apothicaire, Estienne Lafitte, Pierre Ruere, Me Gilles, Roquier, Pradal.

A Sainte-Colombe de Laplume, en Brulhois, sénéchaussée d’Armagnac, sur la rive gauche de la Garonne, au droit d’Agen, la jurade décide d’emprunter « pour la norriture des pauvres 600 l. en argent et 100 sacs de bled fromant ».

C’était le 1er Février 1631. Le Seigneur de Ste-Colombe, messire Michel du Bouzet, assistait à la délibération (1).

« Par arrest donné en la Souveraine Cour de Parlement de Tholoze le vingt quatriesme décembre mil six cens trante entre autres choses a esté ordonne que tous Consuls et administrateurs des villes et lieux du ressort de la cour pourvoyeront a la norriture et au logement de leurs pauvres et que a ces fins les benefficiers et autres fruicts-prenantz seront teneuz de contribuer la sixiesme partye de leurs fruictz et pour les benefficiers non résidants le total (2). Et au caz qu’ils ne suffiraient, est enjoinct aulx Consuls et administrateurs faire les advances de ce quy sera nécessaire, leur permettant a cest effaict d’emprunter telles sommes de deniers que besoin sera et pour leur remboursement d’impozer et repartir sur tous les manants, habitants biens-tenants, et contribuables aux tailhes desd. biens, les sommes qui auront este advancees au sol la livre et constraindre les fruicts-prenantz et leurs fermiers et aultres cotizes tan de lad. sixiesme partye que autres deniers desd. cotisations comme pour les propres deniers du Roy, pour lesd. deniers estre repartis auxd. pauvres, come plus a plain est speciffie aux arrests… ».

(1) Messire Michel du Bouzet, seigneur du château-noble de Marin, près de la Montjoie, seigneur de la Montjoye en Condomois, dudit Ste- Colombe et autres places. Le sieur de Marin était fils de Jean du Bouzet et fut plus tard pendant la Fronde maréchal de camp des armées du Roi et enfin lieutenant général en la province de Guyenne.
(2) La taxation des bénéficiers eut des suites. Les Consuls de l’an 1631 furent, après la famine, assignés par le Révérendissime évêque de Condom devant la Souveraine Cour de Parlement de Toulouse pour être condamnés à la restitution des grains dîmes qu’ils avaient fait saisir pour les pauvres en vertu de l’arrêt général donné en la Cour de Parlement. La jurade résolut de soutenir le procès : On nomma syndic de la communauté Me Daniel Limozin « auquel iceux Consuls et Jurats ont doné plain pouvoir, puissance et authorite de poursuivre led. procès, fere et négotier touttes les affaires qui conserneront les pauvres ». (Arch. Dles. Ste-Colombe 617).

On arrêta en outre d’emprunter « 600 l. à l’intherest pour une année », de distribuer cette somme « aux vrays pauvres… et à ceux quy seront habitants et résidants annuellement dans le tailhable dud. Ste-Colombe ». C’était le domicile de secours.
On résolut aussi de cotiser les habitants et de faire la levée à l’été prochain pour le remboursement des avances.

« Et quand aux habitants qui se treuvent depourveus de toutes sorte de vivres et comodittes et qui jouissent et possèdent des biens fonds sur lesquels ne peuvent rien trouver a emprunter pour s’entretenir a este delibere et arreste que lesd. Consuls fairoient emprunt de la quantite de cent sacs de bled fromant aux despans de lad. communaulte lequel bled sera distribue par lesd. Consuls de l’advis desd. Juratz ou partie d’iceulx qui a cest efïaict seront esleus en la près, communaulté, led. emprunt (2) estant faict auxdits habitants qui sont come est allegue depourveus de vivres et commodités et comptant seullement que lesd. Consuls et Jurats qui seront comis et esleus pour fere lad. distribution jugeront leurs pocessions estre solvables et suffisantes pour payer la quantitté du bled qu’ils requieront destre prester ; et faisant lad. distribution et prest lesd. Consuls retireront de ceulx a qui ils presteront obligation de ce que leur sera preste a mesme commune condition et a mesme rigueur que il conviendra auxd. Consuls de obliger en faveur de cellui qui leur prestera lesd. cent sacs de bled et rendront à la prochaine recolte, que lesd. Consuls procureront et réserveront le payement des prests qui aura este par eux faits auxd. habitants, et ce faisant seront teneus payer et acquitter lesd. cent sacs de bled et rapporter l’obligation qui en aura este faicte cancelle, et a l’effaict du payement tant de lad. some de six cens livres que desd. cens sacs bled, lesd. jurats donneront pouvoir auxd. Consuls d’obliger les biens de lad. communauté et leur biens propres come desja ils les obligent et iceulx les soubmettent à toutes rigueurs de justice et ce faisant renoncent aux exceptions de droit à ce contraire et attendeu l’absance de plusieurs jurats de lad. près. communate a esté arreste que la presante délibération et arrestat sera communiquée auxd. juratz absants et au cas (où) ils l’agreront et iceux qui scauront signer la signeront, la presante déliberation sortira a effaict ; et ne l’agreant point iceux jurats absants et qu’ils refusent la signer, qu’il sera pour non adveneu; et ainsi que dessus ayant esté délibéré le dict Seigneur, Consuls et jurats saichant signer et sont soubsignes ensemble led. procureur et moy (3)».

(1) Arch. Dles. Suppl. E. Ste-Colombe 617.
(2) Erreur du greffier, qui a écrit le mot emprunt pour le mot prêt.
(3) Les signataires sont : Le Seigneur de Marin; Villeneuve, Consul; André, Consul; Lougratte, Consul; La Claverie, Consul ; Labarthe, Laclaverie, Bonhomme, Laclaverie, Vacque, Chanteloube, Lacoste, Lalaurie, Rebel, Jean Caillau proc. jurisdictionnel, J. Vacque, Pandelle jurat, Capdeville jurat et secretire desd. Consuls. (Arch Dles. Ste-Colombe, 617 p. 201).

Dans toutes les communautés d’Agenais, on prenait des « arrestats » analogues.

Les diverses Jurades du marquisat de Duras, permettront de jurer des tiraillements qui se produisaient dans les juridictions mi-parties de protestants et de catholiques.
On y verra que les convocations faites aux prêtres, recteurs et curés de la juridiction de Duras, en dépit des arrêts du Parlement de Guyenne, restaient souvent sans réponse, les catholiques accusant les huguenots de partialité dans la distribution des secours, ce qui amena Monseigneur le marquis de Duras (1) à intervenir.

(1) Guy Aldonce de Durfort, comte de Rozan (1605-1665), maréchal de camp en 1637, père de Jacques Henri de Durfort, duc de Duras, maréchal de France. C’est en sa faveur que la marquisat fut érigé en Duché par Louis XIV en 1689.

La première délibération est consignée à la date du 11 Février 1631.

Les Consuls se plaignent qu’en un temps ou les pauvres « périssent de faim », le prieur de Duras, Dom Pierre Peyrot, et les curés de la juridiction, comme les Consuls et la jurade des champs, refusent, malgré les avertissements par mandes ou les sommations par sergent royal, de se réunir à la jurade de la ville de Duras, en dépit de l’arrêt de Nosseigneurs de Parlement en date du 17 Septembre 1630 et qu’on ne peut établir les rôles des pauvres.

Le 17 Février, nouvelle jurade et nouvelles injonctions aux absents. La Jurade nomma des commissaires pour la confection des rôles.

Le lendemain, on délibère de nouveau. Absence persistante de presque tous les ecclésiastiques. On décide néanmoins un emprunt et on charge en attendant le Consistoire de distribuer les premiers secours. Le même jour, on organise des quêtes à domicile « pour dispo- ser (les habitants) a adjouster à ce qu’ils ont cy devant promis par sepmaine parce que leur charitte se trouve trop petite pour le grand nombre de pauvres qu’il y a ».

