Mémoires du Capitaine Jérôme-Étienne Besse

ANCIEN SOLDAT DE LA GRANDE-ARMÉE. (1)

Entré au service dans le premier bataillon de Lot-et-Garonne en 1792, j’ai fait toutes les campagnes de la République et de l’Empire, en Italie, en Allemagne et en Russie, y compris la terrible campagne de Moscou. J’ai été longtemps prisonnier en Sibérie; et rendu à la liberté, j’ai terminé ma carrière militaire avec l’armée de la Loire, après la glorieuse défaite de Waterloo.

Parti sans instruction, sans éducation, sachant lire à peine, j’ai emporté à la pointe de mon sabre, d’abord mes grenades, puis mes galons de sous-officier, et enfin mes épaulettes de sous-lieutenant, de lieutenant et de capitaine d’infanterie. Si j’avais eu plus d’esprit j’aurais mieux fait mon chemin, sans doute; mais je me contente de mon grade et de l’étoile de l’honneur qui brille sur ma poitrine, et, puisque le métier des armes que j’ai tant aimé, ne convient plus depuis longtemps déjà à ma position et à mon âge. je veux charmer les soucis de la famille, de la vieillesse et de mon honorable pauvreté, en racontant, pour qui voudra m’entendre, les mémoires de ma vie. Elle a commencé d’une manière si extraordinaire, elle a été remplie de tant d’incidents, elle s‘est écoulée dans des pays si divers, elle se lie à tant de grands noms, à tant d’événements mémorables, à des tournois si glorieux pour le nom français, qu’elle devra nécessairement inspirer de l’intérêt à quiconque sent palpiter son cœur aux mots magiques de liberté, de gloire et de patrie. Quand je n’y trouverais d’autre plaisir que de rappeler à la memoire de quelques-uns de mes vieux camarades, échappés miraculeusement comme moi aux périls de la guerre, les bivouacs qui précédèrent ou qui suivirent les batailles où nous contribuâmes de notre sang au triomphe de nos immortelles armées, je croirais n’avoir pas mal employé mes loisirs.

C’est une vive jouissance que d’avoir participé à de grandes choses, et de raconter tranquillement d’innombrables périls courus à grande distance de temps et de lieu ! Pourquoi d’ailleurs ne tiendrais-je pas à laisser après moi quelque traces du peu de gloire qui m’est particulière, avant le jour où mes cicatrices bandées avec les drapeaux que j’enlevai de mes propres mains à l’armée autrichienne, je rendrai à Dieu l’âme d’un soldat sans peur et sans reproche. Je commence.

(1) Les Mémoires qu’on va lire ont été publiées, il y a plus d’un demi-siècle, (1834) dans le Mémorial Agenais, journal politique dont la collection est devenue très rare ; ils sont à peu près inconnus de la génération présente qui a lu avec un intérêt dont témoigne leur succès en librairie, les Cahiers du Capitaine Coignet, si attachants dans leur simplicité. Il nous a paru que le récit également simple et sincère de notre compatriote, méritait d’être tiré de l’oubli et nous espérons qu’on nous saura gré de n’avoir pas hésité à le faire.
(La Rédaction.)

CHAPITRE PREMIER.

Depuis ma naissance jusqu’a mon engagement.

Je naquis à Aubiac, canton de Laplume, le 5 mai 1774, de François Besse, propriétaire, et de Jeanne Larrieu. Ma mère étant morte, le 1er janvier 1780, et mon père ayant succombé cinquante jours après, le 10 février, à la douleur de la perte de sa femme, nous restâmes orphelins, ma sœur et moi. Notre aïeule paternelle. Anne d’Amblat, se chargea de notre tutelle ; mais nous la perdîmes le 16 avril 1784, époque où commencèrent pour moi les mauvais jours. Comme nous l’avait prédit notre bonne grand’mère, nous vimes mettre à l’encan tous le mobilier qu’avait laissé nos pauvres parents ; et quoique nous eussions deux oncles et deux tantes mariés, frères et sœurs de notre père, et de plus deux oncles du côté maternel, on nous donna pour tuteur un frère de ma grand’mère, avec lequel mon père était en procès à l’époque de son décès. Le revenu du peu de bien dont nous avions hérité, ma sœur et moi, étant insuffisant pour notre entretien et pour notre éducation, nous fûmes comme abandonnés, sinon à la charité publique, du moins à la commisération de notre nombreuse parenté. De toutes les maisons où je trouvai protection, secours, asile, à diverses reprises, celle dont je conserve le plus doux et le plus reconnaissant souvenir, est celle de ma tante Rose Duplan, de Ponche. Toujours elle me fut ouverte avec bonté ; toujours j’y trouvai les mêmes égards que les propres enfants de ma tante ; jamais ou ne m’y fit sentir le poids des bienfaits dont j’y étais comblé.

Que Dieu récompense cette excellente femme !

Des deux frères de ma mère, originaire de Saint-Caprais-de-Lerm, canton de Puymirol, l’un était propriétaire et l’autre capucin. Celui-ci, moine du couvent de Lectoure (Gers), voulut bien songer à moi, et conseilla de me mettre en pension au couvent des capucins d’Agen, où il espérait être lui-même incessamment transféré. — Là disait-il on s’occuperait de mon éducation. Il eu fut tout autrement. Dès le jour ou le lendemain de mon arrivée, un frère me mit en main une boite en fer blanc, fermant à cadenas, percée seulement sur le couvercle d’une fente susceptible de laisser passer la plus forte pièce de monnaie, et il m’ordonna de le suivre. Nous parcourûmes ensemble plusieurs quartiers de la ville. Le frère entrait dans les maisons; je demeurais consigné à la porte jusqu’à ce que le quêteur sortît et fit glisser dans ma boîte le produit de sa collecte. Ce fut là mon unique occupation pendant les six mois qui précédèrent l’arrivée de mon oncle le capucin, et pendant une année entière encore après sa translation. Le régime de la maison, les maniéres des moines, la privation de la liberté, me faisaient ardemment soupirer après ma délivrance de cette importune prison : mais j’avais autant de geôliers qu’il y avait de moines, et jamais dans mes sorties avec le frère quêteur, je ne fus assez heureux pour rencontrer quelqu’un d’Aubiac, à qui je puste faire confidence de mon insupportable servitude.

Enfin, un matin (c’était un jour de marché), apercevant la porte extérieure du couvent entrouverte, je sentis mon cœur tressaillir de joie. D’un bond, je saute à la porte, je l’ouvre, et la poussant violemment sur mes talons, je m’esquive de toute la légèreté de mes jambes de treize à quatorze ans. Je ne m’arrêtai pour reprendre haleine que sur les bords de la Garonne, où ma bonne étoile me fit rencontrer une demoiselle d’Aubiac, qui eut la bonté de payer mon passage. Me voilà libre ! Je franchis lentement la distance de deux lieues qui me séparait d’Aubiac, et j’arrivai, le cœur joyeux, chez ma bonne tante, de Ponche, ou je fus accueilli, comme de coutume, à bras ouverts.

Mon oncle Etienne Besse, cavalier de la maréchaussée en résidence à Lectoure, ayant été informé de mon aventure qui avait fait quelque bruit, en conçut plus d’affection pour moi. Il vint peu de jours après à Ponche, me la fit renconter avec détails, en rit de bon cœur, et m’annonça qu’on prendrait pour moi un autre parti.

En effet, je fus placé, peu de jours après, chez le sieur Duburg, pharmacien, à Agen. Mon nouveau patron n’était pas très bien dans ses affaires et, pour accroître un peu ses profit, il avait ouvert, au Passage d’Agen, une boutique de drogues et d’épiceries. Je ne savais pas encore écrire, mais je déchiffrais tant bien que mal l’écriture : n’importe. Mon maître m’envoyait, deux fois la semaine, à sa petite boutique du Passage où je débitais la marchandise selon les ordonnances, aux risques et périls des consommateurs. Pas d’autre étude ; aussi mon ignorance resta au même point. Je fus retiré de chez M. Duburg par mon oncle, Joseph Besse, marchand, à Barbaste. canton de Lavardac, qui avait eu peut-être l’intention de m’occuper dans sa boutique. Je ne sais s’il me jugea impropre au commerce, mais je n’ai certainement pas oublié le chirurgien frater auquel il me confia.

M. le docteur campagnard me constitua son élève et son aide. Je l’accompagnais chez ses pratiques et, je savonnais les figures que rasait ensuite M. le barbier. La plupart de ces visages étaient d’une saleté insigne et il s’en rencontrait parfois d’affreusement bourgeonnés. Ce métier m’inspira un dégoût insurmontable. Je déclarai que je renonçais à l’honneur de devenir chirurgien et rien ne pût me déterminer à demeurer plus longtemps à Barbaste : j’y serais mort d’ennui. Les six mois que j’y passai me sont encore en aversion. Heureusement, mon oncle, le cavalier de maréchaussée, m’appela auprès de lui, à Lectoure. Ce fut pour moi une bonne fortune. C’était celui de mes parents que j’aimais le plus, parce que j’avais remarqué son affection pour moi. Cette affection ne se démentit jamais, car mon oncle en mourant m’a fait, depuis, héritier de tout ce qu’il possédait. Ce brave militaire, qui sentait le prix de l’instruction, m’envoya à l’école ; ma mauvaise fortune voulut que je ne pusse pas mettre à profit ses soins prévoyants. Une cruelle maladie me surprit et me contraignit de recourir aux attentions maternelles de ma tante de Ponche. Avant ma convalescence, mon oncle fut nommé brigadier dans une autre résidence, je ne pus donc revenir à l’école de Lectoure.

Cependant on me mit en pension particulière à Laplume où j’allais aussi très exactement à l’école. C’était en 1791.

Mon oncle de Barbaste ayant transféré son domicile à Agen, rue du Pin, me fit proposer d’aller demeurer avec lui, ce que j’acceptai volontiers. Il me donna encore un maître d’école et il me recommanda à M. le curé de Sainte-Foi, qui m’admit à la première communion. Mais j’étais furieusement distrait de mes leçons et de mes pratiques pieuses par les diverses agitations populaires que produisait la Révolution. J’étais surtout profondément ému lorsque j’entendais les tambours appeler la garde nationale dont mon oncle faisait partie dans la compagnie de M. Colombier, notre voisin. Les revues étaient pour moi un spectacle ravissant et j’éprouvais un frémissement involontaire ensuivant ses bataillons agenais, lorsqu’ils allaient à la messe le dimanche. dans l’église des Jacobins, tambours battants, musique tn tête et drapeaux déployés. Je m’échappais de chez mon oncle, chaque fois qu’on faisait l’exercice et je tirais, je crois, autant de profit qu’un autre des démonstrations des instructeurs, quoiqu’on m’eût jugé trop jeune pour me confier une arme. Tout respirait la guerre autour de moi. Les jeunes gens de mon âge briguaient à l’envi l’honneur d’être admis dans les cadres des bataillons dont l’organisation se préparait. Les vieux, les jeunes, les populations entières se montraient disposés à marcher aux frontières; la Marseillaise électrisait toutes les âmes.

Trois cents braves Agenais s’étaient déjà rendus duns le Nord au poste de l’honneur, sous la conduite du vétéran Ladavière et aux applaudissements de la France entière. C’était un entraînement irrésistible. Las que j’étais de la vie presque vagabonde que je menais depuis mon enfance, il n’en fallait pas tant pour m’attirer dans la carrière de patriotisme et de gloire où tout conspirait à me faire entrer. Les chansons populaires, les orateurs des clubs, l’exaltation de l’opinion publique, il y avait là de quoi faire tourner une tète plus forte que la mienne.

J’étais oppressé de ces pensées, lorsque un jour M. Colombier me prit à récart et me dit : Voulez-vous aller vous enrôler avec moi ? Allons, venez, je serai votre capitaine ! Jamais proposition plus agréable n’avait frappé mes oreilles…— Allons, répondis-je sans balancer. Quelques minutes après, nous étions inscrits l’un et l’autre, à la commune, sur le registre des volonlaires. Ce fut le 14 juin 1792 que fut organisé le 1er bataillon de Lot-et-Garonne, dans lequel j’eus l’honneur d’être incorporé. J’avais alors dix-huit ans, un mois et dix jours.

CHAPITRE II.

Depuis mon enrôlement jusqu’à la retraite des lignes de Wissembourg, en septembre 1793.

Le premier bataillon de Lot-et-Garonne se forma de jeunes gens des arrondissements d’Agen et Villeneuve. Nous nous rendîmes sur le Champ-de-Mars, aux allées du Gravier. Là, on fit l’appel par communes, et les hommes présents étaient mis en rang, à mesure qu’ils se présentaient, sans autre distinction. Déjà tous les enrôlés de l’arrondissement d’Agen étaient en ligne, et je n’avais pas entendu prononcer mon nom. Etonné, piqué, je m’approche de celui qui faisait l’appel : Et moi donc ? lui dis-je. — Ton nom ? — Besse. — Quelle commune ? Aubiac. — Ton oncle t’a fait rayer. — Et moi, je m’inscris de nouveau. — Entre dans les rangs.— A peine il avait dit que j’y étais déjà, et pour quelquesjours. On divisa la masse des volontaires en compagnies de 150 hommes, et au commandement de : par la droite, nous défilâmes jusqu’à l’église des bonnes sœurs de l’Ave-Maria. où ma compagnie procéda à l’élection de ses officiers. Elle se trouva composée de citoyens de la ville d’Agen et des environs. Nous choisîmes d’abord un président, un secrétaire, des scrutateurs. Pendant cette opération, quelques individus ne restaient pas oisifs. Ils parcouraient les groupes, vantant ou leurs services militaires, ou leur instruction dans les exercices. et sollicitant les suffrages. Parmi ces candidats, je reconnus, à ma grande surprise, un frère capucin que j’avais vu au couvent d’Agen. Je croyais rêver en l’entendant, lui aussi, parler de ses prouesses guerrières. Il vint à moi d’un air bien différent de celui qu’il avait sous le froc : Ah ça ! petit, me dit-il, je compte sur ta voix et sur celle de tes amis. Tu verras si je sais commander. — Je n’ai pas à m’accuser, qu’il m’en souvienne, de lui avoir procuré des suffrages ; mais je me laissai subjuguer par l’ascendant qu’il avait eu sur moi, jusqu’au point de lui donner le mien.

Mon frère capucin défroqué fut élu, non pas capitaine, mais lieutenant. Les grades, il faut en convenir, furent la proie de l’intrigue. On ne se connaissait pas. Plusieurs jeunes gens instruits se firent remarquer plus tard ; mais ils étaient confondus dans la foule. Les anciens serviteurs s’offraient sans modestie aucune, quoique, la plupart n’eussent jamais eu l’honneur d’avoir même des sardines sur leurs manches. On éprouvait le besoin d’avoir des chefs qui sussent quelque chose du service. Tous ceux qui affirmaient avoir manié les armes dans un régiment obtinrent des épaulettes ou des galons ; tous, jusqu’à mon frère, capucin, comme je l’ai dit. Une loi, d’ailleurs, si je ne me trompe, protégeait leur ambition ; et certes, l’on fit bien de la rapporter ; car elle aurait achevé de livrer nos bataillons à l’immoralité, à la présomption et à l’inertie. Mon brave compagnon d’enrôlement, M. Colombier, ne fut pas même caporal, de capitaine qu’il avait bien compté d’étre.

L’organisation de leur compagnie fut terminée le 17 juin 1792. Je ne sais trop comment fut choisi l’état-major : nous eûmes le respectable M. Campagnol, pour commandant en premier, et M. Rigaud, pour commandant en second. Mon capitaine était M. Fourcès, de Villeneuve.

Juillet. — Le bataillon fut envoyé à Marmande, où nous demeurâmes en garnison pendant deux mois qui furent employés au détail, sans armes. Notre compagnie fut seule casernée dans un couvent dont les moines devaient être expulsés. Grâce au blagueur de la compagnie, Labesque, du Passage-d’Agen, nous savions toutes les nouvelles ; et il ne cessa pas de pérorer, que n’eussions érigé, devant la caserne, un arbre de la liberté, que nous étions allés chercher dans les champs, avec l’enthousiasme qu’on alimentait de toules façons dans nos jeunes âmes. L’ancien asile des religieux se trouva peu après couvert d’inscriptions patriotiques que la verve du blagueur diversifia éloquemment. Au milieu des joies bruyantes et patriotiques qui charmaient l’impatience que nous éprouvions de marcher aux frontières, j’eus une de ces jouissances du cœur qui font le baume de la vie : mon cousin Duplan, de Ponche, sachant que j’étais dans un bataillon à Marmande, vint m’y rejoindre. Avec quel plaisir nous nous embrassâmes ! Il fut incorporé dans ma compagnie.

Les officiers avaient choisi pour chef d’ordinaire M. le lieutenant Lorman, l’ex-frère capucin. Le digne économe savait que j’étais orphelin. Un jour, il m’amène à sa chambre, et renverse à grand bruit, sur une table, un gros sac plein d’argent : Hein ! qu’en dis-tu, mon enfant ; crois-tu qu’il m’en manque ? Sois sans gêne, mon ami ; tu puiseras dans ma bourse à volonté : mais écoute, camarade, on ne sait pas ce qui peut arriver. Il faudra que tu me fasse testament, n’est-ce pas ? — Je m’étais confondu en remerciements pendant ses offres ; je relevai la tète à sa proposition.

— Bien obligé, mon lieutenant, lui répondis-je ; je n’ai pas besoin d’argent. Quant à ma succession, j’espère bien ne pas la quitter de sitôt ; mais si l’on me fait passer le goût du pain, j’ai une sœur unique à qui je veux laisser tout ce qui m’appartient. — Sur ce propos, je quittai mon homme un peu déconcerté.

Août. — Cependant la guerre avait été déclarée. Le 20 août, le bataillon reçut l’ordre de se rendre à Cambrai, par Agen. Périgueux, Angoulème, Poitiers et Tours, où un contre-ordre changea notre destination, et nous envoya à Pontoise. en passant par Blois, Orléans, Etampes, Villeneuve-Saint-Georges et Saint-Denis. Ce fut une espèce de marche triomphale. Les population venaient à notre rencontre Dans toutes les communes, on se disputait le plaisir de nous loger, de nous fêter : c’était un enchantement. Si j’avais été plus dévot, j’aurais attribué ces bonnes fortunes à la bénédiction que nous donna Mgr l’Evêque de Blois, pendant que nous défilions sous le balcon de son palais. Quoi qu’il en soit, nous arrivâmes à Pontoise, le jour mémorable du 22 septembre, le premier de cette république qui devait être, selon les orateurs des clubs, une, indivisible, et qui plus est, impérissable. — la pauvre république !

Septembre. — J’eus, à Pontoise, une réminiscence de mon frater, chirurgien de Barbaste. Le bataillon avait pour chirurgien-major, M. Lasserre, d’Agen. qui jouissait d’une réputation qu’il justifia dans la suite. J’allai le voir et lui proposer de me prendre, en payant, pour son élève. Je n’étais pas destiné à cette profession, sans doute, car je fus éconduit, avec politesse toutefois : — Il n’en vaut pas la peine, me dit sérieusement le citoyen-major ; avant six mois, nous serons de retour chez nous.

Octobre. — Peu après, le bataillon fut habillé, équipé et armé. On nous occupa de suite au maniement des armes. Nous étions ébauchés à peine, que nous demandâmes à grands cris à marcher sur Liile que les Autrichiens bombardaient, pendant que les Prussiens pénétraient en Champagne. Mais on ne nous jugea pas propres encore, sans doute, à un service utile. Nous continuâmes à faire partie de l’armée du camp de Paris, sous les ordres du général Berruyer.

Décembre. — Deux mois s’étaient à peine écoulés, toutefois, depuis que nous étions à Pontoise. lorsque les Autrichiens furent obligés de lever le siège de Lille, et que les Prussiens furent mis en pleine retraite. Le camp de Paris s’ébranla à la poursuite de l’ennemi, et nous marchâmes vers le Rhin, par Chàteau-Thierry, Chàlons, Nancy. Savernes et le village de Drusenheim, qu’on fortifiait, entre Strasbourg et le fort de Vauban. Nous passâmes là l’hiver. L’etat-major du bataillon élait seul logé à Drusenheim. Les compagnies étaient disséminées dans d’autres villages. La mienne, la 8e, surnommée les ventre à terre, occupa celui de Stamaten. La 4e, surnommée faite au pouce, s’installa dans l’île de Talondes. Nous étions bien. Rien ne manquait. On nous échangeait nos assignats de 5 francs (corsets) contre 5 francs 10 sols en argent Nous ne fûmes contrariés que par le froid, qui était assez rigoureux pour geler le Rhin.

