Moirax, 17 avril 1888

– Dimanche était jour de première communion à Moirax. A cette occasion, l’église paroissiale a été le théâtre d’une scène quasi-comique qui mérite d’être contée, à plus d’un titre.

Notre curé s’est livré, après vêpres chantées et devant toutes ses paroissiennes ahuries, à une lutte à main plate avec l’une des plus délurées d’entre elles.

Ce scandale, qui s’est produit à l’occasion d’un cierge, est venu de ce que le curé, furieux de n’avoir que des élèves de l’école laïque pour premières communiantes, n’a pas adopté le cérémonial, ni fait pour elles ce qu’il a coutume de faire pour l’école des sœurs.

On raconte qu’il leur a refusé même l’appareil qui, paraît-il, sert dans la circonstance à tenir le cierge traditionnel.

Ces mesures vexatoires n’ont pas été du goût des parents. Aussi, la cérémonie terminée, la marraine de l’une des communiantes a voulu reprendre le cierge qu’elle avait bel et bien payé.

Le curé ne fut pas de cet avis. Il se précipita sur la malheureuse femme et les fidèles purent assister, dès lors, à la plus burlesque scène de pugilat qui se puisse imaginer. Chacun tirait le cierge par un bout, le voulant tout pour lui et s’invectivant comme on peut croire.

Après un quart d’heure au moins d’une lutte homérique, le cierge, à demi brisé, resta aux mains du curé vainqueur qui, dare dare, s’échappa par la sacristie, emportant son butin.

Telle est cette simple histoire dont, à Moirax, on gardera longtemps le souvenir.

Jusqu’ici, en effet, ce curé fougueux s’était contenté de bafouer la loi, de vilipender la République et les républicains. Cela ne lui suffit plus, il va plus loin et plus bas, perdant toute pudeur et toute dignité, il va désormais battre les femmes.

La voilà donc, la morale de ces oints qui ne voient rien en dehors de leur cupidité et de leur domination. Que leur parlez-vous d’honneur et de devoir ! Est-ce qu’ils savent seulement ce que cela veut dire, ces individus qui jouissent de tous les droits de citoyen, sans en remplir aucune des obligations.

Si c’est là le joli monde concordataire que beaucoup veulent nous imposer, merci !

La Lanterne : journal politique quotidien, Paris, 19 avril 1888.