A la Jurade du 21 Mars parurent seulement trois ecclésiastiques, Me Arnaud Merle, curé de Savignac : Me Gilles Gorsse, curé de Baleyssagues et frère Guilhem Chabrié, recteur de St-Front. On arrête que les cinq sixièmes des pauvres seront entretenus par les habitants de la juridiction et le sixième restant par les ecclésiastiques.

Pour mettre un terme aux dissenssions confessionnelles de la juridiction de Duras, le Parlement de Bordeaux donna un arrêt, le 24 Avril 1631, contre les Consuls et les manants de la communauté.

Le 28, la Jurade protesta contre les dénonciations faites au Seigneur Procureur Général « que les Jurats de la présente ville faisoient refus de distribuer les aulmones aux pauvres de la religion catholique ». La Jurade nomma deux syndics, les sieurs Merlaut et Laulan, pour défendre en la Chambre de l’Edit.

Le 30 Mai 1631, la Jurade se réunit pour répondre à une lettre du Marquis qui lui adressait les mêmes imputations. En même temps dans la même Jurade, on décida de vendre « les deux pippes de milhet qu’il a pieu a Monseigneur le marquis du présent lieu (donner) pour ausmosner auxd. pauvres… »
L’argent en sera distribué, dit la délibération, à raison d’un sol par jour et par pauvre (1).

(1) Arch. Dles. suppl. E. Duras, 1356.

Le corps de ville d’Agen, ville qui, comme Bordeaux, avait ses filleules et qui avait la tutelle des autres cités de l’Agenais, était aux prises avec des difficultés encore plus grandes.
La détresse était terrible : les emprunts perpétuels épuisaient la Communauté. Les Consuls, syndics du pays d’Agenais, avaient encore sur les bras les emprunts contractés au lieu et place du pays.
La Jurade s’efforçait de résoudre ces affligeants problèmes du paupérisme et de la famine.

Le 7 Janvier 1631, M. de Lescazes jeune, proposa à la Jurade divers moyens pour parer aux éventualités :
« Qu’il doibt estre procédé en dilligence en la trie des pauvres de la ville et jurisdiction et autres lieux circonvoisins où il n’y a villes closes et ce faict estre tout aussitost procédé au département d’iceulx par distribution et renvoyer ceux qui sont des lieux ou il y a villes closes ».

La Jurade prit une décision conforme à ces vues « dixtraict les métayers et leurs familles (1) ».
Pour procurer par le travail quelques ressources aux marins du port, la Jurade décida que la poste d’eau « de (Théobaldi) ne pourra estre restablie jusques à la St Jehan affin que force pauvres mariniers et leurs enfants ne soient réduitz aux ausmones ».
Cette mesure avait pour but de permettre aux mariniers
le transport des voyageurs le long de la rivière jusqu’à Bordeaux (2).
A cause de la grande misère des pauvres « qui sont au voisinage des portes fermées », on priera Messieurs du Bureau d’en permettre l’ouverture (3). Les faméliques erraient en effet, comme des âmes en peine, sous les murs de la ville.
On examina aussi s’il ne convenait pas de prendre les deux mille livres « dhues aux hoirs de Monsieur d’Agen à rente constituée pourvu que la ville s’en puisse valablement descharger lorsqu’on voudra payer (4) ».

(1) Arch. d’Agen BB. 52 p. 7 et 9.
(2) Arch. d’Agen BB. p. 52 (21 janvier 1631 p. 17), Vers cette époque, Jean Faures, marinier, avait été condamné à 7 livres d’amende et 3 de dommages-intérêts pour avoir conduit des messagers à Bordeaux, contrairement au privilège de Théobaldi (FF. 48).
(3) Ibid.
(4) On lit dans les registres paroissiaux de l’Eglise Cathédrale St- Etienne d’Agen : « Le 25 déssembre de l’année 1630, est décédé sur les dix heures du soir, Claude Gelas, Evesque d’Agen, et feust enseveli le dernier du mesme mois dans le choeur de l’Eglise St-Estienne, au coste droit du grand Autel » (Arch. d’Agen BB. 2).
Claude de Gelas était Evèque d’Agen depuis 1608. Il y fit son entrée solennelle le 2 Oct. 1609 (A A. 39-41-42 FF. 45). Un autre document des Archives d’Agen dit que l’Evèque mourut d’apoplexie. Il avait pour grand archidiacre et vicaire général, Balthazar de Gelas, son frère.

Dans cette même Jurade du 21 Janvier, on exposa qu’il y avait à l’hôpital soixante-neuf malades, « qu’il en surviendra tous les jours, que le reveneu d’un an suffira pas pour deux mois ».
On se demanda « s’il faudra vandre les rentes et fonds de l’Hospilal ou y employer le legs de Monsieur d’Agen », legs qui se montait à 1500 livres (1).
Et pour ayder aux frais ordinaires de l’Hospital, il sera bon de bailher charge a ung particulier habitant de fournir les tentes ou paremens de deuilh moyennant certain proffit qui en reviendra a l’Hospital pour ce qu’il se présente homme qui en offre deux cens livres par an ».

On remit toute décision à une assemblée ultérieure.
D’autres préoccupations hantaient encore les membres de la Jurade. Qu’allaient devenir la cueillette des blés et la culture de la vigne, si les pauvres manoeuvres périssaient faute de secours ?
L’urgence de subvenir à leurs besoins s’imposait. 11 fallait viser « principallement à conserver les manoubres (qui se meurent de fain, dit-on un peu plus loin), aultrement les vignes demureront inutiles et ne se treuvera personne pour lever les bleds a leste (2) ».

Quelques jours après (1er Fév.), M. de Raignac demandait qu’on assistât « surtout les manoeubres pour les empescher de mourir (3) ».

(1) Arch. d’Agen BB. 52 p. 18 v.
(2) Arch. d’Agen BB. 52 p. 18 v. (jurade du 21 janvier).
(3) Ibid. p. 24.

La Jurade décida la convocation des Trois Ordres pour le lendemain 22 Janvier.
Le jour du 22 janvier 1631, l’Assemblée (1) prit les résolutions suivantes :

On empruntera 1500 ou 2000 livres pour achat de blés « affin de fournir les marchés de la prés, ville », On traitera avec un marchand solvable qui fournira chaque marché de cinquante sacs de blé qui seront vendus « à prix certain », afin d’éviter la hausse des prix ; Le blé sera vendu à deniers comptants. L’argent « sera remployé toujours a achapt de bled jusques à la St-Jehan Baptiste, auquel tems la somme sera rendue à ceux qui auront faict le prest avec les intérests ».
On vendra le blé au prix des fourteaux des lieux où il sera acheté, néanmoins « la liberté demeurant au peuple d’achepter à qui bon lui semblera ».
On fera le rôle des pauvres, à l’exclusion des pauvres étrangers.
La sixième partie des pauvres sera donnée en charge au clergé et le reste aux habitants.

(l) Les Consuls pour 1631 étaient : Géraud Grimard, premier Consul ; Guillaume Ratier, Jehan de Laborde, tous les trois avocats ; Noble… de Béchon, sieur de Caussade, écuyer; Etienne de Corne, Chevalier du Roy et receveur des tailles ; Jehan Roussel, docteur en médecine.
Le clergé était représenté par MM. Soldadyé, vicaire général, Cavasse, Cunolio, Buisson, chanoines de St-Etienne; Albaret, Bourges, Charier, Causse, et Lostalneau, chanoines de St-Caprais. Messieurs de la Justice étaient représentés par M. de Boissonnade, juge mage et président de l’assemblée ; Delpech, juge criminel, de Redon, lieutenant principal, de Barbier, lieutenant particulier, de Godail, assesseur criminel, de Tournade, Plesier, Nargassier, Brcssoles, de Vigne, Conseillers, Magistrats Présidiaux.
Pour la bourgeoisie étaient présents, outre les Consuls, les jurats de Selves, Lescaze jeune, Ducros, Duluc, Singlande, de Faure, Ferran, Baulac, d’Espalais, Daurée jeune, Verduc, de Vivier, Rangouze, Delpech, Buard, Laffore, Singlande procureur, Reilher, Lavergne.