Il ne faisait, en janvier 1793, pas trop bon monter la garde, bivouaquer et faire sentinelle, la nuit surtout, sur les bords du fleuve. C’était un commencement de métier. Nous étions destinés à en voir de plus grises.

Février. — Dans les intervalles des gardes et devant les brasiers que nous allumions pour nous réchauffer, nous faisions bravement de la politique, de la stratégie. On parlait du pays, non sans émotion. C’est dans ces réunions où régnait la liberté, pour ne pas dire la licence des camps, que l’on s’entretenait souvent des amours du capitaine de la 8e, M. B., d’Agen. Personne du bataillon n’en ignorait l’histoire. Pas un soldat qui ne tordit sa moustache de colère, lorsqu’on disait que M. B. père voulait empêcher son fils d’épouser sa belle V. Le capitaine B. avait donné une telle idée des attraits de l’objet de sa tendresse, qu’on lui pardonnait de répéter, sans cesse, qu’on ne pouvait être à la fois bon mari et bon soldat. Il était aimé, pour son esprit, c’est tout dire.

Je ne pardonnais pas aussi volontiers au lieutenant Lorman, de m’avoir renouvelé au départ de Pontoise, la demande de faire mon testament en sa faveur. Je ne le voyais jamais sans être fatigué de pénibles pensées, pour ne pas dire d’odieux soupçons. Le temps s’était un peu radouci. Une nuit, d’horribles détonations se firent entendre. Sur toute la ligne du Rhin, on se croyait attaqué ; l’alarme fut générale. En peu de temps, l’armée fut sur pied. Quel remue-ménage ! C’était tout bonnement une débâcle.

Chaque corps rentra dans son cantonnement, et la terrible rupture des glaces, qui avait ému tant de braves, ne fut plus qu’un spectacle divertissant.

Mars. — Au mois de Mars, nous reçûmes l’ordre d’aller à Mayence. Cette ville avait été prise par le général Custine, dans le mois d’octobre précédent, ainsi que Francfort. Mais arrivés à Lanterbourg. nous apprîmes que notre armée avait éprouvé un échec ; quelle avait repassé le Rhin et que le général, après avoir laissé une forte garnison dans Mayence, lui faisait prendre position, l’avant-garde aux lignes de Lantern et le corps d’armée, à celles de Vissembourg. Nous nous dirigeâmes sur ces dernières lignes et fûmes au camp de Lantern. On distribua des tentes à l’armée, ce qui ne nous empêcha pas de creuser dans la terre et de couvrir de gazon des baraques plus propres que les tentes à nous garantir des rigueurs de la saison. On nous pourvut aussi d’effets de campement. Ce lourd attirail surchargeait et fatiguait fort les soldats qui avaient assez d’embarras de porter les ustensiles de cuisine, sans avoir encore à traîner des pèles, des pioches, des haches, des couperets, etc. etc. Ce fut bon pour le moment ; mais nous nous habituâmes bientôt à nous passer de la plupart de ces choses-là.

Il y avait, en avant du camp, un pré immense. Ne voulant pas laisser notre aumônier absolument oisif, nous dressâmes un autel de gazon au milieu du pré et notre ci-devant grand carme, M. Demenat, surnommé le père vaillant, se disposa à dire la messe. Le projet fut divulgué dans tout le camp, et généralement adopté. Le premier dimanche, à dix heures, un grand nombre de bataillons vinrent se ranger, à notre droite et à notre gauche, sur plusieurs lignes de profondeur, et la messe fut entendue avec une gravité et un calme qui ne furent interrompus que par le roulement du tambour et les fanfares des trompettes, au moment si imposant de l’élévation de l’hostie, pendant que l’armèe présentait les armes et mettait un genoux à terre. Cette majestueuse cérémonie se renouvela tous les dimanches suivants. Peu de corps se dispensaient d’y assister. Il faut en avoir été témoin pour avoir une idée du magnifique tableau que présentait l’armée dans ces actes religieux si volontaires, et qui faisaient un si prodigieux contraste avec les fureurs impies qui renversaient et brisaient les autels à l’intérieur. C’est que, malgré tout, le militaire n’est pas irreligieux. Bien des illusions s’évanouissent de- vanl l’ennemi, lorsque le jour présent peut être la veille ou le jour même de la mort !

Juin. — Pendant notre séjour au camp, on eut le loisir de nous perfectionner au maniement des armes et de nous donner quelques leçons de l’école de bataillon. C’était toujours un officier subalterne qui commandait la manœuvre. Nos deux commandants, très stimables d’ailleurs, étaient trop vieux pour un tel métier, aussi se faisaient-ils constamment remplacer. pour cette besogne, par les officiers qüïls croyaient capables de s’en acquitter mieux qu’eux-mèmes. Je ne passerai pas sous silence un fait personnel au capitaine Bory et dont le bataillon entier se trouva honoré.

Le général Custine qui élait parti de Vissembourg, à la gauche du camp, ayant commencé une inspection de l’armée par la droite, s’avançait successivement vers son quartier général. Il n’était pas loin de noire bataillon, lorsque M. le commandant Campagnol abordant le capitaine Bory, lui dit : Tu devrais bien faire un compliment au général en chef que tu vois là-bas près d’arriver, à la tête de son état-major ? — Volontiers, commandant, répond le capitaine : cinq minutes de réflexion. A ces mots, il rentre dans sa tente et en ressort incontinent. Le général en chef arrivait sur notre front de bandière. Le capitaine Bory sort des rangs, s’avance vers Custine, peu accoutumé aux compliments patriotiques, et lui débite avec feu une harangue aussi flatteuse qu’elle était concise. — A ce soir, au quartier-général, capitaine, lui répondit le général vivement ému. Nous sûmes que M. Bory avait été admis à la table de Custine et qu’il était devenu son aide de camp. Nous ne le revîmes plus au corps, en effet ; mais nous applaudîmes de grand cœur à sa générosité et à son courage, lorsque nous sûmes, qu’appelé devant l’impitoyable tribunal révolutionnaire, dans le procès de Custine, il avait du prendre chaudement la défense de son général, au péril de sa propre vie. La tête du brave et infortuné Custine n’en tomba pas moins sous la faulx de la terreur.

Nous étions encore au camp, lorsque le lieutenant Lorman renouvela mon cauchemar, en me parlant de nouveau du testament. Tout effaré de sa demande : Ah ça, lui dis-je, citoyen Lorman, je portera plainte au capitaine, s’il vous arrive de m’en reparler ! il ne m’en dit plus mot. L’armée garda ses positions pendant quatre mois, sans qu’il se passât fien de remarquable que quelque escarmouche d’avant garde à avant-garde.

Juillet. — Cependant, vers le mois de juillet, l’armée fit un mouvement et se porta quelques lieues en avant où elle prit d’autres positions. Quelques jours après, on s’avança encore vers les lignes de l’ennemi, et le 14 juillet il y eut une attaque générale ayant pour but de débloquer Mayence. Mais cette attaque fut infructueuse, parce qu’on avait laissé à l’ennemi le temps de se retrancher et de se mettre à même de résister à tous nos efforts.

Notre bataillon et celui des grenadiers du Rhône et Loire jouèrent de bonheur dans cette fâcheuse journée du 14. Nous etions placés en réserve, avec nos deux pièces de canon par bataillon, près d’un bois, derrière lequel l’ennemi était retranché. Après divers mouvements, nous pénétrâmes dans le bois, sous le commandement du capitaine Vernet, tout fier de remplacer, à ce moment de danger, notre vieux commandant, qui n’avait pour lui ni organe ni tactique : mais la présomption du pauvre capitaine Vernet reçut un échec bien mortifiant, lorsque, après de vains efforts pour faire mettre en ligne de bataille les diverses compagnies dont les arbres avaient dérangé totalement l’ordre, il entendit le bataillon entier appeler au commandement le lieutenant Pagès qui nous faisait faire le plus souvent l’exercice, sans qu’il fût pour cela guere plus habile. Il y a de quoi suer encore d’impatience et de colère en songeant à l’affreuse position de ce bataillon qui, se trouvait pour la première fois à une affaire chaude, et qui, pêle-mêle comme un troupeau de moutons, ayant l’ennemi à quelques toises de lui, était dans un isolement complet, hors de portée de tout secours, découragé qui plus est, et démoralisé par un prétendu général que je ne veux pas nommer, que nous voyons errer dans le bois, la peur dans le ventre, criant à tue-tête qu’il était abandonné sans guide, sans ordre et qu?il n’y avait point d’espoir de salut. A vrai dire, dans une telle bagarre, avec de tels officiers, il fallut bien que l’ennemi ne soupçonnât pas que nous fûssions au monde, puisqu’il ne nous enleva pas, comme cela lui était si facile.

Notre compagnie de grenadiers ne passa pas aussi bien sa journée. Le matin, à la faveur des blés hauts, elle avait eu le bonheur de surprendre et d’enlever sans coup férir, aux émigrés, une petite redoute sur la lisière du bois. Maîtres de ce poste, nos braves grenadiers, sans malice aucune, loin de s’y fortifier et surtout d’y faire bonne garde, forment imprudemment leurs faisceaux, se couchent tranquillement sur leurs lauriers et s’endorment. Le réveil fut prompt, bruyant et sévère. Les émigrés s’étaient aperçus comment se gardaient leurs étourdis de vainqueurs. Ils avancent à cheval, à l’improviste, appuyés par un piquet de fantassins allemands. Ils surprennent nos gens encore endormis et les sabrent sans pitié. Le lieutenant Dumas meurt bravement en défendant les siens. Un simple grenadier, nommé Condé, doit à son nom d’avoir été égorgé le premier, même après s’étre rendu. Plusieurs des nôtres, prisonniers aussi, éprouvent le même sort. Tous ceux qui avaient été contraints de rendre les armes, auraient subi un égal traitement, si les Autrichiens n’avaient mis obstacle à l’assouvissement de la rage des émigrés acharnés à tuer leurs compatriotes qui, il faut en convenir, ne leur faisaient pas grâce non plus, dans l’occasion. Et ce sont des Français qui, s’étant reconnus, ies armes a la main, pour compatriotes, pour voisins, se traitaient avec une telle barbarie !

L’attaque générale du 14 juillet n’avait donc pas réussi ; les Français se retirèrent sur Landau, mais ils y furent poursuivis si vigoureusement qu’il fallut en déloger. L’armée prit position aux lignes de Wissembourg, et Landau resta bloqué. On passa dans ces dispositions le mois d’août et une partie de septembre qu‘on employa à se retrancher et à élever les redoutes dites de Landremont, du nom du général qui commandait à cette epoque. Ces travaux furent troublés, parfois, par de petits combats. Je me rappelle que dans une surprise nocturne, on fut éveillé par ce cri répété : Plutôt aux fusils qu’aux culottes ! — Nos soldats prirent la chose au mot. En un clin d’œil on fut sous les armes, en chemise ; et cette promptitude conjura le danger.

Jusque-là nous n’avions fait, à proprement parler, que des promenades militaires, puisque à l’exception de nos grenadiers qui avaient été si bien étrillés, le reste du bataillon n’avait pas encore brûlé une amorce. Notre tour vint, enfin, et je n’oublierai de ma vie le combat de Lemback, où je tirai mon premier coup de fusil. J’étais loin de calculer, alors, la portée du coup d’où je date, comme de raison, ma petite fortune militaire. C’était dans les gorges de Wissembourg. Nous n’y fûmes pas heureux, mais c’est égal nous ne fîmes pas attendre notre revanche. Nous étions six mille hommes à peu près contre un pareil nombre de Français émigrés. Courage égal, par conséquent de part et d’autre. Je ne sais pas qui l’aurait emporté, sans les braves artilleurs de notre bataillon. Je vois encore nos deux pièces arrêtées par de mauvais chemins, saisies et portées à bras sur un mamelon qui dominait le flanc gauche de l’ennemi.

A peine sur le plateau, ces deux canons, dont le rapide transport était dû principalement à l’activité, a l’enthousiasme, à la brillante audace du sous-lieutenant Gogelin Martinelly, sont pointés, parce vaillant enfant d’Agen, avec tant de sang-froid, avec tant de justesse, avec tant de bonheur, que la colonne ennemie foudroyée s’ébranle, se dissipe et se met en déroute complète. Cette fois, MM. les émigrés durent qui nous étions. On donnait alors 2 francs de prime pour un fusil autrichien, et 50 francs pour une carabine : le bataillon en ramassa quelques-unes pour son compte. Mais on fit bien de supprimer cela, parce que la recherche des armes ennemies amenait des abus.

C’est ainsi que notre bataillon contribua pour sa part à la reprise des positions que l’ennemi nous avait enlevées, quelques jours auparavant. Nous nous trouvâmes à deux autres combats qui se donnèrent à Péritzabre, village-frontière autrichien, où l’ennemi fit des tentatives inutiles pour forcer la gauche de l’armée française. Après cette dernière affaire, nous fîmes la petite guerre, en tirailleurs, pendant quinze jours. Les paysans français venaient faire le coup de fusil avec nous, au moyen des cartouches que nous leur fournissions et, ce qui est bien plus étonnant, des Allemands de Péritzabre en faisaient tout autant. C’est bien dans cette quinzaine, si je ne me trompe, que je jouai un rôle dans une de ces scènes peu rares à l’armée, et qui n’en sont pas moins originales. Nous étions, un de mes camarades et moi, en sentinelle perdue, dans une vigne. La nuit était obscure.

Tout à coup mon camarade tire, fuit à toutes jambes, me laisse seul, stupéfait, n’entendant rien, ne voyant rien, jusqu’à ce que le poste, qui était sous un poirier, accourt en bon ordre, ne voit rien pas plus que moi, ce qui n’empêche pas que l’alarme soit donnée et que toute l’armée soit sur pied, en peu d’instants. On m’avait demandé la cause de ce bruit, et je n’avais pu que dire que je n’en savais rien. Revenu en sentinelle au même endroit, le lendemain, en plein jour, je voulus vérifier le fait par moi-même. C’était tout bonnement un pied de vigne drôlement coiffé, qui avait brouillé la cervelle de mon camarade et produit tout ce tapage.

Le lendemain de la retraite de l’ennemi, après sa vaine attaque de notre gauche, nous eûmes la visite d’un représentant du peuple qui parcourut bravement le champ de bataille. Il y rencontra sous ses pieds, un sergent du bataillon vaguemestre qui, après avoir distribué ses paquets, s’était donné le plaisir d’aller fumer presque sous la carabine des vedettes ennemies, et de s’y faire étendre roide mort. Cela nous valut une harangue du citoyen représentant au milieu du bataillon rangé en cercle. Il nous parla de notre brave sergent qui s’était endormi, disait-il, sur le chemin de la gloire (et, à coup sûr, il dormait d’un bon somme). Il nous débita un tas d’autres belles choses que nous n’écoutions guère, parce que nous détestions ces cruels proconsuls, qui commettaient des barbaries affreuses, et il nous annonça enfin avec emphase que six mille républicains avaient mis vingt mille brigands de la vendée en déroute, ce qui fit branler la tête à plusieurs auditeurs. Finalement le citoyen-représentafnt entonna la Marseillaise ; on fit chorus avec lui bon gré mal gré, et la comédie fut finie.

Quelques jours après, les Français perdirent les lignes de Wissembourg.

Ce malheur fut attribué à la trahison du général Laudremon, qni passa dit-on à l’ennemi. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’on ne le vit plus. Les Autrichiens avaient été renforcés pour cette attaque de la division de leur armée qui formait le siège de Mayence, dont l’intrépide garnison française, réduite de moitié, avait déjà capitulé.

Mon cousin Duplan faillit périr dans le mouvement que fit notre armée en arrière de Wisembourg, sur une hauteur d’où l’enemi ne put nous débusquer, et où nous timmes ferme le reste de la journée. Il était avec quelques-uns des nôtres dans une des redoutes qu’on fut forcé d’abandonner, après s’y être défendu à outrance. Echappé seul ou à peu près, à la faveur de son agilité, il gagnait notre armée à la course ; mais il allait être atteint et sabré, si un hussard français, qui fuyait comme lui, ne lui eût permis de saisir la queue de son cheval et ne l’eût ainsi enlevé au galop à une mort presque certaine. C’était dans le bataillon à qui le féliciterait de s’être ainsi tiré de cette périlleuse aventure. Cependant les Autrichiens ayant fait passer le Rhin, vis à-vis Sellz, à un gros corps de troupes, nous fûmes obligés de faire retraite dans la nuit pour arriver à Haguenau avant eux, et éviter d’être coupés. Nous continuâmes ensuite notre marche rétrograde jusqu’auprès de Strasbourg. La ligne à occuper fut déterminée, et l’armée campa à deux lieues de cette ville, vers les derniers jours de septembre.

Dans cette retraite, nous eûmes occasion de repasser sur le pré de la messe, sillonné dans ce moment, par les boulets et les obus que nous envoyaient les ennemis qui nous faisaient la conduite. Notre aumônier, Vaillant, s’y serait bien dépêché, je crois, s’il avait eu à y officier ; mais il n’en était plus là, car il était devenu notre quartier-maître.

CHAPITRE III.

Depuis la retraite des lignes de Wissembourg. jusqu’à la fameuse retraite de Moreau.

An 2. — Vendémiaire. — Nous fûmes visités dans notre camp par deux fameux terroristes, les représentants du peuple, Saint-Just et Lebas. Ils s’établirent à Strasbourg, à portée de l’armée, et y exercèrent leur abominable tyrannie. On voyait tous les jours affluer, dans le repaire de ces bêtes féroces, par charretées, les victimes dont elles repaissaient leur horrible faim de chair humaine. Elles en vinrent jusqu’à s’abreuver, du sang des défenseurs de la patrie. L’armée elle-même, tremblante ou plutôt stupéfiée, se laisse enlever, du milieu de ses rangs, le général de brigade Yzamberg, et un simple dragon, qui furent immolés sous les prétextes les plus frivoles. Le général était coupable, dit-on, d’avoir abandonné un fort à l’ennemi. Ce fort n’était aussi qu’une méchante tour, gardée à peine par une demi-compagnie, et que les cruels proconsuls jugeaient propre, sans doute, à arrêter une armée victorieuse. Le malheureux dragon, ne pouvant plus résister aux privations et aux souffrances qu’il endurait. avait laissé échapper quelques paroles de plaintes contre la république. Quelques heures de prison l’auraient sévèrement puni : on l’égorgea.

On prétendait contenir les Français dans le devoir par ces exécutions sanglantes, on ne faisait que leur inspirer de l’horreur et de la haine pour les dominateurs du jour. Ces indignes représentants venaient souvent au camp, et disaient aux soldats que s’ils croyaient quelqu’un d’entre eux capable de commander, ils n’avaient qu:à le désigner, et qu’ils le nommeraient général en chef. Ils se persuadaient, avec ces propos, inspirer de la confiance ; ils se trompaient. C’est ainsi cependant qu’un simple commandant de bataillon du département du Doubs, Pichegru, fut promu au commandement suprême de l’armée.

Un jour, je fis partie d’un détachement de tirailleurs, qui fut envoyé dans un bois, sur la droite de Strasbourg, dans la direction de Brumth. Après avoir fait le coup de fusil, toute la journée, nous nous retirâmes et fûmes passer la nuit dans un chemin couvert, à proximité de nos lignes. Quoique nous fussions en plain air, et malgré la pluie qui tomba pendant une bonne partie de la nuit, je ne m’éveillai qu’au jour, tout mouillé et tout transi de froid. Un feu se trouvant allumé à peu de distance, je m’en approchai précipitamment ; mais j’y arrivais à peine, qu’une étincelle sauta dans le mouchoir qui me servait de ceinture, et qui se trouvait malheureusement remplie de cartouches.

Une explosion se fit entendre, et le feu prit subitement, non seulement à ma giberne, mais encore à mon habit, à mon gilet, doublés de coton l’un et l’autre et jusqu’aux cheveux qui brûlaient comme de l’étoupe.

C’en était fait ; je faisais mon purgatoire en ce monde, si un soldat, nommé Déchamp (son nom ne s’effacera pas de longtemps de ma mémoire), n’eût eu l’avisement de tremper dans l’eau son sac de campement, de m’en coiffer jusqu’au cou et d’en passer le reste autour de mon corps qui flambait. L’incendie fut éteint en un clin d’œil ; mais il en resta de fâcheuses empreintes sur ma figure : elle était entièrement boursoufflée. Je crus bien d’ètre à jamais défigurée. On me conduisit à l’hôpital de Strasbourg. Je ne sais de quels ingrédients on se servit, mais au bout de quinze jours, je rentrai dans ma compagnie parfaitement guéri ; il ne s’y connaissait plus rien, et je ne m’en suis jamais ressenti de ma vie.

