Le Doyenné De Moirax au XIe Siècle

Étude Historique.


Vers le milieu du Xe siècle, vivait un riche seigneur agenais, dont les possessions s’étendaient principalement sur la rive gauche de la Garonne, dans l’ancien Brouilhois : ce seigneur se nommait Guillaume-Arnaud de Moirax, fils d’Arnaud. (1) Sa fortune, à en juger par scs nombreuses libéralités, devait dépasser celle d’un seigneur ordinaire et lui assurer une situation considérable dans le pays. (2) Anne, sa femme, devait appartenir comme lui à une grande famille féodale du temps, mais le nom de cette famille ne se trouve prononcé nulle part et il n’est resté d’elle que ce simple et modeste nom d’Anne toujours attaché d’ailleurs à celui de son fils, (3) Pierre-le-Prieur. Guillaume Arnaud et Anne eurent ensemble trois enfants, dont les noms reviendront fréquemment dans cette notice et qui furent 1° Saxet, dit le doyen, (4) 2° Pierre, dit le prieur, 3° Arsendis, dite le petit oiseau (5) épouse de Raymond Bernard, seigneur de Narsès. (6)

(1) Willelmus-Arnaldi de Moyriaco — ego Willelmus-Arnaldi, Arnaldi filius — Labénasie. — Cartulaire de Cluny, inédit.
(2) Il était fils d’Arnaud 1er, vicomte de Lomagne, et lui-même paraît avoir été, de son chef, vicomte de Brouilhois. Notice généalogique par M. Jules de Laffore, inédit. — Arnaud ler est mentionné dans l’art de vérifier les dates, au chapitre consacré à la généalogie des vicomtes de Lomagne.
(3) Signum Annæ, matris ejusdem Petri. — Petrus prior et Anna, mater ejus. — Cartulaire Cluny. — Ibidem.
(4) Dedi Saxeto decano, filio meo. — Cartulaire cl. — J. de Laffore, notice généalogique.
(5) Petri soror, nomine passeruncula et Willelmus. — Bernardi de Narses, maritus ejus. — Cartulaire cl. — J. de Laffore, notice généalogique.
(6) Je n’ai pu me procurer aucun renseignement sur cette seigneurie de Narses.

M. de Laffore, en ajoute un quatrième, nommé Pierre, comme le prieur, mais dont l’existence ne résulte des actes de Cluny que par suite de certaines nécessités d’interprétation.

Guillaume Arnaud était d’une piété profonde. Les actes nous le représentent comme désirant porter avec ardeur le joug du Christ ; (1) la discipline monastique tentait plus particulièrement sa ferveur, et il voulut enfin s’y consacrer tout entier ; (2) ce qui a fait dire à M. l’abbé Barrère qu’il avait tourné ses regards vers l’état monastique, autrement dit, pris l’habit religieux, (3) quoique sa femme fût encore en vie. Ce désir était alors général dans les hautes régions féodales, et, pour offrir aux seigneurs, même mariés, les moyens de le satisfaire, il était d’usage de les admettre à participer aux exercices du chœur, à la condition toutefois d’avoir été ou les fondateurs ou les bienfaiteurs du monastère. Guillaume Arnaud désira jouir de ce privilège, et, pour avoir droit à cette faveur, imagina de fonder un couvent sur le lieu même ou il semble qu’il fesait sa principale résidence, c’est-à-dire à Moirax. Ce couvent, une fois fondé, fut placé sous l’invocation de la Sainte-Vierge (4) et la dépendance de l’abbaye de Cluny. (5) Cette abbaye était alors un des établissements monastiques les plus vénérés de la chrétienté ; elle avait des dépendances nombreuses disséminées dans toute France et peut-être même au dehors ; sa règle était à peu de chose près celle de saint Benoit, et passait pour une des plus sévères et des mieux appropriées à la sainteté de la vie chrétienne.

(1) Leve christi jugum ferre cupiens. — Cartulaire cl.
(2)Totum se regularibus disciplinis sub monastico habitu coaptans. — Ibidem.
(3) Barrère, histoire religieuse et monumentale du diocèse d’Agen, t. I, p. 252. — Le mot habitus, dans le texte, n’emporte avec lui qu’une manière d’être et de vivre.
(4) Monasterium sub titulo beatæ Mariæ primitus fundavit. — Cartulaire cl.
(5) Desiderans etiam quatenus excellentiori deserviret religioni, voluit quod monasterio cluniacensi perpetuo subjaceret. — Cartulaire cl.

Un des fils de Guillaume, celui que nous allons retrouver à chaque instant sous le nom de Pierre-le-Prieur, entra dans les mêmes voies que son père, sauf qu’il ne parait pas s’être jamais marié. Ce fut en réalité l’église de Moirax qui fut sa véritable épouse. Il semble résulter cependant du Cartulaire auquel j’emprunte ces détails, qu’il ne se décida qu’assez tard ; dans sa jeunesse, il avait mené la vie de chevalier, et quand il se décida à faire ses vœux, il devait être à la veille d’entrer dans son âge mûr. La vie de chevalier, militia, cavaleria, (1) mélange brillant de valeur, de galanterie et de dévotion, en était à cette époque à ce haut degré de splendeur qui ne s’est plus retrouvé depuis, et que les troubadours des siècles suivants consacrent comme un idéal de plus en plus regretté. Du trible but qu’elle poursuivait avec ardeur, Dieu, le Roi, les Dames, résultait cet idéal que nous nommons encore l’esprit chevaleresque, et où le culte de Monseigneur Jésus Christ et de Madame sa mère, occupait toujours le premier rang. Le fils de Guillaume Arnaud prit ce culte au sérieux, et même tellement au sérieux qu’il se décida librement à renoncer aux luttes de la chevalerie terrestre, selon les expressions du Cartulaire, pour se dévouer tout entier, comme avait fait son père, aux combats de la chevalerie spirituelle. (2) Guillaume Arnaud, à ce qu’il parait, approuva beaucoup la résolution de son fils, encore qu’elle lui fit perdre, au moins de ce chef, toute espérance de postérité, et ce fut lui qui le présenta à l’abbaye même de Cluny dont il avait voulu que son propre couvent fût une simple dépendance, (3) ainsi que je l’ai déjà dit :

Pierre n’avait pas les mêmes raisons que son père pour rester à Moirax, peut-être aussi avait-on eu sur lui quelque vue particulière et désirait-on l’initier de plus prés aux habitudes d’une grande administration monastique. Quoiqu’il en soit, il fit ses vœux Cluny et s’y pénétra profondément des règles et de l’esprit d’une discipline régulière. (4) Ses qualités diverses appelèrent sur lui l’attention, et au bout de quelque temps, il fut envoyé à Moirax en qualité de prieur et de prélat. (5) Ce titre de prélat, réservé de tout temps aux hautes dignités ecclésiastiques, indique assez clairement l’idée qu’on attachait alors à cette qualification de prieur.

(1) Ce mot correspondait à celui de parfait gentilhomme fréquemment employé dans le courant du siècle dernier pour désigner un homme comme il faut.
(2) Secularem relinquens ut cælestem sumeret militiam. —Cartulaire cl. — Ce mot relinquens indique l’abandon d’un mode d’existence autrement commencée.
(3) Obtulit deo et sancto Petro apostolo dominum Petrum, filium suum. — Cartulaire cl. — L’abbaye de Cluny était sous l’invocation de saint Pierre.
(4) Segulari disciplina regulariter imbutus. — Cartul. cl.
(5) Huic monasterio prælatus ac prior effectus fuit. — Ibid.

