La tuerie de Moirax

L’assassin de Moirax qui massacra six personnes n’est autres que le chef de famille

Il voulait « vivre seul »

AGEN. 11 février. Par téléphone.

Il est des degrés dans le crime, et l’actualité s’est chargée souvent de coordonner, au cours des jours, une échelle qui marque les limites de l’horreur.

La tragédie qui vient de se dérouler à Moirax, près d’Agen, se refuse cependant à des comparaisons et déconcerte notre humaine compréhension.

On a peine à concevoir qu’un homme de 30 ans, et de sang-froid, anéantisse sa famille tout entière, composée de six personnes, sans se laisser attendrir par la faiblesse d’une grand’mère, sans faire grâce à l’innocent sourire d’un bébé de quatre mois

Et cet homme, dont la main ne trembla pas durant toute la demi-heure qu’il lui fallut pour arriver au bout de son horrible carnage, cet homme qui n’eut pas une larme en revenant contempler au grand jour ses victimes, cet homme a tué sauvagement, sans pitié, parce qu’il « avait le cafard », et parce qu’il « voulait vivre seul sa vie ».

La maison, aujourd’hui lugubre tombeau de cette famille, était pourtant, hier, le mas riant et propret rêvant doucement en bordure du chemin, sur le coteau de Moirax, à 12 kilomètres d’Agen.

Depuis quatorze ans, l’homme, Pierre Delafait – et non Dieulafait, comme on l’avait écrit par erreur – jeune beau, vigoureux, y vivait en compagnie de sa grand’mère, Mme Goffart, 77 ans ; de sa mère Mme veuve Delafait, 52 ans, de son oncle, M. Médonne, 66 ans.

D’un premier mariage, il avait eu une petite fille charmante, Lucienne, âgée actuellement de 8 ans, et depuis trois ans il s’était remarié avec Denise Planes, 27 ans, dont il avait eu, il y a quatre mois, un petit, garçon, Jean.

Ancien ajusteur-mécanicien. Pierre Delafait ne s’était guère accoutumé à la vie campagnarde et. il bricolait tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre.

Cette famille paraissait n’avoir point d’autre histoire que celle d’un tranquille bonheur et ce fut une stupeur quand, mercredi, on apprit son extermination.

Six victimes, un seul survivant : le maître, d’ailleurs parti dimanche à midi…

– Je ne pleure plus jamais, assura- t-il quand M. Bainé, procureur de la République, et les gendarmes s’étonnèrent de son impassibilité.

Tout un après-midi et toute une nuit il devait se cantonner dans cette attitude et ce n’est que ce matin, à 7 heures, qu’il se décida tout à coup à avouer.

– Oui, c’est moi qui ai tué tout le monde, déclara-t-il simplement aux policiers de la brigade mobile qui, après les gendarmes, avaient repris l’interrogatoire.

J’en avais assez, j’avais le cafard, je voulais me refaire un avenir. Je haïssais mon oncle qui me reprochait de ne pas travailler ; il avait monté la tête à ma mère et c’était, à la maison, des discussions continuelles. Il fallait en finir, c’était devenu une idée fixe ; il fallait n’épargner personne si j’en tuais un, il fallait tuer tout le monde.

Je suis parti à bicyclette le dimanche vers 15 heures, me rendant chez un ami, M. Barthe, boulanger à Clairac, village distant de 35 kilomètres. J’arrivai avant la chute du jour et je prévins le boulanger que je coucherais là, devant réparer une charrette dont il m’avait fait cadeau.

Le lundi, vers 22 h. 30, quand tout le monde fut couché, je sortis et enfourchai ma bicyclette pour revenir à Moirax où j’arrivai vers minuit 30. Ayant frappé à la porte de la maison, ma femme vint ouvrir. Je la suivis dans la chambre où dormait dans,son berceau mon dernier-né.

Nous causâmes quelques secondes et je commençai à me déshabiller. Puis je quittai la chambre pour aller chercher une hachette à l’atelier. Quand je revins, je profitai d’un moment où ma femme me tournait le dos pour la frapper à la tête.