Frimaire. — Au commencement de frimaire, le général en chef Pichegru arriva, et s’occupa de suite du rétablissement de la discipline. Il réorganisa toutes Les branches de l’administration, et il se prépara à attaquer l’ennemi.

Le 18 Frimaire, l’armée fit un mouvement ; mais le terrain fut disputé, et elle en gagna très peu.

Le 19, l’ennemi fut repoussé jusqu’à Brumth, et le lendemain, jusqu’à ses lignes d’Aguesseau, où il résista quelques jours, pendant lesquels il se livra divers petits combats. Le bataillon prit, position à Hochfelden le 25. Ce jour-là-même, je fis partie d’un détachement qui fut envoyé eu tirailleurs, dans un bois, un peu en avant de notre camp.

Nous avançâmes, d’abord, sans éprouver la moindre résistance ; mais dès que nous fûmes un peu engagés dans le fourré, nous fûmes assaillis à l’improviste par de l’infanterie et de la cavalerie à la fois. Les cavaliers étaient des Hessois qui ne faisaient pas de prisonniers. Je les entendis sabrer un grand nombre de mes camarades. Dans ce péril extrême, je me recommandai à la vitesse de mes jambes ; mais je me vis au moment d’être atteint, entre deux troncs de chêne où je fus un instant retenu, embarassé que j’étais par le bidon de l’ordinaire et le sac qu’il avait été à mon tour de porter ce jour-là. Ma vie m’était plus chère que le sac et le bidon, je me dégageai en les abandonnant. Rendu à ma légèreté naturelle, je franchis comme un écureuil une haie et un fossé pour esquiver le sabre du cavalier Hessois qui me talonnait ; et, à peine j’avais mis entre lui et moi cette espèce de retranchement, que, faisant volte-face, je l’ajustai de sang-froid et si bien, qu’il en mordit la poussière.

Nivôse. — Le 3 Nivôse, l’ennemi évacua Biseville, Dusenheim et Hagueneau, malgré les ouvrages presque continus dont il avait couvert ses trois postes.

Le 5 et le 6, nos deux armées arrivèrent de front. La droite de celle de la Moselle campa sur les hauteurs en face de Roths, où était l’ennemi, et touchant la gauche de celle du Rhin ; la droite de celle-ci en face de Lauterbourg ; le centre sur les hauteurs d’Anspach, et la gauche sur celles de Rhinfeld.

Le 7. après un combat sanglant et opiniâtre, les lignes de Wissembourg furent emportées et Lauterbourg fut pris.

Le 8. les Autrichiens furent chassés de leur camp, et l’armée marcha sur Landau, où elle entra le même jour. Après le déblocus de Landau, l’armée avança vers Spire. Notre bataillon fut un de ceux qui rétrogradèrent pour se porter du côté du fort Vauban, occupé alors par l’ennemi. Nous prîmes position aux environs de la place, et nous y restàmes jusqu’au 29, jour où les Autrichiens l’abandonnèrent, après avoir fait sauter les fortifications et mis le feu à la ville.

Pluviôse. — Ce fut à celle époque que le général Pichegru quitta l’armée du Rhin dont le commandement fut donné au général Michaud. La rivalité qui régnait entre Hoche et Pichegru détermina les représentants à ce changement. Pichegru prit peu après le commandement de l’armée du Nord.

Après l’évacuation du fort Vauban par l’ennemi, notre bataillon fut chargé de garder une partie de la gorge qui communique de Neustats à Keyserlautern. Le poste qu’on lui assigna était à Veidendal et Frankestein. Nous reçûmes là un bataillon auxiliaire de la Cote d’Or. pour être incorporé dans le nôtre : ils n’eurent la faculté de conserver aucun grade.

Germinal. — Vers le 15 Germinal, nous reçûmes l’ordre d’aller à Keyserlautern, où nous restâmes quelques jours. On nous fit partir ensuite pour Charleroi. où nous entrâmes dans l’armée de Sambre-et-Meuse, qui se formait, sous les ordres du général Jourdan. Nous fumes dirigés sur Arlon, où nous primes position, et nous demeurâmes quatre ou cinq jours.

Floréal. — Nous continuâmes ensuite notre route par Neufchâteau, Saint-Gérard et le Camp de la Tombe, où nous arrivâmes vers le premier jour de Floréal. Nous trouvâmes à ce camp une partie de l’armée réunie ; le restant était sur la rive gauche de la Sambre, et y achevait le blocus de Charleroi. Notre bataillon passa sur cette rive, et coopéra aux ouvrages du siège.

Prairial. On commença, le 11 Prairial, à y envoyer des balles. L’ennemi s’étant renforcé s’approcha de Charleroi, nous en fit lever le siège, et nous força à repasser la Sambre. Le croirait-on ? seize soldats furent fusillés pour avoir passé la rivière à la nage dans cette retraite, plutôt que de s’exposer à être pris. C’est ainsi que l’on passait alors par les armes, pour les cas les plus légers. La garnison de Charleroi fut à peu près renouvelée ; mais l’ennemi fut contraint à son tour de se retirer. Nous repassâmes la Sambre et le siège recommença le 30 Prairial, avec plus d’activité que jamais, sous la direction du général Hatry.

Messidor. — Le 7 Messidor, la ville capitula au moment que les dernières dispositions se faisaient pour donner l’assaut.

Notre bataillon fut un de ceux qui entrèrent dans la place.

Le 8, l’ennemi, ignorant la capitulation, donna la bataille de Fleurus, dans l’espoir de délivrer Charleroi, qu’il croyait encore en son pouvoir. Déjà, dans cette persuasion, il avait fait pénétrer quelques troupes avec du canon jusques vis-à-vis Marchiennes, pour en détruire le pont et nous couper la retraite. Mais lorsqu’il s’aperçut que la garnison de Charleroi était française, il s’en retourna plus vite qu’il n’était venu. La bataille d’ailleurs se décida en notre faveur et l’ennemi fut mis en pleine retraite.

Nous sortîmes de Charleroi. peu de jours après, pour joindre l’armée qui marchait sur Namur. Cette ville et sa citadelle furent évacuées le 27.

Thermidor. — L’armée se porta ensuite sur Liège et s’en empara, vers les premiers jours de Thermidor : l’ennemi cependant, prit position sur les hauteurs de la Chartreuse, près des faubourgs, qu’il incendia, et s’y défendit avec la plus grande opiniâtreté. Nous restâmes au camp devant Liège, jusqu’à la fin de Thermidor. Nous nous portâmes ensuite avec une partie de l’armée vers Huë. Le bataillon passa la Meuse vis-à-vis de d’Eisenach. L’ennemi s’élait retranché derrière l’Ourte et y occupait des positions qui paraissaient inexpugnables.

Jours complémentaires.— On n’attaqua pas moins, le 2 complémentaire, sur toute la ligne, et le passage de l’Ourte fut effectué sur plusieurs points à la fois. Le bataillon passa cette rivière à gué, en face des retranchements des Autrichiens. Le général de brigade Bonnet commandait notre colonne. L’ennemi opposa la plus vive résistance et lit les plus grands efforts pour nous contraindre à repasser, mais inutilement : après s’être bravement battu, il fut refoulé hors de ses belles positions et réduit à se retirer sur Juillers. Dans l’action, je fus blessé d’une balle à l’épaule droite, ce qui ne m’empècha pas de continuer de participer à la fête et de suivre mon régiment, après avoir été pansé à l’ambulance. Dans cette brillante affaire, notre brave officier d’artillerie Gogelin Martinelli, se distingua. Lui-mème il pointait ses pièces. Du premier coup, il abattit un arbre de la liberté, élevé sans doute par moquerie au milieu du camp autrichien, et sa mitraille fit de grandes brèches dans la colonne qui nous était opposée. Il fallait voir avec quelle ardeur il chargeait et foudroyait.

An 3. — Vendémiaire. — Le 11 Vendémiaire, on livra bataille dans la plaine de Juillers. La nombreuse cavalerie autrichienne voulut profiter du terrain pour donner avec avantage, mais elle ne put rien contre ces colonnes victorieuses. L’armée autrichienne tout entière fut battue et culbutée dans le Roër,

On la poursuivit jusqu’à ce qu’elle eut repassé le Rhin, et l’on s’empara de Cologne où l’on resta campé quelque temps, près du fleuve.

Brumaire et Frimaire. — Les troupes qui avaient fait le siège de Maëstricht vinrent nous remplacer, et nous campâmes devant Crevelt ou nous ne passâmes que peu de jours, le mauvais temps ayant nécessité le cantonnement des troupes. Le bataillon fut logé à Randerach et aux environs.

Nivôse. — C’est là qu’eut lieu notre premier amalgame, le premier nivôse, avec le 2e bataillon du 58° régiment, et la 2e de la Moselle. Le corps prit la dénomination de 116e demi-brigade. Le général de brigade Soult présida à l’organisation, et nomma chef le commandant Boustiquet du 589, au détriment de M. Campagnol, notre commandant qui, par son ancienneté de grade, aurait dû être préféré.

Peu après notre amalgame, la nouvelle demi-brigade quitta ses cantonnements pour se porter sur le Rhin et y prendre poste, afin d’observer l’ennemi. Cette mesure était nécessitée par les conquêtes de l’armée du Nord qui s’emparait alors, à la faveur des glaces, des places fortes de la Hollande. L’hiver était d’une rigueur extrême et très propre à ce hardi plan de campagne.

Pluviôse.— Le dégel étant survenu, le Rhin rompit tout-à-coup ses glaces avec fracas et, sortant violemment de son lit ; bien nous prit de lui céder la plaine sans marchander. La demi-brigade fut cantonnée à Issem, dans la Gueldre, jusqu’à ce que les eaux fussent suffisamment retirées, après quoi nous nous rapprochâmes du fleuve, et prîmes notre cantonnement à Calcar et aux environs.

Ventôse. — Nous nous trouvions là deux demi-brigades qui n’avaient, à elles deux, que notre chirurgien-major pour le service de santé. M. Lasserre reçut l’ordre du général d’établir une ambulance pour donner ses soins aux galeux des deux demi-brigades. Elle fut organisée dans un vaste appartement où arrivèrent jusqu’à deux cents galeux. M. Lasserre ne se voyant pas secondé, eut la mauvaise inspiration de songer à moi, et me désigna pour aide. Je reçu l’ordre de me rendre chez M. notre chef de brigade où je trouvai M. le général et M. Lasserre, qui du plus loin me cria que j’étais mis à sa disposition. Je me défendis de cette désagréable corvée, me rappelant le refus qu’avait fait M. le chirurgien de me prendre auprès de lui, quand je lui en avais exprimé le vœu : mais j’eus beau dire, il fallut obéir ; et me voilà, du matin au soir, préparant des onguents, faisant de la tisane et la distribuant aux malades, non sans ronger mon frein à belles dents. Les médicaments étant sur le point de manquer, on me délivra un bon du conseil d’administration, avec une voiture, pour aller faire des provisions à Crevelt où était la pharmacie de l’armée.

Les questions de M. le pharmacien en chef m’amenèrent à lui dire que j’avais été deux ans en apprentissage, dans l’intention d’être pharmacien. « Je suis bien surpris, me dit-il alors, que vous ne soyez pas placé dans quelque ambulance de l’armée, car les chefs de corps ont reçu une circulaire qui leur enjoignait de faire connaître les volontaires qui ont quelque notion de pharmacie. » Je reconnus bien là l’espèce de fatalité qui me repoussait de cette profession. Je ne pus m’empêcher, toutefois, de me plaindre à notre commandant de ce qu’il nous avait tu la circulaire. « Nous sommes partis ensemble d’Agen, me dit-il, avec bienveillance ; nous y rentrerons de même : ça été du moins mon intention. » Pour ajouter à mon mécontentement du service forcé qu’on m’avait imposé, j’appris qu’en mon absence on avait fait des distributions d’effets à ma compagnie, et qu’on m’avait oublié. Cette injustice m’indisposa à tel point que j’acceptai la proposition qui m’avait été faite souvent d’entrer dans la compagnie des grenadiers, que je n’avais pas accueillie jusque là. toute flatteuse qu’elle était, pour ne pas me séparer de mon cher cousin germain Duplan.

Je n’avais les épaulettes rouges que depuis quelques jours, lorsque je reçus une lettre de mon curateur M. Besse (Joseph), mon oncle, qui me faisait de vifs reproches de ce que j’avais préféré la compagnie de grenadiers, commandée précédement par ce même Lorman, qui convoitait ma succession, et à qui il supposait que je m étais déterminé à donner mon petit avoir.

Il m’était aisé de deviner que je devais cette semonce aux rapports de mon cousin qui, bien certainement, s’était mépris sur mes intentions. J’en conçus quelque dépit, et nous en restâmes quelque temps en froideur, A quelques jours de là, on m’annonça qu’il m etait arrivé une nouvelle lettre du pays, à mon ancienne compagnie. Je partis à l’instant, quoiqu’il fût déjà bien tard, et j’arrivai d’un trait à une maison où nos gascons étaient réunis. En ouvrant la porte, je me sens étroitement serré, et je me trouve dans les bras affectueux de mon cousin Duplan. Quelle douce surprise et quel délicieux plaisir de recevoir une lettre de mou pays, et de me rapatrier avec mon fidèle compagnon d’armes, avec le parent qui me représentait toute ma famille absente, avec l’autre moi-méme, qui s’était dévoué pour moi, comme je m’étais dévoué pour lui, aux chances de la guerre. Notre séparation devenant de plus en plus insupportable, j’expliquai à mon oncle les vrais motifs de mon changement de compagnie, et pour ne plus lui laisser le moindre doute, je fis part de tout à mon chef de brigade, et le priai de me faire rentrer dans mon ancienne compagnie.

Germinal, Floréal et Prairial. — On publia ia paix avec la Prusse le 1er Germinal, et, immédiatement après, la demi-brigade reçut l’ordre d’aller au blocus du Luxembourg. Le général Hatry, commandait le siège. La ville se rendit le 19 prairial, après avoir consommé ses provisions de toute espèce, et la garnison fut désarmée et rendue sur parole. M. Lasserre établit une ambulance comme celle de Calcar ; nous n’y restâmes guère qu’un mois, et cette corvée ne m’en porta pas moins malheur.

Cette fois encore, on fit des distributions d’effets dans ma compagnie, et j’y fus oublié. Les absents out toujours tort. Je ne voulus pas cependant passer candamnation sans me plaindre. Je fis mes représentations au chef, et j’eus la satisfaction de les voir accueillies. « Tu as raison, me dit-il, ton arrivée à l’ambulance est aussi utile que dans les rangs. Entre dans cette tente, il y a des effets de toutes nature ; prends ce que tu voudras : je t’y autorise. » Cet acte de bonté me flatta d’autant plus, que j’étais gascon, et que ce chef n’aimait pas nos gascons, parce qu’ils s’étaient fait la réputation de pillards et de maraudeurs. Dans la vérité, je n’avais rien fait pour être confondu avec les coupables.

Messidor. — Après la capitulation de Luxembourg, nous fûmes campés dans la plaine de Coblentz, et nous éprouvâmes là une cruelle pénurie de vivres. Réduit au quart de la ration d’un pain extrêmement mauvais, le soldat avait beau faire des recherches hors du camp : la terre ne lui offrait rien pour apaiser la faim qui le dévorait. Il était réduit à faire cuire les herbes qu’il rencontrait ou les germes des fruits passés de fleur ; et le seigle fut à peine formé qu’on allait le couper furtivement pour l’écraser et en faire une espèce de bouillie.

Thermidor. —L’été se passa ainsi tout entier, et, malgré tout, il fallait aller presque tous les jours à la manœuvre ou aux travaux commencés sur le Rhin, pour y tenter un passage.

Pour la troisième fois, M. le chirurgien-major Lasserre, établit une ambulance, pendant la première quinzaine de Thermidor, dans le château de l’Electeur, à Coblentz, et je dus à son intervention une permission de trois mois, pour aller au pays et revenir. Je partis la veille du jour où la demi-brigade passa le Rhin. J’avais à traverser toute la France ; mais j’étais endurci à la fatigue : ce ne fut rien pour moi, d’autant que je recevais le meilleur accueil dans tous les logements.

J’avais dépassé Villeneuve-d’Agen depuis deux heures, lorsque je vis venir un piéton à qui je m’adressai pour m’informer si j’étais loin d’Artigues, où s’était marié une de mes cousines. Mon homme entendant ma question, m’envisage, et me répliquant brusquement : « Donnez-moi votre sac, camarade ; je vous reconnais aux traits de votre sœur. Je suis le mari de votre cousine Péchambert ; venez que je vous conduise à elle, et que je vous reçoive dans ma maison. » Aussitôt fait que dit.

Mon cousin Péchambert marchait devant moi et, en peu d’instants, j’embrassai ma cousine. Je passai chez elle une délicieuse soirée. Le lendemain, nous allâmes tous faire une visite à M. le curé d’Artigues, frère de mon nouveau cousin Péchambert. Ce vénérable ecclésiastique me combla d’honnètetés. Il aurait voulu que j’eusse passé chez lui le temps de mon congé ; mais Aubiac me tenait trop au cœur pour ne pas m’y rendre. Je revis avec délices Ponche et ses chers habitants ; et quelques jours avant l’expiration de ma permission, j’acquittai la promesse que j’avais faite à M. le curé d’Artigues, de le revoir avant mon départ. Pour le coup, M. le curé s’empara de mon sac et de mes papiers, en me signifiant que je ne me remettrais en route, quelle que fût mon intention de rejoindre promptement, qu’après que j’aurais mangé ma part de quelques bons lièvres. Il n’y avait pas moyen de résister. Le temps s’écoula avec une rapidité extrême. Honteux de ma position illégale, je n’osais pas revenir à Ponche, en plein jour, quelque désir que j’en eusse. Pour surcroît de contradiction, étant parti un soir assez tard pour m’y rendre, je fus arrêté, à Agen, par un débordement de la Garonne, et par l’absence des bateliers du bac. Forcé de revenir sur mes pas, j’entrepris le même trajet le lendemain, à la même heure.

J’avais fait à peine un quart de lieue, lorsque j’aperçus devant moi, à la lueur des étoiles, un cavalier que je reconnus pour mon oncle. Il était allé à Ponche, pendant que j’étais chez le curé d’Artigues, parce qu’il avait calculé que j’avais déjà dépassé mon temps. — « N’êtes-vous pas M. Besse ? lui dis-je en l’accostant. » — Oui, me dit-il, et tournant bride : « Monte en croupe et suis-moi, » ajouta-t-il ; et nous nous en retournâmes ensemble. Je partis, quelques jours plus tard, pour rejoindre, non sans être préoccupé de la réprimande et de la punition auxquelles je m’attendais.

Cependant, en passant à Villeneuve, j’allai faire visite à mon ancien capitaine, Fourcés, retiré par suite de blessure ; et, lui ayant compté mon cas, j’en obtins une nouvelle feuille de route, qui me rendit l’esprit content, et qui lui valut bien des remerciements de ma part.

Je rentrai au corps le 5 Ventôse, à Saint-Avolt ; mais on m’y donna un billet de logement pour un village voisin, qui n’était pas celui où était ma compagnie. Je me disposais, le lendemain matin, à revenir à Saint-Avolt, lorsqu’à ma grande surprise, j’entendis, à certaine distance, un sifflement qui me fit tressaillir. C’était le même que j’avais souvent entendu au pays, dans mon enfance. « Rêves-tu », me demandai-je, et malgré moi j’éprouvai un si vif battement de cœur, qu’il m’aurait failli peut-êlre si cette émotion s’était prolongée ; mais elle avait été rapide comme la pensée ; et mes lèvres ayant machinalement répondu au sifflet, je passai de l’anxiété au comble de la joie, lorsque je vis accourir mon cher cousin, Duplan de Ponche.

Il avait su mon arrivée, la veille, à Saint-Avolt ; et, sans songer qu’il ne savait pas un mot d’allemand, il avait pris des informations à la mairie, et il était venu au village où j’étais logé : mais arrété là par la difficulté de faire comprendre ses questions, il avait recouru au signal qui, tant de fois nous avait rappelés et réunis dans les coteaux, les vallons et les bois paternels, où l’ardeur de la chasse nous avait momentanément séparés. Après des étreintes réitérées nous revîmmes ensemble à Saint-Avolt. et je ne rejoignis ma compagnie que le surlendemain.

