Mémoire sur la chronologie des signes lapidaires du moyen-age et sur leurs formes générales.



L’histoire de nos signes lapidaires, en tant qu’ils vinrent se mêler à notre littérature archéologique, ne remonte guère au-delà de vingt-cinq ans. Me permettra-t-on de revendiquer l'honneur d'en avoir, avant tout autre, signalé l’importance par la découverte que je fis en 1844 d’un grand nombre de ces marques, dont je parlais alors à M. Didron comme employées sur l’appareil de la cathédrale de Poitiers? Déjà bien antérieurement, dans la séance du 30 mai 1842 du Congrès archéologique de Poitiers, j’avais exprimé mon opinion sur un de ces signes, dont s’était étonné un architecte visitant le clocher de Notre-Dame de la même ville. Ce fut une occasion à divers membres d’en signaler quelques autres à Saint-Savin et à Lusignan en Poitou, et à Saint-Jacques de Nantes. C’en fut une pour moi de porter l'examen sur les pierres taillées aux XIIe, XIIIe, XIVe et XVe siècles pour notre belle basilique, et je n’eus pas de peine à découvrir la certitude que les maçons ou appareilleurs s’y étaient inscrits, pour ainsi dire, eux-mêmes, dans le but de constater leur droit à la solde de chaque semaine par une sorte de signature apposée sur chaque pièce de leur travail. Une observation plus attentive me convainquit parfaitement qu'il ne fallait pas leur chercher une autre cause, les nécessités de la pose pour les appareilleurs, par exemple, s'excluant forcément par les énormes différences qu’on remarque dans les signes donnés aux pierres les plus voisines, lesquelles rarement se trouvent timbrées au même coin.
En 1843, je commençai à m’occuper de mon Histoire de la Cathédrale de Poitiers qui me demanda six ans de recherches sur place, au préalable de mon travail de rédaction. En 1845, les Annales archéologiques (1) signalèrent, dans un article signé de M. Didron, un grand nombre de découvertes de ce genre faites en maintes églises d’Auvergne, de Provence et des bords du Rhin. J'y ai vu que le docte éditeur nommait beaucoup d’endroits d'où une récolte lui avait été adressée: Poitiers n’y était pas oublié, et là je dus me reconnaître, puisque personne autre n'y avait pu donner ces renseignements à l'hôte d’un, jour que j'y avais amicalement accueilli. Bientôt après (2), M. Viollet-le-Duc envoyait aux Annales une foule de signes pris des cathédrales de Strasbourg et de Reims. Ce fut alors que, ne voulant pas laisser oublier l'antériorité de mes études sur toutes celles dont j’avais éveillé le goût, je rédigeai la portion de mon livre qui devait décrire ces monogrammes si curieux, et j'en fis une lettre au Comité des Arts et Monuments (3) dont j’avais l’honneur d’être membre. Cette lettre y fut lue dans la séance du 27 février 1847. Elle était conçue, à très-peu de détails près, comme le passage assez étendu de mon livre où figure cette découverte, et que j’y accompagnai, en 1849, d’une planche où figurent jusqu’à 144 spécimens des signes répandus sur le monument (4).
J'ai donc pu dès longtemps suivre la marche des nombreuses révélations faites par la science archéologique sur ce point intéressant de l’histoire monumentale. J’ai pu lire les publications qui s’y rapportent, et les observer soit dans les traités spéciaux, soit sur les pierres elles-mêmes, de manière à me convaincre doublement que les signes lapidaires ont frappé de leur empreinte non-seulement les murailles appareillées des églises, mais celles des châteaux, des palais, les bâtiments claustraux des monastères, tous les édifices en un mot qui sont de haute importance et de frais coûteux. Il n’y a pas jusqu’aux enceintes des villes qui n'eussent leur appareil ainsi marqué, et les beaux remparts d’Aigues-Mortes attestent encore l’esprit et l'intention qui, là comme partout ailleurs, présidèrent, à ce soin qu’on n’observa jamais pour les constructions de moindre portée, dont le moellon et le bois constituèrent toujours les matériaux ordinaires.
