Le Moulin de la Jorlo

par Elie Fourès.


Je revenais, en septembre 1886, de visiter, la vieille église romane de Moirax, – un village d’un millier de feux environ, juché à dix kilomètres d’Agen, sur la plus haute crête d’un énorme coteau dénudé, bordant la rive gauche de la Garonne.

Il était cinq heures du soir.

Après avoir longé le petit mur croulant de l’enclos qui s’étend autour de l’ancien prieuré des Bénédictins de Cluny, fondateurs de l’église et du couvent, j’avais pris le chemin en pente raide qui descend du coteau. J’ignorais où ce chemin me conduisait. Aussi fus-je agréablement surpris quand je me trouvai dans un bas-fond, au bord d’un joli ruisseau, devant les ruines d’un petit moulin abandonné.

Il ne restait debout qu’une maisonnette basse avec deux portes étroites et une seule petite fenêtre, hermétiquement closes. Des ronces et des chardons énormes aux fleurs rudes, teintées de violet, ont poussé dru sur le seuil de chaque porte. Sous la fenêtre, une petite arche s’arrondit en plein cintre au-dessus d’une flaque d’eau bourbeuse et dormante. A dix pas de la maison, une chaussée aux pierres ébréchées et branlantes retient mal l’eau paresseuse qui, par une large fente, s’échappe et tombe dans un étang de trois mètres environ de longueur, d’ou le ruisselet court, sous un petit pont rompu, avec de légers méandres, vers la Garonne à travers des broassailles de prunelliers et de mûriers sauvages, parmi les menthes et les joncs.

Au milieu même du chemin se dresse isolé, presque sinistre, un vieux chêne noueux et rabougri. Plus loin, un peuplier très élancé fait entendre le bruit sec de ses mille petites feuilles jaunâtres. Çà et là, des saules tordus et maigres secouent leurs tiges grêles, hérissées comme l’inculte chevelure d’un vagabond.
Deux minces sentiers sinueux montent vers la chaussée ; l’un d’eux est pavé de belles dalles disjointes, – souvenir de jours plus prospères.

Le crépuscule commence à estomper les silhouettes lointaines des arbres et des maisons. Je m’assois rêveur sur une des pierres éparses à l’entour du vieux moulin silencieux. Ce moulin doit avoir une histoire, une légende. A qui la demander ?

Je n’entends que la monotone et douce chanson de l’eau qui court, les cris effarés des pies gai qui s’envolent et les coups secs de la pioche d’un paysan qui là haut bêche sa vigne. Partout, les croupes abruptes des coteaux, rongés par le phylloxéra comme une pelisse fauve par les mites, enserrent l’horizon et bornent la vue.

Tout à coup, à l’extrémité du chemin qui monte vers Moirax, dans les lueurs encore rouges du couchant, entre la verdure des haies et l’azur pâle du ciel, apparaît une tête de boeuf aux cornes aiguës : puis deux, puis trois, puis tout un troupeau qui se met à dévaler lourdement la côte, avec des beuglements sonores.
Derrière, une paysanne de 15 ans à peine, nu-tête et pieds nus ; un foulard jaune et bleu sur les épaules, un jupon do cotonnade grise autour des reins, un bâton à la main droite, pousse vers le ruisseau les plus récalcitrants, tout en chantant, dans la vieille langue du pays, un couplet naïf d’ancienne romance :

Sen Miquel
Porto un agnel,
Soub sa Mantelino,
Et Bernat sur soun capel
Douze cardounilhos,
Quo saludabon lou hil de Diou.
Et riou tchiou tchiou !…
Lou saludabon.

Les boeufs, après m’avoir longtemps examiné de leurs gros yeux placides, viennent, à pas pesants, boire dans le ruisseau. Je me lève et je m’approche de la fillette, qui se tient à distance, silencieuse, me guettant du coin de l’oeil avec curiosité. Je lui demande l’histoire du moulin.

– C’est mon grand-père qui la sait.
– Et où est-il, ton grand-père ?
– Là-baut, à la ferme de Cantocoucut.
– Veux-tu m’y conduire ? Je le prierai de me raconter l’histoire du moulin. Il a dû se passer là un drame, un assassinat peu être.

– Oh ! oui, un _assassinat terrible. Je ne voudrais pas me trouver ici toute seule, à minuit. C’est un
endroit qui fait peur.