J’allai ensuite réveiller ma grand’mère et je lui plantai un couteau dans le dos. Mon oncle s’étant levé, je le frappai avec le même couteau. Je voulus retirer l’arme, mais je ne réussis qu’à m’ouvrir la main.

Alors j’ai décroché mon fusil de la panoplie dans le couloir et je suis allé tuer ma mère et ma fillette à bout portant. Le bébé, c’est avec la hachette. Tout cela avait duré environ une demi-heure.

Reprenant ma bicyclette, je repartis pour Clairac, où j’arrivai vers 6 heures du matin. Je dus attendre dans la rue que les mitrons fussent au travail pour me glisser dans la maison sans donner l’éveil.

Le mercredi, je revins à Moirax avec le boulanger qui ne s’était pas aperçu de mon absence et c’est au village seulement que les gens me parïèrent du drame qui n’avait été découvert que le matin, vers 11 heures.

Après ces aveux énoncés d’une voix calme, le criminel a été amené, ce matin, un peu avant midi, à la maison où devait avoir lieu la reconstitution. Quand on le conduisit vers ses victimes, toutes étendues là où il les avait frappées, il n’émit aucun regret, se contentant de répondre d’une voix brève aux questions qui lui étaient posées. Pourtant, cette lugubre scène dans la pénombre de ces chambres aux volets clos était la plus atroce vision que l’on pût concevoir.

La préméditation

Cynisme d’un fou ! On épiloguera peut-être longuement là-dessus au cours des assises qui le verront comparaître. Mais la préméditation est indéniable.

Dimanche dernier, Delafait alla au café des époux Roméo chercher la lanterne de bicyclette du patron dont il n’avait cependant pas besoin car il n’était que 2 heures de l’après-midi.

A cet instant, Delafait savait donc qu’il reviendrait de nuit, contrairement à ce qu’il avait affirmé à tout le monde.

Cet alibi était bien préparé puisqu’il réussit à sortir de chez son ami le boulanger Barthe et à y rentrer sans avoir été aperçu. Enfin, dernier détail qui montre le souci qu’avait le meurtrier d’échapper au châtiment ; pour commettre son crime il avait revêtu, en arrivant chez lui, une salopette et un veston noir qu’il jeta dans la Garonne en rentrant, ainsi qu’une paire de gants tachés de sang.

Tout cet échafaudage de précautions s’est écroulé grâce à un détail.

Sans cet accident fortuit, jamais peut-être on n’aurait pu soupçonner le meurtrier ou du moins le confondre. Son alibi était indiscutable.

Singulière folie

On pourrait s’étonner que Delafait ait pu, dans une même journée, accomplir à bicyclette une randonnée de plus de cent kilomètres et cela par un temps glacial. Mais le criminel est un ancien champion cycliste régional.

Une fois déjà, il y a huit ans, il avait fui la vie qui l’excédait et il avait fait une fugue d’assez longue durée. Il était cependant rentré au foyer sur les instances de sa famille.

Singulière folie, vraiment, qui ne dure que ,le temps d’accomplir sa monstrueuse série de meurtres, puisque tous ceux qui le virent avant et après le drame ne purent rien soupçonner.

Quand il sortit de la maison, ce soir, il ne se retourna même pas, et il s’enfonça dans le froid de la nuit en relevant frileusement le col de son pardessus. Tout le village le regarda passer et nul ne proféra la moindre imprécation. Tant d’horreurs accumulées avaient anéanti le réflexe vengeur de la foule stupéfaite.

Les obsèques des victimes seront célébrées aujourd’hui à 14 h. 30.

Extrait : Le Matin, Paris, 12/02/1932.


La tuerie de Moirax évoquée aux assises de Lot-et-Garonne

Insensible, Pierre Delafet, quatre fois assassin et deux fois parricide, entend rappeler son épouvantable forfait

AGEN, 6 mars. Par télégramme.