La raison de cette attribution exclusive de ces signes aux monuments de pierre trouve sa preuve dans ce fait notable qu’on ne les rencontre au plus tôt que sur les églises du XIe siècle, c’est-à-dire à l’époque où une véritable renaissance de l’architecture chrétienne, en multipliant les ouvriers et l’emploi de la pierre taillée, amène avec plus de soins des frais plus considérables de construction, et partant oblige chaque tâcheron à distinguer son œuvre par ce moyen, qui n’était pas possible avec les matériaux primitifs. Aussi cette méthode se conserve jusqu’à la fin du Moyen-Age, parce que, durant cette longue période de cinq à six cents ans, on bâtit, sinon d’après les mêmes règles de style, au moins avec les mêmes prétentions d’élégance et de solidité.
Avant d’aller plus loin, hâttons-nous de dire dans quelle erreur sont tombés ceux qui ont cru devoir établir une distinction entre les marques des tâcherons et celles des appareilleurs. Ces dernières ne peuvent être admises que pour la statuaire monumentale et les sculptures d’ornementation qui, travaillées d'avance en grande partie, et devant se rattacher à une place fixe, devaient porter avec elles un indice nécessaire, sans lequel on se fût exposé à les confondre dans la pose, et à opérer ainsi des non-sens que nous avons tous observés en de certains monuments. Mais on conçoit qu’il en était autrement, pour les pierres qui, toutes d’égales mesures, s’appareillaient au hasard sans que les hautes murailles eu souffrissent dans leur bel aspect et, leur aplomb. M. Didron niait donc avec raison en 1845 cette distinction, qu’il discutait avec beaucoup de sagacité, et que l’année suivante, notre excellent et docte collègue M. Charles Desmoulins établissait néanmoins comme un fait si évident à ses yeux qu’il ne songeait même pas à en donner les preuves (5).
Pour mon compte, je n'ayais pas hésité à éloigner, dès ma première inspection, l' idée de l'appareilleur, dès lors que nulle de mes pierres ne m'autorisait à y croire, et c’est aujourd’hui l'opinion générale qu’en effet chacun de ces signes appartenait à un seul ouvrier qui l'avait adopté, de concert sans doute avec l'architecte ou maître maçon, dont les notes conformes établissaient ainsi les rapports entre le salaire et le travail.
Quant à reconnaître chronologiquement la dépendance mutuelle des signes lapidaires et des monuments sur lesquels ils nous apparaissent, je ne crois pas qu’il faille faire grand fond sur cette hypothèse. Pour l'établir, il faudrait observer dans ces marques des caractères tellement distincts, tellement propres à chaque période de l’architecture, qu'ils s’identifiassent avec elle et se modifiassent en même temps quelle subit ses modifications centenaires. Or, il n’est rien de semblable. Ces indices, partout et toujours, se réduisent à un certain nombre de formes plus ou moins bizarres et indéfinissables, trouvées à côté de figures géométriques, d’instruments du métier, de lettres qui sont probablement des initiales de noms propres, et de dessins variés de croix, de poissons, de feuilles, d'étoiles et autres inventions prises à plaisir par les tâcherons, qui peut-être les recevaient du maître et s'y tenaient comme à autant de signes de convention. J'ai beau y chercher, avec M. Didron, des signes symboliques, je ne les y aperçois pas plus que je ne vois à quoi ils eussent servi. Avec de tels éléments, comment suivre la marche des siècles artistiques? Est-ce que toutes ces petites reconnaissances n’ont pas toujours eu la même forme? Est-ce que les poissons sous Philippe Auguste n'étaient pas constitués avec les mêmes nageoires et les mêmes contours que sous Louis XII et, François Ier? Les instruments du tailleur de pierre, du sculpteur n’ont pas eux-mêmes changé de formes. Tout au plus les caractères alphabétiques indiqueraient, parles changements survenus dans leur confection, une époque plus ou moins reculée; mais encore on n'aurait là que de trop vagues renseignements, car l’écriture des majuscules varie très-peu du XIe au XVIe siècle. Ce n'est qu’à cette dernière époque, assez reconnaissable d'ailleurs à ses lignes architectoniques si différentes de la manière antérieure, que j'ai pu reconnaître à Poitiers que nos ciseleurs conservaient leurs habitudes graphiques jusqu’à l'avènement du gothique fleuri: et encore n’est-ce guères qu’à la confection des H, dont le second trait accusait un peu les fioritures maniérées de l'écriture cursive du XVe siècle. Quant aux siècles précédents, il est impossible de saisir quelque trace de chacun d’eux dans ces lettres qui n’ont pas varié, et pour quelques-unes desquelles un trait plus spécial annonce à peine qu’elles appartiennent plutôt à un âge qu’à un autre.