Habitué à prendre des notes qui servent actuellement à la rédaction de mes mémoires, j’eus grand soin de demander ce qui s’était passé pendant la durée de mon congé, et j’appris ce qui suit :

Fructidor, — J’ai dit que j’étais parti la veille du jour où notre demi-brigade effectua le passage du Rhin, dont les préparatifs nous avaient été si pénibles, au milieu des privations de toute espèce.

L’aile gauche de l’armée nous avait prévenus ; elle avait passé le Rhin vers la fin de Fructidor, à Dusseldorf, et avait forcé l’ennemi à la retraite. Ceux qui étaient devant nous furent aussi obligés de reculer pour ne pas s’exposer il être coupés. L’armée suivit leurs mouvements, passa le Rhin à Neuvick, et poussa jusqu’à Francfort.

An 4. — Vendémiaire, Brumaire, Frimaire, Ntvôse et Pluviôse. — Mais les Autrichiens avaient battu le général Jourdan, qui avait passe le Rhin, à Manheim, et l’avaient rejeté au-delà du fleuve. Mettant ce premier succès à profit, ils franchirent le Mein, le 3 Vendémiaire an 4, avec des forces supérieures, et contraignirent à leur tour, l’armée française à la retraite. Le mouvement ayant commencé pendant la nuit, la 4e compagnie de mon bataillon, qui gardait un parc d’artillerie y fut oubliée et enlevée avec le parc. Les ponts établis sur le Rhin favorisèrent cette retraite. Il y en avait deux à Neuvick, un à Bom et un à Cologne : c’est sur dernier que la demi-brigade fit son passage. Elle reçut l’ordre d’aller au camp de Mayence ; mais, après quelques jours de marche et déjà parvenus sur les hauteurs de Ringen, les nôtres apprirent que les lignes de Mayence avaient été surprises le 7 Brumaire, c’est-à-dire depuis deux jours, et que nos troupes avaient été repoussées. Néanmoins, se dirigeant sur Kayserslautern, en passant par Cruzeneau et Kirne, et quoiqu’on longeât le flanc droit de l’ennemi, on ne rencontra que quelques hussards éclaireurs. Ou prit haleine sur les hauteurs de Kirne et l’on continua la marche rétrograde jusqu’à Rokenausen où appuyait l’aile gauche de notre armée. Dès le lendemain de notre arrivée, l’ennemi nous attaqua et nous repoussa sur Kayserslautern.

Le général Pichegru qui commandait l’armée sous la dénomination d’armée de Rhin et Moselle, donna sa démission et fut remplacé par le général Moreau. Nos Français séjournèrent à Keyserslautem et se retirèrent un peu en arriére, sur Pirmissans. L’ennemi ne laissant point de relâche, il se livra plusieurs combats dans cette ville ; mais il fallut chercher des positions plus avantageuses et s’y tenir sur la défensive. La demi-brigade fut cantonnée à Sarbruck.

Ventôse. — Le 1er Ventôse, notre deuxième amalgame eut lieu à Saint-Avols avec la 36e demi-brigade composée du 2e bataillon du régiment, d’un bataillon du Loiret et du 5e de la Somme. Le corps prit la dénomination de 84e demi-brigade et eut pour chef M. Quetard. J’arrivai de congé à Saint-Avols, quatre jours après cet amalgame.

Germinal. — Vers la fin de Germinal, l’armée française fit un mouvement pour reprendre l’offensive, et la demi-brigade prit position sur les hauteurs des Deux-Ponts. Les compagnies de grenadiers des ler et 2me bataillons donnèrent là un fâcheux exemple. Ventre affamé n‘a point d’oreilles. Nous manquions de tout ; et on nous tenait sans cesse sous les armes pour les manœuvres : les deux compagnies refusèrent de s’y rendre. Deux jours après elles reçurent l’ordre de se rendre au quartier général de Deux-Ponts. Elles y arrivèrent sans se douter de ce qui les attendait. Elles s’y trouvèrent, à leur grande surprise, renfermées dans un cercle formidable de troupes, et elles n’eurent rien de mieux à faire que de se soumettre à l’ordre qui leur fut donné de mettre bas les armes. On les conduisit tout entières, désarmées, dans la forteresse de Bitche où elles demeurèrent prisonnières jusqu’au passage du Rhin à Kel.

Messidor. — L’armée attaqua avec succès les lignes ennemies au commencement de Messidor et s’avança en toute diligence sur Strasbourg. Dès le 6, l’aile droite avait traversé le fleuve sous le fort du Kel, pris ce fort et poursuivi les autrichiens sur ia route d’Offenbourg. Nous arrivâmes, le lendemain 7, à Kel et nous passâmes le Rhin sur le pont qui venait d’y être construit. Lorsque nous eûmes dépassé la place et que nous fûmes parvenus aux avant-postes qui n’en étaient pas fort éloignés, les trois compagnies de grenadiers de la demi-brigade furent envoyées en tirailleurs et le reste du corps les suivit en colonne serrée. Nous gagnâmes ainsi deux lieues de terrain à peu près, sur la route de Rastadt ; mais la nuit étant survenue, nous primes position. Nous y séjournâmes tout le lendemain, tandis que le restant de l’armée passait le Rhin sur plusieurs points différents.

Une première affaire eut lieu près de Renkhem, où l’ennemi fut mis en pleine déroute par la brigade du général Sainte-Suzanne et le corps du général Desaix. Après celte affaire, le général en chef réorganisa l’armée. Le général Férino eut le commandement de l’aile droite ; le général Saint-Cyr fut mis au centre ; Desaix fut chargé de diriger la gauche. L’ennemi fut ensuite battu à Rastadt, en bataille rangée Notre demi-brigade marcha sur Baden. Trois jours après, on prévint l’ennemi, qui se montrait disposé à prendre revanche et on le repoussa de ses belles positions dans les montagnes noires, où l’élite de ses troupes se défendit avec un acharnement inconcevable. Le plateau de Rallensolhe près l’abbaye de Franswainal fut le plus disputé. Il était très élevé et d’un abord si difficile qu’il exigea de grands efforts pour être emporté. Quelques tirailleurs de notre demi-brigade eurent le bonheur et la gloire de se glisser sur les derrières de l’ennemi et de contribuer pour beaucoup au succès de ce brillant coup de main.

Cette belle journée ôta aux Autrichiens l’espoir de nous faire repasser le Rhin. Ils se retirèrent à Forlzheim. Nous les y suivîmes et nous nous y reposâmes deux jours : le troisième on se disposa à l’attaque, mais l’ennemi était parti. Nous ne vîmes que son arrière-garde qui était restée pour nous observer et nous bivouaquâmes sur les hauteurs de Forslzheim.

Le 30 Messidor, nous rencontrâmes les Autrichiens en avant de Stuttgard, capitale de Wurtemberg, et nous les repoussâmes, malgré leur résistance, à travers la ville, que nous traversâmes au pas de charge jusqu’à une lieue au delà. Le combat ne cessa qu’à la nuit et nous couchâmes sur le champ de bataille.

Thermidor. — Le lendemain, l’ennemi gagna son pont sur le Neker ; mais il fut attaqué le 3 à Constadt et à Eslingue, où il se défendit bravement. Il n’en fut pas moins délogé, et nous restâmes maîtres du village de Berg, au pied duquel était un pont qu’ils n’eurent pas le temps de couper. Quelques-uns de nos tirailleurs entrèrent même avec eux dans Constadt ; enfin la rive gauche du Neker fut entièrement balayée.

Nous remontâmes cette rivière, l’ennemi cédant à mesure que nous avancions, et nous traversâmes les montagnes d’Alb. Le 16 Thermidor, Eydenheim tomba en notre pouvoir. Le 18, dans une reconnaissance, il s’engagea un combat où nous perdîmes quelques prisonniers, mais la retraite se fil en bon ordre.

Le 21, l’ennemi attaqua subitement la lre division du centre qui s’était un peu trop avancée, sous les ordres des généraux Duham et Vandamme. Il eut beau s’acharner à faire des efforts pour détruire cette division isolée, il ne put pas même l’entamer.

Le 23 on attaqua, et nous avions l’avantage, lorsqu’un violent orage sépara les combattants. Nous reprimes nos positions emmenant bon nombre de prisonniers.

Le 24, le prince Charles osa livrer la bataille de Néresheim qu’il perdit. On se battit toute la journée et le lendemain, avec fureur de part et d’autre, sans autre avantage pour l’ennemi que de gagner le champ de bataille.

Fructidor. — Après cette bataille, les Autrichiens se retirèrent, passèrent le Danube, et furent prendre position sur le Lech. Marchant sur leurs talons, nous traversâmes aussi le Danube à Hachstelt, le 2 Fructidor. C’est alors que le prince Charles se détacha lui-même de son armée avec un gros corps de troupes, en masquant habilement cette manœuvre, et tomba à l’improviste sur les derrières de l’armée de Sambre et Meuse, qu’il mit en déroute et força de rétrograder précipitamment. Le prince avait laissé le commandement en son absence, au général Latour, qui sut cacher aux Français cet important mouvement.

Le 25 Fructidor nous avançâmes sur Augsbourg, et le 17 nous passâmes le Lech, à travers les plus puissants obstacles ; nous primes Fribourg et nous remportâmes une victoire complète. Le Lech passé, l’armée s’avança en Bavière. Le 15 Fructidor, l’ennemi attaqua notre aile gauche à Guisonfeld, et fut battu. Nous avançâmes par Phossenoffeld vers Liser ; mais comme nous approchions de Munich, l’Electeur s’empressa de conclure un armistice qui fut très avantageux à l’armée française.

Cependant on ne recevait plus aucune nouvelle de l’armée de Sambre-et-Meuse. et nos convois étaient menacés et souvent attaqués, sur nos derrières, par les paysans qui s’étaient insurgés. Notre position devenant de plus en plus inquiétante, notre général en chef se détermina à rétrograder.

Le 24 Fructidor, le général Desaix prit les devants avec un corps de troupes pour inquiéter les derrières de l’archiduc. Il passa le Danube à Neubourg, et suivit la route de Nuremberg. Dans la même nuit, l’armée fit son mouvement de retraite, et se porta d’une seule marche, à onze lieues en arrière. Nous passâmes aussi le Danube à Neubourg. et primes position sur la rive gauche de ce fleuve, pour y attendre le général Dessaix.

Le 29, nous repassâmes le Danube, et le 30, Desaix rejoignit l’armée. Nous continuâmes alors notre marche sur Augsbourg, et traversâmes rapidement le Lech, le 3e jour complémentaire, ayant sans cesse à repousser les attaques de l’ennemi qui nous serrait de près, et qui apprit souvent à ses dépens que l’habileté de notre général en chef égalait sa prudence, et que l’armée française en retraite n’en demeurait pas moins victorieuse. On se dirigea ensuite sur Ulm.

Pendant cette mémorable retraite de Moreau, je me trouvai un jour de planton avec quatre hommes, faisant les fonctions de caporal postiche, lorsque j’entendis sortir d’une maison des cris de détresse et de désespoir. J’avance avec mes quatre hommes vers la porte de cette maison, et je vois une troupe de mauvais sujets de toutes armes, se livrant à toutes les horreurs que la guerre entraîne trop souvent après elle. De malheureuses femmes, victimes de leur brutalité, avaient poussé les cris que j’avais entendus. Révolté de tant d’atrocités, je commande à mes hommes de mettre la baïonnette au bout du fusil et de les croiser. M’adressant alors aux brigands qui déshonoraient le nom français: « Evacuez sur le champ, leur criai-je où vous êtes morts. » Il comprirent sans doute à mon accent que la menace était sérieuse, et malgré la supériorité de leur nombre, subjugués sans doute par l’ascendant de la discipline militaire, quand elle est énergiquement protégée, il défilèrent sans mot dire, me laissant stupéfait et tout glorieux d’un tel succès.

CHAPITRE IV.

Depuis la fameuse retraite de Moreau, jusqu’a la campagne de Suisse.

An V. — Vendémiaire. — Le 3 Vendémiaire an V, le centre de l’armée française traversa l’Iller, sur les ponts de l’Iller-Dirren et de Kerchberg.

Le 8. l’armée arriva derrière le lac de Fidersée.

Le 9, le général Latour nous attaqua à Sieinauzea et Schusseriad. où il s’engagea un combat très vif d’avant-garde. Le général Saint-Cyr soutint le choc avec son corps de bataille, et l’affaire s’étendit sur toute la ligne.

Une bataille devenant nécessaire pour éloigner l’ennemi qui nous serrait de trop près, le général en chef le fit attaquer le 11 par les centres, sur la route qui conduit de Reichembak à Ribérac.

Dans cette bataille, notre demi-brigade et la 116e se trouvèrent avoir en face un régiment autrichien qui arrivait de Vienne, et qui, pour sa bienvenue, fut forcé de rendre les armes. J’eus le plaisir d’ètre de corvée pour détruire leurs fusils. Nous les plaçâmes sur un tas de poudre et de cartouches auxquelles nous mîmes le feu, ce qui nous en débarrassa en un clin d’œil.

On se battit avec acharnement de part et d’autre, mais la victoire nous resta. Elle fut complète. Cinq mille prisonniers, dix-huit pièces de canon et deux drapeaux, en furent les fruits glorieux. Il y eut quelques jours après échange de prisonniers.

Nous fûmes constamment heureux dans plusieurs autres combats moins importants.

Les vallées de Reusschen et de la Kentzig étaient si fortement occupées, que notre armée se détourna vers les allées étroites qui conduisent à Fribourg, et elle prit le chemin de Doneschinguen. Un parti ennemi fut surpris dans un village qui nous barrait la route. Il prit le sage parti de s’enfuir, et nous eûmes la jouissance d’y délivrer près de quatre-vingts de nos prisonniers.

Le 20 Vendémiaire, nous rencontrâmes les Autrichiens en force ; mais nous culbutâmes tout ce qui fit résistance, et nous leur passâmes sur le corps.

Le 21, le centre de l’armée prit position près Fribourg, sur les bords du Tetz, dans la vallée de Walkirck. Le général Beaupieu y perdit la vie dans un petit combat. On prit ensuite le chemin d’Huningue, et l’aile gauche alla repasser le Rhin à Brisac.

Brumaire. — L’armée s’arrêta à Schengen et y séjourna. L’ennemi nous y attaqua le 3 Brumaire, mais sans succès : cependant, mon bataillon s’étant un peu trop avancé dans la plaine faillit à être enveloppé par un gros de cavalerie.

Le capitaine Mitouflet en prit le commandement et, ayant fait faire un demi-tour à droite, nous eûmes le temps de gagner une éminence plantée en vigne. Comme je levais le pied droit pour faire un pas plus haut, un boulet tomba près mon talon gauche, et ressortit entre mes jambes. J’en fus quitte pour des éclaboussures, mais non pas sans peur.

Dans la nuit, on reprit le mouvement de retraite, et nous arrivâmes le 4 à….

Le 5, nous repassâmes le Rhin à Huningue. Le général en chef ayant laissé un corps de troupe suffisant pour contenir l’ennemi et y défendre les ouvrages qui couvraient le pont, le restant de l’armée fit route pour Strasbourg. Notre demi-brigade fut cantonnée à Crestein, à trois lieues de cette ville.

Le prince Charles s’était porté devant le fort de Hel. et n’avait pas perdu un moment pour faire travailler à ses lignes de contrevallation.

Frimaire. — Lorsque nous fûmes établis, le général en chef voulut essayer de faire lever le siège, ou du moins inquiéter l’ennemi dans ses travaux. Nous partîmes en conséquence de nos cantonnements le 1er frimaire, pour nous joindre à Kehl au corps du général Desaix, qui occupait ce fort depuis qu’il avait passé le Rhin.

Nous n’avions que trois lieues à faire, et comme nous voulions surprendre l’ennemi, nous fîmes halte à moitié chemin pour y attendre la nuit. La troupe se rafraîchit, fit abondante provision de munitions et se mit en marche à la sourdine. Nous arrivâmes à Kehl vers dix heures, les compagnies de grenadiers en avant de la colonne, et nous nous portâmes avec la plus grande précaution à l’endroit désigné. Notre demi brigade, soutenue par quelques autres troupes qui ne donnèrent pas, eut ordre d’attaquer la gauche des retranchements. Le général Lecourbe marchait à notre tête. Au signal convenu, Lecourbe commande : en avant. Aussi prompts que l’éclair, nous sautons dans la première redoute, appuyée sur un bras du Rhin. Les Autrichiens n’ont que le temps de faire une décharge de leurs armes, et ils sont expulsés, sauf ceux que nous fîmes prisonniers au milieu des pièces de canon dont nous nous emparâmes. Nous nous portâmes ensuite rapidement sur la seconde redoute que nous enlevâmes également, malgré le feu très vif d’artillerie et de mousqueterie, qui nous y accueillit et qui était dirigé à la fois sur nous de tous les autres ouvrages. Une autre colonne s’emparait en même temps de quelques redoutes ; mais il y en avait trois encore, entre les deux trouées que nous avions faites, dont on ne put déloger les Autrichiens, ce qui nous contraignit à regagner notre camp retranché.

Après un uombat de quatre heures, dans lequel il y eut un grand nombre de blessés de part et d’autre, la moitié de l’armée continua à protéger la défense de Kehl, tandis que l’autre moitié se reposait dans ses cantonnements. L’on se relevait alternativement tous les quatre jours.

Je me trouvai un jour en faction, un peu avant le lever du soleil, à vingt-cinq pas d’un factionnaire autrichien.— Avez-vous de l’eau-de-vie, me demanda-t-il, à voix basse ? Non, lui répondis-je. Aussitôt il pose son bidon à terre et me le montrant du doigt : — Venez boire, répliqua-t-il, en s’éloignant. Sans plus de façon, je vais au bidon, je me réconforte et, le posant à la même place, je revins à mon poste. — Avez-vous du tabac à fumer, me demanda encore mon généreux ennemi. — Oui, lui dis-je, en auriez-vous besoin ? Au signe affirmatif qu’il me fait, je mets à terre la moitié de ma provision et je m’éloigne. Mon homme, sans se le faire dire, vient au tabac, l’emporte et va reprendre sa faction avec tout le flegme allemand. — Vend-on

du tabac au camp français ? me demanda-t-il encore. — Oui, lui dis-je. — Vous devriez bien m’en procurer un paquet. — Je le veux bien, et mon keysertis pose à terre de l’argent et s’éloigne comme la première fois. Je pris cet argent et lui ayant fait faire son emplète par un de mes camarades, je la lui fis tenir de la manière accoutumée.

Au lever du soleil, nous fûmes relevés de faction l’un et l’autre et nous nous rapprochâmes de nos camps, d’où l’on avait remarqué notre manège, non sans applaudir à la loyale obligeance avec laquelle deux ennemis venaient de se traiter les armes à la main. La querelle des gouvernements n’est pas celle du soldat : il se bat, c’est son métier, mais il est homme, aussi, avant tout.

Le canon grondait à chaque minute devant Kehl, sans qu’on y lit la moindre attention ; un seul coup de fusil faisait prendre les armes à tout le camp.

Enfin, après cinquante jours de tranchée ouverte et cent quinze jours d’investissement, le fort n’était plus capable de soutenir uue attaque tant soit peu vigoureuse, car les palissades avaient été toutes emportees par les boulets ; les parapets étaient ébranlés, et l’ensemble des ouvrages de la place était si imparfait, d’ailleurs, qu’ils ne méritaient pas assurément l’honneur d’un tel siège.

Nivôse. — Le général en chef autorisa donc le général Desaix à entrer en pourparler. Il fut convenu que le fort serait évacué dans les 24 heures, mais que la garnison en sortirait avec armes et bagages, tambours battants, drapeaux déployés et qu’elle emporterait tout ce qui lui appartenait. Ces glorieuses conditions furent accomplies le 20 nivôse ; le 21. la place fut livrée définitivement aux Autrichiens.

Le siège de Kehl est un des plus mémorables que puisse fournir l’histoire.

L’ennemi y perdit quinze mille hommes, dont six mille dans les ouvrages et les assauts, et le reste dans les hôpitaux, de fatigue et de froid. Il y consomma 93 mille boulets, 3 mille boites à mitraille, et 30 mille bombes ou obus. La longue résistance de Kehl ne contribua pas peu à la prise de Mantoue. Tout se lie dans un plan de campagne.

