Les Exécuteurs des arrêts criminels d’Agen

depuis la création jusqu’à la suppression de leur emploi.

Par
Jean-François Bladé.

Agen
1877


Avant 1789, presque toutes les sénéchaussées étaient pourvues d’un agent chargé des exécutions capitales. Dans la langue officielle, comme dans celle du peuple, cet agent s’appelait le Bourreau, et son métier était légalement infâme. La Révolution substitua aux bourreaux des Exécuteurs des jugements criminels, qui sont déchargés, de par nos codes, de l’infamie de leurs devanciers. Là s’arrête le pouvoir du législateur français, lequel n’a pas encore trouvé moyen de rendre agréable au commun des hommes la fréquentation des exécuteurs.

Le décret du 20 mars 1792, rendu par l’Assemblée Nationale, sur la proposition du docteur Guillotin, député de Saintes, substitua aux anciens supplices un mode uniforme et prompt d’exécution des sentences capitales. La guillotine, ainsi nommée en l’honneur de Guillotin, fut adoptée sur les plans proposés par le docteur Louis, secrétaire perpétuel de l’Académie de chirurgie, et par le mécanicien Antoine Schmidt. Cette machine, plus ou moins modifiée depuis, a été trop souvent décrite pour que j’aie besoin d’édifier le lecteur à ce sujet.

Un autre décret du 13 juin 1793, établit un exécuteur près de chacun des tribunaux criminels siégeant dans les divers départements. Les appointements annuels de celui d’Agen, et autres villes de même importance, sont fixés à 2,400 francs, sans compter les faux-frais qui peuvent résulter du déplacement de l’exécuteur et du transport de la machine.

L’ordonnance royale du 7 octobre 1832, décide qu’il ne sera désormais pourvu aux places d’exécuteur devenues vacantes, qu’après que le nombre de ces agents se trouvera réduit de moitié, par voie d’extinction. Les exécuteurs de la même région se prêteront réciproquement secours au besoin. Les gages de celui d’Agen, et autres villes dont la population est inférieure à 20,000 âmes, sont réduits à 2,000 francs.

Le décret du 26 juin 1850, complété par’l’arrêté ministériel du 20 juin 1853, réduit le personnel des exécuteurs à un exécuteur-chef et un exécuteur-adjoint par chef-lieu de Cour d’Appel, et astreint ces fonctionnaires à s’assister mutuellement, s’il y a lieu, en tenant compte du voisinage des résidences. Un dernier décret, rendu le 25 novembre 1870, supprime tous les exécuteurs de la France continentale, et les remplace par un seul exécuteur-chef qui, depuis lors, se transporte partout où il en est requis, et opère avec l’assistance d’un certain nombre d’adjoints.

Comme les anciens bourreaux, les exécuteurs de province vivaient à lécart, sequestrés du commun des hommes par un invincible sentiment de répugnance, compatible d’ailleurs avec une très vive curiosité. On voulait connaître, jusque dans ses moindres et ses plus intimes détails, la vie de ceux dont chacun s’écartait avec horreur. Autour d’eux se formait uue légende bizarre et sinistre, faite de récits controuvés et d’informations très précises. Cette légende est en train de se perdre à Agen, comme dans tous les autres chefs-lieux des Cours d’Appel de province. Pour sauver ce qu’il en reste dans notre ville, j’ai interrogé trois ou quatre vieillards, dont les souvenirs sont fort exacts, et dont un surtout, ancien boulanger, m’a fourni des notes précieuses. Cet excellent homme a longtemps vécu, beaucoup vu dans son cercle restreint, et lu indistinctement tout ce qui lui tombait sous la main. Ces impressions diverses se sont résolues dans un langage ultra-composite, que j’ai conservé le plus possible. Les souvenirs de ceux qui m’ont renseigné sont imprimés entre guillemets. J’ai contrôlé la vérité de ce qu’on me disait avec un dossier conservé aux Archives départementales de Lot-et-Garonne, série U, sans numéro. Ce dossier contient les comptes de la justice criminelle, depuis 1815 jusqu’en 1859. Les pièces de l’époque postérieure sont encore à classer. On m’a aussi communiqué une liasse conservée au Greffe de la Cour d’Appel d’Agen, et qui renferme presque toutes les commissions des exécuteurs et de leurs aides, depuis le 5 nivôse an V jusqu’au 25 novembre 1871. Tous les renseignements officiels, invoqués à l’appui des traditions orales que l’on m’a fournies, seront cités dans les notes infra-paginales.

Je laisse maintenant la parole à ceux qui m’ont informé.

JANOT. « Le premier bourreau qui ait exercé à Agen, quand la potence fut remplacée par la guillotine, se nommait Janot. Je ne sais pas où il était né, et je ne l’ai jamais vu ; mais mon pauvre père m’en a parlé souvent. Ce Janot était un gaillard de cinq pieds six pouces, fort comme un bœuf, et qui vous menait les condamnés tambour battant. Pendant la Révolution, il guillotina beaucoup de prêtres et de nobles,(1) et notamment, Monsieur de Lacaze-Duthiers, dont vous n’êtes pas sans avoir entendu parler. Monsieur de Lacaze-Duthiers était un brave homme, serviable pour tous, donnant plus qu’il ne pouvait, et bon chrétien comme il y en a peu. On m’a conté qu’il fut condamné à mort, parce qu’il avait dit un jour à des lavandières qui se plaignaient de la cherté du savon : « Le temps n’est pas loin où vous l’aurez à meilleur marché. » Devant le tribunal révolutionnaire, l’accusateur public prétendit que le ci-devant Lacaze-Duthiers était un aristocrate et un christicole, agent de Pitt et Cobourg, qui avait annoncé publiquement le retour prochain de l’ancien régime. — Voilà ce que j’ai ouï dire dans ma petite enfance ; mais je ne sais rien par moi-même.

(1) Le narrateur exagère. Il n’y eut, à Agen, qne trois victimes de la Terreur.

Quoiqu’il en soit, Monsieur de Lacaze-Duthiers fut condamné à mort. Cela contrista tous les braves gens, et même beaucoup de patriotes; mais personne n’osa rien dire, parce qu’alors tout le monde était en défiance, et craignait d’avoir le cou coupé pour un simple mot rapporté et falsifié par les espions du gouvernement du vertueux Marat et de l’incorruptible Robespierre. Des amis du condamné trouvèrent moyen de soûler le geôlier, et de faire échapper Monsieur de Lacaze-Duthiers. Une fois dehors, cet honnête homme eut un remords. Il se dit : « Le geôlier paiera pour moi, et ce n’est pas juste. » Alors, il rentra dans la prison, où Janot ne tarda guère à venir le prendre pour le guillotiner. La guillotine était alors en permanence sur la Place du Marché, à l’entrée de la rue Porte-Neuve, et tout en face de la librairie Pozzy. Les expositions et la marque se faisaient plus loin, vis-à-vis des boutiques de Bertrand et de Chaumeil, marchands de chaussures. — Monsieur de Lacaze-Duthiers mourut comme un saint.