Toutes les grandes abbayes avaient des prieurs ; on en distinguait de deux sortes : les prieurs intérieurs et les prieurs extérieurs. Le prieur intérieur, ou cloitré, claustralis, ne sortait pas du couvent : c’était comme une espèce d’abbé en sous-ordre, partageant avec l’abbé lui-même les fatigues de l’administration et venant immédiatement après lui soit au Chapitre, soit au chœur. On ne le distingue pas facilement du doyen, decanus, (1) en supposant que ce ne fût pas une seule et même fonction. Le prieur extérieur ou forensis, au contraire, était envoyé pour servir de chef aux moines renfermés dans dos couvents lointains, mais rattachés par les liens de la dépendance à l’abbaye-mère ; il en était le véritable abbé, surveillait l’observation de la règle, administrait tous les biens, et prenait rang dans le clergé du diocèse où se trouvait son prieur ; c’était à cette importance, toute de dignité, qu’il devait le titre de prélat, donné ici comme complément de celui de prieur. On l’appelait aussi decanus, ou doyen , tout aussi bien que le prieur claustralis lui-mème ; il parait même que c’est ce dernier titre qui en définitive avait survécu à Moirax ; car c’est celui que se sont donné les prieurs de ce couvent jusques aux derniers jours de l’existence de ce prieuré. Pierre accepta la mission qui lui était confiée, et y consacra toute sa vie. (2) Il y sacrifia non-seulement ses intérêts personnels, ce qui était assez naturel, puisque ses vœux ne lui en permettaient aucun, mais ceux de sa famille elle-même, toujours chère à ceux-là même qui s’en sont le plus éloignés. Non seulement il la sacrifia, mais lutta contre elle avec la plus grande insistance, et déploya dans cette lutte une indomptable fermeté. S’attachant de son mieux à l’amélioration de son couvent, à sa prospérité, à sa splendeur même, il n’eut ni trêve ni repos durant toute sa vie, travaillant sans cesse à l’agrandissement de son domaine et à l’embellissement de son église. (3)

(1) Boso decanus, quia sic tunc in illo veteri ordine appellabatur qui modo in Istol prior vocatur. — Ducang. gloss. — V. Decanus.
(2) Ad exitum vitæ. — Cartul. cl.
(3) Utilitalibus hujus loci et ut in stabilitate religionis persisteret fideliter insudavit. — Ibid.

C’est dans le récit de ces luttes intérieures, prolongées même après sa mort, que consiste tout l’intérêt de la notice que je me propose de lui consacrer ici :

I

Les actes dont cette notice a été extraite sont au nombre de trois ; ils ont été puisés dans un cartulaire conservé à Cluny et qui s’y trouvait encore au commencemet du dernier siècle. La copie en fut faite à Cluny même, à la prière de Labénazie. (1) Ce dernier les inséra intégralement dans son histoire manuscrite d’Agen. Argenton en prit une copie sur cette histoire manuscrite, et tout récemment M. Bosvieux, ancien archiviste de Lot-et-Garonne, en a pris une seconde copie sur celle d’Argenton. On peut donc les considérer comme authentiques, et authentiquement conservés.

Ces trois actes sont en latin : M. l’abbé Barrère en a donné une traduction qu’on trouvera aux pages 250 et 305 du tome Ier de son Histoire religieuse et monumentale du diocèse d’Agen. On pourra donc facilement et à l’aide de cette traduction contrôler le sens que je crois pouvoir donner à divers passages qui m’ont semblé avoir été mal compris, ou que, du moins, il a compris autrement que moi.

Pour assurer la prospérité de son couvent, Guillaume Arnaud n’avait pu se dissimuler qu’une donation d’immeubles était absolument nécessaire ; il ne suffisait pas en effet d’une église, comme celle qu’il dut faire lui-même bâtir et qui subsiste encore aujourd’hui ; il ne suffisait même pas de ce qu’on appelait alors un cœnobium, c’est-à-dire, d’une maison avec cloître, cellules pour les religieux, et autres accessoires de même nature, pour constituer un vrai couvent. Il fallait encore des champs, des prairies, des vignes, des bois, en un mot, tout ce qui sert à produire et contribue à l’entretien d’hommes exclusivement voués à la méditation et à la prière. On a dit que les premiers moines avaient cultivé de leurs propres mains un sol qui ne leur était pas disputé. Ce fait peut être vrai des moines de la Thébaïde ; il ne l’est certainement pas des moines d’Occident, à quelque époque et dans quelque lieu qu’on les place.

(1) Labénazie, ancien prieur de la collégiale de Saint-Caprais, vivait encore en 1715 époque où il reçut la visite de deux célèbres bénédictins, dom Durand et dom Martenne qui en parlent avec éloge. Les éditeurs du Gallia christiana le traitent à’eruditissimus et illustrissimus Benazius. Il a laissé une histoire inédite de l’Agenais, dont il n’existe qu’un petit nombre de copies. C’est à une de ces copies que j’ai emprunté le texte dont je me sers. C’est à l’obligeance de Mme veuve Benjamin Martinelly, et à M. de Boëry, son gendre, que j’en dois la communication. Je l’ai contrôlé par celui de M. Bosvieux.

moines de la Thébaïde ; il ne l’est certainement pas des moines d’Occident, à quelque époque et dans quelque lieu qu’on les place. Les moines défricheurs n’appartiennent, au moins chez nous, qu’à la légende, et il n’y a pas existé un seul monastère dont la fondation n’ait été précédée, accompagnée ou suivie d’une donation en immeubles. Ceux qu’on a dotés autrement, s’il y en a eu, et ceux qu’on n’a pas dotés du tout n’ont eu qu’une existence éphémère. Guillaume Arnaud était riche : il mettait le salut de son âme et des âmes de ses parents au-dessus de toute considération d’économie. (1) En conséquence et d’accord avec sa femme, il dut détacher de sa fortune personnelle un certain nombre d’immeubles pour servir à l’entretien de ces moines dont les exercices étaient justement l’objet de sa détermination. On n’a pas conservé cet acte, soit que la donation n’ait pas été faite par écrit, comme il arrivait fréquemment en pareil cas, (2) soit que cet acte ayant été remplacé par un autre, on ait jugé inutile de le transcrire sur le cartulaire de Cluny ; mais la donation n’en est pas moins certaine ; elle résulte d’une clause qui ne peut avoir été stipulée qu’à celle occasion et par laquelle le donateur réserve que ses héritiers ne pourront aliéner la moindre partie de leur héritage futur sans l’avoir préalablement offert au couvent, à titre de droit de préremption. (3)

Il était d’usage en pareil cas de faire intervenir, non seulement la femme, mais encore les enfants, pourvu cependant qu’ils fussent eu âge de s’engager. Guillaume-Arnaud ne prit pas cette précaution qui arrêtait souvent bien des revendications après décès ; mais son fils Pierre fit mieux que de donner son consentement tacite ; avant même de prononcer ses vœux, (4) il se dépouilla personnellement de tous les droits qui pouvaient lui revenir sur les biens déjà donnés. Il le fit dans une forme étrange ; le père et le. fils déclarèrent, donner ensemble, donamus, les immeubles dont il avait été déjà disposé, et tandis qu’ils donnent en commun, c’est presque toujours le père qui parle ; c’est ainsi qu’on trouve, notamment au début de l’acte, cette singulière rédaction : donamus ecclesiam de Moiriaco…. cum omnibus quæ pater meus habere visus est.

(1) Pro redemptione animarum nostrarum et omnium parentum nostrorum. — Cartul. cl.
(2) L’usage dans une donation simple, faite d’un couvent ancien au nouveau était de se présenter devant l’autel en présence de témoins, et de dire à haute voix qu’on donnait à tel ou tel saint, patron du Couvent : on tenait note de la présentation et des noms des témoins, mais cette note , presque sans valeur, s’égarait fréquemment,
(3) Retinuit ut nulli unquam aliquid de hærodidate ipsa venderetur… nisi monachis, si ipsi retinere voluerint. Cartul. cl.
(4) Pierre n’est désigné dans cet acte ni comme prieur, ni même comme moine, mais seulement comme fils de Guillaume Arnaud : on y lit en effet en tête ces mots : Filius meus Petrus et à la signature : signum Pétri, filii ejus.