– Et ce Moulin s’appelle ?…
– Le moulin de la Jorlo.

C’est le nom du ruisseau, un nom pittoresque et joli qui exprime, par son harmonie imitative, le bouillonnement de l’eau, heurtant les pierres, rageant contre les rives qui l’emprisonnnent, un nom prédestiné au roman.

Les bêtes ont fini de boire. Je suis, silencieux, la fillette aux paroles très brèves. Comme elle parle difficilement le français, elle borne l’entretien aux phrases des plus essentielles, qu’elle entremêle de mots en langue d’oc.

Parvenu au haut de l’entonnoir, je me retourne. Le moulin est tout entier dans l’ombre ; l’eau de l’étang miroite encore ; une légère brise tire des feuilles du peuplier un murmure lugubre. De la ruine, par un trou de la toiture s’envole une orfraie, avec un cri sinistre. L’endroit ne doit pas être bien gai à minuit.

Quand nous arrivons à la ferme, la pendule de la cuisine, enfermée dans une caisse toute droite, longue et étroite comme un cercueil, sonne sept coups.
Le grand-père est assis sous le large manteau d’une immense cheminée, au coin, dans un grand fauteuil en bois dont le caisson sert à contenir la provision de sel de la ferme. Un carel de cuivre jaune, l’antique lampe romaine du Midi, pend au-dessus de la table, garnie d’assiettes â soupe, rouges, vernissées, en forme d’écuelles. Au millieu fume un grand plat de soupe de potiron, coupé par tranches minces et jaunes, à demi fondues.

La fillette, en quelques mots, explique au grand-père l’objet de ma visite. C’est un vieillard de plus de quatre-vingts ans, aux joues roses, fraîchement rasées, à la longue chevelure toute blanche tombant sur le col ouvert de la chemise. Le vieux Dominique secoue la tête avec tristesse, en murmurant :

– C’est bien lugubre ! Mais je vous le raconterai tout de même, ce soir, à la despélouhado, pendant qu’on défeuillera le maïs. En attendant, mèn, vous allez manger la soupe avec nous.

Ce mot mèn (mien) est familier aux vieilles gens du pays, qui le prononcent avec une intonation si caressante, si charmante et si douce qu’il éveille une irrésistible sympathie. Je le préfère au my dear des Anglais.

La grand’mère entre ; la ménino porte la pittoresque coiffe blanche des aïeules, ourlée de dentelles sur le devant, ronde et relevée par derrière ; elle me salue affectueusement.

Sur ses pas sautille un petit garçon de six ou sept ans qui tient à la main une espèce de sauterelle verte, appelée mante prie-Dieu. Sans prendre garde à moi, il pose l’insecte sur la table, et, pendant que je cause avec le grand-père, il se met à chanter d’une voix monotone comme une psalmodie très sourde :

Prègo Diou, Marioto,
Qué ta maire es morto (1).

Il répète cette sorte d’incantation à perte d’haleine, jusqu’à,ce que la mante, ployant ses longues
pattes, s’agenouille dans l’attitude de la prière.

Le père et la mère ne tardent pas à paraitre. Ils ressemblent à tous les paysans de la région agenaise, un peu méfiants et taciturnes. Le mari doit avoir dépassé la quarantaine ; il grisonne aux tempes. La femme, maigre, hâlée, ridée aux paupières, les mains noires, la poitrine plate, n’a plus de sexe. Son foulard, le coquet foulard que les brunettes gasconnes savent si élégamment poser sur leur front comme un frais diadème, est planté de travers ; la pointe bleue, démesurément allongée, vient frôler l’épaule comme l’aile traînante d’un oiseau.

Après le souper, nous allons sous le hangar où sont entassés les épis de maïs. Déjà, quelques paysannes, voisines de la ferme de Cantocoucut, sont arrivées sans bruit et se sont mises à défeuiller une brassée d’épis qui luisent comme des lingots d’or poli, au fond des corbeilles.

On s’assoit pêle-mêle sur les tas de maïs et le vieux Dominique commence son récit :

Vers le commencement de ce siècle, il y avait, au moulin de la Jorlo, une meunière accorte, vaillante et délurée. Rousso coumo uno pèro, balento coumo uno abeilho (rousse comme une poire, vaillante comme une abeille), disaient les voisins qui, les sobriquets étant autrefois à la mode, l’avaient surnommée la Pimparèlo, nom gascon de la gentille fleur printanière la pâquerette. C’était une belle blonde aux yeux bleus, au teint fleuri, avec de jolies fossettes aux joues et au menton.