On donnera à chaque pauvre deux sols par jour. « A quoy tant lesd. eccléziastiques qu’autres habitants seront contraints sans exception quelconque ».

Les chanoines, présents à l’Assemblée, ceux de Saint- Caprais comme ceux de Saint-Etienne, acceptèrent au nom du Clergé.

Pour les paroisses de la juridiction, on en fera la visite « affin qu’il n’y ait sur le rolle aucun serviteur ou mestayer ny personne qui aye du bien pour vandre et appres selon le nombre il sera advizé de les acister par autre subvention y faisant contribuer les habitants des paroisses qui en peuvent nourrir, les eccléziastiques gens prenant les dixmes et y employer le legs de quinze cens livres de feu Monsieur d’Agen (1) ».

Dans le résumé que fait de cette délibération le Livre-Journal des Consuls, le greftier ajoute : « Monsieur le Président Boyssonnade a préside en ceste Assemblée par dessus Messieurs les Vicquaires gênéraux ».

D’après le même résumé, on commît à la visite des « vrays pauvres » MM. Delpech, lieutenant criminel, Herman de Godailh, assesseur criminel, de Buard, de Cunolio et de Caussade.

Le 23, les Consuls Grimard et Roussel allèrent « avec leur chaperon », rendre compte à Messieurs de l’Edit de la délibération des trois ordres et les prier « de vou-loir ayder à la nourriture des pauvres, ce qu’ils promirent de faire {2) ».

(1) Arch. d’Agen BB. 52, pp. 13-14-17-21-22. Au bas du verso de la
page 11, on lit au sujet des Messieurs de l’Edit et des Aydes: « Il ne
fault pas parler de ses Messieurs dans nos actes mais cela se doit
faire par Messieurs les Consuls sans en parler autrement ». Les magistrats faisant partie des privilégiés, on était tenu à beaucoup de ménagements.
(2) Arch. d’Agen BB. 51. p. 161-162.

Dans les délibérations antérieures de la jurade, comme dans le projet de résolution préparé par elle pour l’Assemblée des Trois Ordres (11 et 21 Janvier 1631), il avait été résolu qu’à défaut « de trouver marchand à proffit raisonnable », les Consuls se chargeraient eux mêmes de ces achats de blé, nommeraient des Jurats pour en surveiller « le maniement » et en rendre compte de quinze jours en quinze jours.

A propos de la distribution des deux sols par jour à chaque pauvre de la ville et cité d’Agen, on se demanda s’il ne serait pas bon de leur donner une marque « pour les recognoistre, affin qu’après avoir reçeu les aumosnes, ils n’ailhent mandier devant les portes (1) ».

Le 1er Février, pour ne pas laisser périr les pauvres sous les murs de la ville, on décida l’ouverture des cinq portes (2).

La Chambre de Guyenne prit le 12 Février, un arrêt visant la répartition des pauvres.

Extrait du registre de la Chambre de Guienne,

« La Cour ouy et ce requérant le substitud crée par le Roy du Procureur Général en icelle a ordonne et ordonne que en conséquence de la distribution faicte par les Consuls de la presant ville des paouvres mandians d’icelle et ordonnance du bureau de la police du jour d’hier iceux pauvres seront nourris par les bourgeois et habitans de la presant ville chascun suivant la taxe et despartement qui a este faict sur eux et le billet qui leur sera envoyé par lesd. Consuls et ce par provision; en sera l’aulmosne distribuée auxd. pauvres scavoir aux valides chascun dans les maisons desd. buur^^eois et habitans et aux malades et invalides dans leurs maisons et a ce faire seront lesd. bourgeois et habitans constraints par toutes voyes dheues et raisonnables en vertu du mandement et billet desd. Consuls. Faict inhibitions et défiances auxd. pauvres mandians de vaguer par la ville et aller mandier aux portes des autres maisons a peine destre jettes hors lad. ville. Enjoinct lad. Cour auxd. Consuls de tenir la main a l’execution du présent arrest à peine de mille livres et den respondre en leur propre et prive nom et atîin que personne n’en prétexte cause d’ignorance ordonne que le présent arrest sera affiche leu et publie a son de trompe par les cantons et carrefours publiqs de la près, ville.
Faict à Agen en la Chambre de Guienne le douze Febvrier mil six cens trente ung (3) ».

Les Consuls résolurent de supplier de nouveau très humblement Messieurs de la Chambre de l’Edit et Messieurs des Aydes, de contribuer à la nourriture des pauvres « à cause de leur grande multitude ». On fut forcé de rétablir la garde bourgeoise aux portes de la ville, de ne les ouvrir qu’alternativement et de rapporter la décision antérieure.
On taschera d’obtenir main levée de la somme consignée par feu Monsieur d’Agen pour la conservation
des pauvres qui meurent de faim. (3 Mars) (4) ».

(1) Arch. d’Agen BB. 52 p. 18.
(2) Arch. d’Agen BB. 52 p. p. 31-35.
(3) Arch. d’Agen FF. 88. Parchemin.
(4)Ibid. p. 31 et 33.

Cet arcrent était entre les mains de M. Duburg.
Le 27 Mars, la Jurade chargea les Consuls « de (le) retirer… des mains de Monsieur Duburg… suivant l’arrest de main levée donne en la Cour de Parlement de Bourdeaux a la délivrance de laquelle ils constraindront led. sieur Duburg conformément audit arrest (1) ».

La répartition des pauvres ne se faisait pas sans difficulté.
Il y avait toujours des récalcitrants, les uns par avarice, les autres par leur situation de privilégiés.
Les Consuls n’hésitaient pas à répéter sur eux les sommes dépensées et à en fixer le chiffre.

Ainsi en 1631, pour les avances faites par la Maison de Ville, furent taxés Me Cantaloup, greffier de l’Election ; Lebel, procureur général aux Aides ; les officiers de l’Election ; Castaing, l’un d’eux; M. de Causac. D’autres encore, comme M. de Raignac, procureur à Bordeaux ; Mademoiselle de Fontirou (2) ; Me de Raymond, chanoine ; de Belcastel ; Galibert ; Couquet jeune, conseiller au Présidial ; de Laville, conseiller.

Sur ces taxes, les sommes variaient de VII à CXX livres. C’est à cette dernière somme que fut taxé M. Me Lebel, procureur général à la Cour des Aides (3).

La question du blé était une question urgente et angoissante.
Il fallait à tout prix approvisionner toute une ville, assez pour l’empêcher de mourir de faim.
En 1628, Contensou, maître de bateaux et marchand, proposait à la ville de lui fournir des farines (25 Sept.)
Le 15 Octobre, nouvelles offres de fourniture de blé, fèves et farines à la condition que la Maison de Ville lui fournira l’argent dont il paiera l’intérêt et que, si elle n’en a besoin, il pourra retirer ses fournitures en tout ou en partie en rendant le prix de l’achat et les intérêts. On accepta.

(1) Ibid. p. 37 V.
(2) Damoiselle Marie de Godailh.
(3) Arch. d’Agen. FF. 88. La pièce est signée Grimard et Roussel, Consuls.

Les Consuls ordonnèrent de dresser un rôle des blés que les habitants possédaient dans leurs greniers et qu’ils voudraient prêter à la ville (30 Oct.) (1).

En Septembre, injonction avait été faite aux habitants de s’approvisionner de farines : « Sera faict une queste par emprunt, affin que les habitans, chascun suivant son pouvoir, aye a fournir desd. farines pour estre mises dans ung magazin (2) ».

Le 24 Février 1629, on empruntait à Mme de Nort « six vingt sacs de bled à 7 1. le sac » qu’on laissait comme réserve dans le grenier de lad. dame (3).

Le 7 Mars de la même année, on empruntait à M. d’Estrades 120 sacs de blé froment à 7 livres 2 sols le sac et 20 barriques de vin à 20 livres la pipe, revenant à mille cinquante deux livres à rembourser au 1er Octobre prochain. Comme pour le blé de Mme de Nort, on laissait ce blé en réserve chez M. d’Estrades (4).