Cette anomalie revient, à plusieurs reprises au point de faire douter de l’authenticité d’un acte conçu d’une façon aussi bizarre, si la source dont il émane n’était de nature a écarter tous les soupçons. Cette donation collective d’ailleurs fut faite ou plustôt renouvelée de la façon la plus solennelle. On y voit figurer l’abbé de Cluny, Hugues, qui, probablement avait fait le voyage tout exprès, (1) deux évêques, l’un d’Agen, Bernard, (2) et l’autre de Toulouse, Durand, (3) le comte de Poitiers, (4) Guillaume, en même temps duc d’Aquitaine et en même temps comte d’Agenais et de Poitiers, et enfin un chevalier du nom de Roland. (5) L’abbé de Cluny, Hugues, ou plutôt Saint-Hugues, fut un des personnages les plus considérables de son temps, ce fut lui qui, par son habile direction, amena l’abbaye dont il était le chef, à ce haut degré de splendeur dont elle n’a cessé de jouir pendant tout le moyen-âge et dont il restait encore de magnifiques débris au moment même ou s’écroulait, sous la main de la révolution, tout notre antique édifice religieux. On voit même par les termes qui lui sont consacrés dans cet acte qu’on le regardait comme la providence même de la congrégation : il l’emporte, y est-il dit, par ses services autant que par son rang ; (6) il était né en l’année 1024 et mourut seulement en 1108, âgé par conséquent de 104 ans. La date de son élévation à l’abbatiat n’est pas connue. Quant à Guillaume de Poitiers, c’est celui qui, dans l’art de vérifier les dates, figure au n° 6, comme comte spécial de Poitiers et au n° 7 comme duc d’Aquitaine.

Indépendamment des signatures de ces grands personnages, l’acte porte encore celle de la femme de Guillaume-Arnaud qui donnait aussi son assentiment. (7)

(1) Signum domini abatis Hugonis. — Cartul. cl.
(2) Signum Bernardi episcopi. — Ibid.
(3) SignumDuranni episcopi. — Ibid.
(4) Signum Willelmi Pictavientium comitis. — Ibid.
(5) Signum Rolandi militis. —Cartul. cl.
(6) Magis prodesse quam prœesse videtur. — Ibid.
(7) Signum Annæ matris ejusdem Petri qui hanc donationem fecerunt (sic). — Ibid.

La date de l’acte est de l’an 1049, sous le règne du roi Henri, l’épiscopat de Bernard et l’administration comtale de Guillaume. (1)

Quant à l’objet même de la donation, il portait sur divers domaines parmi lesquels figuraient au premier rang la villa et l’église ou (2) paroisse de Moirax, avec leurs accessoires de toute nature. (3)

II

A l’acte que je viens d’analyser succède, sur le cartulaire de Cluny, une notice résumant un certain nombre d’actes postérieurs dont le texte avait été jugé sans doute inutile à conserver intégralement. Cette notice a du être rédigée après l’année 1115, puisqu’elle relate un acte de cette même année. Sans doute elle ne saurait suppléer aux actes qui nous manquent, mais, à défaut de ces actes, il n’en est pas moins fort heureux, pour notre histoire locale, qu’il s’en soit conservé un semblable équivalent.

Qu’on me permette donc de puiser dans cette notice tout ce qui m’a paru susceptible d’un véritable intérêt.

Elle commence au moment où Guillaume Arnaud, qu’il fut ou qu’il ne fut pas vicomte de Brouilhois, quoique les vraisemblances soient toutes du coté de l’affirmative, vient de décéder. La date précise de ce décès est inconnue et par conséquent incertaine, et je crois devoir la laisser dans le même vague ; on suppose cependant qu’elle est au moins postérieure à l’année 1049. Il laissait après lui sa femme Anne, et trois enfants au moins, et, d’après M. de Laffore, quatre enfants. C’était donc quatre personnes au moins, peut être cinq, intéressées à contester sur la donation déjà faite. On voit, par une foule de documents contemporains, que c’était là, pour toutes les donations pieuses, un moment essentiellement critique. Pendant toute la vie du donateur, on s’abstenait, par égard pour lui, de toute réclamation ; mais à sa mort chacun reprenait son indépendance, et se hâtait de protester, si du moins il n’en était pas empêché, soit par respect pour la mémoire du défunt, soit par toute autre considération. Ou en trouve tant d’exemples dans les cartulaires du temps, qu’on est tenté de croire qu’il y avait, à ce moment, plus de réclamations que de ratifications.

(1) Henri Ier, roi de France, de 1031 à 1060.
Bernard de Bovisville, de Boville ou de Bouville, évêque d’Agen, do 1049 à 1060.
Guillaume V ou VII, devenu comte d’Agenais à une époque impossible à préciser : comte de Poitiers de 1040 à 1060. M. l’abbé Barrère trouve la présence de ce comte d’autant plus remarquable qu’il était alors en guerre avec un comte d’Armaignac. — Hist. rel. et mon. t. 1. p. 253 — Cette observation est juste et prouve que la vicomté de Brouilhois n’avait alors rien de commun avec l’Armaignac.
(2) Ce qu’on appelait église, ecclesia, dans une donation consistait dans l’ensemble des revenus affectés au service du culte, tels que dimes, offrandes, fondations d’obit, anniversaires, etc. . . Cette expressiou était synonime de parrochia, ou paroisse. Elle différait de celle de villa , en ce que celle-ci ne comprenait que les revenus agricoles.
(3) Ecclesiam quamdain de moyriaco vocatam cum orani villa et parrochia ad ipsam ecclesiam pertinente cum præmiciis, decimis, oblationibus et cæteris omnibus. — Cartul. cl.

La plus directement intéressée était naturellement la veuve dont, le douaire était souvent ébréché par ces sortes d’aliénations. Anne devenue veuve, et qui déjà avait donné son consentement, persista dans son attitude ; il n’y eut donc aucune difficulté de ce côté. Le prieur agit naturellement comme sa mère ; il était lié par ses actes ; il l’était encore plus par ses devoirs. Non seulement il ne protesta pas, mais ce fut lui qui eut, en sa qualité de prieur, à combattre pour l’acte et à repousser les agressions. Saxet, le second fils du prieur, qu’il fut ou non le puîné, ce qui ne saurait nous intéresser beaucoup, garda aussi le plus profond silence. Etait-il décédé avant la mort de son père ? On serait tenté de le croire. Etait-il entré dans les ordres ? On peut l’admettre également. Il résulte en effet de l’acte même de donation que son père, en le qualifiant, de doyen, decanus, lui avait donné une dotation purement ecclésiastique. Cette dotation consistait en la quatrième partie de l’église, c’est-à-dire des revenus ecclésiastiques de la paroisse de Layrac. (1) La nature de ce don et surtout ce titre de doyen, presque toujours ecclésiastique ont fait présumer qu’il devait être prêtre. (2) Quoi qu’il en soit, il se tut, et il n’est plus question de lui. Restaient donc seulement la fille du donateur, son autre fils Pierre ou tout autre parent, car il n’est pas bien démontré que les collatéraux n’eussent pas aussi des droits à faire valoir dans ces sortes d’occasions ; c’est encore un point à éclaircir dans l’histoire du droit de cette époque.