Pierre Delafet, quatre fois assassin et deux fois parricide, est devant les jurés. La foule qui assiège le prétoire le considère sans haine : la haine est un sentiment qui rapproche, qui tend au contact. Ce qu’on éprouve à la vue de ce monstre, c’est la curiosité un peu douloureuse, compensée par une insurmontable répulsion ; ce vertige d’horreur qui vous immobilise devant l’araignée-crabe ou le crapaud géant. Delafet a tué sa femme, sa mère, sa grand’mère, son oncle, ses enfants, de la septuagénaire au bébé dé trois mois ! Sauf les épouvantes de la mythologie, quel crime, depuis Caïn, a jamais égalé celui-là ! Dès qu’il est entré, une rumeur a parcouru et comme dilaté la salle. C’était lui ! Un beau garçon solide, au poil noir, les yeux d’un bleu foncé, sournois et cruels, le masque charnu, puissant des pommettes et des mandibules, les mains derrière le dos et l’air, ennuyé de parti pris.

Le conseiller Simon, qui préside, puissant, sanguin et tout rond, aborde son interrogatoire sans stupeur ni dégoût, avec une saine et fine rondeur.

– Pierre Delafet vous êtes né à Bordeaux, vous avez 32 ans, votre certificat d’études et pas de condamnation.
Par suite, des circonstances tragiques qui vous amènent ici, vous êtes veuf et sans enfants. (Sensation.)

On ne sourit pas : c’est le rite juridique et le président n’y a pas mis intention d’ironie.

Fils d’un brave homme employé au chemin de fer du Midi, il a été élevé avec amour, et soin. Il a fait son service militaire dans l’aviation, à Tours et en Syrie. Dès sa libération, en 1923, il s’est marié. Sa femme est morte en 1927, lui laissant la petite. Lucienne qui aurait aujourd’hui 9 ans.

Sa mère, pour lui donner une situation, avait acheté 12.000 francs les cinq hectares de la propriété, de Serres, sur le plateau de Moirax, à deux lieues d’Agen. Elle lui en fit don par contrat quand il se remaria en 1930. Mais le travail de la terre lui répugnait il n’aimait pas sa femme et la trompait il était resté indifférent à la naissance de son deuxième enfant, le petit Jean. Il endurait, muet et têtu, les reproches que, sur sa paresse et son insouciance, lui faisaient sa mère, sa grand’mère et son oncle Albert Midole. Bref, dissentiments continuels.

– Oh! fait-il en haussant les épaules, pas bien graves.

Le 7 février de l’an dernier il prend sa bicyclette, il va voir à Clairac, à cinquante kilomètres de Moirax, son parent, Barthe, dont la charrette a besoin d’être réparée.

– La veille, remarque le président, vous aviez eu soin d’emprunter à un voisin sa lanterne à acétyléne ; vous comptiez donc revenir la nuit.

Il arrive chez les Barthe ; on veut enfermer sa bicyclette, il refuse : elle peut rester sous le hangar au bord de la route.

– N’était-ce pas que vous comptiez la reprendre sans qu’on y fit attention ?

Pas un moment il ne paraitra s’intéresser aux questions qu’on lui pose.

– Je ne me souviens pas, dit-il avec indifférence.

Le soir, il attend. que tout le monde soit endormi, chausse des sandales qu’il avait eu la précaution d’emporter, saute sur sa bicyclette : deux heures et demie après, il a refait les cinquante kilomètres qui le séparent de Moirax.

Minuit et demi, il frappe à la porte : sa femme vient lui ouvrir et se recouche. Il feint d’en vouloir faire autant, mais ayant ôté son veston, il s’absente : « Je reviens », dit-il. Il va dans sa forge, enfile un pantalon de toile bleue, endosse une veste de lustrine noire, prend une hachette. Il rentre : sa femme est couchée, la tête au mur. Il frappe, trois coups, fend et brise le crâne. Elle est morte sans un soupir.

Le massacre

Le massacre effroyable est commencé : aussi expéditif que possible – la tuerie des porcs à l’abattoir – en quelques minutes, il sera consomme.