Les paysans de Moirax, de Boé, de Layrac et même d’Agen, émus de sa beauté, ne cessaient de répéter au père le vieux dicton :

Hillo qu’agrado
Es à mitat maridalo (2).

Ce proverbe, frotté de miel, faisait. sourire d’aise le père et la fille. Mais les jours, les mois et les années se passèrent. La Pimparèlo ne se mariait pas. Les paysans, malicieux et sournois, se mirent alors à murmurer un autre proverbe du pays :

La hillo de l’Aurio,
Cadun la banto, nat la bo.

Ils remplaçaient l’Aurio par la Jorlo, ce qui faisait :
La fille de la Jorlo, chacun la vante, nul la veut.

Evidemment, cette fille fringante et hardie, aux narines toujours frémissantes, à la taille toujours cambrée, aux prunelles toujours écarquillées, toujours luisantes coumo dus lugrans (comme deux étoiles fixes), selon le joli mot dn père Dominique, épouvantait les amoureux ; les coqs les mieux huppés du canton tremblaient devant cette poulette rousse, au plumage si coquet et à la mine si provocante.

Sur ces entrefaites, le père vint à trépasser. La mère était morte depuis plusieurs années. La Pimparèlo resta seule au moulin. Elle avait alors vingt-sept ans.

Les galants venaient, examinaient le moulin, riaient avec la belle meunière, a’en allaient et ne reparaissent plus. On eût dit qu’on avait jeté un sort à la pauvrette. Elle avait pris un valet à la journée, et, en attendant mieux, elle faisait aller les meules, tant que la Jorlo avait de l’eau.

(1) Prie Dieu, Mariotte, car ta mère est morte.
(2) Fille qui agrée est à moitié mariée.

Or un voisin, resté veuf avec un garçon de quinze ans, s’était follement épris de la Pimparèlo. Vingt fois il l’avait demandée en mariage, mais vainement.
A la fin, ne voyant rien venir d’ailleurs, elle dit oui. Le voisin avait cinquante ans bien sonnés ; il avait en propriété un grand champ de blé dans la plaine et une vigne sur le coteau.

Le jour de la noce, un paysan, voyant la mariée si fringante et le marié tout grisonnant, hocha la tête et laissa tomber ce vieux proverbe gascon :

Mardatge, un jour do bonn tems (1).

Un autre, avisant la face débonnaire du mari et la mine futée de la femme, ajouta malicieusement :

Lou qui se marido
Se brido (2)

Un troisième, continuant la série des proverbes, mélancoliques, murmura :

Ome maridat,
Tiratz-ne la mitat (3).

Enfin, le lendemain, un jeune gars espiègle, remarquant les traits tirés de Jousillo, compléta ces dictons par le plus mordant de tous :

Ome mal maridat
Lou balléré millou negat (4).

Pendant trois ans, il ne survint rien d’extraordinaire dans le ménage, sioon que le fils du meunier, après avoir eu plusieurs scènes violentes avec la Pimparèlo, quitta la maison et alla se louer comme valet chez le père de Dominique, à la ferme de Cantocoucut.

Ce garçon avait toujours été d’une humeur sombre et taciturne. Enfant de choeur, il avait reçu quelques leçons du prieur du couvent et était fort intelligent.
Il avait longuement supplié son père de ne pas épouser la meunière, dont il abhorrait les allures trop coquettes. Ayant perdu sa mère à l’âge de sept ans, il avait reporté sur son père le profond besoin d’aimer qui le tourmentait et que la lecture fiévreuse, exclusive des oenvres de Jean Jacques Rousseau, emprun-

(1) Mariage, un jour de bon temps.
(2) Celui qui se marie se met une bride.
(3) Homme marié, ôtez-en la moitié.
(4) Homme mal marié, mieux lui vaudrait être noyé.

tées au notaire Layrac, avait excité jusqu’à la maladie, en éveillant, dans son esprit avide et mal pondéré et dans son coeur ardent et naïf, le goût des rêveries creuses et sentimentales, des idées romanesques et des indignations amères. On devinait sur la face maigre et blême de ce petit paysan, dans ses yeux noirs et farouches, dans ses gestes saccadés, un tempérament bileux et nerveux, voué, à son insu, aux doutes poignants, aux méfiances atroces d’Hamlet.