Le 30 Avril 1629, on décida d’acheter ou d’emprunter du blé au dehors avec défense aux habitants « d’en sortir et d’en vendre à autres personnes qu’à ceux de la jurisdiction ».

On en distribuera aux plus nécessiteux.
Les Consuls firent continuer dans le mois qui suivit les distributions de blé froment mais à la condition expresse que les habitants assistés par la Maison de Ville s’obligeraient envers elle (5).

(1) Arch. d’Agen. GG. 255.
(2) Arch. d’Agen. GG. 255.
(3) Arch. d’Agen. BB. 51, p. 92. Voir plus haut.
(4) Ibid.
(5) Arch. d’Agen. GG. 255, p. 118.

On a vu dans lajurade du 22 Janvier 1631 que la première difficulté à trancher, la première délibération à prendre se rapportait au blé.

On allait, pour s’en procurer, jusqu’à la violence. Le Livre-Journal des Consicls pour l’année 1630 rapporte ainsi qu’il suit une Jurade d’Agen :

« Le XIXe dud. mois (de Septembre) sur la rencontre de la nécessité des bleds en laquelle ceste ville s’est trouvée, ayant este délibère par la Jurade que les bateaux, qui se trouveroient charges de bleds descendants la rivière, ils seroient accostes pour obliger lesd. marchants de secourir la ville au prix courant d’une partie des bleds quils porteroient ; ung bateau du lieu de Beauvoisin proche de Goulfech charge de quarante sacqs de bled ou mesture auroit este arreste et les marchands d’icelluy vendeu en la plasse publique vingt deux sacqs dud. bled au prix courant ».

Le 24, on arrêta un bateau chargé de 60 sacs, venant du Double, appartenant à un marchand de Layrac. On en vendit 9 sacs « à raison de XII l. le sac qui est le prix courant (1) ».

(1) Arch. d’Agen BB. 51 p. 113.

Le Parlement de Toulouse s’était ému de la sortie des blés de son ressort. Le Livre-Journal des Consuls, à la date du 5 Novembre 1630, disait :

« Le Parlement de Tholoze ayant envoyé ung commissaire à Layrac pour empescher que les bleds du ressort dud. Parlement ne sortissent, led. commissaire et ses subdélégués abuzant de leur commission auroient empesche traite qui se faisoit des villes d’Estafort et autres dans ceste ville, de quoy recevant beaucoup de préjudice, Mr de Rangouze, nostre collegue, auroit este deppulte devers Monsieur de Verthamon, intendant de la justice en Guienne, estant pour lors a Leytoure, aftîn d’obtenir delfance d’empescher lad. traite, ce qui auroit este exécute le V Novembre et les deffances (1) signifiées aux Consuls de Leyrac, la Plume et autres lieux ».

L’intervention de M. de Verthamon avait eu d’heureux résultats, car le 27 Novembre 1630 « Pierre Labatut et ses frères, marchant d’Estafort sont veneus nous offrir six cens sacqs de bled à seize livres le sac (2) ».

Le 11 janvier 1631, nouvelle offre de Labatut :

« Le XI Janvier le sSr Labatut, marchant d’Estaffort, a faict offre de fournir les cent sacqs de bled toutes les sepmaines en demeurant d’accord du prix et les advansant appres (3) ».

Le 27 Mars 1631, la Jurade autorisa les Consuls à emprunter 3000 livres pour achat de blés.
« Comme il n’y a de bleds ni en ville, ni en lieux circonvoisins, on arrestera les bleds qui descendront la rivière. »

(1) Sous-entendu : d’empêcher cette traite.
(2) Arch. d’Agen BB. 51 p. 156 et 157.
(3) Ibid. p. 160. En présence de la cherté croissante des blés, les Consuls procédèrent à la vérification des mesures du marché public :
« Le 27e Janvier mil six cent trante un, nous avons fait égaliser les mesures de bled de la près. Ville qui sont à la plasse publique près Saint-Estienne, conformément au carton de cuivre que nous avons dans nostre maison de ville qui nous sert de patron pour tous les autres. Nota qu’il est nécessaire de les visiter souvent et de les faire égaliser quelquefois, attandeu le plastre qu’on y a mis à certains trous, d’aultant que nous avons remarque qu’on lavet égratine et racle avec des fers pour rendre ladite mesure plus grande » (Ibid p. 162 V.)

A cet effet, le 2S, on arma les nommés Caderault et Jacques Desnoyes d’un mousquet, d’un bandolier et d’une fourchette avec deux sacs à balles.

Le 2 Avril, on envoya Casaque, marinier du Passage, en faction en amont du Passage d’Agen pour arrêter les blés en descente. On lui donna pour aides Mauron, Meric et Dubroqua.

On les renforça, le Sr de Jehan Marty, portier de la Porte du Pin, de Caderault et d’Anthoine Roullye, tous armés de mousquets. On leur promit huit sous par jour.

Les Consuls d’Agen écrivirent à M. de La Vrillière, secrétaire d’Etat pour faire lever les inhibitions réitérées de Nosseigneurs du Parlement de Toulouse.

« Nous avons escript à Mr de La Vrillière pour le supplier de nous obtenir du Roy permission de tirer du bled du ressort du Parlement de Tholose a cause de la grande disette quy est dans la près, ville… (1) ».

Le 30 Avril 1631, les Consuls reçurent de M. de Brie, conseiller au Parlement de Bordeaux, qui était alors à Paris, une lettre contenant lettre patente du Roy autorisant le transport de 2000 sacs de blé du ressort du Parlement de Toulouse dans la ville d’Agen, mesure à laquelle le Président Du Bernet avait donné son concours.

« Et pour nous servir dud. passeport nous avons envoyé Delcasse, nostre promoteur, audit Destournel, sergeant Royal, à La Plume, Auvillars, Dunes, Layrac et aultres lieux circonvoisins pour signifier led. passeport et faire les inhibitions y contenues ».

(1) Arch. d’Agen BB. 51 p. 164.

Le 14 Mai, on expédia copie des lettres patentes à Anlhoine Sommes, marchand d’Agen, pour faire apporter 200 sacs de blé sur les 2000 accordés et le même jour, on lit la même expédition à Géraud Deloux, autre marchand de la ville, pour cent autres sacs {1).

Ce qu’il y avait de piquant dans ce conflit entre le Parlement de Toulouse et les Consuls d’Agen en Novembre 1630, c’est que ces mêmes Consuls d’Agen, qui revendiquaient le droit d’acheter du blé en Gascogne et voulaient obtenir du Roi la nullité des inhibitions impératives du Parlement de Toulouse, n’entendaient pas, quelques mois auparavant, en Juin 1630, appliquer cette règle de liberté commerciale au ressort du Parlement de Guyenne. Ils exigeaient que les inhibitions de cette dernière Cour ne fussent ni méconnues, ni violées, comme il résulte du document suivant qu’on trouve nu même registre :

« Le XVe dud. mois (de Juin 1630), ayant este advise qu’un nomme Dumas, faisant pour ung marchant de Tholoze, nomme Fermat, avoit achepte deux cens sacqs de bled pour icelluy fere conduire à Tholoze et partant hors du ressort et ainsi que c’estoit contrevenir a l’arrest gêneral du Parlement de Bourdeaux, publie par tout, par lequel deffence sont faictes à toutes sortes de personnes, de quelque qualité ou condition quils soient, de vandre ni achapter du bled pour icelluy transporter hors du ressort sous peyne de la vie et de confiscation du bled, et que led. Dumas vouloit fere monter le bled de nuit, M. de Jeyan nostre collègue, auroit este fere l’arrest des deux bateaux dans lequel estoit led. bled, ce quil auroit faict de nuit, si bien que par l’information qui y a este faite, la contravention ayant este justiffiee, nous aurions donne procès verbal quy auroit este remis ez mains de nostre secrétaire (2) ».

