La peste de Moirax en 1628


Quelques publications ont déjà traité de l’impact de la peste dans la région, particulièrement « La peste en Agenais au XVIIe siècle » par le Dr. Louis Couyba et « La ville d’Agen pendant l’épidémie de 1628 a 1631 d’après les registres consulaires » par Adolphe Magen. Ces publications invitent à explorer le coût en vies humaines ainsi que le choc énorme infligé sur la vie économique, sociale et religieuse. Dans les villes, la perturbation affecta les classes sociales des artisans, bourgeois, nobles, officiers publics et judiciaires. Ces professions avaient un impact sur les transactions financières, légales, les produits de consommation et les services municipaux. Dans la population rurale et villageoise le fléau fut plus coûteux car il atteignait les paysans, source de production alimentaire. Les notaires qui légitimaient les transferts de propriétés et testaments, furent si sévèrement atteints qu’après la disparition de la peste la lacune causa des litiges et contestations de propriétés. Les religieux, qui fournissaient les conforts spirituels, étaient aussi une part intégrale du collectif rural et financier. Avec ses conseils, levée des corps, distribution des vivres pour la prise en charge des pauvres et des malades, les religieux avaient une place d’importance dans toutes les communautés. Le contact de ces hommes de foi avec les malades engendra une grande perte dans ces effectifs dédiés au salut des âmes. Les physiciens, apportaient leur théories et les chirurgiens étaient limités dans leurs practices et connaissances mais offraient la première ligne de combat contre la maladie. Leur expérience augmentait au cours des ans avec une maladie qui reparaissait à chaque génération et dont la plus grande recommandation fut l’isolement des malades avec des soins qui nous paraissent douteux.
Il se trouve un remède contre la peste sur une feuille volante dans les registres paroissiaux de Moirax dont voici la recette:

"Faut prendre tous les matins, avant de sortir du logis, de feuille de plantin, de soucy, que vous laverez avec de l'eau fraiche et de ces feuilles faites une salade avec huile d'olive honetement moderee, fort peu de vinaigre sans sel, et prendrez deux ou trois morceaux de la dite salade, et apres, demi-verre de vin peur et tous les jours, sans aucune crainte de mal, pourrez vous promener et frequenter les infects et pestiferes a condition de reiterer. Il faut aussi une once de camphre, le mettre dans une fiolle de vinaigre, qui tienne un pot au plus, s'en laver les mains, les levres et les narines; apres, sans rien craindre, il peut operer lorsqu'il y a lieu."

Pour la paroisse de Moirax, les registres paroissiaux révèlent l’occurrence journalière de la peste ainsi que le coût humain de la population A l’époque, les traités de médecine possédaient une connaissance sur les symptômes de la peste bubonique et attribuaient sa transmission aux eaux polluées comme les marécages, eaux boueuses et les égouts. Plusieurs théories se manifestaient, passant de l’eau à l’air ainsi que les conditions atmosphériques, physique ou astrologiques. Les déjections des pestiférés et l’air qu’ils expirent, le transfert par la laine, la fourrure, les vêtements et les livres. Pour la population, la peste avait une origine plus simple : la manifestation de la colère divine.
Les traites de médecine détaillaient les symptômes ainsi que les marques de la maladie sur le corps des morts :
-Mort précipitée durant le quatrième jour de la maladie.
-Malaises, défaillance et faiblesse.
-Respiration laborieuse.
-Soif ardente, saignement du nez.
-Sommeil perturbé, insomnie.
-Vomissements, sueurs froides et puantes, saignement du nez.
-Furoncles, carboncles, charbons, tumeurs de l’aine, bosses.
-Tuméfaction de la face après la mort, coloration noire.