Le père et le fils s’entendaient à merveille et vivaient heureux, quand ce mariage vint tout gâter. D’instinct, l’enfant comprit que la Pimparèlo n’épousait son père que par peur de rester vieille fille et par cupidité. Le fermier avait une honnête aisance. Tout de suite, il la méprisa. Puis, quand il la vit toujours coquette, toujours fringante, il la surveilla ; il la guetta ; il devint le gardien jaloux, sombre et muet de l’honneur de son père, à l’insu de ce dernier, qui, loyal et boan, ne comprenait rien à son humeur sauvage et à son implacable tristesse.

La meunière, à son tour, prit en aversion ce garçon fier, exalté et soupçonneux qui l’épiait sans cesse et ne lui adressait que des regards sévères, parfois chargés de haine.

A la fin, la guerre éclata.

Jousille, autrefois solide et robuste, n’était plus le même. Son visage avait pâli ; sa taille s’était voûtée ; sa poitrine s’était aplatie ; ses cheveux étaient maintenant blancs comme son bonnet de coton. La Pimparèlo, au contraire, semblait avoir rajeuni ; sa taille était devenue plue cambrée, son regard plus souriant et plus provocant, ses lèvres plus fraîches, ses fossettes plue mignonnes, ses bras plus potelés, sa poitrine plus ronde.

Jousille n’avait plus la force de soulever les sacs de blé. Son fils Jeanty, malingre et chétif, court d’haleine, toujours épuisé par un violent orage intérieur, ne pouvait guère le remplacer. La meunière proposa de prendre un valet, et, malgré les répugnances hautement manifestées du fils, elle déclara, un soir, au souper, qu’elle avait engagé un certain Larrouy, manoeuvre pendant l’été et braconnier pendant l’hiver. Ce Larrouy tirait fort adroitement les perdrix ; aussi ne l’appelait-on que lou Perdrigal. C’était un gaillard agile et solide, trapu, au teint très brun, à l’oeil émerillonné, à la moustache et aux cheveux noirs et drus, très galant et très assidu auprès des femmes, réputé pour ses audaces et ses bonnes fortunes.

Jeanty, aprés le souper, emmena son père à l’écart et lui dit que si le Pendrigal entrait dans la maison, lui s’en irait. Le père lui répondit que c’était dans l’intérêt d’eux tous que sa femme agissait, que l’aide d’un valet devenait indispensable et qu’il avait tort de moutrer de la méfiance ; il le supplia de rester.
Mais Jeanty persista opiniâtrement dans sa résolution, et le père, attribuant son opposition aux sentiments habituels de rancune instinctive des enfants contre les marâtres, lui remit une clef du moulin, en lui disant :

– Tu es ici chez toi, la nuit comme le jour. Tu reviendras quand tu voudras.

Le fils parti, tout alla sans encombre au moulin pendant quelques mois. Le Perdrigal travaillait dur.
La Pimparèlo, toute joyeuse d’être débarrassée du beau-fils, dont la sourde rancune et la sombre méfiance l’irritaient, conduisait gaiement la besogne.
Jousille pouvait se reposer à sa guise.

Jamais il n’avait eu l’idée de surveiller la meunière. Ce fut donc tout à fait par hasard qu’un soir de novembre en rentrant inopinément, il la surprit avec le valet ; dans l’alcôve où couchait Le Perdrigal.
Il s’arma d’une bêche à deux pointes, posée dans un coin, et, fou de rage, courut sur les coupables. Mais il trébucha. La femme et le valet eurent le temps d’esquiver le coup. La Pimparèlo s’enfuit silencieusement, tandis que le Perdrigal essayait d’arracher la bêche aux mains tremblantes de Jousille, qui cherchait à asséner un second coup. A la fin, Perdrigal saisit la bêche et la jeta au loin. Alors, Jousille, écumant, se rua sur lui, le prit violemment à la gorge et le poussa vers la chute d’eau, qui, grossie par de récentes et longues pluies, mugissait avec fracas dans l’ombre sinistre.

Un instant surpris et déconcerté, le Perdrigal fut traîné jusqu’au bord du gouffre par le meunier dont la rage semblait décupler les forces. Là, se sentant perdu, il regimba vigoureusement et se débattit pour faire lâcher prise à son adversaire, dont les ongles lui entraient dans la chair. Mais Jousille l’étreignait, l’enlaçait et se collait à lui comme une fouine.