L’exécuteur Janot avait des garçons et des filles magnifiques. Les garçons aidaient le père dans son métier, et deux servirent dans les armées de la République une et indivisible. Je crois que Janot ne demeura pas très longtemps à Agen. On dit qu’il fut envoyé à Bordeaux.

PEYRUSSAN (Joseph), natif d’Auch. Pas de renseignements anecdotiques sur cet exécuteur, dont la commission est du 5 nivôse, an V.

BERGER (Cyr-François), antérieurement aide dans le département de l’Indre.(1) Pas de renseignements anecdotiques.

(1) Commission du 6 pluviôse an I.

BERGÉ (François), auparavant exécuteur dans le département de l’Aude, nommé dans celui de Lot-et-Garonne, en remplacement de Berger, décédé. La commission est du 2 brumaire an XIV. Pas de renseignements anecdotiques.

« Je crois, Monsieur, que ce Bergé était le même qu’on avait surnommé l’Alsacien, parce qu’il était natif d’Alsace….naturellement. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, encore leste quoique un peu replet, la trogne rouge d’un bon vivant, avec un chapeau à cornes traversé par une large ganse d’or. Il portait, hiver comme été, une de ces grandes chenilles grises, qu’on appela plus tard lévites, et qui ressemblaient assez aux longues redingotes à la propriétaire que vous avez pu voir autrefois.

L’Alsacien parlait un français cocasse. Ce paroissien-là était très porté sur sa bouche, et grand amateur de lard et autre cochonnaille, comme tous les gens de son pays. Il levait le coude, pire que le citoyen Bacchus, et trouvait pourtant moyen de marcher toujours droit comme un I. On lui avait assigné pour demeure une vieille tour de ville, dont il reste encore quelque chose au bord du ruisseau de la Masse, bordé d’un chemin qui conduit du Pont de Las Mounjos à l’ancienne Porte Sainte-Foi, parallèlement au boulevard baptisé du nom de feu Monsieur Sylvain Dumon, ministre de Louis-Philippe, et l’une des plus grandes gloires de notre ville, qui pourtant a produit Sulpice-Sévère,(1) feu Monsieur le comte de Lacuée, et le maître d’armes Lafaugère.

(1) Rien ne prouve que Sulpice-Sévère fut d’Agen.

Le quartier où demeurait l’Alsacien n’était pas précisément habité par la crème de l’aristocratie ; et la police n’avait pas tort d’y surveiller quelques maisons mal famées. Partout, les voisins du bourreau refusaient de socier avec lui, et il s’en montrait fort scandalisé. Il disait que « L’exécuteur est un homme comme les autres, qu’il tue parce que les juges ont condamné, qu’on doit lui savoir gré de couper le cou à un tas de canailles, » et autres farces semblables, qu’on ne fera jamais gober à personne.

Quand je passais par hasard devant la maison de l’Alsacien, avant l’heure du dîner, je sentais une bonne odeur de soupe aux choux et de fricot, qui vous aurait fait revenir un mort. Lorsqu’il avait le ventre plein, l’Alsacien fumait tranquillement sa pipe sur sa porte, et les fumeurs étaient rares en ce temps-là.

Chaque fois qu’il guillotinait, je ne manquais pas de me trouver là, avec les autres galopins de mon quartier. Les expositions et la marque se faisaient toujours sur la Place du Marché ; mais les exécutions avaient déjà lieu à la Porte du Pin, juste en face de la croix de fer, derrière la baraque du confiseur Diès. Vous pouvez voir là quatre petites pierres de taille, enterrées à fleur de sol, et dont deux sont percées d’un trou carré, pour caler et consolider l’échafaud.

Il me semble que l’Alsacien était marié. J’étais là quand il guillotina deux ou trois mariniers de la Garonne, condamnés à mort pour avoir pillé et assassiné dans un château des environs de Marmande. Ces mariniers arrivèrent sur un tombereau, la poitrine nue jusqu’aux épaules. Ils étaient exhortés par le Père Nougarot, ancien capucin, qui ne pouvait plus porter que la soutane depuis la Révolution. Toutes les cloches des paroisses sonnaient l’agonie, Le Père Nougarot était un homme rouge comme une écrevisse, qui demeurait rue Molinier, chez Laborde, fabricant de chapeaux, dans la maison qui appartient maintenant à Monsieur Dumon, et que l’on va démolir pour rectifier l’alignement. Au Père Nougarot succédèrent, comme aumôniers des condamnés à mort, l’abbé Malroux, l’abbé Pujol et l’abbé Pascalie, tous trois attachés à l’hospice et à la prison.

L’Alsacien mourut, dit-on, d’une indigestion de porc frais. »

RAZOUL (Joseph), aide du précédent, lui succéda, à l’âge de vingt-huit ans, et en vertu d’une commission datée du 30 avril 1808. Pas de renseignements anecdotiques.

PAVOT ( Joseph). « Il avait certainement remplacé Razoul avant les Cent Jours. Ce fut, en effet, Pavot qui marqua, sous Louis XVIII, la bande de Florian. Ce Florian était un partisan de Bonaparte, qui avait levé un corps franc et rançonnait le pays. Dix-neuf de ses complices furent pris et condamnés par la Cour Prévôtale aux galères perpétuelles. Avant de partir pour le bagne de Rochefort, ils subirent l’exposition et la marque.

Je ne vous ai pas encore parlé de l’exposition et de la marque. Il y avait des condamnés qu’on exposait sans les marquer ; mais tous ceux qu’on marquait étaient exposés. Vous savez que l’exposition se faisait sur la Place du Marché. Sous Napoléon Ier, on dressait un petit échafaud de trois pieds de haut, avec un ou deux poteaux percés de trous, par où l’on fixait le bout des chaines dont l’autre extrémité se rattachait à un carcan ou collier de fer, qui forçait les condamnés à lever la tête. Au sommet des poteaux, étaient cloués des écriteaux résumant les méfaits de chaque galérien, avec la peine prononcée par la Cour d’Assises. Le bourreau ou son valet avaient soin de mettre sur l’échafaud une casquette ou un plat, où les personnes charitables déposaient quelques sous pour les condamnés. Sous les règnes de Louis XVIII et de Charles X, on supprima le petit échafaud, et on le remplaça par deux grands poteaux plantés à demeure. Après les glorieuses journées de juillet mil huit cent trente, un monsieur libéral, et bien posé dans la ville, cria tant contre ces poteaux qu’ils furent enlevés, et que le petit échafaud fut rétabli. Je dis le petit échafaud, parce que le grand ne servait que pour les exécutions. Aujourd’hui, m’a-t-on dit, la guillotine repose en terre ; mais pourtant le grand échafaud était bien majestueux.

