Blaise de Montluc


Montluc est un des caractères les plus originaux, un des guerriers les plus célèbres du seizième siècle. Vif, violent, extrêmement colère, plein d'ambition, d'un courage impétueux, d'un caractère difficile, il préféra toujours, même sur la fin de sa carrière, malgré ses grades et dignités, la petite guerre, la guerre d'aventures, qui met bien en relief le courage de l'officier.
Montluc, disent quelques biographes, ne fut jamais battu : il le soutient lui-même ; cette assertion orgueilleuse n'est pas exacte. Mais, s'il fut quelquefois vaincu, il n'en est pas moins vrai qu'il a conduit presque toutes les expéditions dont il a été chargé avec autant de succès que d'activité et de courage.
Montluc (Blaise de Lasseran-massencome, seigneur de) naquit à Condom de 1500 à 1504, d'un gentilhomme pauvre appartenant à une branche de la famille d'Artagnan-Montesquiou. Il fut élevé dans la maison du duc Antoine de Lorraine, et pourvu, une fois mis hors de page, d'une place d'archer dans la compagnie de ce prince, dont l'illustre chevalier sans peur et sans reproches, Bayard, était le lieutenant. Mais, enflammé du désir de voir l'Italie, cette terre classique des exploits et des revers français, il retira de son père «quelque peu d'argent et un cheval d'Espagne,» et se rendit à Milan âgé de 17 ans. Il entra alors, en qualité d'archer, dans la compagnie de M. de Lescun, qui devint peu après maréchal de France, et que l'on connaît sous le nom de maréchal de Foix. De grands seigneurs ne dédaignaient pas alors de servir dans les compagnies.
Après avoir assisté au combat de la Bicoque (1522), et s'être vaillamment distingué pendant toute la campagne jusqu'à l'évacuation du Milanais, il accepta, dans le but d'avancer plus rapidement, une enseigne dans la compagnie de gens de pied du capitaine La Clotte qui fut envoyée à Bayonne. Son courage le fit remarquer, et, en 1523, M. de Lautrec lui donna la compagnie de son capitaine: il n'avait alors que vingt ans.
«Bientôt les hostilités avec les Espagnols cessèrent, les compagnies d'infanterie furent dissoutes, et Montluc rentra comme homme d'armes dans la compagnie du maréchal de Foix. Il ne put même être du petit nombre de ceux qui l'accompagnèrent en Italie; et il fut obligé d'aller y faire la guerre comme volontaire.» A la bataille de Pavie (1525), «il reçut plusieurs blessures en combattant comme un lion,» mais le succès ne répondit pas à son attente et il fut fait prisonnier. Plus heureux que son Roi, il fut reconnu n'avoir pas moyen de payer rançon, et reçut l'ordre de «vuider le camp et se retirer en France. » Il revint rejoindre sa compagnie en Languedoc, vivant, tout le long de la route, de «raves et tronsons de choux.»
En 1527 il leva une compagnie d'infanterie pour M. de Lautrec: cette compagnie contenait environ moitié arquebusiers, proportion très forte pour l'époque. Il se rendit avec sa compagnie en Italie, se distingua au siège de Capistrano et reçut en récompense, grâce à l'intercession de Pierre de Navarre dont il s'était attiré l'amitié, «la tour de la Nunciade, la première baronnie de Naples. » Mais bientôt, abandonnés par Doria et découragés par la mort de Lautrec, les débris de l'armée française levèrent le siège de Naples. Après la capitulation d'Averse, bien peu échappèrent. Montluc fut du nombre; il rentra en France, trouva son père «assez en nécessité pour n'avoir pas grands moyens de l'ayder » et fût trois ans avant de pouvoir guérir ses blessures. « Après estre guery, il fallut, dit-il, faire tout ainsi que le premier jour que je sortis hors de page, et, comme personne incogneue, chercher ma fortune aux grands périls de ma vie, endurant beaucoup de nécessités.»
Montluc n'était pas inconnu comme il veut bien le dire: sa réputation de bravoure était grande. Aussi lorsque François Ier, par une ordonnance datée de 1554, eut créé les légions, le sénéchal de Toulouse, seigneur de Faudouas, chef (capitaine) de la quatrième légion, ou légion du Languedoc, le choisit pour son lieutenant.