Pourtant le valet se dégagea et, repoussant le meunier, il l’envoya rouler à la renverse dans la nappe d’eau qui l’emporta rapidement sous la roue où il disparut.

En ce moment, la Pimparèlo, frissonnante et pâle, s’avançait sur le seuil de la porte ; elle courut baisser la vanne et fermer l’écluse. La roue s’arrêta. Quand Jousille, entraîné par le courant, sortit sous l’arcade cintrée du déversoir, le Perdrigal, aidé par la meunière, le retira vivement et Je porta dans l’intérieur du moulin, sur une pile de sacs vides. Le pouls ne battait plus. La Pimparèlo alla prendre un petit miroir qu’elle approcha des lèvres violacées du meunier, la glace ne fut pas ternie.

Jousille était mort.

Les deux coupables se regardèrent épouvantés. Puis, le premier moment de stupeur passé, ils réfléchirent, se concertèrent et décidèrent qu’ils diraient à tous que Jousille, pris d’un éblouissement, s’était noyé en tombant sous la roue du moulin.

Le lendemain, le bruit do la mort du meunier se répandit promptement dans le pays, à Moirax, à Boé et à Layrac.

Personne ne douta que Jousille n’eût été victime d’un accident. Un paysan raconta, avec un grand sérieux, que, deux jours avant, traversant la Jorlo vers minuit, il avait entendu la chouette jeter, à plusieurs reprises, son cri funèbre an-dessus du moulin, et qu’il s’était dit :

– Tiens, l’oiseau de mort qui vient chercher quelqu’un ici !

Lorsque Jeanty apprit la nouvelle, il fut soudain mordu au coeur par le soupçon et crut immédiatement à un crime. Il accourut et, quoiqu’il fût en proie à la plus cuisante douleur, il n’eut qu’une idée : chercher la cause de la mort si prompte et si mystérieuse de son père.

Il veilla la cadavre pendant toute la journée et pendant toute la nuit, et il écouta, dans un silence glacial et farouche, le récit arrangé que lui fit la Pimparèlo, voulant endormir sa méfiance et redoutant ses interrogations.

Jousille fut enterré dans le petit cimetière de Moirax, tout près de la vieille église des Bénédictins.

Par un caprice bizarre, Jeanty, la cérémonie terminée, voulut rester près de la tombe avec le fossoyeur. On eût dit qu’il comptait les pelletées de terre pleuvant sur le cercueil de bois blanc. Il revint, le lendemain matin, avec une énorme croix de chêne, grossièrement façonnée, qu’il planta sur la tombe. Il s’agonouilla, pria longtemps, et partit en murmurant des paroles incohérentes qui ressemblaient à des menaces plus qu’à des gémissements.

Son père, avons-nous dit, lui avait remis une clef du moulin ; il pouvait y entrer à toute heure de jour et de nuit. Il garda soigneusement cette clef.

Il ne remit pas les pieds à la maison depuis le jour de l’enterrement ; mais des bouviers, rentrant tard, le virent rôder autour du moulin, comme s’il épiait quelqu’un. Ils se demandèrent si par hasard il n’en voulait pas à la marâtre de la mort imprévue de Jousille. Ce garçon blême et taciturne les inquiétait.
Ils le comparaient à l’eau dormante de la gourgo (gouffre) de Rangouse qui, entre Agen et Boé, donne un aspect sinistre à la calme et lente Garonne.

Il y avait dix jours que l’enterrement avait eu lieu, lorsque, le soir même de la Sainte-Catherine, Jeanty, que les noirs soupçons hantaient sans cesse, se munit d’une lanterne et se dirigea vers le moulin. La nuit était très noire. Un voisin rencontra le jeune homme qui, a-t-il dit depuis, marchait pieds nus, comme un somnambule ou plutôt comme un loup flairant un troupeau de moutons. Ce voisin lui adressa la parole. Jeanty n’eut pas l’air de l’entendre ; il le frôla sans détourner la tête et continua sa marche de fantôme. Le voisin, intrigué, le suivit de loin ; mais quand il arriva près du moulin, Jeanty disparut tout à coup. Le paysan, superstitieux et poltron, crut être le jouet du Drac, sorte de diable malfaisant qui apparaît dans presque tous les récits de la veillée, en terre gasconne. Il n’attendit pas le fantôme et s’eufuit, transi de peur, jusqu’à Moirax.