Parlons de la marque. — Quand il avait des condamnés à flétrir, le bourreau déposait sur le petit échafaud un réchaud plein de charbons allumés et un soufflet. Dans le réchaud rougissaient des fers marqués T P pour les galériens à perpétuité, P pour les galériens à temps, et F pour les faussaires.(1) L’exposition durait une heure juste. Un quart d’heure avant la fin, le bourreau jetait une poignée de charbon dans le réchaud et soufflait ferme. L’heure sonnée, il détachait les gens à marquer. L’épaule droite était mise à nu. Frrrr. La chair vive, un instant touchée par le fer rougi à blanc, frissonnait et fumait, avec une petite odeur de côtelette. Vlan ! Un bon emplâtre de pommade noire, pour cicatriser la plaie et rendre la marque ineffaçable. Cette diablesse de pommade brûlait comme le feu de l’enfer ; et pendant cinq minutes les galériens grimaçaient pire que Mayeux.

Moi qui vous parle, Monsieur, j’ai vu marquer dix-neuf hommes de la bande de Florian. Pour la circonstance, l’exécuteur Pavot avait attaché une longue chaîne d’un poteau à l’autre ; et les condamnés étaient là, dix d’un côté et neuf de l’autre, comme un four d’oignons. Pendant l’exposition, un vieux noble, quelque peu toqué, criait. « Vive le Roi ! » et s’injuriait, en vrai crocheteur, avec un condamné, le trompette de la bande à Florian. Ce trompette hurlait : « Vive l’Empereur ! » et le peuple crevait de rire. Quand vint le moment de la marque, Pavot commença par ce trompette, qui jamais ne voulut s’agenouiller, selon l’usage. Il fallut le marquer debout. Le bourreau finit par un nègre, qui était une véritable brute. Quand il sentit le fer rouge sur son épaule, ce nègre tomba la face contre terre, beuglant comme si on l’avait écorché vif.

Pour n’avoir plus à revenir sur la marque et l’exposition, je vous dirai que la première fut abolie au commencement du règne de Louis-Philippe.(2) L’exposition dura jusqu’à la République de 1848.(3) Le petit échafaud était dorénavant inutile, et l’administration le fit vendre.(4)

(1) Code pénal de 1840, art. 20 et 22.
(2) Réforme du Code pénal de 1832.
(3) Décret du 12 avril 1848.
(4) Il fut vendu 10 francs cinquante centimes, le 19 mai 1849.

J’ai vu Pavot couper deux fois le poignet à des parricides, avant de les guillotiner. La première fois, ce fut une mendiante qui avait tué son père. On avait dressé, à droite de la planche à bascule, un billot où le poignet de la patiente fut attaché solidement avec une cordelette. Puis la planche bascula, et la lunette s’abattit sur la tête. Alors, d’un bon coup de couperet de boucher, un aide fit sauter le poignet, et la tête tomba presque aussitôt.

Le second poignet coupé fut celui d’un autre parricide nommé Miquel, qu’il ne faut pas confondre avec Donatien Miquel. Cette fois, tout se passa comme la première, sauf qu’on engagea la main droite dans une espèce de mécanique. Pouf ! Un grand coup de masse. Le manchot fit un soubresaut ; mais il n’eut pas le temps de crier, et le couperet s’abattit.

Pavot était un homme borné, qui savait à peine signer. Il avait pour aides Peyrussan et Bergé, qui touchaient, chacun, mille francs dégagés par an. Peyrussan demeurait avec son patron, dans la tour de la rue des Rondes Saint-Martial. Bergé occupait une autre tour, qui existe encore Cours Trénac, au débouché de la rue Duranton.

Pavot s’habillait constamment de velours, à la manière des compagnons charpentiers. On dit qu’il mourut fou. Vous allez voir comment, mais je ne vous garantis rien.

La Cour d’Assises de Lot-et-Garonne avait à juger deux asssassins. Le principal coupable se nommait Yot Prudenceau, et il fut condamné à mort. Son complice, nommé Laforêt, vétérinaire à Castelmoron ou à Laparade, en fut quitte pour les galères perpétuelles. Yot Prudenceau mourut de peur, sur le tombereau qui le portait à la guillotine. L’autorité n’était pas bien certaine du décès. Peut-être supposait-elle que Yot Prudenceau n’était qu’évanoui, ou qu’il jouait la comédie. Elle exigea, que le condamné fut exécuté mort ou vif. Pavot, qui croyait avoir guillotiné un cadavre, fut pris d’une telle frayeur qu’il en devint fou, et mourut d’un accès de fièvre chaude, laissant une femme et deux enfants. »

« Voilà ce que j’ai ouï dire vers 1827.(1) »

ÉTIENNE (Jean-Pierre). « Après la mort de Pavot, l’intérim des fonctions d’exécuteur-chef fut longtemps rempli(2) par l’aide Peyrussan. C’était un brave garçon, point ivrogne ni querelleur, qui jouait assez bien de la clarinette, et cherchait à se distinguer dans les incendies.

(1) Pavot mourut, en effet, le 1er Juillet 1827.
(2) Du 1er juillet 1827 au 23 juillet 1831.

La place vacante était aussi demandée par l’aide Pierre Bergé,(1) que je vois encore, avec sa face livide, sa redingote verte, et son vieux chapeau en tuyau de poêle, roux comme une tablette de colle-forte. Pourtant, ne croyez pas que ce fut une bête. Il s’avisa de faire la cour, pour le bon motif, à la veuve Pavot, qui n’était plus jeune,(2) et qui avait sur les bras deux enfants du premier lit. Enfin tout le contraire de Vénus et de la Californie. Mais Bergé pensait : — « Le gouvernement est forcé de faire une pension à cette femme, comme veuve d’exécuteur. Si je l’épouse, plus de pension à payer ; et l’autorité me prouvera sa reconnaissance, en me donnant la place vacante. »

« Bergé épousa donc la veuve, dont il eut deux enfants, et attendit avec confiance. Patatra ! Ce fut Etienne(3) qu’on nomma. Pour une crasse, c’était une crasse. Peyrussan en eut trois mois la jaunisse, dont il finit par se guérir à force de tisane de carottes, qui est souveraine contre cette maladie. A la longue, l’autorité finit par reconnaître son tort, et nomma cet aide(4) exécuteur-chef je ne sais où. Bergé ne tarda pas à mourir, probablement miné par le chagrin.(5)

(1) Bergé, vulgairement appelé Bergés, était le fils de François Bergé, exécuteur-chef à Agen du 2 brumaire an XIV au 30 avril 1808. Sa veuve lui survécut longtemps. Elle avait quatre-vlngt-deux ans en 1851, et touchait encore, à cette époque, quatre cents francs par an à titre de secours alimentaire. Ce secours lui était alors continué, sur un rapport du procureur général Sorbier, qui devint ensuite premier président de la Cour Impériale d’Agen, et mourut conseiller a la Cour de Cassation. Chez M. Sorbier, le littérateur surpassait peut-être le jurisconsulte. Certains de ses écrits, et notamment Dix ans de magistrature en Corse, sont à lire comme monuments d’indulgeuce personnelle. M. Sorbier travaillait aussi dans l’éthique. Ses Loisirs d’un magistrat et ses Pensées et Réflexions morales, décèlent un homme expert à puiser toujours et directement aux bonnes sources. Pour en finir avec les Berger et les Bergé, je constate que Roch, l’exécuteur actuel pour toute la France continentale, a pour premier aide et pour héritier présomptif Léon Berger ou Bergé, dont le nom et la profession me donnent à croire qu’il est parent de ceux que j’ai signalés dans la présente notice.
(2)Anne Lavergne, veuve Pavot, était née le 12 septembre 1799.
(3)Commission du 9 novembre 1831.
(4)Peyrussan était Auscitain , petit-fils de Joseph Peyrussan, exécuteur à Agen du 7 nivôse an V an 6 pluviôse an X. Il fut nommé exécuteur-chef après 1840.
(5)Sa veuve était âgée de 83 ans en 1851, et touchait de l’état un secours alimentaire de 400 francs (100 francs par trimestre), que ses filles n’augmentèrent jamais.