(1) Quartam partem de ecclesia Sancti Martini de Alayraco dedi Saxeto, decano fili meo in beneficium.
(2) Il ne faut pas confondre en effet les bénéfices ecclesiastiques portant sur les produits des revenus affectés au service religieux, avec les bénéfices militaires ou chevaleresques auxquels on donnait déjà le nom de fiefs, feoda ou feuda.

Dans ces sortes de cas, les filles et les gendres étaient presque toujours les plus animés ; on le comprend facilement. Il était de principe déjà à cette époque que le père de famille, quoique tenu de doter ses filles, était le seul juge de l’étendue à donner à celte obligation, et pouvait s’en tenir, suivant l’expression empruntée par Lauriere (1) à un ancien axiome de droit, à lui donner un simple chapel de roses, et la fille aussi poétiquement et maigrement dotée, était obligée de s’en contenter. (2) C’était dur : aussi, dès que le droit venait à s’ouvrir par la mort du père, il était rare que la fille ainsi traitée ne demandât pas une dot convenable, ce qu’on appelait mariage avenant, (3) et qu’elle ne le prit sur les biens de la succession ou à défaut, sur les biens donnés. Qu’était-ce donc quand elle n’avait pas été dotée du tout, comme il parait qu’il était arrivé pour la fille de Guillaume Arnaud !

Cette fille dont le nom véritable était Arsendis, avait été, suivant toute apparence, une gentille et gracieuse enfant, que sa taille svelte et la légèreté de sa démarche avaient fait comparer à un oiseau. On l’appelait Passeruncula mot qui, dans la langue du temps, devait se traduire par le mot roman passereola ; la passera était le moineau do nos jours. La galanterie chevaleresque était très portée vers l’idylle. On en trouve la preuve dans ces noms de blanca-spina, ou blanche-épine, blanca flor ou blanche-fleur, et plusieurs autres de même nature portés plus spécialement par les héroïnes de roman de la famille provençale ; mais à l’époque de la mort de son père, Arsendis n’en était probablement plus à ces gracieux badinages de l’Ecole des Troubadours.

(1) Avocat célèbre du parlement de Paris, auteur du plusieurs ouvrages de droit, et notamment un glossaire du droit français encore très estimé. On lui doit l’édition des Établissements de Saint-Louis, inséré au t. I des Ordonnances des rois de France.
(2) Establ., liv I, ch, IX. — Note de Laurière. — Ordonn., t I.
(3) Gentishons si puet bien donner à sa fille plus grand mariage que avenant, et se il la marioit à moins que avenant. – Establ., ibid

Devenue l’épouse du seigneur de Narsès, elle était mère de quatre enfants, en mesure de figurer dans des actes. (1) L’un de ses enfants demandait même à faire les vœux dans le monastère dont son oncle était le prieur. (2) Ainsi placée à la tète d’une nombreuse famille, la passeruncula des jeunes années était devenue une noble chatelaine, sévère sur ses droits et sur les droits de ses enfants, et capable de lutter tant contre son frère le prieur, que contre tout le couvent de Moirax et même contre l’abbé de Cluny lui-même. Toutes les familles féodales en étaient là à cette époque ; les choses humaines ne changent pas. La piété la plus profonde, la crainte même de l’anathème n’empêchaient ni de réclamer contre les donations exagérées, ni même d’employer pour les réduire les mesures es plus acerbes.

La dame de Narsès donc et son mari se plaignirent des libéralités excessives faites à leur préjudice, et plus particulièrement de la clause qui, en dehors même de ces libéralités, grevait leurs propres biens et leur en interdisait la vente, sans une offre au préalable au monastère de Moirax. (3) Cette clause devait leur être très préjudiciable, surtout si, comme on le suppose, les époux de Narsès voulaient vendre et réaliser leurs droits en argent. La querelle s’envenima rapidement, et la notice nous montre Arsendis et son mari portant le fer et la flamme sur les domaines revendiqués. (4) Ils étaient, à ce qu’il parait, les plus forts. Il fallut donc leur céder, et ce fut alors qu’Arnaud de Beauville, évêque d’Agen, interposa sa médiation. (5)

(1) Visores fuerunt… Arsendis, soror Petri prioris, cum viro suo Willelmo-Bernardi, et filiis suis, Arnaldo, et Bernardo, et Arnaldo et Willelmo. — Cartul.
(2) Filio suo Bernado quem obtulerunt deo et beatæ Mariæ ut monachus efficeretur. — Ibid.
(3) Plurima quæ superdictus pater B. Mariæ dederat sibi vindicantes et cœtera quæ vendere non poterant. — Cartul. cl. — Cette clause était sans doute fort rare, car je n’en connais pas d’autre exemple.
(4) Igne ferroque vastantes. — Cartul. cl.
(5) Toutes nos listes épiscopales portent Arnaud de Beauville antérieurement à Bernard, qu’on appelle aussi Bernard de Bovisville. D’après ces listes, Arnaud se serait démis en 1049, pour faire place à Bernard, tandis qu’il résulte de la notice que Bernard était si bien antérieur à Arnaud qu’il figure dans l’acte de donation ci-dessus rappelé, évidemment antérieur aux difficultés soulevées par son exécution. Je m’étonne qu’Argenton n’ait pas été frappé de cette contradiction. Labénazie a tranché la difficulté en donnant trois Arnaud, dont deux avant et le troisième après Bernard, mais il a commis la même faute qu’Argenton en donnant à Arnaud II le surnom de Bovisville ; c’est à Arnaud III que ce surnom aurait dû, d’après lui, revenir. La démission est une supposition purement gratuite et sans fondement.

A la prière de ce prélat, le prieur consentit à apaiser sa sœur au moyen de concessions territoriales. (1) Il lui abandonna deux moitiés des domaines compris dans la donation paternelle, Sainte-Colombe et Laugnac. (2) Toutefois il eut soin de se réserver, outre les revenus ecclésiastiques, une Sauvetat qu’il avait lui-mème fondée, et une vigne plantée tout auprès. (3) Une Sauvetat, Salvatio était une petite ville de fondation récente, dans le genre de ce qu’on a appelé plus tard des bastides et où l’on attirait des travailleurs libres au moyen de certaines franchises, salvitates ; c’était une manière alors très en usage d’attirer les bras agricoles là où ces bras commençaient à manquer. Suger, qui était abbé de Saint-Denis et qui vivait au commencement du XIIe siècle, nous apprend qu’on ne connaissait pas alors d’autre moyen plus efficace d’amélioration ; mais ce moyen était puissant et il se félicite d’y avoir eu recours lui-mème plusieurs fois avec succès. (4) On voit par là qu’il avait été devancé par Pierre le Prieur, et probablement par tous les prieurs de la congrégation de Cluny. Les plantations de vigne étaient aussi à cette époque un moyen d’amélioration très employé. Suger énumère encore avec complaisance toutes celles qu’il a plantées sur les domaines de Saint-Denys, (5) et il se trouve que Pierre le Prieur l’avait encore devancé sous ce rapport.

(1) Quorum infestationes, data quidem portione terræ, cum consilio domini Arnaldi de Bovisvilla, qui quondam episcopus Agennensis fuerat, sapienter mitigavit.— Cartul. cl. C’est ce mot quondam qui a trompé Argenton, Il doit être pris ici dans le sens de tunc, alors. L’auteur de la notice écrivait après l’an 1115, plus de 60 ans après les faits accomplis, et voilà, pourquoi il disait quondam, autrefois.
(2) Une énonciation postérieure me fait croire qu’il s’agit d’Aubiac, plutôt que de Laugnac.
(3) Dedit illis medietatem villarum S. Colombæ et aliam de Launiaco, excepto quod ecclesias vel res ecclesiaticas et salvationem et vineam qnæ prope quam ecclesiam ipse œdificaverat et (quam vineam plantaverat) retinuit. — Cartul. cl.
(4) In villa nova quam ædificavimus, quicumque manere voluerint… ab omni tallia et exactoria consuetudine sint immunes. — Sugerius, œuvres complètes, p. 360 — Edit. Lecoy de la Marche, Paris, 1867. — V. aussi p. 159.
(5) Clausos vinearum a viginti annis aratris reddito replantari fecimus. — Ibid., p. 176. — Clausum vinearum aptum magnæ abbatiæ et bene valentem eis plantavimus. — Ibid., p. 181.