Jeanty avait ouvert sans bruit la porte du moulin ; il était entré doucement, posant ses pieds nus avec précaution sur le sol, retenant son souffle ; il avait pu s’avancer jusqu’au lit du rez-de-chaussée, où il avait aperçu, à la lueur de sa lanterne, la Pimparèlo dormant paisiblement, et, à côté d’elle, le valet, couché à la place de Jousille, enseveli depuis dix jours seulement.
Il eut une violente envie de les écraser tous les deux, dans leur sommeil, et de mettre le feu à la maison, pour la purifier ; car, maintenant, il ne doutait plus : la meunière et le Perdrigal, pour assouvir leurs amours, avaient évidemment assassiné son père. La preuve qu’il cherchait, il l’avait là, devant les yeux, dans ce lit déshonoré et souillé. La mort si récente encore du malheureux Jousille ne les avait pas retenue, tant leur passion était ardente.

Jeanty, marchant toujours avec la légèreté d’une ombre, alla prendre dans un coin la bêche que son père avait maniée ; il déposa à terre sa lanterne, s’approcha des amants endormis profondément et leva sur eux son arme terrible. Mais une idée soudaine lui traversa l’esprit ; il abaissa le bras, garda la bêche qu’il mit sur son épaule, reprit sa lanterne, regagna la porte à pas étouffés, et sortit.

En ce moment, la chouette qui avait crié si lugubrement la veille de la mort du meunier, jeta, au dessus du toit, une sorte de râle funèbre qui réveilla la Pimparèlo et lui remplit l’âme de terreur. A son tour, elle réveilla le Perdrigal, lui dit de se lever et d’allumer la chandelle de résine. L’image de Jousille la hantait toutes les nuits ; elle le revoyait avec sa face lamentablement crispée, attestant une terrible agonie.

Pendant ce temps, Jeanty, la bêche sur l’épaule, la lanterne à la main courait comme un fou vers le cimetière de Moirax. Un mince croissant apparaissait dans le ciel noir, au-dessus de la vieille église. La Jorlo grondait avec le fracas d’un torrent, entre les maigres squelettes des peupliers.

Jeanty gravit, tout d’une haleine, le raide sentier qui monte au village : il semblait impatient d’accomplir la besogne qu’il méditait. Parfois, il se retournait, interrogeant le levant comme s’il craignait l’apparition de la lumière du soleil. Il arriva, toujours en courant, jusqu’au cimetière dont il escalada le petit mur à l’aide d’un trou creusé par les gamins à mi-hauteur.
Il se dirigea vers la tombe de son père, que la grosse croix fruste lui fit aisément reconnaître.

Un profond silence enveloppait le cimetière.

Jeanty se mit à creuser à grands coups de bêche la terre encore fraîche et friable de la fosse ; il travailla sans trêve ni repos jusqu’à ce que le cercueil parût à découvert, au fond du trou béant. A l’aide de sa bêche, il parvint à soulever la bière, qu’il dressa toute droite contre la paroi de la fosse, et qu’ensuite il hissa dehors péniblement.

Alors il s’agenouilla, tira de sa poche un fort couteau à manche de corne, un canel, dans la langue du pays, il décloua vivement le couvercle du cercueil, qu’il rejeta dans la fosse ; puis doucement, il prit dans ses bras le cadavre à demi décomposé, le chargea sur son épaule, ramassa la bêche et la lanterne, fit sauter la serrure de la porte du cimetière et repartit en courant avec son lugubre fardeau.

Le croissant de la lune avait disparu derrière le coteau. L’aigre bise de novembre frôlait les cyprès et les saules pleureurs avec un bruissement plaintif. Une épaisse obscurité couvrait tout l’horizon. Il était environ 4 heures du matin.

La tête du mort battait la joue gauche de Jeanty, qui courait toujours, sans plier sous la charge, sans prondre garde à l’horrible putréfaction du cadavre.
On eût dit qu’une vigueur surhumaine avait passé dans ses muscles et dans ses nerfs. Une âpre soif de vengeance enlevait son âme exaltée à la fatigue et au dégoût.