Plusieurs méthodes étaient employées pour désinfecter les maisons : enfumer, lessiver, découvrir les toitures, badigeonner et brûler meubles, linges et vêtements. Dans Agen, une ville proche de Moirax , les consuls assemblés le 27 Juin 1628 réalisèrent que la peste ravageait les alentours et des mesures de prévention furent mise en place ordonnant la fermeture de la ville aux étrangers, l’expulsion des mendiants et l’interruption des marchés, le nettoyage des puits et des ordures ainsi que les entrepôts de fumier dans les rues et les propriétés. Des huttes furent aussi construites en dehors des murs de la ville pour loger les pestiférés. Pour le bourg de Moirax, les registres paroissiaux énumèrent les morts de la maladie pour l’année 1628 mais malheureusement les lacunes dans ces registres ne nous apportent pas de données entre 1607 et 1620 ainsi que les années 1624 a 1628 pour les décès. Voici la table de la mortalité dans les registres de 1606 à 1650 :

1606 = 1           1607 = 46           1620 = 10           1621 = 48           1622 = 53           1623 = 11           1628 = 136           1630 = 23           1631 =160           1632 = 1           1633 = 9           1634 = 4            1635 = 0           1636 = 1           1637 = 11           1638 = 13           1639 = 13           1640 = 14            1641 = 13           1642 = 13           1643 = 11           1644 = 11           1645 = 10           1646 = 9            1647 = 9           1648 = 14           1649 = 5           1650 = 22

Sans compter la lacune du registre pour l’année 1629. Plus de 319 habitants de la paroisse moururent de la peste entre 1628 et 1631. Un taux de mortalité très élevé pour cette petite communauté. Le principal témoin et participant de cette période est le recteur Guillaume Dathia, faisant office aux environs de 1620 jusqu’a sa mort en 1628, victime de la peste. Il fut assisté dans son combat par les religieux du prieuré Dom Lafont, Dom Rougé, Dom Baille et Dom Mathieu. Dans les registres de Moirax, la première mention de “maladie” apparaît le 7 Juin 1628, avec la mort de Catherine Labadie à Poncillou sur le chemin de Boué, âgée de 15 ans. Bien que morte de maladie, il ne nous est pas indiqué si ce cas était la première apparition de la peste dans la paroisse. Poncillou est un lieu-dit sur la Peyrigne près de la rive gauche de la Garonne et du Port d’Agen. Adolphe Magen, dans son étude sur l’épidémie dans la ville d’Agen d’après les registres consulaires, indique que les consuls reconnaissent que la peste était aux environs d’Agen le 27 Juin 1628 et que le premier cas de la peste à Agen fut enregistré le 20 Juillet 1628. Il est aussi reconnu que la maladie sévissait à Moirax, Puymirol et Sainte-Radegonde. Un autre indice de la possibilité de l’existence de la peste à Moirax au début de Septembre 1628 : les consuls d’Agen interdisent aux bateliers de passer aucun des habitants de Moirax au passage de Boé et de Layrac. Serait-il possible que la peste fut dans la paroisse bien avant cette date et que les habitants sur la rive gauche de la Garonne furent atteints avant l’infestation du bourg ? Les autres morts de maladie suivent dans les registres.
Le samedi 24 Juin, 1628, à Lecussan, près de la Garonne, la mort d’Anne Dupouy , veuve âgée de 60 ans ou davantage, reçoit les sacrement en sa maladie.
Un peu plus tard, le mardi 15 Août 1628, a Blanchefort, Estrugue Lalanne, dite La Vidalette, mourut en sa maladie.
Le 25 Septembre 1628, a Boue maison des Artigaux, mourut Jean Lartigau dit Jean Petit, age de 70 ans en sa maladie.
Le jeudi 28 Septembre a Aupine, métairie du Sieur de Gauche, mourut subitement Margueritte Laclavere, malade que 3 jours. Dans Moirax, le jeudi 28 Septembre 1628, mourut Jean Castang âgé de 40 ans, muni des Saints Sacrements en sa maladie.
Dans Moirax, maison de Francois Cabanes, le samedi 30 Septembre 1628, mourut Francoise Lalanne sa femme, âgée de 30 ans, n’ayant pas reçu les Saints Sacrements en sa maladie a cause de l’indisposition de son estomac.
Le jeudi 5 Octobre 1628, maison et résidence d’Estienne Aubouin, mourut Giraude Lalanne sa femme, âgée de 45 ans en sa maladie qui dura 3 jours. Cette famille du procureur perdra environ 5 petits enfants en l’espace de 5 jours, ayant à peu près 2 ans ½, 5 ans et 7 ans.
Le samedi 7 Octobre 1628, dans Moirax et maison des hoirs de Jean Jordain, mourut un petit enfant de sa maladie appelée pourpre, fils a Jean Dufour et a Florette Jordain nomme Daniel, age de 2 ans ou environ. Ce cas est le premier dont le recteur mentionne une maladie dite pourpre.