Etienne venait d’Alby, où il était aide dès 1819, lorsqu’on exécuta Bastide et Jausion, les fameux assassins de Fualdès, condamnés d’abord par la Cour d’Assises de l’Aveyron, et ensuite par celle du Tarn. Quand il fut nommé à Agen, Étienne avait quatre enfants,(1) dont une fille nommée Catherine qui épousa un compagnon charpentier, natif du Tarn comme son beau-père.

Le successeur de Pavot était un vrai paysan, vêtu en ouvrier. Il avait la passion de la chasse. Pour se mettre en règle avec la loi, il demanda un port d’armes à la Préfecture. Mais on le lui refusa, tout en lui disant qu’il pouvait chasser par tolérance, et que la gendarmerie ne lui ferait pas de procès-verbal. Étienne profita largement de la permission, et ce qu’il a fait périr de gibier est incalculable. Un jour qu’il tirait les cailles dans les chaumes, du côté de Boé, l’exécuteur se prit de querelle avec un petit propriétaire, qui ne voulait pas lui laisser traverser son champ. La querelle s’envenima, au point qu’Étienne se mit à crier au maître du champ « Tu ne mourras que de mes mains ! » — Le propriétaire reconnut alors le bourreau, et se troubla tellement qu’il en fit une maladie.

Étienne mourut vers 1839.(2) Sa veuve ne revint pas dans son pays, et continua de résider à Agen, où elle touchait une petite pension.(3) Il y a longtemps qu’elle est morte. »

CHAMPIN (Jean-Baptiste). « Sur celui-là, j’en ai long à vous conter. — Comme tant d’autres de ses confrères, Champin était un enfant de la balle, je veux dire fils d’exécuteur. Je crois qu’il fut nommé vers 1839.(4)

(1) Il avait épousé Anne Pauzié, le 21 mars 1820. De ce mariage : Pierre, né en 1823 ; autre Pierre, né en 1826 ; Elisabeth-Catherine, née en 1827 ; et autre Pierre, né en 1828.
(2) Le 12 novembre 1839.
(3) Elle touchait un secours alimentaire de 400 francs. — Vers 1837 Étienne exécuta un fameux parricide, Donatien Miquel, qui fut visité et consolé dans sa prison par MM. de Montalembert, de Bonas, et Maysonade. Ce dernier monta sur la charrette avec le condamné, et l’aida à monter à l’échafaud.
(4) Commission du 3 novembre 1839.

Il s’occupa tout d’abord de faire réparer la guillotine, qui en avait bon besoin, et qui avait failli se détraquer pendant une exécution.(1) L’autorité donna aussitôt des ordres, et Champin eut bientôt un amour de guillotine.(2)

(1) Elle était déjà en fort mauvais état en 1837. Cinq ans plus tard, et sur les instances de Champin, on y fit pour 74 fr. de réparations, avec fourniture de « deux arrosoirs en fer-blanc double, peints à l’huile, parfaitement confectionnés. » Ces réparations avaient lieu en vue d’une exécution prochaine, qui faillit pourtant être compromise par l’imperfection de la machine. Voilà ce dont se plaint Champin dans sa lettre du 23 mars 1842 adressée au procureur général.
« Monsieur le Procureur Général,
C’est avec le plus parfait respect que le nommé Champin, Jean-Baptiste, Exécuteur des arrêts criminels au département de Lot-et-Garonne, vous expose qu’au mois de mars dernier il eut l’honneur de vous adresser une demande à L’effet d’obtenir les réparation qu’il étot nécessaire au grand echafeaud et à la machine à décapiter. Il résulte que les ouvriers comis pour la visite du tranchant ont, soit par préjugé contre cet Instrument, où par le préjugé de voir L’exécuteur dans leurs atellier pour leur en diriger la confection d’un nouveau tranchant ont unaniment approuvé que cette Instrument pouvoit fonctionner d’après la connoissance prepondérée des Exécutions, L’exécuteur des arrêts Criminels du département de Lot-et-Garonne, assisté de L’exécuteur des arréts criminels du département du Gers.
Ose exposer de nouveau à Monsieur le Procureur Général que dans leurs opération capitale du dix-huit courant, Ils ont reconnu que le tranchant ne peut pas servir, et que les exécution pourroit être susceptible à éprouver de grande disgrâce attendu que cet instrument est trop court….. Il n’a pas également l’épaisseur nécessaire pour la surté d’une exécution, etc.
Il ose se dire de Monsieur le Procureur Général du Roi
Le tres hobéissant et tres soumis serviteur, »
« CHAMPIN. »
(2)Voici ce que je relève dans un mémoire d’architecte du 14 juin 1842, intitulé, « Réparations d faire aux bois de justice.» Char à quatre roues. — Tombereau pour transporter le corps du condamné. — Rechargement du glaive pour en augmenter le poids, pesant ensemble 20 kilos. — Fourniture d’un glaive neuf ayant une inclinaison de 0 m. 42 c. de plus que l’ancien. — Ouverture d’une trappe fixée avec charnières fortes pour laisser passer les corps des condamnés qui seront reçus dans le tombereau placé sous l’echafaud. — Enture des poteaux pour supports du plancher. — Deux Jambes de force et quatre boulons. — Total général : 1,800 fr. »
L’échafaud reçut quelques réparations en 1856.
« Mémoire des traveaux faits pour L’échafaud par Valat, serrurier, 26 aout 1856. »

Les premiers exécuteurs nommés à Agen étaient payés à raison de deux mille quatre cents francs par an. Ils furent ensuite réduits à deux mille francs, soit cent soixante-six francs soixante-six centimes par mois. On leur passait en outre cent francs d’abonnement annuel pour les fournitures nécessaires aux exécutions, comme affilage du couperet, achat de suif à graisser les rainures où glisse le couteau, sciure de bois pour pomper le sang, et autres choses pareilles.(1) Champin n’en eut pas davantage en commençant ; mais il trouva bientôt moyen d’augmenter ses petits profits.