Il n’avait plus qu’une idée : arriver au moulin ! Une fièvre ardente le dévorait ; une sueur glacée inondait son front et ses tempes …

Il trébuchait quelquefois à des mottes de terre, à des cailloux qui déchiraient ses pieds nus ; il ployait le jarret, se redressait, et reprenait sa course folle avec un nouvel élan. Il délirait au point qu’en passant devant la ferme du Cantocoucut une irrésistible envie de chanter le prit. Le malheureux entonna le Requiem de la messe des morts d’une voix si éclatante qu’il réveilla lea gens de la maison, incapable de deviner le sombre drame qui allait se jouer. Les chiens aboyèrent longuement, comme s’ils flairaient le cadavre.

Le père de Dominique venait de jeter une brassée de fourrage dans la crèche des boeufs, quand il entendit la voix de Jeanty ; il sortit sur le seuil de la porte de l’étable ; mais les ténèbres étaient trop épaisses ; il ne vit que la lueur de la lanterne dansant comme un feu follet. Il se dit que le chagrin avait sans doute fait chavirer la cervelle du pauvre garçon.

Jeanty parvint au moulin, ouvrit la porte rapidement, courut au lit de la Pimparèlo et, avant que les deux amants, réveillée en sursaut, eussent eu le temps de le reconnaître, il déposa entre eux le cadavre en putréfaction, exhalant une odeur fétide. La meunière, sentant contre sa figure la tête du mort, poussa un cri terrible et sauta à bas du lit, demi-nue, morte de terreur, pendant que Jeanty répétait, menaçant, la voix tonnante :

– Assassins !… Assassins !… Assassins !…

Le Perdrigal, épouvanté, voulant éviter le contact du cadavre, glissa du lit, et roula à terre. Jeanty lui mit le pied sur la gorge et lui cria :

– Avoue donc qua tu l’as assassiné, fils de catin !

La Pimparèlo avait passé à la hâte un jupon de laine rouge ; le foullard bleu dont elle se coiffait laissait, à demi dénoué, pendre des mèches de cheveux qui tombaient en désordre sur les yeux et sur le cou.
Elle était folle de terreur.

– Pardonne, dit-elle en s’agenouillant devant
Jeanty. Nous ne voulions pas le tuer. C’est un accident. Va-t’en avec ce mort.

Jeanty avait posé la lanterne sur le lit et c’était armé de la bêche. Il lança à la Pimparèlo un regard terrible et ne lui répliqua pas. Le Perdrigal avait pu se dégager et repousser le pied de Jeanty. Mais, au moment où il ae levait, la bêche s’abattit violemment sur son crâne ; il alla tomber contre un sac de farine, la tête fendue par ce formidable coup et jetant des flots de sang.

Jeanty lança la bêche dans un coin et se tourna vers la meunière, les narines frémissantes, comme enivré par l’odeur du sang.

– Et d’un ! murmura-t·il en montrant les dents.
A ton tour.

Ses yeux flamboyaient. Il s’avança sur la Plmparèlo pétrifiée, la saisit nerveusement par le bras et l’entrêna vivement près du cadavre de Jousille. Elle se débattait et criait :
– Non, non. Je ne veux pas le voir !

Mals il la tirait à lui avec une force irrésistible, en lui disant :

– Tu l’as trahi étant vivant, tu l’embrasseras
étant mort.

La meunière résistait avec l’énergie du désespoir ; elle se cramponnait aux meubles. La vigueur terrible de Jeanty, dont elle avait si souvent raillé la débilité, l’épouvantait ; il lui semblait qu’elle luttait avec un démon qui venait la punir. Elle essaya d’égratigner et de mordre les doigts crispés et nerveux du jeune paysan qui lui entraient dans la chair comme des griffes. A la fin, Jeanty, exaspéré par cette résistance acharnée, lui asséna dans la poitrine un furieux coup de poing. Elle perdit la respiration et se sentit défaillir.
Alors il l’enleva dans ses bras et la porta évanouie sur le lit, à côté du cadavre. Puis, il chercha une corde solide, attacha ensemble Jousille et la Pimparèlo, éteignit la lanterne, repoussa du pied le Perdrigal qui râlait et sortit. Il ferma soigneusement la porte avec sa clef, qu’il jeta dans la Jorlo.

Il était environ 6 heures du matin. Une lueur pâle blanchissait le ciel au-dessus du roc do Montels.