(1) Arch. d’Agen. BB. 51, pp. 165-166.
(2) Arch. d’Agen. Livre Journal des Consuls, BB. 51, p. 142.

Chapitre VIII
La situation financière de la ville d’Agren et du pays d’Agenais (1)
Les emprunts — La liquidation

Pour faire face à tant de calamités, les Consuls
d’Agen et la Jurade, le corps de ville en un mot,
étaient obligés d’emprunter d’une façon continue.

Il ne s’agissait pas seulement des embarras du moment.
Il fallait faire face aux engagements antérieurs à 1630-1631. Il avait fallu s’endetter en outre pour les sièges de Nérac, de Clairac, de Montauban, de Tonneins, de Monheurt (2), s’endetter pour la guerre que le Roi et le Cardinal faisaient aux protestants de La Rochelle, s’endetter pour le dégât de Montauban et le siège de Caussade, s’endetter pour les subsistances militaires, pour la démolition des villes fortifiées et des forteresses, Clairac, Tonneins, Sauveterre en Brulhois, Layrac, comme aussi pour la réfection du Pont de Villeneuve d’Agenais, lieu de passage entre le Périgord et le Limousin d’un côté, la Gascogne, la Chalosse et Bayonne de l’autre, s’endetter enfin pour les faméliques et pour les pestiférés. Lourd boulet que traînait la Communauté d’Agen.

On ne pouvait payer les intérêts de tous les emprunts, intérêts qui allaient s’accumulant.

(1) Pour tout ce chapitre, consulter Arch. d’Agen. BB. 51. BB. 52. CC. 185. CC. 192. FF. 88. FF. 172. FF. 174. GG.255. GG. 256. Voir les mandatements des Consuls sur Jean Privat, leur collecteur. (Le compte au vray de la recepte et despance de Mr Jean Privat pour l’année 1631. Le rôle des frais faicts en ceste année). (CC. 185).
(2) En 1624, un arrêt du Conseil d’Etat ordonnait aux receveurs des tailles de remettre aux Consuls d’Agen 21.035 livres pour les dettes qu’ils avaient contractées à l’occasion des sièges des villes rebelles. (Arch. d’Agen. CC. 361).

Le 20 Septembre 1628, on emprunta 2000 livres à Anthoine Raignac, avocat, sous promesse de remboursement dans un an.
Le 20 Novembre on décida d’emprunter à l’Evêque (1).

« Monsieur d’Agen a preste a la ville la somme de mille livres quil nous a preste sans interest pour ung an pour la nourriture des pauvres malades. Le contrat est reteneu par Leydet le (en blanc) Janvier 1629 (2) ».

On décida de faire un fonds de 3000 livres, y compris ce dernier emprunt (8 Janvier).
Quelques jours après, on empruntait à Balthazar de Gelas, grand archidiacre, frère de l’Evêque, l000 livres reçues en pièces de 16 sols et remboursables en un an (11 Janvier).

Me Robbert Fournier, avocat, prêta à la Communauté 960 1. au denier 15 et le lieutenant criminel, Delpech, si courageux et si dévoué, 600 livres au même intérêt (3).

En Février 1629, on s’obligea envers Mme de Nort pour 1500 livres (4).

Le 4 Février on prit de M. Bahuc, procureur en la Chambre de l’Edit, 1200 livres sur les 1500 « que Messieurs de la Chambre (de Guyenne) ont donne a la ville sur ledict Bahuc pour estre repçeu procureur en lad. Chambre. » Bahuc s’obligea envers M. Raigac au profit des Consuls à bailler les 300 livres restantes dans deux mois.

(1) Arch. d’Agen. GG. 255.
(2) BB. 51, p. 86.
(3)BB. 51.
(4) Arch. d’Agen. BB. 51, p. 92.
Savoir en six vingt sacs de bled à VII 1. le sac. VIIIcXL l.
En XX pistolles d’or à 7 l. 12 sols pièce. . . . CLII l.
En . . ? CXXVIII l.
Plus le 27e dud. mois, jour de Mardy Gras en dix huit doubles pistolles à 15 livres pièce. . . II c LXXIII l.
Monnoie VII l.
Plus pour l’interest au denier 15-cent livres . . C l.
(Desduict l’interest, reste en les mains de Me de Lafaige en argent 500 l.
et six vingt sacs de bled froment dans le grenier de ladite dame de Nort).
L’intérêt au denier 15 équivalait à 6 f. 60 pour 100.

Aux syndics de l’Hôpital, on prit 700 livres au denier 15. Les intérêts retenus s’élevaient à la somme de 46 livres, 13 sols, 4 deniers. Restait donc de liquide 653 1., 6 sols, 8 deniers (1).

Le 18 Mars, emprunt à Me Jean de Laborde, avocat, de mille francs au denier 15 et pour un an. L’intérêt payé d’avance, par mandement sur Me Estienne Boisse, collecteur des Consuls, soit 66 livres.

« Le 25 Mars 1629 a este emprunté pour les afferes de la santé de M. de Guardes, jadis conseiller cent livres à raison du denier quinze ».

(1) Arch. d’Agen. BB. 51, p. 88, v.

« Le 29 Apvril 1629 Monsieur Corne nostre collègue en compagnie de Messieurs de Faure, Buard et Delpech ont este a mi-chemin de Villeneufve pour prandre quatre mille livres de Jean et Anthoine Menoyre, frères, marchands dudit Villeneufve, qui ont preste lad. somme a l’interest, a raison de sept et demi pour cent. Ils ont este payes de l’interest a l’advance de quoi a este passe deux obligations scavoir de deux mille livres a chascun desd. deux frères, retenues par Aubert, Not. Royal de Villeneufve (1) ».

Le 14 Août 1629, les Consuls « ayant apprins que Monseigneur le cardinal de Richelieu estoit dans Alby ou les depputez de Montauban avoient traicte avec lui et accorde de remettre lad. ville entre ses mains pour le service du Roy et que led. Seigneur Cardinal debvoit faire son entrée dans led. Montauban, le 28e ou 29e du mesme moys, nous avons assemble aucuns de Messrs les Juratz qui se sont trouves dans la ville pour scavoir sil seroit a propos de l’aller saluer dans led. Montauban de la part de la ville et luy representer la désolation d’icelle, les foules qu’elle reçoit journellement et tout le pays d’Agenois pour fournir la subsistance des gents de guerre et l’extresme dizette qui l’afflige et en considération de ce supplier led. Seigneur de nous voulloir descharger du payement desd. gents de guerre et nous faire l’honeur d’obtenir de Sa Majesté par son auctorite et créance le don des tailhes pour quelques années et l’imposition sur tout le pays d’Agenais de plusieurs sommes que ceste ville a advance pour led. pays et dont elle paya annuellement les intérêts, bref pour entretenir led. Seigneur Cardinal de plusieurs autres affaires importantes tant pour ceste ville que pour tout le pays. Sur quoy a este délibère que nous y députerions quelques uns de messieurs les Juratz qui se tiennent à la campaigne puis longtemps {2). De faict que tout a l’instant nous avons députe pour aller a mond. Seigneur le Cardinal, à Montauban, Mrs de Loubatery, de Lescazes, advocat, le jeusne, et de Reilhery, aussy advocat auxquels avons escrit et les avons prie de faire led. voyage (3) ».

Le cardinal ayant avance son voyage, les députés partirent le 19 avec l’agrément du duc d’Epernon et revinrent le 23.

« Le 23e dud. moys d’Aoust lesd. sieurs députes sont reveneus après avoir salue mond. Seigneur le Cardinal de Richelieu dans la ville de Montauban après la réduction de ladicte ville qui fut faicte le 20e du « mesme moys ».

Le Livre-Journal des Consuls est muet sur les résultats de l’entrevue.

En Novembre, le duc d’Epernon autorisa les Consuls, comme syndics du pays, à lever dans l’Election d’Agenais la somme de 9.124 livres, 3 sols, 9 deniers « pour leur part de la somme de six vingt mille livres que le Roi ordonne de lever sur la généralité de Guyenne pour le paiement des gens de guerre. Faict à Agen le 13e de Nov. 1629 (4) ».