Pluviôse et Ventôse. — Le 17 pluviôse, la tête du pont d’Huningue fut évacuée aux mêmes conditions que le fort de Kehl. Après ces

deux capitulations, l’armée fût répartie dans des cantonnements. Nous prîmes les nôtres à Durckeim Klainkarlebach. Nous séjournâmes un mois dans le Palatinat, et nous partîmes ensuite pour aller dans de nouveaux cantonnements, à Saarbruck et villages voisins.

Nous y étions à peine arrivés, que le chef de bataillon, qui commandait la demi-brigade par intérim au camp de Deux-Ponts, lorsque deux de nos compagnies de grenadiers refusèrent d’aller à l’exercice, par mécontentement de ce que les distributions de vivres ne se faisaient pas exactement, en eut une rancuneuse réminiscence. Il avait cependant perdu la mémoire de ce qui avait provoqué cet acte d’indiscipline, savoir la nécessité où l’on était de se disputer le germes des pommes de terre, quand cependant les bataillons des deux compagnies étaient seules assujetties aux manoeuvres sans en excepter même le 3e bataillon de la demi-brigade, quoiqu’il ne fût logé qu’à un quart de lieue de distance.

Ces deux compagnies avaient été déjà punies en masse ; les deux capitaines n’en furent pas moins mis aux arrêts forcés. Ces deux officiers demandèrent à être jugés par un conseil de guerre qui les condamna ù subir la punition infligée : mais ils firent appel à un conseil de révision. Le capitaine Mitoufflet qui était leur défenseur, osa dire aux premiers juges qu’à Brest et à Lorient il y avait des places vacantes pour des chefs de brigade et des généraux. Le jugement d’appel fut favorable aux prévenus ; le chef de bataillon fut condamné à leur faire réparation, devant un certain nombre d’officiers. Ce fut un triomphe pour le capitaine Mitoufflet, qui se plaisait à me rappeler ce fait, à Gratz, ou nous étions logés ensemble en 1809.

Germinal et Floréal. — Vers la fin de Germinal. nous partîmes de nos cantonnements et nous nous dirigeâmes, à grandes journées, vers le Rhin, en passant par Bitche, Phalsbourg et Saverne. Nous arrivâmes le 1er floréal au soir, près du fleuve que les troupes cantonnées à proximité, avaient traversé le matin même, en face du village de Diersheims. dont elles restèrent maîtresses, après l’avoir pris, perdu et repris plusieurs fois.

Le 2 floréal, notre demi-brigade effectua le passage avec d’autres troupes, venues de loin, comme nous. Le pont qui venait d’être jeté nous donua le moyen d’aller plus promptement au secours des corps passés la veille, que l’ennemi pressait vivement.

Les Autrichiens firent de grands efforts pour nous contraindre tous à revenir sur nos pas, et ils y auraient réussi peut-être, si notre cavalerie n’était pas arrivée dans l’après-midi. Elle était de beaucoup inférieure à celle des Allemands, mais elle n’hésita pas à charger sans s’arrêter un seul instant. La mêlée fut terrible. Des deux côtés, on recula et chargea à plusieurs reprises. La victoire nous resta enfin. L’ennemi se replia sur ses positions du matin, et, le lendemain, n’ayant plus d’espoir de nous repousser, il se décida à la retraite. On le poursuivit jusqu’à une rivière où il fit bonne résistance. Notre demi-brigade suivit le long du Rhin un sentier où l’on ne pouvait passer qu’un à un, et qui nous présenta souvent des fossés à franchir ou à passer sur des simples planches. Après une heure de marche, nous débouchâmes dans un pré. La demi-brigade s’y’mit en bataille, se forma en colonnes d’attaque, et marcha sur l’ennemi au pas de charge. Jusque là les Autrichiens avaient été inébranlables, mais lorsqu’ils se virent attaqués par derrière au moyen de la manœuvre que nous venions de faire, ils prirent la débandade. Ils furent poursuivis l’épée dans les reins, et notre marche victorieuse ne fut arrêtée que par la nouvelle de la signature des préliminaires de paix de Léoben. Le courrier qui l’apporta vint du côté de l’ennemi.

J’étais en faction sur la grande route qui va de Kehl à Rastadt, lorsque je le vis avancer de loin, dans une voiture à quatre roues, portant un drapeau blanc et une branche de chêne. Les hostilités ayant cessé, l’armée garda les positions qu’elle avait à l’arrivée du courrier.

Après l’échange des ratifications du traité de Campo-Formio, nous repassâmes le Rhin à Kehl. Au moment de nous mettre en marche, le général qui commandait notre division présenta à notre chef de brigade une branche de chêne qu’il plaça à son chapeau. Cet exemple fut suivi parla demi-brigade tout entière. Les canonniers surmontèrent chacune de leurs pièces d’une grande branche, et nous entrâmes ainsi dans Strasbourg. Pendant les quinze jours que nous restâmes dans cette ville, on ne cessa pas de nous occuper aux grandes manœuvres, après quoi nous fûmes cantonnés à Bouckmens, Bitche et Phalsbourg.

Les souffrances que j’avais endurées me firent éprouver à Strasbourg. une forte maladie. Je n’entrai cependant à l’hôpital que le jour du départ de la demi-brigade. Deux jours après, je fus évacué à Colmar. J’étais dans un tel état, qu’il fut impossible de me transporter plus loin. Dès mon arrivée, je fus mis à la diète, et j’y fus tenu pendant 54 jours.

Je peux dire avec vérité que je fus bien traité, et qu’on eut grand soin de moi. Je commençai enfin à me rétablir et à manger. On me donnait deux onces de pain de soupe ; mais j’en aurais mangé quatre fois autant, ce me semblait. Ma ration s’accrut peu à peu, ce qui ne m’empèchait point de désirer ardemment ma sortie. J’étais loin certainement d’avoir à me plaindre. mais chaque jour je voyais emporter des morts hors de ma salle, et cela fatiguait mon imagination. Lorsque je fus en convalescence et au régime de trois quarts de la ration, je me donnai le plaisir de promener un peu. Je visitais plusieurs fois le jour un ruisseau qui coulait dans une de nos cours, et je profitai de mon isolement pour me débarrasser de la vermine que ma maladie entretenait constamment sur ma tête. C’était sans cesse à recommencer. J’importunais chaque matin M. le médecin de mes demandes de sortie, sans pourvoir vaincre sa résistance, et ce ne fut que de guerre lasse qu’enfin il satisfit à ma fantaisie. « Vous vous en repentirez, me dit-il prophétiquement. » Il n’avait que trop raison. A peine avais-je fait trois lieues sur la route de Strabourg, qu’une violente fièvre me saisit et m’arrêta tout court.

Je fus rencontré là, heureusement, par des soldats du train des équipages des vivres, qui me firent entrer dans un de leurs fourgons et me ramenèrent à mon hôpital. J’y fus placé au même lit que j’avais occupé, et je crus bien que je n’en sortirais plus qu’empaqueté pour l’autre monde. Quand M. le médecin me revit, à la visite du lendemain : « Vous n’avez pas voulu m’écoutez jeune homme ! me dit-il. Pour cette fois je serai le maître, et vous ne sortirez pas que vous ne soyez parfaitement rétabli. » La rechute m’effrayait, un grand nombre de militaires y avaient succombé. Cela ne fut rien cependant, et M. le médecin me donna, de son propre mouvement, mon billet de sortie définitive. Je mis pourtant une vingtaine de jours pour joindre ma demi-brigade, qui n’était qu’à cinquante lieues de distance.

Fructidor. — J’y arrivai vers la fin de fructidor, harassé et d’une telle faiblesse que je fus longtemps sans pouvoir faire aucun service. Il ne me resta pas un cheveu sur la tête. La demi-brigade avait changé de cantonnement : elle occupait Beaupart, Saint-Goar, et s’étendait jusqu’à la Moselle. Le second bataillon était à Berncastel.

An VI. — Vendémiaire et Brumaire. — Après la révolution de fructidor, l’armée fit un mouvement en avant pour se rapprocher du Rhin.

Nous partîmes de nos cantonnements, le 27 vendémiaire, an VI ; et nous arrivâmes à Hoëfelden, en Alsace, le 9 brumaire. Nous y restâmes jusqu’au 16. On croyait que les hostilités allaient recommancer ; mais il n’en fut rien. Le congrès de Rastadt fut ouvert le 25 par le général Bonaparte. Les troupes furent cantonnées de nouveau. Notre demi-brigade se logea à Crutznach, Baccharach et Saint-Goar, mais nous reçûmes peu de temps après l’ordre d’aller en Bretagne.

Frimaire et Nivôse. — Nous commençâmes cette longue et pénible route, le 12 frimaire. Nous eûmes ainsi à traverser la France, par la plus rigoureuse saison, car nous n’arrivâmes à notre destination que vers la fin de nivôse. Le ler bataillon occupa Vannes et Lorient ; le 2e Pontivy, et le 3e Josselin.

A la première garde que je montai à Lorient, je me trouvai de poste au bagne. Il se présenta un galérien qui nous fit plusieurs questions. Quand il sut que nous avions fait partie de l’armée de Sambre et Meuse et de celle du Rhin, il nous dit qu’il avait été commissaire des guerres et il ajouta, avec le cynisme le plus effronté, qu’il était condamné à 25 ans de galères pour avoir fait son profit des vivres destinés aux troupes, devant Mayenne et au camp de Coblentz.

Ce misérable fut fort heureux que l’officier qui commandait le poste se trouvât présent, car l’irritation des soldats était telle, qu’on lui aurait fait un mauvais parti. Il s’en aperçut apparemment, car il se hâta de faire retraite et de s’enfermer dans sa chambre, d’où il ne mit plus la tète dehors, pendant tout le temps que nous demeurâmes à Lorient. Même dans ce prétendu temps d’égalité, ce criminel était traité avec une faveur révoltante. Il avait un logement à lui où il vivait avec sa femme et sa famille, sans autre contrainte qu’un anneau d’argent passé, pour la forme, autour d’une de ses jambes ; tandis que d’autres condamnés, moins coupables que lui, sans doute, éprouvaient toute la rigueur de la loi, traînant des chaînes de 10 à 12 pieds de longueur, liés deux à deux et assujettis, dans le port à des travaux pénibles.

On lança dans les premiers jours de notre arrivée, le vaisseau Le 14 Juillet, de 74. On y travaillait sans desemparer. Déjà il était pourvu de tout, excepté de poudre. On pouvait y aller de terre très facilement en traversant un ponton. A l’entrée de la nuit, tous les ouvriers s’en allaient.

Un matin avant le lever du soleil, j’étais en faction sur le port. Quoiqu’un peu éloigné, j’aperçus delà fumée du côté du vaisseau, et à peine je l’avais remarqué, que la flamme gagna le haut des mats. On battit la générale. Il fallut comprimer les galériens qui, n’étant qu’à cinquante pas de distance du bâtiment incendié, se croyaient perdus. Quelques-uns de ces bandits criaient à tue-tète : Lâches, donnez-nous la liberté et nous le sauverons. On prit la précaution d’amener sur le port de grosses pièces de canon, avec lesquelles on se disposa à couler bas. s’il en était besoin, ce magnifique bâtiment. La marée descendante l’emporta au large quand ou eut coupé les cables, et il alla finir de brûler vis-à-vis Pont-Louis. Le lendemain, il fut ramené par la marée montante, avec quelques pièces de vin de son chargement ; mais on ne put sauver que la carcasse, d’après ce que j’ouïs dire.

Floréal et Messidor.—Après avoir passé quatre mois dans ces différentes garnisons, on nous fit traverser encore une fois la France, pour retourner près du Rhin. Nous partîmes le 25 floréal, et nous arrivâmes en Alsace le 6 messidor. Nous y eûmes pour garnison les petites villes de Ribauvilliers (où était l’état-major), de Saint-Hippolyte et Bergen, où nous demeurâmes prés de quatre mois. C’est là que j’obtins mon premier grade : je fus fait caporal. J’avais, ce me semble passablement gagné mes sardines.

CHAPITRE V.

Depuis la campagne de Suisse jusqu’à l’armistice de Munich, entre les Autrichiens et le général Moreau.

An VII.— Vendémiaire. — Le jour de ma promotion au grade de caporal compte dans l’histoire de ma vie : ce fut le 6 vendémiaire an VII. Quelques jours après, le 28. la demi-brigade reçut l’ordre d’aller en Suisse. Nous arrivâmes à Zurich, le 6 frimaire, en passant par la Porentruy.

Le général Schawembourg commandait en chef les troupes qui se trouvaient en Helvétie.

Frimaire. — Le 10 frimaire nous partîmes de Zurich pour aller occuper les petits cantons de Schwitz et d’Uri. La demi-brigade fut disséminée depuis Arch et Schwitz jusqu’au Saint-Gothard. Ma compagnie était à l’hôpital et faisait le service à Saint-Gothard.

Les autres compagnies avaient des avant-postes sur les chemins et sentiers qui communiquent au pays des Grisons, parce que ces derniers n’étaient pas encore soumis, et que la guerre avait été déclarée à l’Autriche.

Pluviôse. — Nous restâmes dans ces montagnes jusqu’au 12 pluviôse. On nous fit ensuite rapprocher de Zurich, et l’on nous cantonna à Clotsen et Basteldouf.

Le 8 ventôse nous partîmes pour aller sur le Rhin. — Nous arrivâmes, le 15, à Vertemberg, où nous passâmes la nuit. Le lendemain matin, les compagnies de grenadiers et deux compagnies de tirailleurs organisées pour le moment dans la demi-brigade, et dont j’avais l’honneur de faire partie, passèrent le Rhin avec la 14e Légère, à un gué un peu au-dessous de la ville, sous le commandement du général Oudinot. Un de nos tambours, entraîné par le courant, fut renversé sur le dos, ayant sa caisse au-dessus du sac. Le fleuve formait un coude dans cette partie, de sorte que le courant le jeta sur la rive opposée. Le point où il aborda était tout prés d’un poste autrichien, l’épaisseur des broussailles l’avait empêché d’être aperçu. Il avait vu les Autrichiens, lui, et sans s’inquiéter s’il était seul ou accompagné, il secoua l’eau qui dégoûtait de ses vêtements et de ses cheveux, et quoique transi, par suite du bain glacé qu’il venait de prendre, il saisit ses baguettes, suspend sa caisse et avance droit au poste en battant la charge. Cette musique inattendue donne le vertige aux Autrichiens ; ils fuient à toutes jambes sans même nous donner le temps de les saluer par quelques décharges et, à notre grand déplaisir, arrivés au postes quelques instants après seulement, nous les trouvons tous délogés. Le tambour seul se séchait et fumait tranquillement sa pipe au foyer abandonné. Il est bon de dire qu’il faisait un temps affreux et que le pays était couvert de neige.

Quelques autres troupes nous joignirent le lendemain sur la rive droite du Rhin. Ce passage du fleuve n’avait d’autre but que de s’emparer d’une route par laquelle les Autrichiens auraient pu porter des secours aux Grisons qu’on attaquait dans ce moment ; aussi leur petite république fut-elle soumise. On fit, par deux fois des tentatives sur Felkich, mais inutilement, l’ennemi s’y était trop bien retranché, et nous n’étions pas assez de monde pour forcer ses positions.

Germinal. — Le 4 germinal, la demi-brigade ayant passé le Rhin, fut dirigée sur Frawenfeld où elle arriva le 12. Elle campa près de cette ville.

Floréal. — On abandonna ce camp le 23. pour gagner celui de Constance. Nous nous mîmes en mouvement le 2 floréal pour remonter le fleuve et nous retournâmes pour ainsi dire là d’où nous étions partis quelques jours auparavant.

Nous avançâmes jusqu’à Malau, dans le pays des Grisons, et nous primes poste sur la rive droite du Rhin, jusqu’au 22. Nous repassâmes ce jour-même, sur la rive gauche pour nous rendre à Bâle, où nous traversâmes encore le fleuve, et nous nous portâmes jusquà Larache, à 3 lieues de Bâle. Nous nous y établîmes militairement. On se tenait de part et d’autre sur la défensive.

Prairial, — Nous nous remîmes en route le 12 prairial. Nous traversâmes encore le Rhin à Bâle, et nous allâmes camper à Brengarten le 25. Nous nous y trouvâmes avec la 46e demi-brigade.

Messidor. — Nous partîmes le 3 messidor pour aller à Zug, sous les ordres du général Chabron. Là, je fus aux équipages de la demi-brigade, par mon tour de grade.

Thermidor. — Le 26 thermidor on se mit en mouvement pour attaquer l’ennemi. La demi-brigade fut dirigée sur Schwitz, et les grenadiers sur Lucerne. On embarqua ces derniers sur le lac. pour les porter, dans la nuit, près Brüm.

L’ennemi fut attaqué, en effet, le 27, à Schwitz et à Brüm et il fut repoussé malgré la résistance opiniâtre qu’il opposa, jusque dans le Monterthal.

Ce même jour, les grenadiers de notre demi-brigade, ceux de la 109e et deux bataillons de la 67e commandés par le général Lecourbe, enlevèrent Brüm et se portèrent rapidement sur Altouf, par eau. Mais arrivés à l’extrémité du lac. ils eurent beaucoup de peine pour débarquer, parce que l’ennemi, embusqué derrière des rochers, fit pleuvoir un feu terrible de mousqueterie. Tout fut bravé cependant : le débarquement s’opéra et l’ennemi fut débusqué la baïonnette dans les flancs. Il se hâta d’abandonner Fluelen, village situé sur le bord du lac, et il fut mené battant jusqu’aux débris fumants de la ville d’Altorf, qui avait été brûlée peu auparavant par accident. Là, il fit encore résistance jusqu’au soir, et il profita de l’obscurité de la nuit suivante pour se retirer. On forma un bivouac à l’extrémité opposée de la ville. Le lendemain on se remit à la poursuite de l’ennemi jusqu’auprès d’Issentis, quoiqu’il fit mine de vouloir tenir ù Ursère et au-dessous. le long du lac d’Auberal. On laissa ensuite quelques compagnies à Ursère et Hospital, sous les ordres du général Loison, et le général Lecourbe resta à Altorf avec le reste des troupes.

An VIII. — Vendémiaire. —On se mit en marche le 2 vendémiaire an VIII. pour opérer un mouvement de concentrement, dans le but de livrer bataille. L’affaire s’engagea le lendemain sur toute la ligne, et le résultat de cette journée fut la prise de Zurich, par le général en chef Masséna.

Les Français étaient arrivés à peine à Vassau, deux lieues en arrière d’Ursère, qu’on apprit le passage du Saiut-Gothard par 17 ou 18 mille Russes commandés par Souwarouf ; l’occupation opérée par eux d’Hospital et d’Ursére, et la nécessité où s’était trouvé le peu de troupes que nous avions dans ces postes, à qui la retraite par la Roche percée avait été coupée de se jeter dans le Valais. On passa la nuit dans les positions les plus avantageuses qu’il fut possible de se procurer aux environs de Wassem, et on y attendit l’ennemi. Le lendemain. au point du jour, on prévint le général Lecourbe qu’un corps d’Autrichiens, venant des Grisons, était parvenu, en franchissant des montagnes très difficiles, à s’emparer du village de Stegg, et qu’il avait coupé le pont du Torrent, notre unique ressource pour la retraite. Il fallait à tout prix, reprendre ce village, ou s’exposer à périr dans des montagnes arides et à peu près inaccessibles. Cette détermination une fois prise, Lecourbe se laissa prendre entre deux feux, bien décidé qu’il était à passer sur le corps des Autrichiens.

Il s’avance, en effet, avec un bataillon de la 67e, vers Stegg, laissant le surplus de ses troupes pour faire face aux Russes. En arrivant il mit tout son bataillon en tirailleurs ; il franchit le Torrent avec son escorte : il chargea l’ennemi en avant du village et réussit à le faire replier vers les montagnes. Maître du terrain, il mit tout en œuvre pour rétablir le pont, et, malgré les vides que faisait dans ses rangs une batterie établie par les Autrichiens sur une hauteur en arrière du village, il termina cet important ouvrage ; après quoi, renforcé par ses tirailleurs, qui purent le joindre aisément, au moyen du pont, il court à la batterie et en chasse les Autrichiens, qui nous laissent enfin en possession du poste d’où dépendait le salut des nôtres.