Le mercredi 11 Octobre 1628, dans Moirax et maison de Pierre Gauchz, mourut Jeannette Armaignac, femme dudit Pierre Gauchz n’ayant été malade que 2 jours.
Le même jour, dans le bourg mourut une petite fille âgée de 5 ans, fille de Philip Ausonne nomme Jeanne, qui fut malade que 2 jours.
Quand l’infection fut déterminée dans le bourg le mercredi 11 Octobre 1628, le recteur plaça les pestiférés à l’extérieur du bourg aux prés de Fontan et ordonna la construction de cabanes pour les héberger. Le recteur note dans le registre :
Du mercredi onsiesme Octobre 1628 que fut tout a faict recogneut la maladie de peste estre dans le lieu de moyrax lequel presque tous les habitans quitterent pour se retirer au champs.
L’entrée du registre pour le jeudi matin 12 Octobre 1628:que furent trouves mors ceux qu’au suivant.
Premierement a monge.
L’énumération commence au jeudi matin 12 Octobre 1628 :
Bertrand de Ramonet Jeanne Jordan sa fille Un petit enfant nomme Guilhem Estoube Au pre de Fontan ou furent mis les malades dans les cabannes Une fille de Lacas nommee Marie
Jean Piquemil
Jean Dufourt
Jacques Batifolie
Izaac Dumoulin
Françoise Auboin
Guillenne Laville femme de Jordan
Le vendredi matin 13 Octobre 1628 :
Mourut Pierre Auboin fils a Etienne
Benatrix Descrimes
Marc Montus
Margueritte Lanit
Jacques Batifolie et Benatrix Descrimes furent mariés en 1621. Ils habitaient le bourg, avec la plupart des pestiférés transférés dans les cabanes.
Le 13 octobre, Il est noté que le chirurgien d’Agen est venu.
En marge des actes paroissiaux pour le samedi 14 Octobre, 1628, Philip Capdeville et Guilhem Lacas furent désignés pour creuser les fosses et Jean Labarthe pour faire les potages et alimenter les pestiférés. Philip Capdeville trouvera la mort le samedi 21 octobre et le nom de Guilhem Lacas ne se retrouva plus dans les registres après 1628. Jean Labarthe exerçait la profession de tailleur. Aussi inscrit par le recteur : que jay prins les noms des malades pestiferes qui avoint este mis hors la ville et dans les cabannes aux preriens de fontan affin de les exhorter de loin et les porter a prendre passiance et avoir contrition de leurs peches et leur en donner l’absolution.
Dans la première cabane :
La femme de Piquemil
Sa fille
Lou Payon et sa fille
Pierre Coueille jeune et Jeanne Coueille
Guihlem Montus
Marguerite la chambriere du Sieur de Larroude
Et Celle des Bacon Anne Austrin
Pierre Gauche
Margueritte Dumoulin
Ses filles et Claude Dumoulin
Avec les trois petits enfants de Gaysonson
Et la chambrière Anne
La sargente Anne Duplesis et Margueritte Auboin
Marie Ausonne
Françoise et Pierre Ponchet
Pierre Coueille dit Pirolle
Marc Solaris metayer de Pelicier
Du samedi 14 octobre se sont trouves morts :
Benit Gibert
Un sien fils
Jean Lalanne
Marie Lafont
Jeanine Auboin
Jean Pouchet
Du dimanche 15 octobre:
François et Françoise Auboin fils d’Etienne
Françoise Fauvelle la poncette
Jean Lanne
Aliot Martet
Du lundi 16:
Martin Casemaioux
Guillaumette la sargente
Marguerite Auboin
Du mardi 17 octobre:
Que mourut subitement du tac Dom Pierre Mathieu religieux dans son combat
Margueritte Gaillard
Gimbrede Bouissol
Jeanne Coueille
Guilhem Montus
Pierre Ponchet
Jeanne Dumoulin
Du mercredi 18:
François Ponchet
Geraude de Joanin
Jean Auboin
Gaillard Oustrin
Restant aux cabanes et de ceux qui sont écrits au precedent feuillet seize malades
Ensuivant ceux qui sont frappes du depuis apportes aux dites cabannes
Premierement Geraude de feu Guillaumet la paillasse
Plus Chinchine
La femme du procureur et sa fille
Dans la ville:
Un petit enfant du tailleur Sans Auboin
Françoise de Parant
Thony Pouchet dit la papil
Geraude Lalanne
Thony Vignau
Jeanne Dalias
Jeanne Bernon
Berthomine Frayrie fils a Jean
Grand Jean de Ponchet
François Auboin
Naudine Monique Mac
Pirolle
La femme de feu Jean De Poi
Jeanne Auboin
Thony Gibert
Guillaumes Gibert
Ce samedi, 36 morts sont enregistrés.