Avant de sortir de charge, les Consuls de 1629 réclamèrent des Commissaires au Bureau de la Santé « pour ouyr, clore et arrester les comptes quils exibarent au dernier bureau ». Le Sr de Lescazes, chanoine, « a dict n’avoir charge, soy reservant neantmoings den communiquera Messrs du Chapitre vendredy prochain ». Il fera savoir leurs résolutions.

(1) Arch. d’Agen. BB. 51, pp, v5, 104.
(2) A cause de la peste.
(3) Arch. d’Agen. BB. 51, p. 116.
(4) Arch. d’Agen. BB. 51, p. 122

Le président du bureau, de Lacrompe et le Sr Tournade, conseillers, le Procureur avec Messieurs de Lescazes, le jeune, avocat, Ratier et de Faure « jà nommés » examineront les comptes.

« Cependant les comptes de Gavry, Laboulbenne et la Bernadoune, volangiers, seront rapportes pour estre veus avec ceux desdits Consuls (1) (20 Novembre 1629) ».

Le Sr de Corne, chargé de la recette de tous les emprunts durant les quatre premiers mois de 1629, déposa ses comptes sur la table (18 Dec. 1629).

Les comptes ayant été vérifiés et clôturés par les précédents commissaires, on déclara qu’il n’y avait pas lieu à nouvelle révision et que la clôture déjà faite « sortira à effect ». On accordera 25 livres à Corne « tant pour la fasson desd. comptes que pour s’estre trouve une pistolle et un pistollet faux et quatre quartz d’escu de l’argent par luy reçu (2) ».

Il fallait obtenir que dans le répartement fait par les Conseillers de l’Election fussent compris les intérêts des sommes dues par la ville.

Aussi les nouveaux Consuls de 1630, écrivirent au sieur Dauré, en mission à Paris. On lui envoya « l’estat de toutes les debtes de la ville affin d’obtenir arrest du Conseil portant injonction aux Esleus de comprendre dans leur despartement les intérêts des sommes par nous deues (3) ».

(1) Arch. d’Agen. GG. 255.
(2) Arch. d’Agen. GG. 255, p. 150.
(3) Arch. d’Agen. BB. 51, p. 133.
En Avril, la cité d’Agen fut taxée à IIm VIIc XL livres (2740) pour fournir des habits à l’armée d’Italie. (Ordonn. du Roi transmise le 20 Mars par les trésoriers Généraux), capitation levée sur les privilégiés comme sur les non-privilégiés. On assembla les Trois Ordres le 11 Avril. Comme la ville ne s’exécutait pas, le 28 Juillet, le sieur Foucault, commis à la recette générale des Finances, envoya son commis Brandon avec un commissaire « pour contraindre noste trésorier Lafaige de leur fournir la somme de IIm VIIc XI. livres ». On ne put encore payer. Mais il fallut payer le voyage des commis, soit 36 livres 16 sols. On écrivit au Sr Foucault de vouloir bien attendre un peu. (Arch. d’Agen. BB. 51).

Quelques jours avant, les Consuls, le 19 Février, avaient reçu en prêt au denier 15, de Madame de Montesquieu, (1) la somme de douze cents livres, suivant l’arrêté du bureau de la Santé.

L’année 1631 s’annonçait encore plus mauvaise que celle de 1630.
La ville était menacée par ses créanciers d’être exécutée et ses revenus et émoluments saisis.
Le corps de ville fut convoqué pour le 1er Février et se réunit ce jour-là.

Les Consuls exposèrent à la Jurade que la ville et Communauté se trouvaient engagées pour la somme de 75,000 livres. Comme la ville n’a aucun fonds pour satisfaire « au paiement de ses créanciers et mesme au paiement des intérêts », comme toute imposition leur est annuellement refusée par les officiers de l’Election et Messieurs de la Cour des Aydes, en présence de la saisie imminente des revenus et émoluments de la ville, « le décret, et l’adjudication desquels il est impossible d’esviter, s’il nest treuve quelque expédiant », les Consuls demandent aux Jurats de délibérer.

Les jurats « d’une commune voix ont arreste qu’il « sera fait très humbles remonstrances au Roy et a Nosseigneurs de son Conseil de la misere dans laquelle ceste pauvre ville se treuve maintenant… (pour permettre) l’imposition du principal et interests » des sommes que la ville doit pour 1630 et 1631 « et ce (tant) sur led. pais pour ce qu’il doibt a la près, ville que sur icelle dicte ville et jurisdiction de ce quelle doibt en son particulier, et par mesme moyen lad. Majesté sera très humblement suppliée d’accorder auxd. sieurs Consuls les lettres d’assiette des sommes a heux deues par led. pais d’Agennois ainsin quil resulte des actes et comptes qu’iceulx ont randu aud. pais, clos et arrestes par les deputtes d’icelluy (2) ».

Ce même jour, 1er Février 1631, les Consuls décidèrent « que M. de Pages qui vit en Cour sera prie par M. de Corne de vouloir despartir sa faveur envers la ville pour obtenir permission d’imposer les interests des sommes que la ville doibt tant de l’année dern. que de la près. et de poursuivre les lettres d’assiette du principal, s’il se peult, des sommes que le Pays doibt à la ville (3) ».

Le 10 Février, M. de Verduc, syndic de l’Hôpital, partit pour Bordeaux pour obtenir main levée des 3400 livres, reste des 8400 livres que feu Monsieur d’Agen avait consignées entre les mains de M. Duburg, « naguieres recepveur des tailhes », sommes destinées à la nourriture des pauvres. Les Consuls avaient écrit à M. le Président Daffis et au Procureur Général.
Le reste des 8000 livres devait être employé à la réparation de l’Eglise Cathédrale de St-Etienne. « Nota que feu Mr d’Agen a laisse aux pauvres de la présente ville 2300 1. que Mr le Grand Archidiacre, son héritier, a dit vouloir payer suivant l’intention de Mr d’Agen ».

(1) Arch. d’Agen. BB. 51, p. 132. Marguerite de Sevin. Déjà en 1624, elle avait été remboursée d’une somme de 1200 livres que la ville lui devait. (CC. 361).
(2) Arch. d’Agen. CC. 185. (Liasse).
(3) Arch. d’Agen. BB. 22. p 25.

On écrivit à M. Sicre, l’avocat de la ville au Conseil du Roi, pour obtenir main levée (1).

Le 13 Février, le Consul Corne reçut 466 livres dix sols sur le légat pour les pauvres fait par M. d’Agen, « plus 233 livres dont il a baillé à M. Gautier 150 livres. Oultre ces 150 1. M. Gautier a reçu 800 livres des hoirs. Led. jour nous avons envoyé à Paris à M. Fages, secrétaire de Monseigneur le duc d’Espernon, l’arrest de la Cour des Aydes de la près. ville portant vérification de nos debtes qui montent ? a soixante et quelques mil livres, ensemble la délibération de la Jurade et requeste affin d’obtenir permission du Roy d’imposer les interests de lad. somme (tant) sur le pais d’Agenois que sur nostre ville pour l’année près. et dernière (2) ».

Deux mois après, le Livre Journal exprime sa satisfaction :

« Le 2e d’Apvril 1631 nous avons commence de faire la distribution de la somme de 8444 livres, 13 sols, 8 deniers que nous avons reçue des (sommes) consignees par feu M. d’Agen, pour les pauvres des pairoisses, selon le despartement quy en a este par nous faict, laquelle distribution continuera chascun dimanche et sera faicte par les commissaires par nous a cest effect désigne jusques au moys de Juin (3) ».

(1) Arch. d’Agen. BB. 51, p. 162. v.
(2) Arch. d’Agen. BB. 51, p. 163.
(3) Arch. d’Agen. BB. 51, p. 165. Il est rare que les chiffres sioient absolument concordants.