Considérés dans leur ensemble, les signes lapidaires se multiplient à l'infini; leurs variantes sont, inépuisables: nouvelle preuve qu’ils sont puisés au hasard dans un caprice et un arbitraire sans limites. Mais par cette variété même nous pourrions conclure, au profit de l’histoire, que des monuments d’une même ville ou des lieux environnants ont dû s'élever par la même main et à la même époque, indépendamment des similitudes, de style qui n'en peuvent laisser douter. Ainsi, à Poitiers, les nefs latérales de Saint-Pierre se parent d’une arcature continue, et leurs corniches courantes reçoivent une suite de modillons symboliques. A Sainte-Radegonde, mêmes dispositions et mêmes détails. La salle des Pas-Perdus, au Palais-de-Justice, qui était au XIIIe siècle celle des gardes des comtes de Poitou, est absolument disposée d’après le même plan. Eh bien, ces trois édifices portent sur leur même appareil les mêmes signes lapidaires: donc ils sont non-seulement de la même époque, ce qui saute aux yeux par tous leurs éléments de comparaison, mais il devient certain que toutes ces pierres furent taillées et percées par les mêmes mains, ces modillons sortirent du même ciseau. Et si l’on veut un quatrième exemple non moins frappant, qu'on se transporte à quarante lieues de là sur les confins du Poitou et de l'Anjou, au Puy-Notre-Dame. La même observation amènera une conclusion identique; la charmante petite église est une reproduction en petit de la cathédrale des Poitevins, et les mêmes signes s’y retrouvent. Donc, en sortant de Poitiers, nos ouvriers qui venaient d’y relever un des plus beaux monuments qui honorent le prince des Apôtres s’en furent au Puy-Notre-Dame reconstruire, vers 1170, l’une des plus gracieuses chapelles des pèlerinages de Marie.
Ces rapports sont d'autant plus frappants entre les quatre monuments que je viens de citer, que les mêmes types s’y reconnaissent par la simplicité même de leur facture. Outre la forme très nette des signes alphabétiques, on y remarque fort peu de ces complications observées au contraire sur les bords du Rhin, où des associations évidemment différentes ont pu travailler, au XIIIe siècle, à la splendide cathédrale de Strasbourg. Dans cette dernière surtout, on sent que le fréquent emploi des doubles W adopté dans les langues germaniques et la forme prétentieuse de l’écriture allemande, mènent à pourvoir les signes lapidaires de traits annexes qui y ajoutent une superfétation calculée de lignes et de contours exagérés. On pourrait en conclure aussi que des bras plus nombreux se sont trouvés engagés dans cette gigantesque opération, et que de là naissait le besoin de multiplier les signes spéciaux à chaque enrôlé. Quoiqu’il en soit, je regarde cette particularité, fort sensible dans les planches données par M. Didron (6) et qui l'est beaucoup moins dans nos contrées de l’ouest, et du midi, comme une preuve que nos associations locales travaillaient dans un cercle donné qui ne dépassait guères nos frontières nationales. Enfin, en Angleterre, on rencontre plus qu’ailleurs cette simplicité de nos signes français qui leur donne avec ceux d’outremer une certaine analogie: il faut sans aucun doute l’attribuer à la fréquence des relations entre les deux pays, d'abord après la conquête des Normands, et plus tard, jusqu’au XIVe siècle, par l'établissement anglais sur notre sol et la fusion momentanée, quoique peu amicale, des deux peuples.