Montluc et sa troupe arrivèrent bientôt à Marseille, et furent placés sous les ordres de MM. de Barbezieux et de Montpezat, lieutenants du roi, qui vint peu après de sa personne à Avignon (1536). Avec 120 hommes Montluc détruit les moulins d'Auriole, mais, à son grand désappointement, Barbezieux s'attribue la gloire de ce fait d’armes, auquel il s'était opposé, et ne le présente pas au roi. Il allait se rendre en Piémont sous M. de Boutières, lorsque, à la nouvelle du siège de Thérouanne par les Impériaux, il accourt en poste de Marseille à la cour, et reçoit du grand maître, ainsi que le capitaine Guerre, une compagnie d'infanterie. Une fois le siège levé, il dresse sur commission , deux compagnies, marche en Piémont, prend Mieulan et assiège Barcelonnette, où il reçoit un coup d'arquebusade dans le bras gauche. On conclut alors une trêve pour dix ans. Montluc se retire dans sa maison, où les jours de paix lui semblent des années. « Pendant cette trefve, dit-il, j'essayai, mais en vain, d'être courtisan; je fus toute ma vie mal propre pour ce mestier ; je suis trop franc et trop libre; aussi y trouvai-je fort peu d'acquest.»
En 1542, Montluc assiste au siège de Perpignan, que commandait le Dauphin, et que le Roi donna bientôt l'ordre de lever pour éviter la saison des pluies. Suivant Montluc, l'ingénieur italien Hieronimo Marin, qui dirigeait les travaux du siège, commença ses tranchées beaucoup trop loin; si l'on eût suivi ses conseils, et choisi le point d'attaque qu'il indiquait, on serait, dit-il, venu à bout de la ville.
En 1544, Montluc prit une part active à la bataille de Cérisoles.
L'Empire et l'Angleterre s'étaient ligués contre la France suivant leur habitude, ils s'étaient partagé ce royaume et devaient marcher droit sur Paris, en passant entre les places fortes. Nos finances étaient épuisées: le conseil du roi voulait temporiser, mais le duc d'Enghein, qui assiégeait Carignan, envoya Montluc à Paris pour demander permission de livrer bataille. Le député était bien choisi. François Ier le fit assister à son Conseil dont tous les membres étaient pour l'inaction. Montluc combattit leurs raisons aussi vaillamment que l'ennemi, et, joignant la pantomime aux paroles: «Puis doncques, Sire, dit-il, que je suis si heureux que de parler devant un roy soldat, qui voulez-vous qui tue neuf ou dix mil hommes, ou mil ou douze cens chevaux, tous résolus de mourir ou de vaincre? telles gens que cela ne se deffont pas ainsi : ce ne sont pas des apprentis. Nous avons souvent sans advantage attaqué l'ennemy, et l'avons le plus souvent battu. J'oserois dire que si nous avions tous un bras lié, il ne seroit encores en la puissance de l'armée ennemie de nous tuer de tout un jour , sans perte de la plus grande part de leurs gens et des meilleurs hommes. Pensez donc, quand nous aurons les deux bras libres et le fer en la main, s'il sera aisé et facile de nous battre. Certes, sire, j'ai appris des sages capitaines, pour les avoir ouy discourir, qu'une armée composée de douze à quinze mil hommes, est bastante d'en affronter une de trente mille: car ce n'est pas le grand nombre qui vainc, c'est le bon cœur: un jour de bataille, la moitié ne combat pas; nous n'en voulons pas d'avantage: laissez faire à nous.» Le comte de Saint-Pol insista pour la paix. Mais le roi était gagné; l'assurance de Montluc et son éloquence persuasive et adroite avaient fait leur effet. «Qu'ils combaitent, s'était écrié François 1".» M. de Saint-Pol dit alors en riant à Montluc: «Fol enragé, tu seras cause du plus grand bien qu'il pourroit venir au roy, ou du plus grand mal.» Mais Montluc, qui n'était jamais embarrassé, répondit avec conviction : «Monsieur, je vous supplie très humblement, ne vous mettez en peine ni crainte que nous gaignons la bataille; et asseurez-vous que les premières nouvelles que vous entendrez, seront que nous les avons tous fricassés, et en mangerons si nous voulons.»
Malgré ses vanteries, les promesses de Montluc se réalisèrent: les Français, aidés par une artillerie plus mobile, vainquirent à Cérisoles. Montluc y commandait toute l'arquebuserie; pour dérober ses hommes aux coups meurtriers de l'artillerie ennemie, il leur fit mettre genou en terre, ordonna aux piquiers de prendre la pique non plus au bout du derrière, mais bien à demy comme les Suisses, et plaça un rang d'arquebusiers derrière le premier rang de piquiers: c'étaient autant d'innovations. Homme des inspirations soudaines, Montluc avait éminemment le sens guerrier et son génie inventif semblait se développer sur le champ de bataille.