Les Russes de leur côté, passaient le Pont du Diable, et s’avançaient sur les six compagnies de grenadiers et l’autre bataillon de la 67e. Le peu de largeur de la vallée favorisa heureusement nos troupes. Elles défendirent le terrain pouce à pouce, et reculèrent en combattant jusqu’à Stegg, où la nuit seule fit cesser le feu. Lorsqu’elles eurent traversé le torrent, le pont qu’on venait de rétablir avec tant de peine, fut détruit, et, après avoir laissé quelques compagnies à Stegg comme arrière-garde, le général emmena le reste à Altorf.

Le lendemain 4, nous primes position pour recevoir l’ennemi, mais que faire contre des forces si supérieures ? L’arrière-garde se repliait de Stegg, tout doucement, toujours disputant le terrain. Lorsqu’elle eut rejoint, le général jugeant la résistance inutile, passa de l’autre côté de la Russ, et y établit ses bivouacs, n’étant séparé des Russes que par une rivière guéable presque partout.

Souwarof eut avis sans doute que Zurich avait été pris ; car non-seulement il ne chercha pas à nous forcer dans cette position, mais encore il s’éloigna gravissant des montagnes escarpées pour gagner le pays des Grisons, et retourner ensuite en Russie en traversant l’Allemagne. Il commença son mouvement de retraite dans la nuit du 8 au 9. Le général Lecourbe n’en eut connaissance que lorsqu’il fit grand jour. Il envoya quelques troupes pour inquiéter l’arriére-garde. mais inutilement ; on ne put la joindre. Vers le soir, il fit partir le bataillon de grenadiers pour qu’ils gagnassent avant les Russes un passage sur la montagne au-dessous de Bruman. Ce bataillon n’ayant point de barques pour longer le lac, fut obligé de passer de nuit par le sentier Guillaume Tell, pratiqué sur les flancs escarpés de la montagne, et cotoyant d’affreux précipices. Lorsqu’on arriva le 10, à Schwitz, l’on apprit que l’ennemi avait tenté, la veille de forcer ce passage, et que, n’ayant pu y réussir, il s’était détourné vers Glaris.

Frimaire. —Notre demi-brigade, qui avait eu déjà plusieurs affaires avec les Autrichiens dans les environs de Paris, se trouva sur le chemin de retraite des Russes, et eut beaucoup à souffrir, parce que le général Molitor, ne voulant croire, ni à l’arrivée des Russes, ni surtout à leur nombre, ne demanda point le renfort qui nous eût été si nécessaire. Notre demi-brigade considérablement affaiblie, ne

pouvant plus résister à des forces si disproportionnées, se replia sur Mollis. Il arriva enfin une autre demi-brigade, mais il était trop tard ; car la notre était harassée : aussi les Russes traversèrent les montagnes de Glaris, pénétrèrent chez les Grisons, et ensuite en Allemagne. Nous eûmes la douleur de voir s’échapper cette proie qu’un secours envoyé à temps nous eût donné les moyens de saisir à son passage. La demi-brigade n’en poursuivit pas moins les Autrichiens, jusqu’à la frontière des Grisons, et elle prit poste à Sargans. Le bataillon de grenadiers et les autres détachements qui avaient été préposés à la garde des divers débouchés des montagnes, firent des mouvements concertés pour se réunir, et lorsque leur jonction fut opérée, on campa, partie à Clotten, partie à Brutten, jusqu’au 12 frimaire, après quoi chacun rentra à sa demi-brigade.

La notre était à Glaris, lorsque je la rejoignis le 30 frimaire.

Pluviôse — Le 1er pluviôse on changea de cantonnement : le notre fut à Rittersviller.

Ventôse. — Le 2 ventôse, la demi-brigade fut envoyée en garnison à Zurich.

Germinal. — Le 26 germinal, on forma deux bataillons des 2emes compagnies de grenadiers de l’armée, et on les envoya près du Rhin.

Le général Masséna était passé en Italie, dans le mois de frimaire, pour y commander en chef. Le général Moreau vint se mettre à la tête des troupes qui avaient fait partie de l’armée du Danube et de celle du Rhin, et qui prit le nom d’armée du Rhin. Cette armée était forte de 90 à 95 mille hommes.

Floréal. — Ce fut vers les premiers jours de floréal que la campagne s’ouvrit. L’aile gauche de l’armée passa le Rhin à Kelh ; le corps du général Saint-Cyr à Brizach. Une partie de la réserve, aux ordres du général Richepanse, déboucha par Bàle. Le 10, l’armée était réunie sur la rive droite, à l’exception de l’aile droite dont notre demi-brigade faisait partie, et qui était commandée par le général Lecourbe. Cette aile ne passa le fleuve que le 11, à Reichlingen.

Elle marcha droit à Schaffhouse pour joindre l’armée, et obtint en passant la capitulation de la garnison de cette ville, qui craignait de se trouver entre deux feux.

Le 12, le commandant Wurtembergeois, du fort d’Hohenwiel, capitula aussi.

Le 13, nous avançâmes sur Stoka où nous rencontrâmes l’ennemi. La résistance fut énergique ; mais malgré ses efforts, il fut culbuté eu arrière de la ville, avec grande perte ; car cela nous procura la possession d’immenses magasins d’avoine et de farine, de 90 pièces de canon et de 7,000 prisonniers.

Le 15, l’ennemi nous attendit sur un plateau en avant de Maskirk. Sa position était superbe ; il l’avait garnie d’une nombreuse artillerie. La bataille dura du matin au soir. Il nous démonta la majeure partie de nos pièces. Cependant sa gauche fut enfoncée, et on entra avec lui dans la ville. Le général Kray rassembla un corps de troupes autrichiennes sur sa droite, et fit les plus grands efforts pour tourner notre gauche ; mais il ne put jamais y réussir : toutes ses attaques furent repoussées, et la victoire se déclara enfin pour nous. Nous couchâmes sur le champ de bataille.

L’ennemi ne dormit point. Il se retira dans la nuit pour passer le Danube. Nous marchâmes sur l’Iller, et nous ne le rencontrâmes qu’aux environs de cette rivière. Nous l’attaquâmes, le 20, dans la plaine de Memingue. Le combat fut continuel pendant le jour entier et non seulement le champ.de bataille nous resta, mais encore nous entrâmes le lendemain dans Memingue.

Le général en chef fit faire plusieurs mouvements aux différents corps d’armée, dans le but d’attirer les Autrichiens du côté Locq ; mais le général Kray s’obstina à garder ses positions d’Ulm, où il avait concentré son armée. Notre aile droite se porta sur Augsbourg, et retourna un peu sur ses pas, après quoi elle revint dans cette ville. Nous nous acheminâmes ensuite vers le Danube.

Le général Moreau voyant que l’ennemi ne voulait pas quitter Ulm, se détermina à lui couper ses communications avec les villes de Ratisbonne, Ingolstadt et Donnawert où il avait ses magasins. Dès son arrivée vis-à-vis d’IIingue, le général Lecourbe fit une fausse attaque pour y retenir l’ennemi, au moyen d’une forte canonnade. Pendant ce bruyant concert, 80 nageurs passèrent le Danube vers Btinlheim suivis de deux petites nacelles portant leurs armes et leurs habits. A peine ils avaient touché du pied la rive que, ne se donnant pas la peine de s’habiller, ils saisissent leurs armes et courent sur les Autrichiens. D’autres tirailleurs jettent des échelles sur les piles du pont détruit et arrivent aux postes ennemis qu’ils repoussent. Le pont alors est rétabli promptement ; nos troupes s’y succèdent avec rapidité. Le combat s’engage avec un nouvel acharnement ; jusqu’à ce que notre cavalerie arrivée, enfin, avant le coucher du soleil, effectue des charges impétueuses et achève la défaite de l’ennemi qui nous laisse force prisonniers et certain nombre de pièces de canon.

Messidor. — Cette bataille décida le général autrichien à abandonner ses positions d’Ulm et à faire sa retraite sur Ingolstadt. Nous l’y poursuivîmes jusques sur les hauteurs de Marlingen où il fit mine de nous résister. Nous lui en fîmes perdre l’envie, le 4 messidor, en le battant de nouveau, ce qui le contraignit à continuer sa retraite, nous le suivîmes et, le 5. nous repassâmes sur la rive droite du Danube. Notre corps d’armée se porta ensuite sur Neubourg. Le 8, nous y rencontrâmes l’ennemi dans un bois, en avant de la ville : il y eut une affaire terrible. Les Autrichiens voulaient assurer leur retraite et donner à leurs équipages le temps de passer sur le pont de Neubourg, pour se rendre sur la rive droite du Danube et de là sur Ingolstadt, place forte. Ils avaient réuni des forces considérables sur ce point. Malgré tout nous pénétrâmes d’abord assez avant dans le bois : mais ayant été repoussés, nous battions en retraite, en bataillon carré, faisant face de toutes parts, lorsque le général Lecourbe se présenta dans la plaine et se précipitant à la tète de la demi-brigade, une carabine à la main : — « 84e, s’écria-t-il, en avant ! point de retraite » ; et aussitôt il marche vers le bois, nous l’y suivons et nous nous y maintenons jusqu’à l’arrivée de renforts. On nous fit passer alors sur les derrières, et ce ne fut qu’après des efforts inouïs qu’on parvint à débusquer l’ennemi de sa position.

Ce fut dans cette sanglante journée que fut tué Latour d’Auvergne. le premier grenadier de France. Jamais ce brave n’avait voulu consentir à échanger ses épaulettes rouges contre des épaulettes à étoiles. Il combattait dans les rangs de la 46e toute glorieuse d’y compter un tel soldat, plus glorieuse encore de l’avoir aidé à mourir de la mort des héros.

Notre division marcha ensuite du côté du Tyrol, tandis que l’armée battait l’ennemi à Landshut.

Le 22, le général de division nous fit attaquer les positions des Autrichiens en avant de Fuessen , près du Tyrol. Redoutes et retranchements tout fut enlevé au pas de charge. L’ennemi fut entièrement chassé avant la nuit et contraint de se retirer près du fort Reytty.

Le 25, Feldkirch fut pris par d’autres troupes qui avaient passé le Rhin à Lucisteig.

Le 26, un armistice fut conclu et les hostilités cessèrent. Nous primes nos cantonnements à Mengen, Scher et aux environs.

L’empereur d’Autriche n’ayant fait des propositions de paix que pour temporiser, on reçut l’ordre de se porter sur la ligne et de recommencer les hostilités. Notre demi-brigade campa sur les hauteurs de Gurmonde, près le lac de Lengersée. Nous étions à peine arrivés dans ces positions que nous eûmes avis d’un nouvel armistice de 45 jours par lequel l’Empereur nous livrait, pour garantie de ses intentions pacifiques, les places de Philisbourg, d’Ulm et Ingolstadt.

CHAPITRE VI.

Depuis l’armistice de Munich, jusqu’à l’année 1808 (1).

An IX. — L’armistice de Munich fut rompu par les Autrichiens ; les hostilités recommencèrent le 9 frimaire. Nous gardions les débouchés du Tyrol, lorsque la célèbre bataille de Hohenlinden fut gagnée par Moreau. L’armée française, victorieuse, se mit tout entière à la poursuite des vaincus, et ne leur laissa point de relâche qu’un troisième armistice n’eut été signé, à Steyer, à trois ou quatre marches de Vienne, le 4 nivôse.

Notre corps fut dirigé sur la Styrie, où nous eûmes quelques-uns des nôtres assassinés par les paysans, au milieu de nos cantonnements. Le seul fait de ce genre, que je vais raconter, donnera l’idée de l’audace des montagnards Styriens.

Un sergent de ma compagnie, étant un jour de planton à Léoben, oùjétait l’état-major de notre demi-brigade, s’en retournait seul quand un paysan le rejoignit et marcha de front avec lui, c’est-à-dire côté à côté, pendant plus d’un quart-d’heure. Le sergent ne s’inquiétait pas beaucoup de son compagnon de voyage ; cependant, à un détour, et lorsqu’il s’y attendait le moins, le perfide montagnard lui assène sur la tête un coup de hache, le renverse, et l’aurait achevé, si deux soldats qui arrivaient sur les lieux par un chemin opposé, ne fussent accourus et n’eussent mis le brigand en fuite dans les bois voisins.

(1) On a cru devoir supprimer les détails stratégiques qui se trouvent partout, pour mieux faire ressortir ce qui se rapporte personnellement au narrateur.

Le pauvre sergent fut transporté à l’hôpital de Léoben, où il mourut quatre jours après. On soupçonna que l’assassin devait appartenir à la population d’un village situé à peu de distance du théâtre du crime. Léoben était occupé simultanément par une garnison française et par une garnison autrichienne. Les généraux des deux nations se rendirent avec leur escorte au village, et signifièrent aux habitants qu’on allait l’incendier si le coupable n’était pas livré. Il fut livré, en effet, conduit à Léoben et jugé. Il allégua, pour sa justification, que n’ayant pas de quoi payer un remède qu’il était allé chercher pour sa mère malade, un jeune pharmacien lui avait conseillé d’assassiner un français pour se procurer de l’argent, attendu, lui avait-il dit, que tous les français en étaient cousus.

Le pharmacien fut mis en cause, et en fut quitte pour quinze jours de prison ; mais le paysan fut condamné à mort et exécuté.

Je fus nommé fourrier le 13 nivôse.

La paix ayant été signée à Lunéville le 20 pluviôse, nous nous mîmes en route le 27 pour retourner dans notre patrie.

Je partais tous les jours deux ou trois heures avant la troupe, en ma qualité de fourrier, afin de préparer d’avance les billets de logement. J’avais ordinairement pour camarade de voyage Jacques Chomié, d’Agen, soldat de ma compagnie et mon ami. Le 29, nous étions partis très de bonne heure. A la descente d’une haute montagne, dans un détour, nous rencontrâmes deux messieurs que nous prîmes pour des propriétaires de la contrée. Leur ayant adressé la parole, je m’aperçus aisément qu’ils étaient français. « Vous êtes des émigrés, messieurs, leur dis-je ? — Oui, me répondirent-ils dans la langue nationale. » Il y a sympathie inexprimable entre compatriotes, sur la terre étrangère ! C’étaient deux gentilshommes normands. « Voulez-vous nous suivre, messieurs, leur demandai-je ? Nous allons à Gand ; la course est longue. Je vous offre, pour tous les jours, un billet de logement. » — Grand merci, camarade, me répondirent-ils à la fois : nous acceptons avec reconnaissance.

Et, sans autre cérémonie, nous voilà en route, charmant chaque jour l’ennui ou la fatigue de la marche en devisant et nous contant réciproquement nos aventures.

Nous fîmes ainsi quatre-vingt-dix lieues. Ces messieurs nous quittèrent pour se rendre à Constance, où des envoyés du gouvernement français examinaient les titres que pouvaient avoir les émigrés pour être réintégrés dans la grande famille. Nous arrivâmes à Gand, le 11 prairial.

La demi-brigade resta deux ans en garnison dans cette ville. Nous fournissions des détachements à l’île de Cadzan pour la garde de la côte menacée continuellement par les Anglais. Ces détachements eurent cruellement à souffrir dans cette île, d’une fièvre produite par les exhalaisons fétides des marais formés par les eaux de la mer, en automne principalement. Notre compagnie était au village de Breskens, vis-à-vis Flessingue. Il n’v avait pas de jour que nous n’envoyassions huit à dix hommes à l’hôpital, et il en mourut beaucoup. Nous étions constamment dans un brouillard épais et infect, jusqu’à 10 ou 11 heures du matin. J’éprouvai, à Gand. une grave maladie, mais je ne voulus pas aller à l’hôpital. Je n’oublierai jamais de ma vie les soins que me donnèrent mes camarades de compagnie, Messieurs Jacques Chomié et Delpech, fusiliers.

An X. — En l’an X, la paix fut signée à Amiens avec les Anglais le 6 Germinal. Peu de temps après, notre troisième bataillon fut complété et reçut l’ordre de partir pour la Martinique. Nos deux autres bataillons furent embarqués pour Saint-Domingue. On délivra des congés absolus à plusieurs soldats agenais que j’aurais suivis bien volontiers ; mais il suffisait d’avoir un grade pour ne pas obtenir de congé.

An II. — Le 26 Floréal, an 11, nos chers amis les Anglais recommencèrent les hostilités, sans déclaration de guerre préalable. La France se souviendra longtemps des pertes énormes que ces forbans perfides firent éprouver à notre commerce. Ils nous rendirent aussi le service de faire échouer l’importante expédition de Saint-Domingue. Notre demi-brigade fut dirigée sur le Hanovre où commandait le général Mortier. M. le conseiller d’Etat général Dessoles était notre général de division.

Les demi-brigades prirent la dénomination de régiments.

An XII. — Nous quittâmes le Hanovre pour aller en Hollande. Le général Victor qui y commandait fut remplacé par le général Marmont.

Je passai sergent le 5 germinal.

Dans le mois de prairial, on proclama le sénatus-consulte qui déférait au premier consul Bonaparte, la dignité impériale.

Nous passâmes l’été au camp de Zeist. Les manœuvres y étaient fréquentes et, cependant, le général en chef, sous prétexte de prévenir l’oisiveté, où plutôt pour faire sa cour au nouvel empereur, fit élever pour toute l’armée une pyramide destinée à perpétuer le souvenir de son avènement au trône. Généraux, officiers et soldats, tout le monde mit la main à l’œuvre. Le monument commencé le 24 fructidor an 12, fut terminé en 32 jours. Il fut construit en terre jusqu’à une hauteur de 110 pieds ou 36 mètres 66 centimètres, et surmonté d’un obélisque en bois de 42 pieds ou 14 mètres d’élévation ce qui lui donnait une hauteur totale de 152 pieds ou 50 mètres 66 centimètres. Du haut de l’obélisque on découvrait seize villes et une grande partie du Zuiderzée. Le contrôle nominatif des généraux, officiers, sous-officiers et soldats, écrit sur un parchemin, fut mis dans une boîte de plomb avec une étoile de l’ordre de la Légion d’honneur qui venait d’être instituée et avec des pièces de chaque espèce de monnaie. Le dépôt de cette boîte dans la pyramide (au moyen de l’ouverture qu’on y avait pratiqué en la construisant), la distribution des nouvelles décorations et l’inauguration du monument eurent lieu un dimanche, au bruit des détonations de l’artillerie et à la vue d’un peuple immense attiré par cette majestueuse solennité.

Le camp de Zeist prenait son’nom d’un village voisin, très-beau et remarquable par les mœurs de ses habitants, qu on appelait frères moraves. Chaque maison avait sa boutique ; de sorte qu’on pouvait s’y procurer tout ce qu’on pouvait désirer. Les frères moraves n’avaient qu’un prix : ils étaient tous associés. Leurs filles n’avaient nulles relations avec les étrangers. Réunies journellement dans une maison commune entourée d’un fossé large, profond et plein d’eau , on n’arrivait à elles que par un pont-levis continuellement levé. C’est là qu’elles passaient leurs journées dans des travaux divers et productifs, sans le moindre contact avec l’armée française qui les avoisinait.

An XIII. — Le camp fut levé dans les premiers jours de brumaire an XIII ; mais nous y retournâmes au printemps suivant. Nous nous y rendîmes par bataillons, à quinze jours d’intervalle, pour avoir le temps d’y construire des baraques que le général voulut substituer aux tentes pour mieux.abriier les soldats.

Le travail fut long et pénible, mais en revanche, nous nous fîmes un camp le plus beau et le plus agréable qui eût jamais existé. Les constructions y étaient régulières et uniformes.

C’était une ville charmante. Sur un même alignement, chaque bataillon avait ses cuisines, son puits et ses tables. Derrière chaque division, des marchands étaient venus établir un village où nous trouvions de quoi satisfaire tous les besoins, tous les goûts ; des cafés, des billards, tout ce que peut offrir une ville riche et commerçante.

En arrière du centre du camp, une salle de spectacle vint compléter notre ville improvisée et les jouissances infinies que nous y goûtions. La plaine de Zeist qui, peu de jours auparavant, n’était qu’un aride désert couvert de bruyères, se trouva magiquement transformée en un séjour plein de vie et d’agrémens, où affluaient sans cesse des personnes de toutes les conditions, accourues de toutes les provinces de la Hollande, pour contempler cette prodigieuse métamorphose. Le dimanche surtout, la grande parade et l’exercice à feu avaient pour témoins et pour admirateurs une population innombrable.

Nous fûmes comme réveillés d’un rêve, après quatre mois de bonheur inoui, par l’ordre de départ pour le Helder, où l’armée fut embarquée, le 15 thermidor, sur des vaisseaux de guerre et sur des bâtiments des transports.