Il est même question dans la notice d’une autre vigne cédée en usufruit aux époux de Narsès (1) et qui embrassait six dinerées, environ deux hectares (1 h. 91 a. 22 c.) (2)

Cette transaction mit totalement fin à la querelle. La forme en fut solennelle, comme l’étaient d’ailleurs toutes les transactions à cette époque. La dame de Narsès, son mari et ses quatre fils se rendirent à l’église de Moirax. On mit sous leurs yeux un crucifix, et là, sur les marches même de l’autel, la main sur le corps sacré du Seigneur, on leur fit promettre sous serment de renoncer à toute prétention sur les domaines donnés par Guillaume-Arnaud. (3) De nombreux témoins furent appelés à cette cérémonie. Au premier rang figura la mère du prieur et d’Arsendis, Anne, dont le nom se retrouve dans la notice pour la dernière fois. (4) Les autres témoins nous sont inconnus. On est étonné de ne pas y rencontrer l’évêque Arnaud de Beauville dont l’intervention avait amené ce résultat. Ce qu’il y a de plus remarquable dans la transaction, c’est que les époux de Narsès, après avoir reçu une terre située au lieu d’Albars, la rendent immédiatement pour en faire la dot religieuse de leur fils, Bernard, qui voulait se faire moine. (5)

Il est particulièrement regrettable que, dans le résumé qu’elle a fait de cet acte, la notice de Cluny ait négligé de nous en faire connaître la date. Cette lacune est d’autant plus fâcheuse que ce document est le seul où figure cet évêque Arnaud de Bovisville auquel on attribue la création de l’Arnaldin ou Arnaudin, dénomination de notre ancienne monnaie agenaise. Argenton donne à la transaction la date approximative de 1050, un an environ après la donation faite par Guillaume Arnaud et par son fils, mais les améliorations constatées par cet acte ne permettent pas d’adopter cette opinion, à raison du peu de temps qui se trouverait ainsi s’être écoulé entre les années 1049 et 1050. Labenazie me parait plus exact en adoptant la date de 1063, qui ne repose cependant sur rien.

(1) La dinerée agenaise était de 12 perches en carré, et la perche était de 12 pieds, le pied agenais était en outre de 0m 32,4829. — Total pour dinerée 0h 21a 47c. — Cout. d’Agen, ch. 37. — Mém. de la Soc. d’Agr. d’Agen, t. 5. — Domingie, Anciennes mesures de l’Agenais.
(2) Insuper dedit eis sex dineriadas vineæ quæ vocalur Albars, tali tenore ut hanc vineam in vita sua tenerent et post mortern illorum redderetur. — Cartul. cl.
(3) Apud Moyriacum in altare Dei, super vivicum corpus et sanctam crucem jurantes, firmaverunt — Ibid.
(4) Anna mater ejus (prioris). — Ibid.
(5) Terram quæ est juxta ecclesiam Albars, una cum filio suo Bernardo, dederunt ut monachus efficeretur. — Ibid.

III

Pendant que s’agitait et s’apaisait ce débat, un autre membre de la famille soulevait, sur un autre point, une querelle absolument semblable. Ce nouvel adversaire se nommait Raymond Bernard, et portait le surnom de Durfort, (1) il réclamait, lui aussi, une portion des terres données. (2) Mais à quel titre réclamait-il c’est ce que la notice nous laisse complètement ignorer. Nous en sommes donc réduits à chercher quel pouvait être son intérêt.

Suivant une liste généalogique dressée par M. Jules de Laffore, si bon juge en ces sortes de matières, liste dont nous avons déjà parlé, et dont il a bien voulu me faire la communication anticipée antérieurement à toute publication, Guillaume Arnaud aurait eu, outre les trois enfants énumérés ci-dessus, un quatrième enfant nommé Pierre comme le prieur, ce qui lui donne deux fils du même nom. Ce deuxième Pierre se serait marié avec quelque fille du nom de Durfort, et, serait devenu, soit du chef de sa femme, soit il un autre titre, seigneur de Clermont-Dessus. (3) Décédé avant la mort de Guillaume Arnaud, son père, il aurait laissé un fils, qui ne serait autre que Raymond Bernard. Si ces renseignements sont exacts, ce dernier aurait donc été petit-fils du donateur, et un de ses héritiers par représentation de son père décédé. Dès lors, et au même titre que la dame de Narsès dont il aurait été le neveu, (4) il aurait eu intérêt à faire annuler les donations.

(1) Quidam de sua prolapa exortus est Raymondus Bernardi cognominatus de Durfort. — Ibid.
(2) Contra locum nostrum impetendo partem de terra nostra.— Ibid.
(3) La maison de Durfort possédait en Agenais un certain nombre de seigneuries, entre autres celle de Clermont-Dessus qu’elle possédait encore au XIIIe siècle, ainsi qu’il résulte de plusieurs documents insérés au Trésor des Chartres. — Teulet. Trés, des ch. t. I. Elle était originaire d’un château de Durfort, ou Durefort, aux environs de Penne ; j’ignore si l’emplacement où était ce château a encore conservé son nom.
(4) Raymundus Bernardi cognominatus Durfort, filius scilicet domini Petri. — Cartul cl.

Quoi qu’il en soit, ce Raymond Bernard, appelé (cognominatus) de Durfort, cognominatus et nominatus étaient alors synonimes, (1) réclame aussi une part de l’héritage que le couvent déjà s’était habitué à regarder comme sien, (2) et procéda comme avait fait sa tante ; il s’empara de la portion convoitée, et se mit en mesure de la garder, après en avoir brutalement dépossédé les moines. (3) Pierre le prieur, aurait probablement cédé, comme il avait déjà fait pour sa sœur, car peut-être reconnaissait-il au fond de sa conscience le droit de son neveu ; mais il arriva que ce dernier, ayant été gravement blessé, fut pris d’un accès de pénitence. Il ne pouvait se dissimuler qu’il enlevait à l’église un bien sur lequel elle s’était déjà cru le droit de compter et il devait savoir que c’était un crime puni d’un anathème dans le monde et de damnation éternelle dans l’autre. La mort lui fit peur, et il promit spontanément non seulement de cesser ses poursuites, mais de restituer ce qu’il avait déjà pris. Cette promesse fut accompagnée d’une ratification formelle de la donation de Guillaume Arnaud. La délivrance devait être faite entre les mains de Hunald, abbé de Moissac, d’un moine du nom d’André et de Pierre le prieur, agissant pour le couvent de Moirax. (4) D’après M. de Laffore, cet Hunald serait l’abbé de ce nom indiqué dans le Gallia Christiana, comme ayant été à la tête de l’abbaye de Moissac, vers l’an 1072 ; on lui attribue aussi la fondation du monastère de Lavrac.

Il semblait dès lors que tout devait être fini, mais les meilleurs sentiments ne sont pas toujours les plus stables, et on rétracte trop souvent en santé ce qu’on a cru devoir faire en maladie. Raymond Bernard, que la crainte de la mort seule avait réellement fait fléchir, guérit, et la guérison lui inspira d’autres pensées. Il avait promis une restitution intégrale ; il n’en effectua qu’une partie. On ne sait même pas ce qui serait advenu de la partie restituée elle-même, qu’il pourrait fort bien avoir eu la pensée de reprendre, si la mort qu’il avait tant redoutée et qui finit par l’atteindre, lui en avait laissé le temps.

(1) Ducan Gloss II v. cognomen.
(2) Impetendo partem de terra nostra. – Cartul cl.
(3) Injurias multas contra nos et contra locum nostrum fecit. — Ibid.
(4) In manu ipsius Petri et domini Unaldi abbatis et Andræ monachi. – Ibid.

Mais dans le cours de ses aventures belliqueuses, il reçut au lieu de Sère (apud Seram), qu’on croit être Saint-Pécerre, une blessure mortelle. (1) Ce fut en vain qu’on le transporta à Lectoure pour y recevoir des soins. Il ne tarda pas à s’y sentir mourir. Pris d’un nouveau repentir, il fit appeler son oncle le prieur, et reçut de lui l’absolution. (2) Il va sans dire qu’en recevant l’absolution, il n’hésita plus à compléter sa restitution, qu’il eut, à ce qu’il parait, le temps de réaliser ou de faire réaliser par ses ordres.

(1) Apud Seram lethali vulnere percussus. —Ibid. — Saint-Pécerre est un chef-lieu de commune des environs de Lectoure.
(2) Apud civitatem Lectoram deportatus dominum Petrum, avunculum suum convocans, ut eum ahsolveret rogavit. — Ibid.

IV

Voilà donc le couvent de Moirax parfaitement en règle avec les héritiers directs ; mais il parait que cette donation était un véritable nid à procès. Au moment où on y pensait le moins survint un troisième adversaire, appelé aussi Pierre, comme Pierre le prieur et comme le père de Raymond Bernard. Il parait que ce nom était affectionné dans la famille. D’après les renseignements recueillis par M. J. de Laffore, ce troisième Pierre aurait été un frère de Guillaume Arnaud, et par conséquent un oncle du prieur. Il résulte, en effet, de la liste généalogique de cette famille dressée par lui, que Pierre et Guillaume Arnaud étaient fils l’un et l’autre d’un des plus puissants seigneurs de Gascogne au XIe siècle, nommé Arnaud Othon, seigneur d’un assez grand nombre de seigneuries, qualifiées vicomtés, et qui aurait eu trois fils, savoir : 1° Arnaud fils aîné, successeur de son père à la vicomté de Lomagne, et auquel cette notice est complètement étrangère ; 2° Roger fils puiné, également successeur de son père aux vicomtés de Gavarret et de Bruilhois qu’il possédait en même temps que celle de Lomagne ; 3° enfin, ce même Guillaume Arnaud, fils troisième, dont la part à l’héritage paternel aurait été réduite, soit à une portion de la vicomté de Bruilhois, soit peut-être même à la seule terre de Moirax et quelques domaines environnants. Les traditions sont trop incertaines pour qu’il soit possible de rien affirmer à cet égard. Dans cette situation, quels droits Pierre, vicomte de Gavarret et de Bruilhois, oncle du défunt, pouvait-il avoir sur la succession de son frère, moins bien apportionné que lui, à ce qu’il semble, et qui laissait des enfants légitimes ? On essaye en vain de s’en rendre compte, et on ne trouve rien dans les documents juridiques de cette époque qui aide à trancher la question : le cartulaire, cependant, ne laisse aucun doute sur ce point qu’il éleva des prétentions, et que ces prétentions commencèrent à se produire à la mort de Raymond Bernard par une revendication en règle. (1) On devait d’autant moins s’y attendre que, lors de la première transaction intervenue entre ce dernier et le prieur, il avait figuré comme témoin, conjointement avec Arnaud Roger, son frère. (2) Cette attitude impliquait au moins l’impartialité.

Serait-ce du chef de Raymond Bernard, son neveu, que ce vicomte de Gavarret aurait cru devoir changer d’attitude et protester, pour son propre compte, contre une transaction dont il se serait lui-même porté garant, comme témoin ? Ce ne serait pas tout-à-fait impossible, et l’histoire féodale nous montre plus d’une évolution de ce genre. (3) Il y a d’ailleurs une difficulté ; Raymond Bernard avait des enfants, et c’était à ces enfants et non à son oncle qu’il pouvait appartenir de le représenter. Quoi qu’il en soit, il fit aussi sa revendication ; mais plus formaliste que ne l’avaient été avant lui sa nièce et son neveu, il commença par plaider, calumpniare, ayant l’air ainsi de vouloir mettre la justice de son côté.

Ce procès ne fut pas sans incidents.

Le premier fut la mort même de celui qui l’avait intenté. Le vicomte Pierre, sur lequel d’ailleurs nous n’avons aucun autre renseignement, avait épousé la fille du vicomte de Vésalmes, petit pays situé probablement sur les confins du Bordelais et de l’Agenais, et dont la ville de Marmande parait avoir fait partie. (4)

(1) Cæpit terras nostras calumpniare. — Ibid.
(2) Vidente et audiente Petro vice-comite Gavarretano et Arnaldo Rogerii, fratre ejus. — Ibid.
(3) Postea mentitus est, quoniam ea quæ Ramundus Bcmardi obtulerat monasterio ipse similiter præsumpsit. — Ibid.
(4) On trouve dans le cartulaire de la Réole trois mentions relatives à cette vicomté, aux pages 137, 138 et 140. — Arch. hist. de la Gironde — 1863. — L’étendue de cette vicomté est très incertaine. D’après le manuscrit de Saint-Vallier, il existait au XVIe siècle, en Agenais, un archidiaconat du Vésalmes correspondant en grande partie à l’arrondissement actuel de Marmande — mém. de la soc. d’Agr. d’Agen. — J. de Laforre. t. VII, p. 102.

Il en avait eu un fils, nommé Pierre comme lui, et ce fut à ce fils qu’échut après la mort de son père, la mission de continuer le procès commencé par le frère de Guillaume Arnaud, et interrompu par son décès. (1) Il ne se montra pas d’abord très ardent, se souvenant sans doute qu’il était le cousin germain de Pierre le Prieur ; (2) de son côté Pierre le Prieur voulut se montrer accomodant, et sous la médiation de Simon évêque d’Agen (3) et d’Esquival abbé de Moissac (4) il fut convenu qu’on traiterait pour une petite portion de terre et une somme de 200 sous ; la terre était destinée au vicomte Pierre II et les 200 sous à sa mère, la vicomtesse Agnès. (5) La petite portion de terre dont il s’agit, consistait dans la moitié de la paroisse d’Esquies, (6) que je crois avoir été la paroisse actuelle de Montesquieu. (7) On y ajouta une autre terre achetée quelque temps auparavant à un roturier rusticus, du nom de Arnal Cornet (8) par Pierre Ier moyennant une somme de 21 sous, et que l’acquéreur n’avait probablement pas encore payée. Ces 200 sous donnés à la veuve, mère du nouveau vicomte, et ces 21 sous, prix dela terre achetée à Arnal Cornet, étaient des sous Agenais ; Agennensium. C’est la première fois qu’il est question de ces sous appelés plus tard des Arnaldins, solidi Arnal densium. Nous verrons un peu plus bas ce que représentaient ces deux sommes en monnaies de nos jours.

(1) Qui erat consanguineus domini Petri prioris. — Ibid.
(2) Mortuo eo Petro — Ibid. – Il s’agit de Pierre Ier vicomte de Gavarret, et de Brouilhois.
(3) Simon, évêque d’Agen, sacré en 1083 et décédé en 1101. On trouve entre lui et Bernard de Bovisville dont il est question dans l’acte de 1049, trois évêques.
(4) Successeur d’Hunald — de 1091 à l’an 1101 — gall. christ. loc. cit.
(5) Uxori ejus (de Pierre Ier) et Petro filio (Pierre II) dedit Petrus prior ducentos solidos. — Ibid.
(6) A domino Petro (Pierre II) quadam terræ parciuncula accepta, videlicet, medietate de parrochia que vocatur Esquies. Ibid.
(7) Le mot mons, ou mund et quelquefois mont, mis en tête d’un nom de lieu était toujours susceptible de s’en séparer. Il indiquait que ce lieu était compris dans une forêt — V. Ducange, gloss, v. mons Gaudii ou Monjoie ! Montesquieu est donc comme s’il y avait Esquies-en-forêt : Mont-agnac en-forêt : Montjoie, joie ou gaudia, lieu consacré à la charté en forêt : Mont-de-Marsan, forêt du Marsan, V. Duc. Ve Gaudia. —Ce mot signifie aussi quelquefois montagne, comme dans Montaigu, mons-acutus.
(8) Terram quam pater ipsius Petri (Pierre Ier le père de Pierre II) emerat a quodam nostro rustico, Arnal Cornet, cum vigenti uno solidis Agennensium. Cartul. cl.

Ce couvent de Moirax avait véritablement du malheur ; après tous ces sacrifices, il semblait qu’il n’avait plus qu’à réparer ses pertes et à jouir enfin de sa donation ; mais le destin en avait disposé autrement. Quelques années étaient à peine écouléss, que voilà que Pierre de Gavarret revient de nouveau sur ces mêmes terres qu’on lui avait cependant payées, ou qu’on avait dû lui payer.

Le couvent avait-il mis quelque hésitation à remplir ses engagements ? Pierre s’était-il montré trop exigeant ? le fait est que le vicomte envahit toutes les terres au deçà (1) ou au delà du Gers, les dévasta cruellement et pilla les malheureux cultivateurs. C’était alors, ainsi que je l’ai déjà fait remarquer, le mode le plus en usage pour réclamer des droits contestés. On se fesait justice à soi-même. Le premier vicomte de Gavarret s’en était départi, une fois, et avait bien voulu suivre la voie judiciaire ; mais son fils était revenu aux bonnes coutumes, et les pauvres cultivateurs étaient obligés d’en payer les frais. Le Prieur lui-même, ayant voulu faire tête à l’orage, fut fait prisonnier, et malgré son caractère sacré, fut inhumainement retenu (3) captif. C’était le dernier des attentats, et, suivant la jurisprudence du temps, le vicomte avait encouru une excommunication qui pouvait lui devenir fatale. Des souverains eux-mêmes s’étaient fort mal trouvé de l’avoir encourue, entre autres le roi Robert, qui avait failli y perdre la couronne près d’un siècle auparavant. Mais Pierre de Gavarret était sans doute décidé à tout braver, ce qui n’était alors que trop commun. Cette audace fit fléchir le prieur qui se vit obligé de revenir encore à composition, et, sous la médiation de l’évêque Gaubert, ou Gausbert, (3) offrit une autre somme de deux cents sous, qui fut acceptée, (4) comme la première, et peut-être assez mal payée.

(1) Cœpit immaniter contra nos et contra omnes terras quas habemus ultra et citra
fluvium Gercii sœvire. — Ibid.
(2) Quod crudelius est ipsum priorem capere et sub custodia tenere immaniter ausus fuit. — Ibid.
(3) Concilio Gausberti Agennensium episcopi acceptis a priore ducentis solidis. — Cartul.
(4) L’épiscopat de Gausbert se place entre les années 1104 et 1109. Il avait succédé à un évêque Géraud qui lui-même avait succédé à Simon.

V

Nous arrivons enfin au dernier terme de cette longue et fastidieuse série de discussions, de violences et de transactions. La dernière crise la seule qu’il me reste à raconter fut manifestement la plus violente. Le cartulaire nous apprend en effet que, vers l’année 1112, Pierre de Gavarret, toujours Pierre II, mit son ban sur un domaine du couvent désigné sous le nom de Fangoute ou fangouse. (1) Je n’ai pu retrouver ce nom qui n’a laissé à ma connaissance dans le pays, aucune espèce de traces. Ce qu’on appelait alors un ban, bannum, n’était autre chose qu’un signe extérieur, tel qu’une bannière, un drapeau flottant ou tout autre objet du même genre, planté aux abords d’un domaine saisi, à l’effet de faire savoir que ce domaine était désormais et jusques à nouvel ordre sous les mains de la Justice. Quiconque apercevait ce signe était tenu, sous peine d’amende et même quelquefois de peines plus sévères, de s’abstenir de tout travail sur le domaine ainsi désigné à l’attention du public. Encore moins était-il permis d’en percevoir les fruits, qui restaient ainsi à la disposition du saisissant. Cette mesure ne se prenait guère que pour assurer le paiement d’une dette. On espérait sans doute que la crainte d’une longue inculture rendrait le débiteur plus exact, ou le déterminerait, à faire de plus grands efforts pour payer. De là on peut conclure, ce semble, que le vicomte était un créancier un peu dur, et le couvent peut-être, un débiteur assez inexact. Ce résultat ne répondit pas à l’attente du vicomte car le ban ne cessa de flotter pendant trois ans, preuve certaine que le monastère ne mettait aucun empressement à s’exécuter. Dans cet intervalle le vicomte parvint à en retirer, on ne sait comment, 50 muids de grains, (2) environ 300 hectolitres qu’il garda pour lui. (3)

(1) Petrus vicecomes bannumsuum in omini terra de Fungosa misit. —Ibid.
(2) Le muid, modium était une mesure de capacité calculée d’après le grain qu’une charrette pouvait porter. Il variait à l’infini : le chiffre de 6 hectolitres que j’ai adopté est un minimum, on le calcule plus ordinairement à 8 et même à 9 hectolitres. Nous manquons de renseignements sur l’ancien muid Agenais, depuis longtemps hors d’usage.
(3) Sublatis inde plus quam quinquaginta modiis annonnæ. — Ibid.

Cette masse de produits ne fut sans doute pas suffisante pour éteindre la dette, et trois ans d’inculture n’aidèrent pas à combler le déficit. Tous les cultivateurs avaient pris la fuite, et le domaine était devenu un désert. (1) Mais le vicomte voulait absolument être payé. En conséquence et voyant que la terre de Faugause ne produisait pas suffisamment, il alla s’établir sur le chef-lieu du domaine ou Couvent, dans le bourg même, au centre général de l’exploitation. Son intention était sans doute de s’emparer des produits de toute nature que pouvaient donner ce domaine et le bourg et de les affecter à un paiement qu’on différait toujours et qui exigeait toujours des mesures de plus en plus rigoureuses.

Arrivé à cette partie du récit, il est impossible de n’être pas frappé des progrès accomplis à Moirax sous l’administration de son prieur. A l’époque de la donation, c’est-à-dire, à peu près au dernier siècle, auparavant, c’était une simple villa constituée en paroisse : Villa et parrochia de Moiriaco. Or par, villa à cette époque, on n’entendait qu’une simple agglomération de tenanciers, tous affectés à la culture du domaine. Ces malheureux n’avaient rien en propre, pas même le mobilier qui garnissait leurs modestes cases : à plus forte raison, étaient-ils hors d’état de posséder ces cases elles-mêmes ; un bourg, au contraire, burgus ou vicus, répondait déjà à ce que nous appelons aujourd’hui de ce nom. On y comptait des travailleurs libres, notamment ce rusticus, Arnal Cornet lequel avait pu vendre une terre valant 21 sous, ce qui suppose qu’il en était propriétaire ; des hommes de métier, des marchands, des propriétaires, et même quelquefois des chevaliers ou propriétaires nobles et armés chevaliers, correspondant à ce que nous nommons aujourd’hui la haute bourgeoisie. Il y avait donc une immense différence d’une situation à l’autre, et cette différence n’avait pu évidemment s’obtenir que par les soins d’une administration aussi vigilante qu’éclairée.