J’ai oublié de vous dire que, pendant fort longtemps, les bois de la guillotine et les accessoires étaient logés dans un local dépendant de l’ancien palais de justice, et pourvu d’une porte qui s’ouvrait sur la rue de la Loi, vis-à-vis les vieilles prisons. C’était là que les charretiers et charpentiers, réquisitionnés par le parquet, allaient prendre l’attirail du supplice, pour le transporter et le dresser où il fallait. La besogne n’était pas précisément flatteuse, et bon nombre d’ouvriers aimaient mieux payer l’amende que d’obéir. Ce n’est pas tout. Les exécuteurs étaient devenus exigeants, et voulaient être servis comme des princes.

(1) Allonger 4 boulons, réparée quatre Ecroux à Oreilles pour les Memme boulons, retadorrer les boulons et les Ecroux………………………. 5 fr.
Une forte hache Avec son Manche…11 fr.
Une pioche avec son Manche………8 fr.
Une forte pince Acierrée des deux bouts pesant huit kilos à 1 fr. 30…. 10 fr. 40
Total. ……………………………………………34 fr. 40.
Avant 1848, époque où l’exposition fut abolie, Champin avait souvent des difficultés, les jours d’exposition, avec les étalagistes, et même avec le fermier des droits de hallage. Ces difficultés venaient toutes du placement du petit échafaud. Dans une lettre du 1er octobre 1847 adressée au procureur général, Champin le prie de pourvoir à ce que ces désagréments ne se renouvellent plus. Il profite de l’occasion pour exposer au chef du parquet le mauvais état du petit échafaud, qu’un condamné récalcitrant peut renverser « d’un coup de pied. »
(2) Tout ce que l’euphémisme du langage officiel désigne sous le nom de « menus objets indispensables pour les exécutions. » On en trouvera l’aimable détail dans les articles 4 et 5 du règlement du 31 juillet 1832.

Autrefois, ils conduisaient eux-mêmes par la bride le cheval qui traînait le tombereau où montait le condamné. Étienne fut le premier à dire : — « L’administration du transport des prisonniers n’est pas faite pour les chiens. » — Et il exigea que le patient fut amené au pied de l’échafaud.

A chaque exécution, tout cela causait mille embarras. Pour y couper court, l’administration prit le parti de traiter, par voie d’abonnement, avec un maître charpentier. Le premier abonataire fut un certain Bachelot, remplacé plus tard par le nommé Laville. Vers 1844, Laville mourut, et Champin se rendit abonataire moyennant trois cent cinquante francs par an, ce qui faisait quatre cent cinquante, avec les cent francs qu’il touchait annuellement pour menues fournitures.(1) Je n’ai pas fini. Les bois de justice moisissaient dans le local humide de la rue de la Loi. Champin se chargea de les loger chez lui, moyennant cent cinquante francs par an, payables à chaque saison, soit trente-sept francs cinquante tous les trois mois.(2) Ce gaillard-là tirait donc tous les ans deux mille six cents francs du gouvernement.(3) La somme s’éleva jusqu’à trois mille, à partir de mil huit cent cinquante.(4)

(1) Renseignement exact.
(2) Renseignement exact.
(3) Ces avantages passèrent aux successeurs de Champin.
(4) Décret du 26 juin 1850. Les exécuteurs-chefs devinrent alors abonataires, à raison de 1,000 francs par an, pour le logement et le transport de la guillotine, ainsi que pour la fourniture des menus objets nécessaires pour l’exécution.

Pourtant, cela ne lui suffisait pas. Il est vrai que l’exécuteur était chargé de famille, et même il arriva de tristes choses à deux de ses enfants. Champin faisait aussi quelque peu de médecine, bien qu’il n’eut pas de brevet d’officier de santé. Derrière une des fenêtres de la Tour du Bourreau donnant sur la rue, s’étalaient des ceintures à hernies et autres appareils en basane jaune, avec cette inscription :

MONSIEUR CHAMPIN, BANDAGISTE PATENTÉ.

Il payait en effet patente, mais je ne crois pas qu’il ait gagné des cent et des mille dans les bandages. Pour les consultations, je ne dis pas. Vous savez, Monsieur, que les bourreaux sont naturellement très forts en médecine. Autrefois, ils vendaient de la graisse de chrétien, qui est sans pareille contre les rhumatismes et les douleurs. Je vous en parle savamment, mais je ne vous dirai pas où je l’ai achetée. Pour un louis la fiole, j’en ai vu la farce. Il m’en reste encore la moitié, à votre service.

Donc, Champin recevait plus d’une visite la nuit ; si bien que les médecins, qui sont des ânes jaloux comme une meute de tigres, lui firent avoir des misères et des crasses, que vous n’oseriez pas les toucher avec une paire de pincettes. C’est égal, le brave homme n’y perdit rien. Il avait l’air respectable comme un vrai pharmacien, et je le vois encore avec sa culotte à grand pont, en drap gris de fer, et sa longue redingote cannelle.

Champin fit plusieurs exécutions, notamment celle de Balestaquin et de Coutelas, qui lui donnèrent beaucoup de mal à officier, comme il disait, ce qui est la même chose que guillotiner. Son collègue d’Auch l’aidait ordinairement dans ce travail, et ils s’entendaient comme une paire de vieux amis. L’exécuteur d’Auch avait la manie des beaux habits et des manteaux à collets. Les jours d’exécution, il faisait des manières sur l’échafaud, à l’instar de Buridan, dans La Tour de Nesle.

Le père de Champin s’exprimait dans un français noble et relevé, comme un principal de collège.

— « Chacun aime son état, disait-il, en se rengorgeant. J’ai sujet d’être fier du mien. Les préjugés des masses abruties ne vont pas, pour parler comme Monsieur Guizot, à la hauteur de mon mépris. Le sage se venge par des bienfaits. C’est pourquoi, je purge au besoin la terre des monstres dénaturés qui ébranlent la société jusque dans ses fondements. » — Pour lui l’escalier s’appelait les gradins, l’échafaud le théâtre, la table à bascule la plate-forme, le couperet le glaive, et ainsi de suite.

Relativement aux opinions politiques de Champin, je me suis toujours méfié qu’il était légitimiste en dedans, mais qu’il se privait de parler, comme tout homme qui tient naturellement à garder sa place. Cette manière de voir, qui est celle de presque tous les gens comme il faut, ne l’empêchait pas d’être porté sur sa bouche. Il était sensible à la boustifaille, au vin de Buzet, à la bonne eau-de-vie d’Armagnac, et ainsi de suite.