«Après la victoire de Cérisolles, Montluc abordant le comte d'Enguien qui était triste et inquiet : — Mon prince, lui dit-il, vous ai-je aujourd'hui servi à votre contentement. — Oui, Montluc, répondit le comte d'Enguien, je n'oublierai jamais le service que vous avec rendu au Roi et j'aurai soin de l'en instruire. — En même temps il l'embrassa et l'arma Chevalier avec beaucoup d'autres sur le champ de bataille. Montluc lui demanda ensuite l'honneur d'être nommé pour porter à la cour la nouvelle de la victoire, ainsi qu'il l'avait été pour demander la permission de combattre.» Mais ce fut M. d'Escars qui partit . Montluc en fut courroucé. «C'eust esté, dit-il, un bonheur à moy, et beaucoup d'honneur aussi, d'apporter au roy ce que je lui avois promis et asseuré. Il n'y eut ordre, il fallut passer par là; à peine me peut-on appaiser ; j'avois beau me fascher et remonstrer le tort qu'on me faisait. Cent fois depuis me suis-je repenty que je ne me desrobay le soir mesme; je me fusse rompu le col, ou j'y fusse arrivé le premier pour en porter la nouvelle au roy : je m'asseure qu'il ne m'en eust sceu que bon gré, et eust fait ma paix avec les autres.»
Alors, « n'espérant jamais plus, estre rien,» il demanda un congé et vint en Gascogne. Mais il y séjourna à peine, car il ne «hayssoit rien tant que sa maison,» et retourna en Piémont. Il y arriva lorsque M. de Tais, son colonel, rappelé en France, faisait route avec vingt-trois enseignes pour venir assister au siège de Boulogne, dont les Anglais s'étaient emparés. Ce fut devant cette ville que Montluc reçut la patente de maistre de camp, en récompense de sa conduite à la bataille de Cérisoles.
Le maréchal du Biez reçut l'ordre de mettre, pour bloquer Boulogne, le fort d'Outreau en état de défense. Mais les pionniers avaient abandonné leur besogne, et il fallait absolument faire travailler les troupes à leur place: là gisait la difficulté, car on regardait alors le maniement des outils comme déshonorant pour les soldats; c'était un vestige frappant de la fainéantise féodale. Montluc seul, par son opiniâtreté et sa disposition à combattre les préjugés de son temps, était capable de mener cette entreprise à bonne fin. Il obtint du maréchal qu'on donnerait cinq sols à chaque soldat qui travaillerait, comme aux pionniers: malgré cette promesse nul ne se présenta. «Voyant leur refus, dit Montluc, pour les convier par mon exemple, je prins ma compagnie, celle de mon frère M. de Lieux, et celles des capitaines Lebron, mien beau-frère, et Labit, mon cousin germain: car ceux-là ne m'eussent osé refuser. Nous n'avions pas faute d'outils, car M. le mareschal en avoit grande quantité, et aussi les pionniers qui se desroboient laissoient les leurs dans une grande tente que M. le mareschal avoit fait tendre pour retirer leurs ferremens. Comme je m'envins à la courtine, je commençay à mettre la main le premier à remuer la terre, et tous les capitaines après: j'y fis apporter une barrique de vin, ensemble mon disner , beaucoup plus grand que je n'avois accoustumé, et les capitaines le leur, et un sac plein de sols que je monstray aux soldats; et, après avoir travaillé une pièce, chasque capitaine disna avec sa compagnie; et à chasque soldat nous donnions demy pain, du vin, et quelque peu de chair, en favorisant les uns plus que les autres, disant qu'ils avoient mieux travaillé que leurs compagnons, afin de les accourager. Et, après que nous eusmes disné , nous nous remismes au travail en chantant, jusques sur le tard: de sorte qu'on eust dit que nous n'avions jamais faict autre mestier. Après, trois thresoriers de l'armée les payèrent à chascun cinq sols; et, somme nous retournions aux tentes, les autres soldats appeloient les nostres pionniers gastadours. Le lendemain matin, le capitaine Forcez me vint dire que tous les siens y vouloient venir, et ceux de son frère, qui est encore en vie, aussi: lesquels je receus tous; et en fismes de mesmes comme le jour devant, de sorte que le troisièsme jour tous y vouloient venir; et en huit jours nous eusmes dressé toute ceste courtine. »
Ce fait est remarquable: c'est le premier pas dans l'ardue question de l’application de l'armée aux travaux publics.
Montluc obtint des troupes qu'elles exécutassent des tra vaux militaires: soixante ans plus tard, