Le Journal de Fourmies

11 août 1898

D’autres journalistes parisiens, ceux qui gardent pieusement l’accent du Midi, sont partis avec une noble compagnie de lettrés, de poëtes, d’artistes, de Cadets de Gascogne ; et, hier, ils ont brimballé, banqueté, discouru, chanté, à Agen, en l’honneur de Jacques Boé, dit JASMIN, l’auteur des Papillotes, du Charivari, de l’Aveugle, de Maltro, l’Innoncento et de cette Françounetto qu’on admirait encore, il y a quarante ans, comme nous admirons aujourd’hui les plus belles œuvres de Mistral.

La bonne et plaisante figure, que celle de ce perruquier-poëte, qui fit tant de jolies choses en patois gascon, et qui donna si généreusement son concours à tant d’oeuvres de bienfaisance ! « Jasmin ! dit un de ses biographes, notre Jasmin, c’était un homme du bon Dieu ! Il avait reçu du ciel le don des douces paroles. Sa voix remuait le cœur comme une céleste harmonie ; elle réjouissait l’âme « comme un orgue d’amour » ; vous eussiez dit qu’il avait la bouche « pleine de petits oiseaux, — pleno d’aouzelous. »

« Pendant quarante ans, on le vit courir par les villes et les champs, cherchant partout des pauvres à vêtir, des douleurs à consoler. A l’appel de la souffrance, l’artisan quittait sa boutique ; il disait adieu à sa femme et à ses enfants, et il s’en allait, un bâton à la main, et sur les lèvres de merveilleuses chansons. »

Il avait su de très bonne heure ce que c’est que souffrir, traîner la misère, « se serrer le ventre ». Né en 1799, à Agen, d’un petit tailleur bossu et d’une « pauvre maman boiteuse », Jasmin avait passé ses premières années dans une maison où l’on ne dînait pas tous les jours. Le tailleur gagnait peu ; il avait l’esprit satirique, il rimait des couplets pour les charivaris ; la boiteuse était lavandière ; les enfants, dès qu’ils pouvaient marcher, allaient à la ramée, sous les saules de la Garonne. Il y avait un grand-père, qui mendiait. Quand l’épuisement de ses forces ne lui permit plus de faire sa tournée quotidienne, de métairie en métairie, il se hâta de débarrasser la famille d’une bouche inutile et s’en alla mourir à l’hôpital. C’était de tradition dans la lignée des Boé.(1)

(1) Jasmin, sa vie et ses œuvres, par Léon Rabain.

Dans ses Souvenirs, Jasmin a raconté cette scène navrante :

Tro un dilous, mous dets ans s’acabâbon ;
Fasian as jots, eri Rey…..

« C’était un lundi ; mes dix ans s’achevaient ; nous faisions aux jeux ; j’étais Roi. Mais tout à coup, quel spectacle inattendu vint troubler ma royauté ! Un vieillard, assis sur un fauteuil de saule, porté par deux charretiers… Ce vieillard s’approche, s’approche encore… O mon Dieu, qu’ai-je vu ? Mon grand-père, mon vieux grand-père que ma famille entoure…. Je me précipite pour le couvrir de baisers.

« Pour la première fois, en m’embrassant, il pleure.

— « Qu’as-tu à pleurer ? Est-ce que tu quittes la maison ! Où vas-tu, grand- père ?

— « Mon fils, à l’hôpital, c’est là que les Jasmins vont mourir. »

« Il m’embrasse et part en fermant ses yeux bleus. Nous le suivons longtemps sous les arbres. Cinq jours après, mon grand-père n’était plus ; et moi, chagrin, hélas ! ce lundi, je sus bien que nous étions pauvres… »

L’enfant alla à l’école, chez un cousin de son père, un Boé qui s’était élevé au titre de régent dans la ville d’Agen. Puis on le fit entrer au petit séminaire ; il commençait à s’y distinguer, il avait déjà un prix de thème, et ce prix consistait en une vieille soutane que son père était chargé d’ajuster à sa taille ; mais… vous allez voir la fatalité !

Jacques commit un péché et, pour sa pénitence, fut mis en prison, au pain et à l’eau, le jour du mardi-gras. La prison, c’était un fruitier, et monsieur l’économe y mettait ses conserves et ses confitures. L’enfant ne sut pas résister à la tentation ; il entama un pot et, juste à ce moment, entre le supérieur… Jacques fut expulsé, jeté à la rue.

11 retourna chez ses parents, confessa ses fautes, raconta ses malheurs. La mère, désolée, s’écria :

— « Alors, levons-nous de table… C’est bien inutile d’attendre; nous ne l’aurons plus !

— « Quoi donc ? dit Jacques.. Qu’attendiez-vous, ma mère ?

— « Eh ! le pain pour diner ! »

Jacques se souvint.. Chaque mardi, le séminaire envoyait une miche à la famille. Et c’était fini,… la miche n’arriverait plus !

Ce jour-la, mardi-gras, la mère Boé courut vendre son alliance pour avoir du pain.

Heureusement, un excellent prêtre, le curé Miraben, veillait sur la pauvre famille. Il envoya un chanteau tous les vendredis, plaça Jacques dans une école de la ville et procura du travail aux parents. Jasmin a exprimé sa reconnaissance pour ce bienfaiteur :

Prêtre au cœur d’or, qui trônes dans le ciel,
Si, depuis, à travers les étoiles,
Tu jettes parfois ici bas un coup d’œil,
Au petit bruit de mes chansons nouvelles,
Tu as vu peut être l’enfant au chanteau,
Homme devenu, pour les pauvres, sur tes traces,
Changer souvent tes miches en fournées !

En grandes fournées, — Jasmin l’a pu dire sans excès d’orgueil. Etabli coiffeur sur la promenade du Gravier, favori de la mode comme maître en son métier et comme maître-poëte en langue gasconne, admiré, adulé, fêté parfois avec un enthousiasme délirant, à Agen, à Bordeaux, à Toulouse, à Périgueux, dans toute la Gascogne et dans toute la Provence, honoré de l’amitié de Charles Nodier et des sympathies de Salvandy, de Villemain, de Sainte-Beuve, de Janin, lauréat des principales académies de province, couronné par l’Académie Française, décoré de la Légion d’honneur, accueilli presque triomphalement à Paris, reçu aux Tuileries et à Neuilly par Louis-Philippe et la famille royale, puis, en 1853, à St-Cloud, par l’empereur et l’impératrice, Jasmin n’eut jamais l’idée de faire fortune. Pauvre il avait été, et il ne l’oubliait pas, et il croyait se devoir aux pauvres. Il voulut que l’engouement dont il était l’objet profitât pour la majeure part aux œuvres de bienfaisance.

Dès qu’on l’appelait pour les malheureux, il partait avec son bagage de poèmes, sa guitare, ses cahiers de chansons. Ses collaborateurs ordinaires en tournées de charité ont évalué à plus de 1.500.000 fr. les sommes qu’il recueillit ainsi, dans les séances littéraires et dans les concerts. « De l’année 1825 à l’année 1861, dit M. Rabain, nous avons pu compter douze milles séances, et vous pensez bien que l’inventaire est loin d’être complet ! »

« Il prélevait à peine ses frais de voyage. S’il arrivait que dans le trajet, on mit une voiture à sa disposition, ou s’il recevait une invitation à diner, les économies faites sur le chemin de fer, sur les voitures publiques ou sur la note des maîtres d’hôtel, étaient enregistrées avec une scrupuleuse exactitude, et il les déduisait de la somme qui devait être prélevée en sa faveur . »

Sur ses carnets on a trouvé les notes de frais personnels d’un grand nombre de ses voyages. Pour une tournée de cinquante jours, par exemple, le total s’éiéve à t t.ü fr. r>0 centimes. Le détail est souvent très curieux :

« A Lavaur, par M. le maire, 22 fr. ; — à St-Sulpice, rien, — à St-Geniez, rien ; — à St-Flour, par M. Simon, vicaire général, 22 fr 50 ; à Murat, rien ; — à Mauriac, rien ; — à Aurillac, par M. Genesta, maire, pour mon retour, 24 fr. »

Mais, en revenant du Cantal, il rapportait un cadeau qui lui semblait encore plus précieux que la bague donnée jadis par le duc d’Orléans et la montre offerte par le roi Louis-Philippe. C’était une Imitation de Jésus-Christ, avec cette dédicace de la main de Mgr Lyonnet :

« Hommage de l’évêque de St-Flour, en reconnaissance des services que le grand poète vient de rendre aux pauvres de son diocèse. »

Ne vous étonnez donc pas de voir les lettrés et les artistes partis de Paris, avec les Cadets de Gascogne, s’incliner respectueusement devant la statue de ce coiffeur agénois !

S. DELBOS.

Journal de Fourmies : hebdomadaire (non politique), Fourmies, 11 août 1898.