Cependant les Autrichiens s’étaient mis en mouvement et s’avançaient déjà vers la Bavière. A la première nouvelle de cette levée de boucliers, l’armée de Boulogne avait été débarquée et dirigée sur l’Allemagne. Nous ne tardâmes pas à recevoir la même destination. Débarqués le 15 fructidor, nous arrivâmes le 5e complémentaire à Mayence ; le 19 vendémiaire à Augsbourg.

An XIV.— Le lendemain, l’empereur se trouvant sur notre passage, fit arrêter le régiment, former le cercle et après quelques questions adressées au colonel, il harangua le régiment à sa façon. Nous l’entendîmes, le cœur palpitant, faire notre éloge, et rappeler les affaires où nous nous étions signalés, dans les mêmes lieux où nous nous trouvions en sa glorieuse présence. Enfin, élevant la voix, il électrisa nos âmes par les paroles suivantes: « Soldats, vous donnerez bientôt à votre empereur des preuves de votre dévouement. Ici, vous avez vaincu bien des fois ; vous vaincrez encore pour lui. Bien des fatigues, bien des privation vous attendent. Patience, mes amis. Je désire qu’aujourd’hui même vous poussiez le plus avant qu’il vous sera possible ; car je crains qu’ils ne nous échappent. » (Il parlait des Autrichiens qui se retiraient sur Ulm.) C’était nous donner des ailes. Le 23 nous étions avec notre corps d’armée, devant Ulm, sur la rive droite du Danube, par un temps affreux, et malgré des torrens de pluie, nous marchions sur la tête du pont ; nous refoulions l’ennemi sur la rive opposée, tandis que le succès des autres corps d’armée la contraignait définitivement à se réfugier dans la place.

L’empereur envoya chercher le prince Lichtensteing, général major de l’armée autrichienne. « Je désire que vous capituliez, lui dit-il, tant je répugne à user envers vous du terrible droit de la guerre dont j’ai dû user envers Jaffa pris d’assaut. Epargnez-moi la douleur d’avoir à traiter ainsi la brave garnison autrichienne. La place n’est pas tenable rendez-vous donc ». Le prince voulait la liberté pour son armée entière, l’empereur ne l’accordait qu’aux officiers. On ne put s’entendre. Le prince était à peine retiré, qu’une vive canonnade commença et dura toute la nuit et le lendemain sans discontinuation. Nous n’avions que des pièces de campagne, mais nous n’en faisions pas moins bien du mal à l’ennemi qui ne pouvant demeurer plus longtemps encombré et comme entassé, se rendit à discrétion.

Ce fut le 28 que notre immortel empereur, à cheval, à la tête de sa garde, au centre et en avant de son armée, ayant à ses côtés le général en chef autrichien Mak, tout l’état major ennemi et l’état-major français, fit défiler devant lui la garnison prisonnière, forte de 33 mille hommes d’infanterie et de 2 mille hommes de cavalerie (sans compter les 3 mille malades demeurés dans la place), qui déposèrent à ses pieds leurs armes, 60 pièces de canon et 50 drapeaux. Après le défilé des troupes, l’empereur fit approcher de sa personne le général en chef, les sept lieutenants-généraux et les huit généraux autrichiens. « Messieurs, leur dit-il, votre maître me fait une guerre injuste. Je ne sais pas pourquoi je me bats ; je ne sais ce qu’on veut de moi….. ; je donne un conseil à mon frère l’empereur d’Allemagne : qu’il se hâte de faire la paix. C’est le moment de se rappeler que tous les empires ont un terme. L’idée que la fin de la dynastie de la maison de Lorraine serait arrivée, doit l’effrayer. »

Le général Mak s’étant hasardé de dire que l’empereur d’Allemagne avait été forcé à la guerre par l’empereur de Russie.
« Vous n’êtes donc plus une puissance, s’écria Napoléon ! »

Dès le lendemain 1er brumaire, l’armée française se porta sur l’Inn, sauf le corps dont notre régiment faisait partie, qui fut destiné à barrer le chemin au prince Charles revenant d’Italie. Nous arrivâmes le 19 à Léoben, marchant sur les talons des troupes autrichiennes qui fuyaient devant nous. Plusieurs reconnaissances n’ayant pu procurer des nouvelles du prince Charles, on présuma qu’il avait pris une autre route, et l’on marcha sur Gratz, capitale de la Styrie. Pendant que nous y prenions du repos, l’empereur s’emparait de Vienne et poursuivait jusqu’en Moravie les Russes et les Autrichiens réunis.

Le général Marmout qui nous commandait, eut enfin avis de l’approche du prince Charles, qui ayant Masséna en queue, et nous sur le flanc gauche, longeait les frontières de Hongrie. Le prince ayant fait mine de se porter sur Vienne, Marmont part comme un trait et arriva le 16 à Neustall.

Nous allions nous y rencontrer avec le prince Charles ; mais la célèbre bataille d’Austerlitz et l’armistice qui s’en suivit, arrêtèrent notre marche. Pendant la trêve, le régiment s’en retourna à Gratz où nous reçûmes, le 6 nivôse, la nouvelle du traité de paix de Presbourg, il fut ensuite envoyé dans la Carniole. Nous fîmes notre entrée à Leybach, le 11 janvier 1806. Nous y trouvâmes beaucoup d’Autrichiens.

Il avait été convenu qu’aucun corps autrichien en marche n’entrerait dans les villes occupées par des troupes des deux nations. Nous avions le plaisir en conséquence, de voir passer tous les jours sous les remparts de la ville, tout modestement les régiments ennemis en retraite des états vénitiens.

Un jour un régiment de hussards autrichiens arriva, au moment ou un adjudant-major français se trouvait au poste de la porte de la ville. Celui-ci prévint le colonel qu’il ne pouvait pas entrer. C’était de
la troupe belle, fraîche et fière. Le colonel répliqua qu’il se f……. des Français et qu’il entrerait. Ils entrent, en effet, au petit galop.

L’adjudant-major loin de leur faire rendre les honneurs, comme de coutume, pique des deux l’excellent cheval qu’il montait, les dépasse et les précède en criant partout aux armes. Il arrive ainsi sur une petite place où tous les sous-officiers de semaine se trouvaient réunis au peloton. C’était l’heure de la parade. Les tambours qui battaient le rappel, battent la générale. L’adjudant-major commande aux sous-officiers : Par peloton, à gauche, marche. Peloton, halte. Peloton, arme, joue. Les hussards qui débouchaient de la rue barrée par nos sous-officiers, s’arrêtent tout court. En un clin d’oeil notre régiment fut sous les armes et chaque rue fut barricadée avec tout ce qu’on trouve sous la main. Bien valut à MM. les hussards de se déterminer promptement à mettre pied à terre et à se laisser conduire, bride en main, jusqu’à la porte, escortés par un simple piquet, devant et derrière. Le colonel, dit-on, fut sévèrement puni. Ce qu’il y a de certain, c’est que les officiers autrichiens de la garnison et les habitants qui, par des vivats, avaient encouragé l’impertinence des hussards, eurent lieu de s’en repentir. Ils furent molestés comme ils le méritaient.

Après l’évacuation des états vénitiens, le régiment fut envoyé en cantonnement à Udise, capitale du Frioul.

1807. — Je fus fait sergent-major, le 8 mai 1807.

J’avais reçu des nouvelles de mon oncle, le cavalier. Devenu aveugle et infirme, il avait pris sa retraite à Aubiac, où le peu de bien qu’il possédait et la chétive pension de 192 francs dont il jouissait, étaient loin de suffire à ses besoins. Il invoquait mon secours, et j’étais bien disposé à m’acquitter envers lui de toutes les bontés qu’il avait eues pour moi. Je fis part de ses lettres à M. Musnier mon chef de bataillon. « L’empereur va venir nous passer en revue, me «répondit-il ; lorsqu’il arrivera près de vous, vous lui présenterez vos armes, et je lui parlerai pour vous. » La revue eut lieu, en effet, mais en grand. Je ne pus approcher l’empereur. Mon commandant, cependant, ne m’avait pas oublié, car, à ma grande surprise, je reçus un an après, une permission du ministre de la guerre, de 3 mois, pour aller et venir, j’étais à 250 lieues de mon pays, L’empereur vint nous passer encore en revue dans le Frioul, le 11 décembre. Il fit beaucoup de promotions et il nous donna M. Vautré pour major et M. Gambin pour colonel.

CHAPITRE VII.

Depuis l’annee 1808, jusqu’a mon retour a l’armée, après mon mariage.

J’étais logé à Udine, dans la maison de Madame la comtesse Janussia. Cette dame passait les mois d’automne au village de Faëdis ; mais elle venait assez souvent & la ville. Elle avait appris, je ne sais trop comment, que je fréquentais la maison de Valentino Scuba, et que j’v étais attiré par une inclination pour la fille de cet italien. Elle fut la première à m’en parler, ce qui m’embarrassa fort ; mais elle me mit promptement à l’aise, en me faisant l’éloge le plus complet de la jeune personne et de sa famille. Cette bonne dame m’avait fait l’honneur de me supposer, tout d’abord, des vues honnêtes ; et elle avait raison, car c’est en tout bien et tout honneur que j’aimais. Mon capitaine logeait chez M. Valentino : chaque jour j’avais à lui faire mon rapport, et cela me donnait occasion, tous les jours à peu près, de voir mon Italienne, de lui faire quelque politesse significative ou de lui adresser quelque parole dont le sens était facile à deviner. Je crus m’apercevoir que nos cœurs étaient depuis longtemps d’intelligence, presque sans nous en douter. J’aurais été assez gauche à filer, comme on dit, le parfait amour. La pureté de mes intentions me donnait une certaine confiance ; et le bien que l’on m’avait dit de la fille m’encourageait fort ; je brusquai l’affaire. La première fois que je la rencontrai chez son père, après l’avoir saluée à peine : « Voulez-vous être ma femme, lui dis-je ?… Je suis seul, orphelin, sans père ni mère. Je vous conduirai chez moi. Vous y serez maîtresse du peu que je possède. Je ne vous demanderai qu’une chose ; c’est de soigner les derniers jours d’un vieil oncle que j’affectionne. Après vous avoir installé dans votre nouveau ménage, je vous quitterai, comme de raison, pour continuer de servir mon empereur, et j’irai vous rejoindre quand j’aurai mon congé. »

Cette proposition fut entendue avec une bienveillance qui ne m’échappa point ; mais la fille de Valentino me répondit :

« Vous êtes étranger, M. Besse. J’ignore qui vous êtes et ce que vous êtes. Vous me connaissez, moi. ajouta-t-elle, vous connaissez mes parents. Vous habitez mon pays depuis quelque temps déjà ; vous avez donc toute facilité de prendre les informations qui peuvent vous convenir, et par conséquent de prendre votre parti avec connaissance de cause. De ma part, convenez-en, la chose est assez grave pour mériter réflexion. » J’applaudis bien sincèrement à la sage circonspection de mon aimée. Mon amour pour elle s’accrut en raison de l’estime qu’elle m’inspira, et je consentis volontiers à attendre qu’on se fût bien fixé sur tout ce qui me concernait. Mon capitaine fut consulté le premier et il fut assez bon pour parler de moi en termes beaucoup plus flatteurs que je ne méritais. Cependant le consentement de ma belle se faisait attendre. Je commençais à m’en impatienter, lorsque M. Valentino me fit l’honneur de m’inviter à un repas de famille.

Le repas fini, le signor Valentino fait former le cercle et, d’un ton solennel, il m’adressa la parole.

« M. le sous-officier, j’ai écrit à Aubiac. » — A ces mots mon cœur battit violemment, malgré moi, et celui de Mlle Scuba ne me parut pas plus tranquille. Le signor Valentino jouit malicieusement de notre embarras ; il poursuivit ensuite : « La réponse s’est fait attendre, n’est-ce pas ? Du moins elle est on ne peut pas plus favorable. — (Je vis un aimable sourire embellir la physionomie animée de ma jeune amie.) — Persistes-tu, ma fille, à agréer la recherche de M. Besse ? » — Oui, mon père, répondit mon amie, sans hésiter, mais non sans émotion. — Se tournant alors brusquement vers moi : « M Besse, ajouta le père, ma fille est à vous, quand vous voudrez. Je n’y mets qu’une condition, c’est que le mariage sera célébré selon la forme de l’église catholique à laquelle nous appartenons moi et les miens. » C’est ainsi que je l’entends, répliquai-je. — Je tendis la main à Mlle Scuba ; la sienne se joignit à la mienne, et ce fut entre nous comme un engagement irrévocable, que sanctionna touta la famille de ses félicitations affectueuses.

Les bans de mariage furent publiés, peu après, à Aubiac, par les soins de M. Duplan ainé, qui avait bien voulu se charger de la direction de mes petites affaires, à Faëdis, et à l’ordre du régiment pendant quinze jours.

Il y eut, sur ces entrefaites, féte votive au hameau de Canal-de-Grivo. Les frères de ma prétendue, dont un était militaire, m’annoncèrent qu’ils étaient invités à cette fête avec leur sœur ; et ils me proposèrent d’ètre de la partie, ce que j’acceptai volontiers. Mes camarades, les sous-officiers de ma compagnie, me firent l’honneur de vouloir m’y accompagner. Nous nous étions pourvus des provisions nécessaires pour le goûter champêtre (merenda) que nous devions faire en plein air, selon la coutume du pays. Nous nous établîmes sur le gazon, a la suite d’une longue file de jeuues gens des deux sexes, qui s’étendait des deux côtés des routes aboutissant au hameau. Notre groupe se fut pas le moins remarqué au milieu de tant d’autres brillants de toilettes et plus encore de la gaieté et de la vivacité de la voluptueuse Italie. Nous étions accroupis en rond à la manière chinoise, devant ma gracieuse fiancée que nous avions fait asseoir sur une petite éminence, comme sur un trône, en qualité de reine du festin. J’étais à ses pieds, heureux de son contentement, heureux des hommages non suspects dont elle était l’objet de la part de mes bons camarades, heureux de tous les rêves qui bercent une imagination de trente ans, sous un ciel de feu.

Nos couteaux étaient à peine dégainés et nos flacons décoiffés, lorsque un caporal, arrivant à la hâte, vint à moi la main au schako, et me dit en élevant la voix : « Major, voilà le congé que vous attendez depuis un an ; il vous est accordé pour trois mois, par S. E. le Ministre de la Guerre. . » Au mot de congé, j’avais fait un bond de joie et mes camarades furept à l’instant sur pied, comme moi, pour me faire leurs compliments. J’avais reçu leurs embrassades et leurs vigoureux serrements de mains ; les frères Scuba eux-mêmes m’avaient aussi adressé, quoique plus froidement, des paroles de félicitations auxquelles j’avais répondu sans déguisement, avec les démonstrations de la joie la plus vive, lorsque je m’aperçus que, seule, Mlle Scuba était demeurée assise, la tête baissée, triste, et sans proférer une parole. Mes transports cessèrent à l’instant, et je me rassis prés d’elle. Elle leva enfin ses yeux humides de larmes, et ne pouvant contenir la peine qu’elle éprouvait, elle me dit avec un accent plein de dignité : « Vous voilà au comble de vos vœux, M. Besse. Vous allez revoir notre patrie, vos parents et vos amis : et moi, me voilà délaissée ! Je suis bien malheureuse de vous avoir connu ! La publication des bans a rendu le public confident de nos relations : que vais-je devenir ? Je suis bien malheureuse ! » « Vous, lui dis-je avec vivacité, vous, malheureuse, Thérésina ? Qu’y a-t-il donc de changé dans notre position, sinon que je vous épouserai plus vite et que nous partirons plus tôt ? » — Ces paroles rendaient en un clin d’œil à ma jeune amie le calme, la gaieté, et répandaient sur toute sa personne une grâce nouvelle. Le retour fut délicieux : il ne fut question que de mon congé et de notre mariage. Mes papiers arrivèrent dans les premiers jours de mai.

Le 4 mai, le mariage civil eut lieu à Civita-del-Frioli, devant M. Demousson, lieutenant, remplissant les fonctions d’officier de l’état-civil, en présence de MM. Carrol, sergent, Boudrier, fourrier, et Serres, aussi fourrier dans notre régiment ; de Catherine Minissini, belle-mère de l’épouse, fondée de pouvoir par le père, de Giacomo Gabrici et de Antonio Gabrici, ses cousins germains.

Monseigneur l’Archevêque d’Udine, ayant pris connaissance de mes papiers, daigna autoriser M. le curé de Faëdis à nous marier. Je m’adressai à un prêtre d’un village voisin, qui parlait très bien le français, et nous épousâmes à l’église paroissiale de Faëdis, le 16 mai.

Le 18, j’étais en route avec ma jeune épouse, dans une voiture que j’avais achetée, attelée d’un bon cheval, et nous arrivâmes à Aubiac, le 15 juin.

Les jours trop courts de ce voyage furent des jours d’enchantement. Pour qui le bonheur est-il de longue durée !

J’avais compté mettre le pied à terre chez mon vieil oncle, le militaire. Pour premier désappointement, mon oncle n’était plus chez lui, sa maison était louée depuis vingt-quatre heures dans le dessein manifeste de m’en exclure ; et j’appris qu’il avait été transporté chez ma sœur, où il vivait, dénué de tout, infirme et aveugle. J’affermai sur le champ une autre habitation dans laquelle ma Thérésina eut a subir l’épreuve des difficultés d’un nouveau ménage, dépourvu de beaucoup de choses nécessaires à la vie.

Je me hâtait d’aller voir mon vieil oncle. Dès que le son de ma voix frappa ses oreilles, il tourna vivement la tête de mon côté. « Besse, est-ce toi, mon enfant ? » Oui mon oncle ; j’arrive avec ma femme du fond de l’Italie pour assurer le repos et le bonheur à votre vieillesse, pour vous consacrer les soins de ma jeune épouse, et le peu de fruits de mes longs services ; et vous vous être dérobé à notre affection ! » — « Je vis une grosse larme sillonner les joues du vieillard. — « Je veux aller chez toi, mon ami ; je veux que tu m’y fasses transporter à l’instant, ou plutôt je m’y traînerai, appuyé sur ton bras et celui de ta femme. Je t’attendais avec bien de l’impatience, mon enfant. »

Les ordres du vieillard furent exécutés. — Nous eûmes le plaisir ma Thérésina et moi d’en faire l’objet de nos continuelles sollicitudes. Ma femme l’amusait avec son jargon composé de français, d’italien et de gascon. Je le distraisais de ses souffrances en lui racontant les hauts faits des armées françaises, qui lui arrachaient parfois des exclamations d’admiration et d’orgueil national, en donnant à son attitude, à son geste et à sa physionomie l’air martial qu’il avait eu dans sa jeunesse.

Une forte maladie vint me saisir et me retint plus d’un mois an lit. La pauvre Thérésina passa de mauvaises nuits entre le vieil oncle impotent et son mari malade. Je me trouvai mieux enfin ; mais mon congé était expiré ce qui me donnait de cruelles transes.

Ma bonne étoile attira à Agen S. M. l’empereur Napoléon. A cette nouvelle : — « Donne-moi mon uniforme, Thérésina, m’écriai-je. Je suis guéri ou à peu prés. Je veux aller demander moi-même à mon em-pereur quelques jours de convalescence. » Toute observation aurait été superflue. Me voilà un instant tel que je m’étais trouvé plus d’une fois devant le petit caporal. J’arrive à Agen, non sans effort ; mais le plaisir de revoir le héros, de lui faire encore un nouvel hommage de mon bras et de mon cœur, suppléa à la force qui me manquait. J’eus beau être arrêté à chaque pas par une foule innombrable dont les rangs pressés formaient une barrière presque impénétrable autour de son auguste personne. Je crois qu’un escadron de cosaques aurait pu me tuer, mais non m’arrêter.

Je fus un peu plus à l’aise quand je parvins à la garde d’honneur dont les brillants uniformes faisaient tant de contraste avec la simplicité des vêtements du vainqueur de l’Europe. Les rangs s’ouvrirent à l’aspect d’un sous-officier pâle, défait, demandant à hauts cris à parler à Sa Majesté. Je rencontrai bientôt l’œil perçant de Napoléon, qui eut l’extrème bonté de s’arrêter pour moi.