A partir de cette date jusqu’au 28 Octobre, le recteur enregistre 56 morts dont le religieux Dom Pierre Mathieu le 17 et Dom Pierre Rougé le 19 Octobre 1628.
La sœur du recteur, Jeanne Dathia, fut aussi frappée et mourut le 23 Octobre.
Le registre se ferme avec la mort du recteur Guillaume Dathia avec sa dernière entrée dans le registre :
du Samedi 28 Octobre que mourut.
Les registres ne seront rouverts que pour enregistrer quelques actes en 1629.
A cette époque, le bourg comprenait le prieuré, l’église, le cimetière à l’intérieur et au Nord de l’église jusqu’au mur de la ville plus quelques échoppes et habitations dont le livre terrier de 1614 donne le nombre des maisons à environs 47. Les habitants comprenaient le notaire, procureur, baille, sacristain, portier, tisserands, cordonnier, boucher, tailleur, maréchal, bourgeois ainsi que leur famille. Moirax, encerclé d’une enceinte, comprenait aussi des dépôts de grains, vivres, vins et textiles. Cette cohabitation avec les rats et la concentration de cette population dans un milieu restreint contribua à une forte mortalité dans le bourg en 1628 ainsi que les événements sociaux ayant un impact par association comme les messes, mariages, récoltes, vendanges et les marchés.
En explorant les facteurs de cette contamination, il ne faut pas oublier que le bourg étant situé sur une route importante entre l’Agenais et la Gascogne, la Peyrigne, empruntée par les marchands, pèlerins et gens de guerre ainsi que l’activité commerciale des gabares sur la Garonne. Au début de septembre, un arrêté pour la garde des bateaux venant de Toulouse et le 14 octobre 1628, « en raison de la peste étant à Moirax et Layrac » les consuls d’Agen décidèrent que les bateaux seraient coulés et qu’une garde spéciale sera serait établie à la porte Saint Antoine pour reconnaître les gens de Moirax. Les délibérations des consuls de Moirax n’ayant pas survécues, il est possible que des arrêtés similaires avec les autres juridictions furent en vigueur. Désinfection, interdiction des étrangers, destructions des chiens et chats, défense au boucher de débiter les animaux morts de la maladie contagieuse.
Au mois de Décembre 1628, une femme ayant visité Moirax fut atteinte de la peste et elle fut envoyée avec son mari et ses enfants à Sainte Radegonde ou elle décéda 3 jours plus tard.
Au printemps 1629, la peste sévissait toujours à Agen. La ville était isolée et la construction des huttes continuait pour loger la multitude des pestiférés. L’assainissement entrepris en 1628 se poursuivait et la mortalité était si grande qu’il était nécessaire d’augmenter l’effectif des corbeaux pour faire la levée des morts. Le prix des denrées fut très élevé et la baisse ne commença qu’en 1631 due à une incidence de la famine dans la région. La maladie ralentit à Agen au mois de mai 1629 et revint avec force au mois de Juillet 1631.
En 1631, le bourg de Moirax avait subit des pertes énormes et la maladie s’était propagée principalement dans la campagne ainsi que dans la dépendance de la paroisse, Segougnac, avec un taux de mortalité plus élevé que 1628. Apres 1631, la population ne connut qu’un bref répit jusqu’au retour de la peste en 1652.



Bibliographie
Archives Départementales de Lot-et-Garonne : Registres paroissiaux de Moirax
Caplet E., Docteur : La peste a Lille au XVIIe siècle, Le Bigot Frères, Lille, 1898.
Couyba Louis, Docteur : La peste en Agenais au XVIIe siecle, Imprimerie Renaud-Leyges, Villeneuve sur Lot, 1905.
Dubourg P., Chanoine : Histoire du doyenné et de la paroisse de Moirax, Agen, 1908.
Magen Adolphe : La ville d’Agen pendant l’épidémie de 1628 a 1631, Imprimerie de Prosper Noubel, Agen, 1862.