Les 28 Jours du président de la République

Par M. E. Bertol-Graivil

Paris
Ernest Kolb, Editeur
8, Rue Saint-joseph

1889


CHAPITRE III

A AGEN

Les arcs de triomphe à Agen. – Les réceptions. – L’accident du lycée. – Le banquet, – Discours de M. Carnot.

Agen, 26 avril 1888

Les gares situées sur le parcours du train présidentiel sont pavoisées et les habitants des environs d’Agen y viennent en si grand nombre qu’ils ont de la peine à trouver de la place dans les trains.

A travers le rideau de pluie, on aperçoit les drapeaux tricolores flottant au loin dans les villages.

A 1 heures et demie nous arrivons à Agen. Les maisons sont pavoisées et douze arcs de triomphe sont élevés sur les boulevards et dans les rues que doit parcourir M. le Président de la République ; le premier, qui se dresse aux abords de la gare, a pour fronton une locomotive avec cette inscription : A Carnot !

Viennent ensuite un arc élevé par les écoles et surmonté d’une mappemonde ; un autre avec une Renommée et cette inscription : Le Commerce et l’Industrie à Carnot ; un autre encore : A l’Alsace et à la Lorraine ! avec un médaillon où l’Alsace s’empare du fusil d’un soldat blessé. En haut cette date : 18… ? et, de chaque côté, des cartouches voilés d’un crêpe ; 1870-1871, Les pilastres sont rehaussés de grandes palmes.

A citer encore : Un arc surmonté du buste de Victor Hugo et de cette inscription, empruntée à l’un des livres du poète : « Les uns avaient dans la tête, la guerre ; les autres, la paix. Un cerveau, Carnot, enfantait quatorze armées. »

L’arc érigé par les sociétés d’agriculture et d’horticulture de la région est fort original ; au fronton, deux boeufs accouplés avec des outils agricoles et une ruche d’abeilles ; pour pilastres, des colonnettes de verdure piquées d’héliotropes et de roses.

Le conseil général et le conseil d’arrondissement ont érigé aussi un arc de triomphe devant l’avenue de la Préfecture, magnifiquement pavoisée. Des artilleurs venus de Toulouse ont dressé des panoplies d’armes : épées, sabres, cuirasses et fusils rayonnant autour d’un buste de la République.

A signaler enfin cette inscription en patois tracée sur un arc fort élégant :

Carnot, efan del poplé, Agen, à ta bengude
Dins lou parla bésiat del poplé te saludo.

Les marchands de drapeaux n’ont pu suffire, hier au soir et ce matin, aux demandes de la population.

Voici la proclamation adressée aux Agenais par le maire de la Ville, M. Durand, sénateur :

Agenais, chers concitoyens,

M. Carnot, président de la République française, nous fait la faveur insigne de nous honorer les premiers de sa visite. Manifestons, par l’accueil le plus sympathique et le plus chaleureux, et par de nombreux vivats, la profonde reconnaissance que nous ressentons pour l’honnête homme et le républicain intègre qui vient de donner des preuves de sa sollicitude et qui porte si dignement l’un des plus illustres noms de la Révolution française.

Agenais, saluons tous le chef de l’État que la France a librement placé à la tête de ses destinées par ces cris patriotiques : « Vive Carnot ! Vive la République ! Vive la France ! »

L’appel du maire d’Agen a été entendu. Les cris patriotiques : « Vive Carnot ! Vive la République ! Vive la France ! » ont été énergiquement poussés.

Le premier coup de canon de la salve d’artillerie réglementaire se fait entendre au moment où le train entre en gare. Alors les cloches de l’église s’ébranlent et le commandement de : « Portez armes ! » court le long des lignes de l’infanterie et de la cavalerie formant la haie sur le quai de la gare et sur tout le parcours.

M. Carnot, en descendant de wagon, est reçu par les sénateurs et députés du département ; par le maire, M. Durand, sénateur ; par le conseil municipal ; par M. Rousset, secrétaire général, à la tête du conseil de préfecture ; par les sous-préfets du département, les conseillers généraux et d’arrondissement et toutes les autorités de la ville.

Après les présentations et souhaits de bienvenue auxquels il répond par quelques paroles bienveillantes et courtoises, M. le Président de la République monte en voiture.

Une foule considérable, accourue de toutes les localités de la région, se presse sur les trottoirs des rues et des boulevards que doit suivre le cortège présidentiel.

Ce qu’il y a de regrettable, c’est que les fêtes ont lieu sous une pluie battante.