« Que voulez-vous ? me dit-il de cette voix puissante qui avait décidé de la destinée de tant d’armées et de tant d’empires. — « Sire, lui dis-je avec confiance, je viens duFrioul Vénitien avec une permission de trois mois. Une maladie m’a surpris. Mon congé est expiré : j’en demande la prolongation. » — Prenant mon placet, il me dit: « Soyez tranquille, votre permission sera prolongée, vous aurez votre réponse. » Elle arriva en effet telle que je la désirais, et je pus faire à loisir mes dispositions pour mon départ. Je recommandai mon vieil oncle à ma chère Thérésina, et je me séparai d’elle aussi courageusement qu’il me fut possible vers la fin du mois d’octobre. J’arrivai au régiment le 20 novembre. « Vous avez été bien servi, me dit le colonel, le ministre m’avait informé de votre prolongation. » Je trouvai qu’il s’était opéré bien des changements dans le régiment.

Peu de jours après mon arrivée, le 1er décembre, l’armée prit ses quartiers d’hiver. Ma compagnie fut logé à Marostica. C’est dans cette ville que j’appris sur la fin de février, que mon épouse était accouchée, le 22 janvier 1809, d’une fille à qui avaient été donnés les noms de Jeanne-Marie-Madeleine.

CHAPITRE VII.

Depuis mon retour a l’armée jusqu’a la campagne de Wagram, qui en fut le résultat.

1809. — La paix de Presbourg ne fut pas de longue durée, malgré la rude leçon qui l’avait précédée à Austerlitz.

L’Autriche fit semblant d’organiser une garde nationale ; mais au fait, elle arma de nouveau. La circonstance lui paraissait favorable : la France était gravement engagée en Espagne. Les troupes que nous avions en Italie se mirent en mouvement dans les premiers jours du mois de mars 1809, et se dirigèrent vers les frontières du Frioul. Les Autrichiens commencèrent les hostilités le 10 avril, sans déclaration préalable et avec des forces si supérieures que malgré notre résistance, il leur fut facile de faire du côté d’Udine une trouée au moyen de laquelle ils auraient pu nous tourner avec leur nombreuse cavalerie. Il fallut donc faire retraite ; et comme on va plus vite en reculant qu’en avançant, nous ne nous arrêtâmes pas même derrière le Tagliamento. L’armée ne fit halte que le 15. Elle forma la ligne et se disposa à faire volte-face, le lendemain 16. L’affaire fut chaude et tourna à notre désavantage par suite de la faute qui fut commise, pour soutenir le centre, de dégarnir notre gauche par laquelle la cavalerie ennemie s’étant précipitée, détermina une nouvelle retraite et presque une débandade. Notre régiment se maintint cependant jusqu’au soir dans un ravin, où la cavalerie autrichienne essaya vainement de l’entamer, et il fit sa retraite en ordre jusqu’à Sacilla. Mais l’ennemi nous joignit près de la porte de cette petite ville, coupa le régiment dans son centre, et l’aurait maltraité si une décharge à mitraille faite à propos, de la place, et l’obscurité de la nuit, ne nous avaient débarrassés de lui. Tous victorieux qu’ils furent, les Autrichiens perdirent plus de monde que nous, parce qu’ils s’acharnèrent, avec leur cavalerie, contre nos carrés d’infanterie, qui leur faisaient payer cher les succès que leur procurait leur grand nombre. La nuit d’ailleurs, nous rendit un grand service en voilant le désordre de notre retraite, ou plutôt de notre déroute.

Les divisions ne commencèrent à se reformer que le 17, sur la Piave. Elles passèrent l’Adige le 18, et poussèrent jusqu’à Legnano. L’armée française se trouva enfin réunie sous Vérone.

Le 29, il se donna un combat pour connaître les forces de l’ennemi. Chacun garda sa position, mais la grande-armée, quoique de loin, venait de changer la face de nos affaires. L’ennemi s’arrêta au bruit des salves d’artillerie qui célébraient sur toute notre ligne les victoires que la France venaient de remporter en Allemagne. Il se mit en retraite à son tour le 1er mai. Nous le suivimes de très près. Il eut beau faire le brave à Montebello, il en fut vigoureusement délogé. Il nous attendit sur le Brenta, et nous fit perdre du temps à reconstruire les ponts qu’il avait rompus. Pour réparer ce retard, nous passâmes la rivière à la nage, le 4 ; mais ils avaient délogé sans trompettes. Nous nous rejoignîmes sur la Piave, dont ils parurent résolus à nous disputer le passage.

Le 8, les voltigeurs de l’année passèrent un gué, avec quelque peu de cavalerie et d’artillerie, ils se formèrent en carrés, et résistèrent comme des rochers à toutes les attaques pendant que le gros de l’armée traversait la rivière. Les trois premiers régiments de dragons qui passèrent réussirent, du premier choc, à enlever une batterie de huit canons et trois généraux. Peu à peu l’affaire devint générale, et nous eûmes le plaisir de prendre ample revanche de la journée du 16 avril. Dès le 11, l’ennemi avait été déjà poussé au-delà d’Udine.

Là, l’armée française se divisa. La majeure partie se porta vers Trieste, après que les trois bataillons de guerre de notre régiment eurent été organisés au moyeu de la fusion du quatrième, dont il ne resta que le cadre qu’on laissa avec les malades.

Le 15, notre division ayant passé l’Isonza avança vers le fort de Prévalt. Notre bataillon, qui se trouvait sur la grande route, marchait droit sur la place, formé sur trois rangs, droite en tête, lorsqu’une bordée de trois coups de canon ou obus, pointée très haut, fit siffler sa charge au-dessus de nous. Le bataillon entra dans un taillis qui était à sa droite. Avec ou sans ordre, — ce que j’ignore, — notre chef nous fit rétrograder pour nous ramener sur la route que nous avions quittée. Une seconde bordée nous accueillit. Cette fois, nous n’en fûmes pas quitte pour le bruit. Un obus éclata à hauteur de ceinture, étendit roides morts un soldat et un sergent de la compagnie, derrière lesquels je me trouvais. Leurs fusils et les lambeaux de leurs chairs me frappèrent, me renversèrent, et me précipitèrent dans un ravin très profond, où je fus laissé pour mort.

Heureusement que mon camarade, Hubert Serres, d’Agen, caporal, inspiré par la bienveillance qu’il me portait, voulut s’assurer si j’élais réellement mort. Je n’étais que rudement meurtri. Je remontai donc au haut du ravin, où je trouvai les corps déchirés de nos deux malheureux camarades, et je joignis le bataillon dans le taillis. Mes camarades m’aidèrent à faire toilette : avec leurs couteaux, ils raclaient de dessus mes vêtements le sang et les chairs qui y étaient comme inscrustés. J’appris que notre capitaine qui se trouvait dernière moi au moment de l’explosion, avait eu la cuisse emportée. Dans ce malheur, je n’avais pas beaucoup à me plaindre. Nous passâmes la nuit dans un taillis, la tête appuyée sur le sac, le fusil entre nos jambes. Le fort fut investi, et sa garnison devint notre prisonnière quatre jours après.

On passa la Save, et l’on s’avança sur Gratz. Le 25 juin, nous nous trouvions au pont de la Muer, lorsque le général Boursier partit avec la majeure partie de la division, qu’il commandait, pour renforcer l’armée de Dalmatie, parce que Marmont, qui en était le général en chef, s’attendait à être attaqué par le général autrichien Giuliai.

Notre colonel eut ordre d’avancer sur Gratz, avec ses deux bataillons (ler et 2e). On ignorait que Giuliai y était déjà arrivé avec 28 ou 30 mille hommes, quoiqu’il ait été dit qu’il n’en avait que 10 mille. A peine étions nous à proximité des premières maisons que la fusillade commença et continua jusqu’à la pointe du jour. Arrivés au faubourg Saint-Nicolas, nous trouvâmes cinq à six cents hommes retranchés derrière le mur d’un cimetière. Attaqués brusquement, ils se défendirent avec vaillance : la position n’en fut pas moins emportée, et ses braves défenseurs contraints à se rendre prisonniers. On les dirigea sur nos derrières, dans le chemin par lequel nous étions venus ; mais leur escorte avait fait à peine quelques pas, qu’elle se vit assaillir de tous côtés. Il fallut rétrograder. Nous déposâmes nos prisonniers dans une église. Les diverses compagnies du régiment occupèrent les postes les plus convenables, et, moyennant ces dispositions, nous fîmes bonne contenance, malgré notre extrême petit nombre. De midi à une heure, nous fûmes attaqués sur tous les points avec tant de vigueur el de puissance, que nous fûmes repoussés avec perte de nos prisonniers. Nous avançâmes néanmoins de nouveau, et nous reprîmes nos positions. Le feu s’apaisa vers quatre à cinq heures. C’était le calme précurseur d’un nouvel orage.

CHAPITRE VIII.

Depuis mon retour a l’armée jusqu’a la campagne de Wagram, qui en fut le résultat.

L’ennemi fit manifestement des dispositions pour nous tourner et nous envelopper. Aussitôt un adjudant réunit à la hâte 70 à 80 hommes avec un tambour, m’en donna le commandement et m’indiqua du doigt où je devais accourir pour donner secours à la section de nos troupes la plus exposée. Je me mis à la tète de mon monde ; j’ordonnai au sergent-major qui m’accompagnait de faire serrer les rangs et je m’écriai : « En avant, marche ». Après avoir dépassé nos lignes, à un demi-quart de lieue tout au plus, je rencontrai un petit ravin qui fut traversé d’un saut. Le bord opposé était un peu élevé ; parvenu à ce point, je vis à cinquante pas de moi, l’ennemi qui ne s’attendait guère à cette téméraire visite. Sans lui laisser le temps de la réflexion, j’arrête ceux de nos braves qui se disposaient à faire feu.

Je commande : « bayonnette en avant, tambour, la charge ! » —et nous nous précipitons tête baissée. L’ennemi qui ne s’avisa pas de nous compter, nous prit sans doute pour une armée : il se mit en déroute complète. Sans balancer, je me remets à sa poursuite au pas de course, à travers des vignes, jusqu’au sommet de la montagne. Là je regarde derrière moi, et je ne vois que quelques-uns des miens. Je m’y serais arrêté peut-être, mais j’aperçus un autrichien qui portait un drapeau. J’étais près d’un arbre, j’appuie mon arme, j’ajuste mon homme, le fusil rate. Dépité, je fais un signe à mes camarades et nous reprenons la course à la poursuite des ennemis qui nous tirèrent plusieurs coups de fusils sans nous atteindre. Ils étaient trop préoccupés pour bien ajuster. Mais ils fuyaient vite. Ils se crurent sauvés dans un bois : nous le traversâmes, sur leurs talons. A la sortie ils eurent beau tourner brusquement sur la gauche, j’arrivai sur eux, mon arme en joue, et je leur enlevai deux drapeaux. Mes soldats arrivèrent presque en même temps que moi, au nombre de vingt-quatre. Nous fîmes dix-huit prisonniers.

Leurs armes furent brisées. Nous confisquâmes leurs cartouches, et il ne fut plus question que de sauver les drapeaux conquis, nos prisonniers et nous-mêmes. Mes compagnons ne voyaient pas la chose très aisée. Je leur donnai delà confiance en leur disant que j’avais habité et parcouru le pays, trois ans auparavant, et que j’espérais les mener sains et saufs au pont de la Muër.

Nous voilà en route, marchant à vol d’oiseau, franchissant fossés, et clôtures. Quand les murs étaient de quelque élévation, j’avais soin de faire passer d’abord la moitié des miens qui se mettaient en garde, puis nos prisonniers ; et puis enfin le reste de mon monde. Vers 7 à 8 heures du soir, nous rencontrâmes une sauve-garde commandée par un sergent. Je demandai le chemin du pont de la Muër : on nous y conduisit et. trois quarts-d’heure après, nous fûmes arrêtés par un qui vive ? nous fîmes une pose pour être reconnus,après quoi nous nous remîmes en marche, non sans satisfaire la curiosité de nos compagnons d’armes, qui brûlaient de voir les drapeaux, conquis au prix de tant de périls.

Je déroulai celui que je portais, et le soldat à qui j’avais confié le second déroula le sien. Ce fut un cri général d’admiration à la vue de ces deux magnifiques trophées ; ils étaient tous brillants de broderies d’or. C’élaient dirent nos prisonniers, un travail précieux des mains de l’impératrice d’Autriche elle-même. Nous avions une lieue à faire pour arriver au quartier général. Ce fut une marche triomphale, entre les haies de troupes qui bordaient les deux côtés de la route Nous arrivâmes, enfin ; mais quel fut mon désappointement, lorsque je reconnus, en entrant dans la chambre du général, que ce n’était pas le nôtre, quoique ce fut en ce lieu qu’il avait établi son quartier l’avant-veille. Le général Marmont nous reçut à la tète de son état-major. Il me fit bien de questions et s’informa, surtout, de ce qu’étaient devenus nos deux braves bataillons. « Je crains bien qu’ils ne soient prisonniers, lui dis-je, car j’ai vu les dispositions faites pour les envelopper. » « Nous nous sommes concertés avec le général Boursier, reprit-il, pour envoyer à leur secours votre 3me bataillon et le 92. »

Boursier, continua-t-il, aurait voulu que je m’y fasse porté avec l’armée, et y courir avec sa division : mais j’avais ordre de marcher sur Vienne. — Changeant ensuite de propos, avez-vous du pain ? me dit-il ? « Nous sommes tous à jeun, mon général, lui répondis-je. » Marmont nous combla d’éloges. « Allez bivouacquer sous mes croisées, dans un instant vous aurez des vivres ; mais avant de nous quitter, me dit-il avec un gracieux sourire, j’aurai demain quelque chose à vous communiquer. » La viande, la bière et l’eau-de-vie nous arrivèrent peu après en abondance, et nous fûmes débarrassés de nos prisonniers. Le lendemain, à la pointe du jour, le général en chef m’envoya chercher, et me fit ses adieux en faisant glisser dans ma main huit pièces d’or. — « Voilà ce que le général Marmont vient de me donner, dis-je à mes camarades, en les joignant. Mes amis, c’est à vous ; je vous en cède ma part ; partagez-vous-les. » — Et nous nous mîmes en marche pour joindre notre régiment. Nous rencontrâmes quelques-uns des notres au pont de la Muër, où ils lavaient les canons de leurs fusils. Le colonel était à peu de distance. « Mon colonel, lui dis-je, à la tête de 24 hommes j’ai enlevé deux drapeaux et fait 18 prisonniers. J’avais l’intention de les remettre au général Boursier, mais c’est le général en chef que j’ai rencontré le premier qui les a reçus. » « Tranquillisez-vous, me répondit-il, le général Boursier les a fait réclamer. Je savais déjà qu’un sergent-major les avait pris, mais j’ignorais que ce fut vous. »

— Donnez-moi, s’il vous plaît, le nom de tous vos hommes et particulièrement de ceux qui se sont le plus distingués. Vous me trouvez bien en peine pour notre propre drapeau. Un peu avant la mêlée, je l’ai confié à M. Huron, adjudant-major. Il a pris avec lui quelques hommes, et il a la carte du pays. Je ne désespère pas qu’il se sauve à travers les montagnes. Dans tous les cas, grâce à vous, nous aurons les deux de l’ennemi. » — Telle était la noble consolation de notre digne colonel. Il fut plus heureux qu’il ne l’espérait. M. Huron arriva quatre jours après, avec, le dépôt qui lui avait été remis. Ce brave homme fut tué six jours après.

Le 24e bulletin de la grande armée célébra et immortalisa, sous la date du 3 juillet 1809, le fait d’armes de notre régiment devant Gratz, le 26 juin. Il se terminait par ces mots :« Ce combat d’un contre dix, a couvert de gloire le 84e régiment et son colonel Gambin. Les deux drapeaux ont été présentés à Sa Majesté, à la parade. »

Il y a de l’inexactitude dans ce bulletin, et cette inexactitude n’est pas à l’avantage du 84e. D’abord nous n’étions pas dans Gratz à l’arrivée du général autrichien Giuliai. C’est celui-ci, au contraire, qui y était lorsque nous en approchâmes et qui nous en défendit l’entrée, Notre général de division a eu ses motifs, sans doute, pour faire ainsi son rapport. Il avait été mal informé aussi, à l’égard du nombre des ennemis, car on a su d’une manière très positive que Giulai avait avec lui 28 à 30.000 hommes.

Pendant que je poussais mon heureuse pointe du 26, le régiment s’était retiré, vers le soir, au pont de la Muër qu’il avait quitté récemment, et il n’y avait pas été poursuivi, parce que la proximité du restant de notre division et de l’armée de Dalmatie, contraignit Giuliai à abandonner Gralz et à faire un mouvement rétrograde.

Vers la fin du mois la division et Marmont reçurent ordre de joindre la grande armée. Nous arrivâmes à l’île de Lobo, sur le Danube, le 5 juillet.

Le régiment passa le second bras du fleuve, le 6, au point du jour, sur un ponton. Notre colonel monsieur Gambin était au bout de ce ponton et, à mesure que défilaient devant lui ceux qui avaient élé portés pour la décoration, au sujet du combat de St-Léonard, sous Gratz. il leur remettait l’autorisation de prendre le ruban en attendant que le grand-chancelier eut envoyé la croix.

Je reçus, ce même jour, ma lettre d’avis, sous la date de Schoenbrunn, le 30 juin 1809. Notre division se trouva au centre, pendant la terrible bataille de Wagram. Elle essuya, pendant toute la durée de l’action, le feu croisé de l’ennemi ; elle souffrit beaucoup. Notre régiment seul eut mille hommes tués ou blessés, dont 11 officiers tués et 14 blessés.

Le lendemain de cette immortelle journée, l’empereur envoya complimenter le régiment pour l’affaire de Gratz, et, ayant su comment il venait de soutenir sa gloire, il lui accorda 38 décorations, et ordonna qu’on fit graver sur son aigle : Un contre dix ! Devise accordée par l’empereur et roi. pour le combat de St-Léonard, sous Gratz, les 25 et 26 juin 1809. M. Gambin, notre colonel, reçut un brevet de comte de l’empire.

C’est sur le champ de bataille de Wagram que je reçus moi-même. 1° La décoration, comme je viens de le dire, le 6 juillet 1809 ; 2° Ma nomination au grade de sous-lieutenant, le 8 juillet 1809, au quartier de Wolkersdorf ; 3° Ma nomination au grade de lieutenant, le 20 juillet 1809, au quartier impérial de Schoenbrunn.

Un armistice ayant été conclu, notre division revint à Gratz, qu’elle quitta à la paix pour aller dans le Tyrol, dont la populaliou s’était insurgée, sur la fausse nouvelle que Napoléon avait été vaincu à Wagram. Cette insurrection conta beaucoup de monde aux régiments qui, comme le nôtre, se trouvèrent cantonnés dans une des villes de ce pays.

Je ne sais comment nous nous en serions tirés, si l’armée d’Italie n’eût été enfin informée de notre position, et n’eut envoyé une de ses divisions à notre secours. Dès ses premiers pas dans le Tyrol, cette division mit tout à feu et à sang. La terreur amena promptement la soumission des révoltés. Les instigateurs et les chefs furent fusillés et pendus à des arbres, sans miséricorde comme sans distinction. Vers la fin de l’année, notre division rentra en Italie. Notre régiment fut réuni tout entier, et eut pour garnison la ville de Bergame (2).

(2) Le capitaine J. E. de Besse mourut à Agen, le 6 avril 1853, n’ayant pas achevé le récit de ses campagnes ou en ayant peut-être égaré la dernière partie. Nous savons par M.J. Andrieu (Bibliographie générale de l’Agenais, tome III, p. 18), qu’il avait pris part à l’expédition de Russie, qu’il était resté longtemps prisonnier en Sibérie et que sa carrière militaire finit à Waterloo. Il y a là, chose très regretable, une lacune de six années qui comptent parmi les plus brillantes et les plus tristes de notre histoire. La Rédaction.

FIN.

Revue de l’Agenais et des anciennes provinces du Sud-Ouest. Année 1891 Tome XVIII Vol 6 BNF

Revue de l’Agenais et des anciennes provinces du Sud-Ouest. Année 1892 Tome XIX Vol 1 BNF

Base de données Léonore (Légion d’honneur)

Cote LH/223/12
Nom BESSE
Prénoms Jérôme Etienne
Sexe M
Date de naissance 1774/05/05
Lieu de naissance Lot-et-Garonne ; Aubiac
Lieu conservation dossier Archives nationales ; site de Paris
N° de notice L0223012

Base de données Léonore (Légion d’honneur)

Pétitions à l’Empereur, avec pièces jointes (1808).

– pièce 377 : Besse (Jérôme Étienne), sergent-major du 84e régiment de ligne. – Demande une prolongation de congé pour sauver les débris de sa fortune.

Archives nationales Inventaire – AF/IV/1454-AF/IV/1459,AF/IV/1461-AF/IV/1468