C’est au XVe siècle qu’on perd assez généralement la trace des signes lapidaires, le peu qu’on rencontre encore du commencement au milieu du XVIe, celui, en particulier, qu’on a découvert sur les pierres de la cathédrale d'Auch et qu'une expertise de 1554 reproduisit devant la signature du maître maçon (7), ne formant qu’une rare et dernière exception. Les confréries laïques de l’Allemagne, qui profitèrent aux XIVe et XVe siècles de ce commencement de décadence où arrivait l’architecture religieuse par l’abandon forcé des mains de l'Église, se constituèrent fortement, et en établissant dans leur sein des grades et des distinctions honorifiques, se donnèrent des signes et même des écussons dont un grand nombre devinrent de véritables sceaux avec le nom du possesseur et, une devise personnelle. Sur ces blasons l’architecte, le contremaître, aussi bien que le simple ouvrier avec sa marque sans prétention, témoignent clairement de leur époque. A côté de quelques armoiries de famille figurent parfois des marteaux, des équerres, des doloires, des compas, le tout agencé avec assez d'art pour que les mêmes pièces, en figurant sur des écus divers, ne s’y confondent pas avec d'autres. Les titulaires de ces pièces s’en firent même peu à peu comme des marques de famille, et firent passer à leurs enfants ces mêmes types qu’on retrouve parfois encore sur des pierres tombales dans la cathédrale de Strasbourg, comme on le voit par l’intéressante notice qu'en a donnée M. Schneegans (8).
Ainsi, et pour résumer ce qui précède, nous voyons, par toutes les données publiées jusqu’à ce jour sur notre sujet, que l'origine des signes lapidaires ne remonte pas au-delà du XIe siècle; qu’au XIIIe ils se multiplient, et se perfectionnent quant à la forme, selon le plus grand nombre des édifices construits et le plus grand soin qu’on donne à la construction et au décor; que les marques des tâcherons ne sont guères différentes, et en très-petit nombre, de celles des appareilleurs, que pour les parties de l'édifice où la plus grande attention doit être apportée à la pose des matériaux sculptés parce qu’il importe beaucoup de ne placer ceux-ci que d'après les exigences absolues de l’ornementation; que ces signes de tâcherons avaient pour but unique en plein Moyen-Age de constater le travail personnel de chaque ouvrier, et par cela même ses droits an salaire convenu; qu’ils ne peuvent, par suite de leur ressemblance à toutes les époques, donner aucune notion chronologique sur le commencement, d'un édifice ou sa continuation, ou ses différentes reprises, sinon quand ils se réduisent à des caractères alphabétiques soumis aux variations de l’écriture de chaque siècle; qu’il ne faut voir dans ces signes aucuns symboles, même quand ils sont la copie exacte d’étoiles, de feuilles, de poissons, et d’autres objets sous lesquels on pourrait à peine soupçonner une allusion à des noms de personnes sans importance; qu’on peut tout au plus conclure de la présence des mêmes signes sur plusieurs édifices voisins que ces édifices y ont été élevés en même temps et par les mêmes ouvriers; qu’en dehors de ces données généralement suivies, les architectes allemands du XIVe siècle ont fait de ces signes, modifiés à leur usage, des moyens de reconnaissance et. comme un mot d’ordre de leur association moitié, civile, moitié religieuse; et qu’enfin les derniers vestiges de celte écriture lapidaire ne se sont pas prolongés jusqu'au XVIIe siècle, comme s’il avait fallu que cette époque de prétendue renaissance, qui se vante d’avoir ressuscité la littérature antique aux dépens de notre art national, répudiât jusqu’aux moindres témoins de cette gloire qu’elle remplaçait par celle de la ligne droite, des frontons grecs et des temples payens! Mieux avisés aujourd’hui, nos maçons qu’on a forcés de revenir tant bien que mal aux plans et aux coupes du Moyen-Age, se contentent, au lieu de signes élégants tracés à la pointe, et aussi durables que leurs édifices, de marquer chaque pierre de leur propre initiale tracée au crayon ronge ou noir... Dieu soit béni ! C’est une manière comme une autre de s’associer à l’esprit du siècle, de ne pas confondre leurs travaux avec ceux du Moyen-Age, et de seconder dignement tant d’architectes dont le succès en ce genre ne sera jamais contesté!

(1) Tom. II, p. 246.

(2) Annales archéol., t III, 31.

(3) Bulletin archéologique du Comité des Arts et Monuments, tom. IV, p. 220, in-8°, 1846.

(4) Hist. de la cathédrale de Poitiers, I, 286, et planche IXe.

(5) V. Annal, archéolog., III, 35, — et Bulletin monumental, XII, 668.

(6) Annal, arch., pl. XXXI et V, p. 272.

(7) Bulletin du Comité des arts et monuments, IV, 272.

(8) Annal, archéologiq., XVII, 170.



Par M. L’abbe Auber, Chanoine de l'église de Poitiers, Historiographe du diocèse. Lu au congrès scientifique de chartres, le 9 septembre 1869