En ce moment l’auteur de cet incontestable progrès Pierre le prieur n’existait plus. Il avait été remplacé par un autre prieur, désigné dans le cartulaire sous le nom de Pierre d’Aubigny, Petrus de Albinio. Ce nouveau prieur pouvait avoir tout l’entêtement et même l’énergie de son prédécesseur ; mais il n’en avait pas l’intelligente souplesse.

(1) Terra in hererum redacta. — Ibid. — Ce mot heremus, dont on a fait hermitage emporte l’idée d’une solitude profonde.

Au lieu de lutter personnellement et de tenir tête à l’orage au risque d’être fait prisonnier, ou bien de traiter avec quelque avantage, il se retira dans une retraite éloignée, (1) emportant avec lui les vases sacrés qu’il fit parvenir a Cluny ; (2) mais l’abbé n’approuva pas ce détournement et en ordonna la restitution. (3) C’était reconnaître implicitement que son prieur avait tous les torts de son côté.

Ce fut enfin une solution ; ces vases en effet étaient en argent et leur valeur pouvait servir à tout acquitter. Le vicomte consentit à les recevoir en paiement ; mais comme il tenait surtout à leur valeur, il fut convenu qu’il aurait l’option entre ces vases eux-mêmes et leur prix vénal. Il opta pour le prix, et moyennant 2,200 sous, promit, tant pour lui que pour son épouse, (4) et pour tous ses frères, de renoncer à toute espèce de droit sur les domaines primitivement donnés. Cette transaction nous a été conservée en entier, et c’est leur évaluation en sous Arnaudins que je terminerai ce récit : c’est Pierre de Gavarret qui parle, il s’exprime à peu près ainsi : (5)

« Je déclare avoir reçu du seigneur prieur et du seigneur Guillaume de Balager (6) soixante-six vases d’argent, en objets ainsi conçus, savoir : 2 encensoirs, deux calices, deux candélabres d’argent et tout l’argent du cadre d’un tableau (7) exposé sur l’autel de Sainte-Marie, et en représentation de ce poids, deux mille deux cents sous de monnaie agenaise. »

C’était la quittance définitive.

(1) Longe quærens latibula. — Cartul. Cl.
(2) Ne thesauros violenter raperet Iransmisit eos Cluniaco. — Ibid.
(3) Illud argentum transmisit Pontius (c’était le successeur de Hugues) abbas, ut Petro vicecomiti daretur. —Ibid.
(4) Cette épouse s’appelait Giscarde, et lui avait apporté la vicomté de Brouilhois qui primitivement avait été l’apanage de Roger, fils puiné d’Arnaud-Othon, ainsi qu’il a été expliqué ci-dessus.
(5) Accepi quoque a domino priore et domno domino de Balager sexaginta sex marcas argenti. Inter quas duo thuribula, el duos calices, duo quoque candelabra argentea, et totum argentum tabulæ altaris sanctæ Mariæ, pretium, videlicet, duo millia et ducentorum solidorum Agennensis monetæ. — Ibid.
(6) Ce personnage était un espèce de banquier ; on voit qu’il était en compte courant avec le couvent.
(7) Tabula ; il y a tant d’espèces de tables que ce mot ne dit absolument rien. On entendait par là, dans le cas spécial de notre document, le cadre d’un tableau dans lequel se trouvait une peinture telle que le permettait l’état de l’art à cette époque. Ce cadre, quand il était vraiment beau, était d’ordinaire en argent massif et même quelquefois en or. On le plaçait sur le devant de l’autel, mais seulement dans les occasions solennelles. C’était la plus belle pièce du thesaurus du couvent. Duc. v. tabula.

Et maintenant quelle était, aux termes de cette quittance, la valeur de ces 2,200 sous ? Quelques explications suffiront pour la fixer d’une manière au moins approximative.

La valeur d’une monnaie est intrinsèque ou extrinsèque. La valeur intrinsèque s’apprécie au poids, la valeur extrinsèque résulte des circonstances de marché, de temps et de lieu. La première est absolue et la seconde relative.

La valeur intrinsèque et absolue se mesure aujourd’hui par centigrammes, par grammes et par kilogrammes. Elle se mesurait autrefois par livres, marcs, onces, deniers et grains. 19 grains environ équivalaient à un de nos grammes ; cinq cents soixante-seize grains, ou une once équivalaient à 0,30gr 33c ; 4618 grains, ou un marc, à 8 onces autrement dit une demi-livre, ou 242gr 64c. Pour plus de facilité on a admis que ces 212gr 64 devaient donner une demi-livre de nos jours autrement dit réprésenter le poids de 250 grammes, afin de se donner toute latitude désirable, car en réalité ils ne pèsent que 236 grammes. Toute évaluation historique de monnaie se fait donc aujourd’hui sur cette base, encore qu’elle ne soit pas rigoureusement exacte.

Ces 250 grammes, ou l’ancien marc, convertis en francs à raison de 1 fr. par 4gr 50c déduction faite du 1/10 de tolérance qu’il n’est pas dans les habitudes de compter, donnent une somme totale de 55 fr. 55 c. Les 66 marcs livrés au vicomte de Gavarret donnaient donc, à 55 fr. 55 c. par marc, une somme totale de 3,666 fr. 30 c. valeur intrinsèque.

D’après le cartulaire, ces 3,666 f. 30 étant l’équivalent de 2,200 sous, il s’en suit que chacun de ces sous valait intrinsèquement 1 f. 62,10 ; à ce taux, la terre du rusticus, Arnal Cornet, vendue 21 sous, valait donc environ 34 fr., et le 200 sous donnés à la vicomtesse Agnès de Vésalmes, 324 fr. Ce serait donc pour des sommes en apparence aussi modiques que se seraient élevées tant et de si graves difficultés. C’est peu vraisemblable, aussi faut-il remonter à la valeur relative ou extrinsèque pour avoir la véritable portée de ces débats.

On sait qu’aujourd’hui, grâce à la masse énorme de numéraire introduit dans la circulation, l’argent vaut beaucoup moins que ce qu’il valait sous le premier empire, et beaucoup moins encore qu’à la révolution de 1789. Plus on remonte, et plus cet écart d’une époque à l’autre devient sensible. On a calculé qu’au XIVe siècle, la même quantité de métal convertie en monnaie valait à peu près six fois ce qu’elle vaut aujourd’hui. S’il est vrai que cette différence au XIVe siècle fut en effet de 6, comme l’a établi M. Leber, (1) on peut sans exagération la porter à 8, pour le XIe, où l’argent était encore bien autrement rare que sous Philippe le Bel et ses successeurs. En me rapportant à ce chiffre, nous aurions donc ponr les 2,200 sous, 31,320 fr. 72, et pour chaque sou, alors appelé sou agenais, et plus tard sou Arnaudius, la somme de 12 fr. 95.

Il est infiniment regrettable que nous n’ayons pu conserver aucun autre document appartenant à cette époque reculée, et qui puisse nous donner des renseignements plus précis sur l’état de l’Agenais à cette époque ; mais tout en le regrettant, qu’il me soit permis de nous féliciter de cette heureuse trouvaille, restée trop longtemps enfouie dans les cartons où dormaient depuis près d’un siècle, les manuscrits de Labénazie et d’Argenton.

Amédée MOULLIÉ.

(1) Mémoire sur la valeur relative des monnaies. — Coll. des mém. de l’Institut.

Revue de l’Agenais et des anciennes provinces du Sud-Ouest : historique, littéraire, scientifique & artistique, Amédée Moullié, Agen, 1875.