En quitant le moulin, Jeanty se dirigea vers l’église de Moirax. Plusieurs paysans qui le rencontrèrent furent un peu étonnés de lui voir la mine plus sombre encore que d’habitude, et les vêtements souillés de terre et de taches hideuses ; mais comme ils le savaient d’humeur insociable et farouche, ils n’osèrent pas le questionner. Il s’achemina jusqu’au presbytère et demanda le vieux curé Berthoumieu, à qui il se confessa ; puis, en dehors da la confession, il lui raconta le terrible drame de la nuit et s’enfuit, une fois le récit terminé, sans attendre une seule question.

C’est par le curé qu’on a su comment tout cela s’était passé.

M. Berthoumieu courut avertir le maire. Ils prirent quelques voisins avec eux et descendirent au moulin.

La Pimparèlo, revenue de son évanouissement poussait des cris de détresse. Les paysans étaient accourus. Il s’était formé un attroupement devant la maison.

On enfonça la porte ; on trouva la Pimparèlo liée au cadavre de Jousille et le Perdrigal baignant dans une mare de sang. On délivra la Pimparèlo : elle était folle. On souleva le Perdrigal : il était mort.

Jeanty avait disparu. Jamais on ne l’a revu. Les uns prétendent qu’il se jeta dans la Garonne, à la gourgo de Raugouse, et que son cadavre a dû pourrir au food du goufre, entre les racines et les souches des peupliers et des saules. D’autres assurent qu’il se réfugia on Espagne, et c’est assez vraissemblable ; car les Laffougère, de Layrac, qui trafiquaient avec les villes frontières de la Navare, ont déclaré que, passant en juin 1886 devant un couvent de carmes, à Pampelune, un jour qu’on venait d’enterrer un frère lai, ils avaient entendu dire que ce frère, qui était Français, s’était accusé publiquement, avant de mourir, d’avoir autrefois, par vengeance, commis un meurtre horrible, pendant qu’il habitait un village des bords de la Garonne.

Le vieux Dominique termina son lugubre récit en disant, la tête tournée de mon côté :

– Voilà, monsieur, le drame du moulin de la Jorlo. Mon pauvre père, qui avait connu Jeanty, ne pouvait pas croire qu’il eût été capable de cette épouvantable veangeance. Il était si bon pour tout le monde qu’il n’aurait pas fâché un petit enfant, comme nous disons ici.

L’émotion pendant tout le temps qu’avait duré ce tragique récit, avait un peu engourdi les mains ; aussi la despélouhado n’avanvançait-elle guère. On écoutait plus qu’on ne travaillait. Il restait encore des tas énormes de maïs à défeuiller. Un paysan entonna une chanson de carnaval qui commence par ce vers ; La bielho nous a mandat… (La vieille nous a mandé…) que les assistants répétèrent en choeur, à tue-tête, ainsi que le vers suivant : Per dansa lou cap en bat (Pour danser la tête en bas). La chanson se continue toujours sur le même air et presque toujours avec les mêmes paroles. La vieille fait prendre aux gens qui viennent danser chez elle les postures les plus grotesques, les plus bouffonnes et les plus invraisemblables.

La chanson mit en train lous despélouhayrès. Vers minuit, la besogne était finie. Les feuilles s’amoncelaient à terre, dans un coin du hangar, et les épis luisants emplissaient juesqu’aux bords les corbeilles et les paniers.

Dominique offrit aux travailleurs du pain, du vin et des fruits. Quelques-uns burent et mangèrent. Puis nous partîmes. J’étais en nombreuse et joyeuse compagnie. Nous passâmes devant le moulin abandonné.

C’était une nuit de pleine lune. Sa lumière mélancolique enveloppait de poésie, en l’idéalisant, la ruine lugubre. Elle me parut moins triste qu’au crépuscule.

La Jorlo, très maigre, n’avait qu’un faible murmure, un léger susurrement, comme un babil d’enfant qui s’endort. L’ombre des hauts chardons épineux aux grosses fleurs rudes, aux larges feuilles immobiles, se dessinait, avec un bel effet décoratif, sur le mur blanc. Un jeune paysan, par plaisanterie, donna un grand coup de pied dans la porte, depuis longtemps condamnée. A l’intérieur, rien ne s’émut.
Nous écoutâmes, anxieux. Par un trou de la toiture, la chouette s’envola en jetant son cri sinistre qui nous fit tous frissonner comme si l’âme des morts avait frôlé nos têtes.

La Gruyère

Journal Indépendant, Politique et Agricole

Neuvième Année – N° 60
Samedi 26 juillet 1890

Grand’Rue N°295
Bulle