Selon le cérémonial ordinaire, les réceptions officielles ont lieu à la Préfecture. M. le Président de la République prend place dans le grand salon d’honneur, ayant à ses côtés MM. Lockroy, Deluns-Montaud, le colonel Lichtenstein, Arrivière, secrétaire particulier ; Lax, directeur des chemins de fer ; Guillain, directeur de la navigation. Là il reçoit les autorités et les corps électifs et constitués du département,

Oh ! ces braves corps électifs, ce qu’il nous ont fait rester debout ! Les maires de presque toutes les communes du département, flanqués d’une délégation de leur conseil municipal, sont venus présenter leurs hommages à M. Carnot. Il y en avait plus de cinq cents, non compris les délégués de toutes les sociétés d’agriculture du Lot-et-Garonne, non compris les instituteurs.

M. Carnot remercie des paroles qui lui sont adressées :

Soyez certains, ajoute-t-il, que vous avez devant vous un gardien fidèle et résolu de la Constitution, et qui, autant qu’il dépendra de lui, saura maintenir la paix à l’intérieur et à l’extérieur.

En recevant les officiers de la garnison, M. Carnot remet la croix de la Légion d’honneur à un lieutenant de gendarmerie ainsi qu’à un chef de bataillon et à un capitaine du 9e régiment d’infanterie ; il la leur attache lui-même sur la poitrine.

Il décore également M. Boucheron, instituteur public et directeur de l’école communale de Castillonès.

Les préfets du Gers et du Lot présentent ensuite chacun une députation de leur département. Les victimes du 2 Décembre entrent en dernier lieu. Leur doyen, M. Fournier, prononce aussi une allocution.

C’est fini pour la Préfecture, tout le monde a parlé, tout le monde a serré la main de M. le Président de la République. Tout le monde est sorti content de la réception.

Mais il n’y a pas de bonheur sans mélange, aussi un accident vient-il jeter la tristesse parmi les Agenais.

A 6 heures devait avoir lieu la pose de la première pierre du nouveau lycée. Une estrade gigantesque avait été construite.

A 5 heures et demie, six cents personnes avaient pris place sur cette estrade, lorsqu’elle s’écroula tout à coup sous le poids. Une panique se produisit immédiatement qui ne fit qu’aggraver la situation.

Les spectateurs sont tombés les uns sur les autres dans un effroyable pêle-mêle. La charpente qui supportait la tente abritant l’estrade s’est effondrée sur leurs têtes. On a eu toutes les peines du monde à retirer les victimes ; on comptait parmi elles un grand nombre de dames.

Une vingtaine de personnes sont plus ou moins gravement contusionnées. Une femme a une jambe brisée.

Quant aux toilettes massacrées, elles sont innombrables.

M. le Président de la République arrive fort heureusement en retard, car il aurait pu être au nombre des victimes ; il est très affecté. Cependant la cérémonie a lieu quand même, devant un amas de charpentes et de chaises brisées.

Au discours de M. Durand répond M. Lockroy, ministre de l’Instruction publique, puis M. Carnot procède à la pose de la première pierre du lycée qui sera, espérons-le plus solide sur ses basés que l’estrade ayant servi à la cérémonie de la pose.

M, le Président de la Répulique et le cortège se rendent ensuite à la Préfecture où a lieu le banquet qui lui est offet par la municipalité.

Le Chef de l’État a à sa gauche le général Vincendon et à sa droite le général Bréart ; en face se trouve M. Durand, sénateur, maire d’Agen.

On remarque également à la table d’honneur : MM. Deluns-Montaud et Lockroy ; Bès de Bercq, préfet de Lot-et-Garonne ; Faye, sénateur ; le colonel Lichtenstein, le procureur général, le colonel des chasseurs, l’évêque d’Agen ; Lauras, président du tribunal de commerce ; Ouvré, recteur de l’Académie de Bordeaux ; le colonel Croulhet, Leygues, député ; Durieux, président du tribunal civil ; le général Gaillard ; Douarche, président de la cour d’appel ; Laporte, sénateur ; de Mondenard, député.

C’est M. Durand, sénateur, maire d’Agen, qui, au dessert, prend la parole pour remercier M. le Président de la République de sa visite et lui rappeler que c’est à lui, alors qu’il était ministre des Travaux publics, que le département de Lot-et-Garonne doit plusieurs de ses grands travaux. Il termine en buvant « à M. Carnot, Président de la République, bienfaiteur de la ville d’Agen ».