Enfin on écrivit au duc d’Epernon une lettre de supplications pour obtenir la convocation de l’assemblée du pays. La lettre était signée : Caussade, Consul, et Buard, Jurat. Le duc, par une lettre datée de Nérac, le 5 Août 1631, accorda la convocation du Tiers Etat d’Agenais et désigna pour les présider le juge mage Boissonnade (1).

Les Consuls reçurent (17 Septembre) de M. Géraud de Boissonnade, conseiller du Roi et receveur des tailles en l’Election d’Agenais, la somme de 9220 livres imposée sur le pays en l’an 1630 en exécution d’un arrêt du Conseil d’Etat du 23 Juin 1629 contenu dans les lettres d’attache des Trésoriers Généraux de France en Guyenne, lettres adressées aux officiers de l’Election, le 20 Mars 1630, pour en faire le département sur le pays et recette d’Agenais, en faveur des Consuls d’Agen. Cette somme était destinée au remboursement des sieurs d’Estrades et de Malartic qui avaient avancé les fonds pour l’entretien de l’armée mise sur pied par Mr le duc d’Epernon en l’année 1628 (2).

Les Consuls, avec une opiniâtreté que rien ne lassait, poursuivaient la liquidation de leurs comptes par l’obtention des lettres d’assiette royaux sur la ville et le pays d’Agenais pour l’extinction de leurs dettes (3).

(1) Ibid.
(2) Arch. d’Agen. CC. 185.
(3) En 1631, les Consuls d’Agen avaient aussi emprunté au chapitre de la cathédrale de Condom une somme de 3000 livres, dont l’intérêt se montait à 187 1. 10 sols. (Arch. d’Agen. CC. 192).

On passa à Paris une convention avec Me Jean de Laborde, contrôleur de la maison du seigneur cardinal, par laquelle il promit aux Consuls représentés par noble homme, Me Jean de Reilhery, conseiller du Roi et son avocat en l’Election d’Agenais, d’obtenir du Conseil permission d’imposer sur le pays et la ville 25377 livres avec les intérêts depuis le 8 Avril 1628 d’une part et la somme de 43348 livres et les intérêts de la présente année 1631, suivant les délibérations de l’Assemblée du pays d’Agenais et de la Jurade desdits jours, 8 Avril 1628 et 1er Février 1631, y compris les dépenses et frais faits pour ledit pays d’A^enais par Messieurs Hector Lafaige et Bernard Sabouroux, trésorier et receveur desdits Consuls, du XXVIIIe Juillet 1624, XXVIIe janvier 1626, Xe Mai et Xe Décembre 1627 et VIIIe Avril l628.

On remit cinq états de dépenses à M. de Laborde ainsi que les procès-verbaux des Etats d’Agenais du XIe Décembre 1626, Ve Mai et Ve Décembre 1627, VIe Avril 1628, signés Leydet, et 37 copies des obligations contractées par les Consuls pour les emprunts des sommes dont on requérait l’imposition.

On promit à M. de Laborde 3000 livres payées comptant en récompense des dépenses, sollicitations, vacations qu’il emploierait à l’obtention des lettres d’assiette (2 Dec. 1631) (1).

Enfin le 29 Décembre s’ouvrirent les Etats d’Agenais dont le duc d’Epernon avait autorisé l’Assemblée.

Entre autres résolutions, on résolut de défendre contre quelques villes voisines de Montauban qui prétendaient rejeter sur la ville d’Agen et le pays d’Agenais une partie des dépenses et des dommages subis par le fait des gens de guerre.

De même, contre les Consuls de Monclar qui avaient attaqué en responsabilité pour une somme de 600 livres et plus les Consuls d’Agen devant la Cour des Aides.

On demandera avec instance des lettres d’assiette au Roi et à son Conseil, après que les députés nommés par les Etats auront ouï et clos les comptes relatifs aux sommes dues par le pays à la Communauté d’Agen.

Les Etats déléguèrent auprès du Roi Louis XIII, le premier Consul d’Agen, le sieur de Caussade, et le député de Marmande, le sieur de Brezets (2).

(1) Arch. d’Agen CC. 185.
(2) Arch. d’Agen, CC. 185. Voir aux Pièces justiticatives la délibération des Etats in extenso.

Le règlement de ces comptes se faisait toujours attendre.

Le Conseil d’Etat, plus préoccupé des tailles royales que des tailles consulaires, craignait que de nouvelles impositions empêchassent par leur excès même la rentrée des deniers du Roi. On atermoyait constamment.

Le Roi ménageait avec le plus grand soin les forces contributives presque épuisées de ses sujets, pour soutenir les desseins du grand ministre qui gouvernait l’Etat, alimenter des dépenses de ses guerres d’Italie (1624-1630) et la guerre intérieure contre les protestants et les Anglais (1627-1629) et préparer enfin les guerres d’Allemagne.

Les Trois Ordres de la ville d’Agen se réunirent de nouveau le 16 Juillet 1633, près de deux ans après. MM. Bernard de Faure, Sr de Castres, Estienne Baulac, avocats en la Cour, Pierre Solac, procureur en la Cour Présidiale, François de Monpezat, écuyer Sr de Poussou et Pierre Dulaurens, procureur en la Cour, Consuls d’Agen, représentaient la Communauté d’Agen.

Messire Gaspard de Dailhon du Lude, illustrissime et révérendissime évêque et comte d’Agen, Me Marc Anthoine de Cavasse, archiprêtre de Marmande, Pierre Sauveur, Michel de Cunolio et Bernard Daurée, chanoines de l’Eglise cathédrale ; Pierre Aubarel, Jouachim de Bourges, Claude Charrin, Anthoine Pheletin et Jean de Béchon de Caussade, chanoines en l’Eglise Collégiale de St-Caprais, représentaient le clergé.

Pour la Cour Présidiale, Messieurs maistres Anthoine de Boissonnade, conseiller du Roy en ses Conseils d’Etat et privé, président et juge mage en la sénéchaussée d’Agenais, Arnaud Delpech, conseiller du Roy et lieutenant criminel, Jean Couquet, lieutenant principal, Jean de Laboulvenne, Jean Jacques de Nargassier, Jean de Chemilhac, Jean Douzon, Anthoine Raignac, Nicolas de Daulac, Pierre ? Ancelin, conseillers, Laurens de Redon, procureur du Roi.

Pour la Jurade et corps de ville Messieurs Me Guilhaume de Maures, Arnaud Delpech, Jean Poulain, Géraud Grimard, Géraud Lescazes, ?, Ducros, Anthoine Raignac, avocats en la Cour, Hermand de Sevin ccuyer, Raymond de Camus et Jean Duluc, docteurs en médecine, Jean Singlande, Jean Daurèe vieux, Jean Ferran, François Vives, Jean de Reillery, Géraud Daurée, Géraud Verduc, Jacques Perié, Augustin Bouloigne, aussi avocats, Anthoine Buard, Pierre Girle, bourgeois et marchand, Pierre Lassort, Jacques Singlande, Anthoine Rocquier, François Jeyan, procureur.

L’Evêque présidait l’assemblée.

Bernard de Faure exposa que « pendant les années escoulées ayant pleu a Dieu d’affliger ceste ville et communauté avec le reste de la Province de ses fléaux de la guerre, de la peste et de la famine. Messieurs les Consuls leurs devantiers avoient este constraints fere de grands emprunts tant en qualité de syndics du pays pour la subsistance des armées du Roy dont lesdits sieurs Conseuls sont obliges et en payent les intérêts annuellement car quoyque ses emprunts regardent l’interest de toute la sénéchaussée d’Agenois comme appert des comptes arrestes en diverses assemblées du pays faictes par authorite de Sa Majesté ; comme aussy lesd. sieurs Conseuls ont este contraints par délibération des trois Ordres et actes de Jurade faire divers emprunts de grandes et notables sommes pour la nourriture et entretien des pauvres, ensemble des religieux exposés et officiers de la Santé pendant que la ville a este affligée du mal contagieux pendant deux diverses années… »

Bernard de Faure fit ensuite remarquer que plusieurs habitants qualifiés avaient emprunté et s’étaient obligés en leur propre et privé nom et qu’étant sur le point d’être poursuivis, ils allaient à leur tour poursuivre la Communauté pour être déchargés desdites obligations.
Comme la Communauté n’avait pas de fonds, elle n’avait d’autre moyen d’y pourvoir « que d’obtenir lettres d’assiette pour impozer lesd. sommes sçavoir selles quy regardent les affaires dudict Pays sur toute la Seneschaussee et Eslection d’Agennois et celles qui ont este empruntées pour la nécessite particulhiere de la presant. ville et Communaulté sur la jurisdiction et tailhable d’icelle ».