Quand j’étais moins vieux, j’allais souvent prendre mes repas dans un cabaret tenu par de braves gens natifs de Puymirol. Ce cabaret se trouvait tout proche de l’église Sainte-Foi, à peu près en face de l’endroit où s’ouvre maintenant la cour de la gare des voyageurs. La bourgeoise n’avait pas sa pareille pour la soupe aux choux, la vache en daube, et la ratatouille de porc frais au salsifis. J’ai su que l’exécuteur Champin et son aide Rascat venaient là, tout au moins une fois par mois, quand ils avaient touché leur paie. Ces deux particuliers arrivaient d’ordinaire sur les dix heures du soir, après le départ des habitués. Ils apportaient une paire de harengs fumés, pour se mettre en vin, et ils commandaient qu’on mit sur le gril quatre ou cinq pans de saucisse de Valence-d’Agen, ou une platée de tripes de veau que Monsieur le Préfet n’en mange pas de meilleures. Et en avant le pain tendre, la bonne moutarde et le vin blanc. Les tripes avalées, ces Messieurs chantaient en choquant les verres. Champin était un homme habituellement sérieux et tranquille. Pourtant, une fois parti, ce gaillard-là chantait la Mère Godichon et autres farces à crever de rire : Lison dormait dans un bocage ; Le gros Lucas dans son chapeau ; A la façon de Barbari ; Monsieur l’abbé, où allez-vous ?

Quoique guerle, l’aide Rascat cultivait le genre patriotique, sans compter le sentiment. Maintenant que je suis certain de ne pas lui faire du tort, je crois pouvoir vous confier, dans le tuyau de l’oreille, qu’il avait un fond républicain. Toutes les opinions sont respectables ; mais quand Rascat écoutait la sienne, il perdait toute prudence.

Vaillants Français, dignes fils de la gloire,
Où sont-ils donc, ces lauriers toujours verts ?
N’êtes-vous plus les fils de la victoire,
Dont les succès étonnaient l’univers ?

Une fois parti, ce diable d’homme ne s’arrêtait plus : l’Orphelin Polonais ; Peuples, formez une sainte alliance, et

Des marins de la République
Montaient le vaisseau le Vengeur.

On dit qu’un soir il voulait à toute force chanter La Marseillaise ; mais on le fit taire, à cause du préjudice que ça pouvait porter à lui et à l’établissement. Alors il se mit à roucouler, comme un pigeon, en faisant les yeux blancs :

Gastibelza, l’homme à la carabine,
Chantait ainsi.

Mais son triomphe, son vrai triomphe, c’étaient Les feuilles mortes.

Oui, j’emporte avec moi mon amour dans la tombe !
Si vous m’avez aimé, vous prierez Dieu pour moi.

L’aubergiste m’a confié qu’avec ces Feuilles mortes, l’aide fit un soir pleurer quatre ou cinq rouliers.

Croiriez-vous, Monsieur, qu’un homme qui chantait des romances si délicates, fût susceptible de se flanquer avec ses contemporains des tripotées que le Père Éternel en aurait pris les armes. C’est pourtant la pure vérité. Dans le cabaret que vous savez, logeait et prenait sa dépense un compagnon tailleur de pierres, doux comme plusieurs agneaux, quoiqu’il tirât la savate comme un ange. De son nom de compagnonnage il se nommait Barbaste La Volupté, mais certains l’appelaient Le Cuirassier, parce qu’il avait servi réellement dans les cuirassiers.

Un samedi soir, sur les onze heures, La Volupté buvait naturellement sa chopine, avant de s’aller coucher. Bascat, qui avait fait la ribote avec son patron, était complètement parti pour la gloire. Il entreprit de blaguer le tailleur de pierres sur les choses du compagnonnage. La Volupté l’écouta sans broncher, jusqu’au moment où l’aide s’oublia au point de reprocher à toute la corporation des tailleurs de pierres le meurtre d’Hiram, architecte du grand roi Salomon. Alors La Volupté se leva sans mot dire, ouvrit toute grande la porte du rez-de-chaussée donnant sur la rue, empoigna Bascat par le collet de la veste et le fond de la culotte, et le jeta dans la rue comme un paquet de linge sale. Cela fait, il acheva sa chopine, salua honnêtement la société, et s’en alla dormir.

Champin et son aide ne remirent plus les pieds dans le cabaret. Tout le monde en fut bien aise, et surtout la bourgeoise, qui trouvait que la présence de ces messieurs ne flattait pas son établissement.

Il faut de la tenue, Monsieur, et des choses pareilles finissent toujours par se savoir. Un beau jour, Champin reçut sa révocation, et Rascat se trouva forcé de permuter avec l’exécuteur-adjoint de Pau.(1)

(1) Le 18 juillet 1856. La commission porte que Rascat fut envoyé à Pau par « mesure disciplinaire. »

Champin ne tarda pas à mourir, laissant une veuve et plusieurs enfants, dont un fils, qui avait appris l’état d’ébéniste. Le père avait l’ambition d’en faire son successeur.(1) Ce jeune homme était allé se perfectionner à Paris, chez un patron du faubourg Saint-Antoine. J’ai su qu’alors il mordait proprement au bois des îles, et plaquait aussi bien qu’un autre les meubles en acajou massif. Plus tard, le jeune Champin se dégoûta du rabot, et sollicita une place d’exécuteur-adjoint. Je crois qu’il fut nommé à Montpellier; mais le vieux Champin n’a pas vu le triomphe de son fils.

Quand les exécuteurs furent réduits à un par Cour d’Appel, Champin eut d’abord pour aide un individu dont je n’ai jamais su le nom véritable, et qu’on appelait le Montalbanais, parcequ’il était venu de Montauban. C’était un petit homme, laid, avec la figure de l’emploi. Les jours d’exécution, cette figure rayonnait de contentement. On voyait que le Montalbanais était fier d’être compté pour quelque chose. Pourtant il quitta le métier, je ne sais trop pourquoi, et s’établit marchand de fruits à la Porte du Pin. C’est là qu’on a pu le voir, jusqu’à l’avant-veille de sa mort, assis tout le long du jour à côté du banc où il débitait sa marchandise. Sa femme était fort connue, et s’en allait par la ville de porte en porte, une corbeille sur la tête, vendant des pommes et des oranges.

Vers mil huit cent cinquante-trois,(2) le Montalbanais fut remplacé par Joseph Rascat, dont je vous ai déjà parlé, et qui chantait si bien la romance. On dit qu’il était enfant de la balle. Au reste, Monsieur, vous devez savoir à quoi vous en tenir là-dessus, puisque vous êtes natif de Lectoure, comme Rascat.(3) Vous me direz qu’il y a des choses plus flatteuses. »