Répondant au toast du maire d’Agen, M. le Président de la République s’exprime ainsi :

Messieurs,

M. le maire d’Agen vient de rappeler, et je le remercie de cette délicate attention, que j’ai eu la bonne fortune de pouvoir seconder quelques-uns des efforts de l’administration républicaine de la ville d’Agen (Très bien ! très bien !), administration qui cherche à doter sa ville d’oeuvres utiles et à l’embellir, et nous avons vu aujourd’hui combien elle y a réussi. (Applaudissements.)

J’ai été profondément touché, Messieurs, des acclamations qui m’ont accueilli sur mon parcours, et j’avoue que je ne comptais pas être remercié d’une pareille façon du peu de bien que j’ai pu faire. (Nouveaux applaudissements.). Ces acclamations m’ont été au coeur : elles s’adressaient au représentant de la République française et je vous en remercie vivement.

M. le maire d’Agen, après avoir parlé du passé, a jeté un coup d’oeil sur l’avenir. Il compte sur le retour d’une prospérité qui permettra de reprendre et de mener à bien des oeuvres utiles, comme la construction de votre lycée, dont nous avons, aujourd’hui, posé la première pierre. Messieurs, j’ai confiance dans le retour de cette prospérité ; j’en ai pour garant cette union patriotique dont vos populations nous ont donné l’exemple.

C’est par cette union qu’on rendra les efforts efficaces, qu’on ramènera la confiance, qu’on fera preuve d’énergie dans le travail, et c’est par le travail secondé par la science que l’on peut arriver à triompher même des fléaux dont la nature nous accable depuis quelque temps. (Très bien ! très bien !)

Les populations de Lot-et-Garonne nous donneront l’exemple de ce travail énergique et efficace (Très bien ! très bien !) qui leur assurera la prospérité.

Messieurs, c’est à la prospérité de la ville d’Agen et des populations de Lotet-Garonne qui je vous demande de porter un toast, (Vifs applaudissements. Cris répétés de : « Vive la République ! »)

Après le banquet, une réception fort brillante a lieu dans les salons de la Préfecture. Ayant à ses côté M. Bès de Berc, préfet, M. Carnot s’entretient familièrement avec la plupart des personnes présentes et ne se retire qu’à minuit.

Agen, 27 avril 1888.

Pour s’être couché tard, M. le Président de la République ne s’en lève pas moins matin.

Sa première préoccupation est d’avoir des nouvelles de la personne qui la veille a eu la jambe brisée à l’accident du lycée. Il charge M. le capitaine Cordier et M. Arrivière, son secrétaire particulier, d’aller la voir en son nom.

La blessée est la mère d’un modeste employé de commerce. Sa situation est des plus intéressantes. M. Carnot lui fait remettre un secours de 500 francs.

Cette bonne action accomplie le Président se rend avec les ministres MM. Lockroy et Deluns-Montaud, avec le préfet et les autorités militaires, à l’hôpital civil et militaire de Saint-Jacques qu’il visite longuement.

A son arrivée à l’hôpital, M. Durand lui présente la soeur Mourard, supérieure, les membres de la commission et les médecins de l’hôpital.

M, le Président de la République parcourt successivement les différentes salles occupées par les malades. Dans la salle Saint-Vincent, il adresse quelques paroles de consolation à plusieurs d’entre eux.

Après une visite à la pharmacie et au laboratoire, M. Carnot se retire en remettant au maire 2,000 francs pour l’établissement.

A son départ comme à son arrivée, M. le Président est salué par les cris de : « Vive Carnot ! » poussés par les enfants et les convalescents qui se tiennent dans les jardins.

A 10 heures, la haie se forme, de la Préfecture, où déjeune M. le Président, à la gare, où le départ doit avoir lieu à 10 heures 50 avec une avance de vingt minutes. – Cette avance est causée par un nouvel arrêt que l’on doit faire à Marmande avant d’arriver à la Réole.

Les cloches sonnent à toute volée, la plus grande animation règne dans les rues. Tout Agen est dehors. Il fait un soleil splendide.

A la gare d’Agen, le préfet et le maire remercient M. le Président. La foule est énorme et pousse les cris de : « Vive Carnot ! »

La locomotive de la Compagnie du Midi est superbement ornée de drapeaux et de fleurs, avec des écussons R. F. La musique du 9e de ligne joue sur le quai la Marseillaise; à ses côtés se trouve le drapeau du régiment.

Au dehors, les orphéons et les fanfares se font entendre.

Le maire offre un bouquet à M. le. Président qui le remercie de l’accueil que lui a fait la ville d’Agen, et le train s’ébranle aux cris répétés de : « Vive Carnot ! Vive la République ! »

Extrait : Les 28 Jours du président de la République, E. Bertol-Graivil, Paris, 1889.