Il a bâillonné d’un mouchoir le cadavre des sa femme ; il entre chez sa grand’mère et lui demande une potion parce qu’il a mal au coeur. Il cache derrière son dos un couteau énorme et pointu qu’il vient de prendre à la cuisine. La vieille cherche la drogue en question ; il lui plante, dans le dos la lame jusqu’au manche : elle tombe foudroyée. L’oncle Midole sort de sa chambre. Dans le dos, lui aussi, il est poignardé deux fois, avec une telle violence que l’assassin, en retirant le couteau, se blesse aux doigts.

L’affreux meurtrier va dans le couloir décrocher son fusil. Sa mère parait : une charge de chevrotines en plein buste elle tombe. La petite Lucienne se précipite : une charge de chevrotines en peine figure ; elle tombe.

– Il y avait encore votre fils Jean ; vous êtes revenu vers le berceau.

– Je ne sais pas.

– Mais si, vous avez dit : « J’ai failli l’épargner, mais la besogne était commencée, il fallait la finir ».

Le public halète d’horreur.

– Vous avez fait un paquet de vos vêtements ensanglantés, vous avez changé de souliers et vous êtes reparti. Mais vous avez oublié votre lanterne à acétylène : le crime était signé.

Il refait une troisième fois les cinquante, kilomètres rentre à pas de loup chez les Barthe.

Personne ne vous avait entendu. Vous prenez votre tasse de chocolat : ce qui venait de se passer ne vous avait pas, coupé, l’appétit.

Mais ses yeux tombent sur la blessure qu’il s’est faite aux doigts. Il descend à la cave sous prétexte de regarder un tonneau qu’il se propose de raccommoder. En remontant il déclare qu’il vient de se couper en tombant sur un morceau de verre. Mme Barthe, en le pansant, remarquera, que la coupure ne saigne pas.

– Mais, enfin, pourquoi ? demande le président, pourquoi avez-vous fait cela ? Pour hériter de tout le monde ? Pour vivre seul ? Pour vous venger ?

– Pour rien du tout.

L’interrogatoire suffisait sans doute à édifier le jury : la déposition des témoins n’importe guère que dans un procès où réside quelque incertitude de fait.

On n’entendra pourtant pas moins de vingt-cinq dépositions. Le commissaire de la police mobile témoignera du calme avec lequel Delafet raconta son crime stupéfiant :

L’un des deux avocats, Me Perreau, fait diversion en s’étonnant de ce qu’on n’a pas jugé utile de relever sur la hache, le couteau et le fusil, les emprein- tes digitales de celui qui s’en était servi.

A quoi réplique l’avocat général que les aveux formels et complets de l’assassin valaient mieux que toute expertise.

Rumeur d’approbation dans le public : Me perreau s’obstine pourtant.

– Malgré les aveux de Delafet, hasarde-t-il, vous ne connaissez peut-être pas encore la vérité.

Et le public, de nouveau. par un commencement de clameur, difficilement réprimée, marque l’intérêt passionné qu’il prend à ces débats inoubliables.

– Absolument cynique, dit à son tour le maire de Moirax, M. Lannelongue : d’ailleurs il n’aimait pas sa famille, il trompait sa femme avec une voisine et j’ai entendu dire que celle-ci lui vantait l’existence qu’ils auraient pu mener à deux s’il eût été libre. Elle-même, d’ailleurs, était en puissance de mari.

– Il exagère, dit l’accusé dédaigneusement.

M. Dabos, le charpentier de Moirax, entra le premier dans la maison des Delafet, après avoir constaté qu’ils n’avaient pas donné signe de vie toute la journée du mardi gras. Il buta sur le corps de l’oncle Midole. Alors, il appela à l’aide.

On tirera moins que rien de la « voisine », la maîtresse de l’assassin, une petite femme qui malgré son jeune âge – 22 ans – sait tenir sa langue, et guère davantage de M. Joseph Roméo, qui est, on s’en doute bien, non seulement le coiffeur de Moirax, mais le mari de la « voisine ».

Extrait : Le Matin, Paris, 07/03/1933.