(1) François-Théophile Champin.
(2) Commission du 19 août 1853.
(3) Rascat était en effet de Lectoure, où son père, Jean Rascat, occupait l’emploi de bourreau de la sénéchaussée, avant de devenir exécuteur des arrêts criminels à Anch, pendant la Révolution. A cette époque, Jean Rascat exécuta force braves gens condamnés à mort par la commission ambulatoire venue de Bayonne, car le tribunal révolutionnaire du département du Gers, composé de juges et de jurés assez honnêtes, n’était pas à la hauteur des circonstances. Le vieil exécuteur se retira à Lectoure, où il touchait un secours alimentaire. Je l’ai vu souvent chez mon pauvre père, qui était notaire-certificateur, et qui lui délivrait gratis son certificat de vie. Jean Rascat mourut à Lectoure. Son fils Joseph fréquenta, bien avant moi, l’école primaire tenue par M. Dabbadie, calligraphe hors ligne, mais mauvais précepteur, si l’on en jugeait par mon écriture et par celle de Rascat, que je crois surpasser notablement sous le rapport de l’orthographe. Plus tard, Joseph quitta le pays, où il revint passer quelques jours à régler des affaires après la mort de sou père. Rascat racontait qu’il était employé dans une maison de commerce, à Périgueux.
Il l’avait quittée sur la dénonciation d’un employé jaloux et vindicatif, qui renseigna le patron sur l’origine de Rascat et le fît chasser de la maison, etc. Mon père s’attendrissait à ce récit ; mais la vérité est que Joseph était tout bonnement aide-exécuteur à Pérlgueux, d’où il fut envoyé à Agen. Je me souviens très bien du père et du fils Rascat, qui n’avaient ni l’un ni l’autre des figures engageantes. Joseph louchait horriblement, et avait une épaule plus que hasardée.

BORNACINI (Vincent Canhi, dit). « Il était exécuteur-adjoint à Pau, quand on l’envoya remplacer Champin, dont il prit le logement. Ce Bornacini parlait le français comme un Italien, et j’ai ouï dire qu’il était natif de l’ile de Corse. Vous savez que sous Napoléon III, il suffisait d’être Corse pour arriver à tout. Ne vous étonnez donc pas si Bornacini fut nommé chef dès l’âge de trente-cinq ans. Il était marié, et père d’une jeune fille blonde, assez jolie, quoiqu’un peu gravée de la petite vérole. Un barbier d’Agen en devint amoureux et l’épousa.

Cet exécuteur travaillait comme ébéniste, et recevait de l’ouvrage de divers patrons de la ville. Dans les cas pressés, les marchands de meubles des Cornières lui commandaient aussi des lits, des commodes et des tables de nuit, qu’il fabriquait avec une habileté ordinaire et une conscience extraordinaire. Il était grand, quelque peu corpulent, et ne quittait guère ses habits d’ouvrier que pour aller faire signer son mandat mensuel à la préfecture et au parquet de la Cour. Alors l’ébéniste se mettait sur son trente-et-un, et ressemblait à un véritable Monsieur. Bornacini faisait son paradis des cabarets et des cafés, qui sont des lieux de perdition, de disputes et de rixes. L’autorité finit par perdre patience, et le fit permuter avec l’exécuteur-chef de la ville d’Aix en Provence, vers 1859.(1)

Pendant son exercice à Agen, Bornacini eut deux aides, Vermeille d’abord, et Ganié ensuite.

(1) Renseignement exact. L’exécuteur s’était fait condamner à cinq jours d’emprisonnement « pour bruit et tapage nocturnes », et à dix jours de la même peine « pour outrage aux agents de la force publique dans l’exercice de leurs fonctions. »

Vermeille dut arriver à Agen vers la fin de mil huit cent cinquante-six.(1) C’était un gros petit jeune homme, au visage pâle et bouffi, aux yeux rouges et chassieux. Il vivait avec son patron, et l’aidait un peu comme ébéniste. Dans ses moments de loisir, l’aide-exécuteur cultivait quelques fleurs, ou péchait à la ligne avec une adresse peu commune. Pendant les beaux soirs d’été, Vermeille s’en allait parfois sonner du cor de chasse, sur les bords de la Garonne, après le coucher du soleil. Ce garçon était sans effronterie, et ne parlait que pour répondre. Chaque dimanche, il entendait la grand’messe, caché derrière un pilier, et manquait rarement les vêpres. On m’a dit qu’il aimait sa mère par-dessus tout, et se privait du nécessaire pour venir à son secours. En parlant d’elle, les larmes lui venaient aux yeux. Cela se savait à la préfecture et au greffe de la Cour, dont les commis témoignaient quelque bienveillance à Vermeille, qui ne tarda pas à être déplacé. J’aime à croire qu’il obtint de l’avancement, en récompense de ses vertus.(2)

Ganié(3) le remplaça vers le milieu de l’année mil huit cent cinquante-huit.(4) C’est un homme qui a reçu de l’éducation, et qui même ne manque pas d’un certain vernis. Son père, exécuteur-chef à Nantes, lui fit apprendre, à Genève, le métier d’horloger. Plus tard, Ganié tenta sans succès de devenir patron. Alors le désespoir le prit, et il sollicita une place d’exécuteur-adjoint. Les concurrents étaient nombreux et bien appuyés ; mais l’horloger avait des protecteurs puissants, magistrats, députés et sénateurs. Ganié l’emporta de haute lutte, et fut envoyé à Grenoble, aux appointements de cent francs par mois, en attendant de permuter avec Vermeille. A Agen, il alla se loger d’abord sur le cours Trénac, et ensuite dans la rue de la Gendarmerie. C’était un homme jeune encore, fort maigre, chauve et blond, très bien mis et l’air distingué.

(1) Joseph-Isidore Vermeille, fils de l’exécuteur-chef de Lyon. Sa commission est du 18 juillet 1856. Il remplaça Rascat, et permuta bien tôt avec Ganié, exécuteur-aide à Grenoble. Vermeille était un excellent calligraphe. Sa signature, nette et propre, est accostée. sur la gauche, d’un signet en lacis qui se prolonge en paraphe compliqué.
(2) J’aime à croire que Vermeille était bon fils, mais il tenait aussi à le paraître. Son père, l’exécuteur-chef de Lyon, gagnait assez pour suffire aux besoins de sa femme.
(3) Ganié (Charles-Alexandre).
(4) Renseignement exact.

Il avait une jeune femme assez gentille, fine comme l’ambre, et qui parlait le français à ravir. Elle s’était fait accepter par les petites gens de son quartier, qui causaient avec elle, et l’appelaient « Madame Ganié » gros comme le bras. Leur petit garçon souffrait souvent des yeux, et son père le menait promener sur le Gravier.

Ganié travaillait, comme horloger, pour les patrons de la ville, et même pour quelques bourgeois qui lui donnaient à réparer leurs montres et leurs pendules. Ces réparations étaient toujours fort bien faites, et coûtaient assez bon marché. Parmi ses clients (comme horloger bien entendu), Ganié comptait un artiste peintre dont la pendule se dérangea. L’aide vint la chercher à l’atelier, et tomba en extase devant les esquisses et les tableaux. Le peintre le regardait faire. — « Ah ! Monsieur, j’aime les arts plus que tout au monde, et je ne perds pas une occasion de me donner contentement. » — Quelques jours après, l’aide rapporta la pendule parfaitement arrangée, et se campa de nouveau devant les toiles, les yeux écarquillés et la bouche ouverte, en signe d’admiration.