De Faure ajouta que, pour la vérification des dettes, commission avait été donnée à M. de Raymond, trésorier général en la généralité de Guyenne. Et pour que cette vérification fut plus authentique, les sieurs Consuls ont assemblé les trois Ordres « suivant la coustume antienne et uzage observe de tout temps en la dicte ville pour commettre des dépputes, des commissaires de chaque ordre, pour acister a la dicte vérification ».

On délégua MM. de Cavasse et Girardin, chanoines de St-Etienne, Bourges et Charrin, chanoines de St-Caprais pour le clergé ; pour la magistrature MM. de Coquet, Laboulvenne, Nargassier et de Redon ; pour la Jurade, MM. Ducros, de Sevin, de Ferran, de Girles Jurats (1).

« Le Grand Livre Noir appelé le Livre des rentes » restait toujours ouvert (2).

Enfin, après tant de démarches, tant de sollicitations et de suppliques, tant de dépenses et de voyages en Cour, on obtenait l’arrêt suivant, plus d’un an après la délibération des Trois Ordres :

(1) Arch. d’Agen, CC. 186.
(2) BB. 51, p. 40, V.

Extrait du Registre du Conseil d’Etat
Arrêt du 5 Octobre 1634.

« Sur la requeste présentée au Roy en son Conseil par les Consuls de la ville d’Agen… qu’il plaise à Sa Majesté permettre de faire imposer et livrer sur ladite ville d’Agen, dans quatre mois ou autre plus bref délai qui se pourra, la somme de quarante deux mille six cens trente quatre livres deue en particulier par ladicte ville et jurisdictioin avec les intérêts de la presante année, revenant à deux mil sept cents cinquante livres douze sols ; et sur tout le pays d’Agenais la somme de trente quatre mil six cens neuf livres, dues ans dits suppliants pur led. pays avec les interests, qui ont couru depuis le tretziesme décembre 1631 que ladite somme fust arrestee en l’assemblée du pays et les frais dans deux ans prochains, pour estre lesd. sommes employées, sans divertissement, au profit et acquit de ladite ville et jurisdiction… En oultre valider la levée de ladite somme de quatre mil quatre cens quatorze livres dix sols faicte en Tannée mil six cens trente pour quarante cinq quartiers imposez, suivant la délibération de ladite ville, sur tous les habitans d’icelle pour le paiement des interests lors eschus ».

L’arrêt du Conseil d’Etat rappelait ensuite les deux procès verbaux de Me Robert Raymond, trésorier de France en la généralité de Guyenne, la délibération des Consuls du pays d’Agenois du 28 Avril 1628, celle des Trois Ordres de la ville d’Agen du 16 Juillet 1633, l’ordonnance des Trésoriers de France du 22 Février 1634, renvoyant les Consuls d’Agen devant le Roi, et l’arrêt de la Cour des Aydes portant vérification des dettes de la ville et du pays d’Agenois en date du 4 Septembre 1630, la délibération de la maison de ville d’Agen pour l’inventaire des intérêts dûs en date du 6 Septembre 1630.

L’arrêt ordonne une nouvelle vérification par le Sr de Verthamon, maître des Requêtes et intendant de la justice de Guyenne, assisté du Procureur Général en la Cour des Aydes et fait défense aux créanciers d’user contre les Consuls d’aucune contrainte, sous condition de payer les intérêts.

A l’arrêt est joint l’état détaillé des dettes de la ville d’Agen et du pays d’Agenois. (1)

L’intendant Verthamon, fut commis, par arrêt du Conseil du 25 Octobre 1634, et chargé de la vérification des dettes de la ville d’Agen et du pays d’Agenois, opération qui fut exécutée par le trésorier général de Gourgue et Mr de Verthamon, les 10, 11, 12, 13, 14 et 15 Février 1635.

« Et calcul fait, dit l’Intendant, nous avons trouve l’estat des sommes deues à la dicte ville d’Agen par ledict pays d’Agenois, montan à la somme de quarante-cinq mil neuf cens vingt-deux livres huict sols unze deniers, suivant compte final fait et arreste entre les depputtés de lad. ville et dudict pays, lequel nous avons alloué…..

Et pour le regard des sommes conteneues en l’estat de dettes pretendeues estre deues par lad. ville à plusieurs particuliers, contenans deux chapitres cy-dessus, le tout c’est trouvé monter à quatre-vingt mille cens unze livres sept sols six deniers (2) ».

A cet arrêt était annexé, l’Estat des debtes présentes et affirmée véritable par Pierre de Méja qu’on trouvera résumé aux pièces justificatives.

(1) Arch. d’Agen C.C. 192.
(2) Arch. d’Agen C.C. 192.

Dans ce document certaines dettes mentionnées ci-dessus avaient disparu et de nouvelles y apparaissent, dettes que, depuis 1629, les Consuls avaient clé obliges de contracter.

Au moment où nous sommes arrivé, vingt ans seulement nous séparent de la guerre de la Fronde et pendant ces vingt années le pays d’Agenois dut encore supporter beaucoup d’avaries et de misères.

La Fronde acheva la ruine du pays, qui, pour panser et guérir ses blessures, attendit longtemps encore l’aurore des jours meilleurs.

Dans cet intervalle de vingt ans, un homme s’était rencontré dont le coeur inlassable s’étendait sur toutes les misères sociales. C’était un pauvre paysan landais, Vincent de Paul. Comme Jeanne d’Arc, il eut grand’ pitié du Royaume de France.

Déjà en 1624, il avait fondé les Frères de la Mission et multiplié « les frairies de charité » qui bientôt enveloppèrent la France de leur réseau (1).

Treize ans plus tard (Août 1637), Mme de Combalet (Marie de Vignerod), nièce de Richelieu, duchesse d’Aiguillon fondait dans sa duché la Mission de N.-D. de La Rose, pour l’instruction et le soulagement des pauvres (2).

A la fîn de l’horrible année 1631, les Consuls sortants léguaient à leurs successeurs leur mélancolique testament. Ce sera notre conclusion.

« Jurade du dernier de Décembre 1631 sur l’adieu de Messieurs les Consulz.
Y estant messieurs de Grimard, Ratier, Laborde, Caussade, Roussel et Boyer, Consulz.
A este represente par lesd. sieurs Consuls auxdits sieurs Jurats que puis le commencent de ceste année quilz feurent mis en la charge consulaire, ils ont administre les affaires quilz ont eu sur les bras le mieux qu’il leur a este possible, quy ont este très grandes, ayant eu la famine et la peste dans la Jurisdiction et que pour y pourveoir ilz ont este contraints emprunter quelques sommes de deniers qu’ils prient lesd. sieurs Jurats vouloir approuver eesemble tout ce quils ont faict jusques a ce jour dhuy qui a este avec ung tel soing et mesnagerie qu’il leur a este possible (3) ».

Ste-Livrade d’Agenais, Mai 1902,

(1) Voir A. Feillet. La Misère au temps de la Fronde et St-Vincent de Paul.
(2) V. Abbé Alis. Histoire de la ville d Aiguillon, p. 272.
(3) Arch. d’Agen. BB. 52.

Docteur L. Couyba, Extrait de La Misère En Agenais de 1600 À 1629 et La Grande Famine de 1630-1631