Ganié ne vivait pas fort bien avec son chef, qu’il aspirait à remplacer, et qui avait, entre autres torts, celui de manquer de tenue. L’exécuteur-aide aimait à causer, et quand il se heurtait à des répugnances, il s’en étonnait de l’air le plus naturel. — « Les condamnés, disait-il, sont des êtres méprisables, et la société devrait être reconnaissante à ceux qui l’en débarrassent. »

Et il l’en débarrassait. Ganié allait souvent aider ses confrères en dehors du ressort de la cour d’Agen. Je sais qu’il a fait au moins deux fois le voyage de Bordeaux.(1) Il contribua également à guillotiner, à Foix, le fameux Jacques Latour,(2) un de ceux qui assassinèrent Monsieur Bugad de Lasalle, dans son château de Labastide de Besplas. Quand le condamné vit arriver les exécuteurs, il les agonisa d’injures pendant la toilette. L’averse s’abattit particulièrement sur Ganié. — « Ah! c’est toi qui es le bourreau. » — Ganié fit une réponse superbe, qui parut dans les journaux : — « Je ne suis pas le bourreau. Je suis le mandataire de Monsieur Bugad de Lasalle. » — Jacques Latour baissa la tête. Ça lui avait coupé le sifflet.

(1) C’est exact. Ganié participa à l’exécution de Jeanne Constantin, veuve Viéla, el à celle de Desbats et de Bonnecarrère, qui furent guillotinés ensemble. A chaque déplacement, l’exécuteur-aide toucha quatre-vingt-quatre francs, pour frais de voyage et sept journées de séjour à Bordeaux.
(2) Aucune pièce de comptabilité ne prouve que Ganié ait participé à cette exécution.

Quand on supprima tous les exécuteurs de province, Ganié,(1) toujours patronné par de hauts personnages, et recommandé d’ailleurs par ses mérites professionnels comme par sa bonne tenue, fut compris parmi les aides de Monsieur Roch, qui maintenant est le seul exécuteur-chef pour toute la France.

Depuis son avancement, Ganié est revenu passer deux ou trois jours à Agen, et cela prouve qu’il a de bons sentiments. Quelque temps après la triste guerre des Prussiens, un brave maître plâtrier est arrêté par un individu à barbe blonde. — « Eh ! bonjour, Monsieur un tel. Vous ne me reconnaissez pas ? — Si fait. — Je suis Monsieur Ganié. Ça va toujours bien ? Et la famille ? — Hou ! — Moi, ça boulotte. Nous revenons, comme ça, de faire une exécution dans le Midi. En passant à Agen, je n’ai pas pu y tenir, et j’ai voulu revoir la ville où j’ai passé de si bon temps. Monsieur Roch, qui est un excellent patron, m’a donné trois jours de permission. » — Le plâtrier ne se pressait pas de répondre. — « Allons, au plaisir de vous revoir. Je vais rue Molinier, acheter un caisson de pruneaux pour Monsieur Roch. Il veut en faire cadeau à son ami Monsieur Calcraft, l’exécuteur de Londres, qui est venu nous voir à Paris. C’est un homme tout à fait chic. »

DEMORETS (Désiré). « A propos de celui-là tout le monde s’embrouille, excepté moi, qui vais vous tirer la chose au clair.

« Il y avait autrefois, à Cahors, un homme qui fut nommé exécuteur-chef dans cette ville, par la protection du président du tribunal.

Il se nommait Demorets,(2) et avait deux enfants, une fille qui épousa Champin,(3) et un garçon qui embrassa la même partie que son père.(4)

(1) Commission du 24 novembre 1871, qui attache Ganié comme « adjoint de deuxième classe à l’exécuteur en chef des arrêts criminels pour tout le continent français. » Gages, trois mille francs par an.
(2) Claude-François Demorets, exécuteur à Cahors.
(3) Marie Demorets, femme Champin.
(4) Désiré Demorets, d’abord exécuteur-chef à Aix (Bouches-du-Rhône), et ensuite à Agen.

Le vieux Demorets fut mis à la retraite,(1) et vint la manger à Agen, avec sa fille et son gendre Champin. C’était un beau vieillard à cheveux blancs, qui|prisait comme un vieux curé, et toujours si bien mis que vous l’auriez pris pour un conseiller à la Cour. Toutes les cinq minutes, il tirait sa tabatière de corne, et reniflait du tabac pendant trois quarts d’heure. Ses voisins disaient qu’à ce métier, il s’était fait comme un vésicatoire intérieur dans le haut du nez, qu’il avait fort beau. Le père Demorets s’absentait souvent, et passait des mois entiers chez ses parents du Quercy. Jamais il ne sortait sans se faire suivre d’un petit chien noir appelé Vulcain, à cause de la mythologie. Cet animal était fort volage, et son maître s’arrêtait tous les vingt pas pour lui crier : — « Ici, Vulcain ! Ici , Vulcainou ! Ici, brigand ! Tu mériterais… » — Et ainsi de suite. Ce vieillard a dû mourir vers mil huit cinquante-huit.(2)

« Le fils Demorets, beau-frère de Champin, arriva d’Aix en mil huit cent cinquante-six, et demeura à Agen jusqu’à ce que le gouvernement eût supprimé tous les exécuteurs de province. Il guillotina fort peu. C’était un vieillard bien mis, et d’apparence respectable comme son père. Il aimait beaucoup les gâteaux, les pommes et les oranges ; et jamais il ne faisait infidélité à sa marchande. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. »
Ici s’arrêtent les souvenirs de ceux qui m’ont fourni ces notes. Roch est maintenant exécuteur-chef pour toute la France continentale. Les journaux ont publié maintes fois la biographie de ce sinistre fonctionnaire, que j’ai vu de fort près à l’œuvre, il y a cinq ans, quand il vint exécuter à Pibrac (Haute-Garonne), un homme nommé Césariat, condamné pour double assassinat compliqué d’incendie et de vol. Roch était alors un homme touchant à la soixantaine, barbe et cheveux grisonnants, mais encore fort et vigoureux, taille haute, larges épaules, mains puissantes et charnues. Il était coiffé d’un vieux chapeau à haute forme, très propre, mais fortement roussi par l’usage. Redingote marron et gilet de velours noir, traversé d’une grosse chaîne de montre en or, avec je ne sais combien de breloques, tout ce qu’il y a de plus riche. La figure de Roch, empreinte d’une jeunesse et d’une fraîcheur relatives, respire le contentement naïf et l’honnête placidité. A le voir dans la rue, vous diriez : — « Voilà un brave homme bien conservé. C’est un notaire ou un médecin de campagne. Certainement je l’ai déjà vu sur une estrade, en compagnie de ses collègues du Comice agricole. »

C’est ainsi que Roch m’est apparu. Dieu nous garde de ses mains !

(1) Secours alimentaire de 1,000 fr. par an, soit 250 fr. par trimestre.
(2) Il toucba un quartier de sa pension le 5 août 1857.

Jean-François BLADÉ.

Revue de l’Agenais et des anciennes provinces du Sud-Ouest : historique, littéraire, scientifique & artistique, Agen, 1877.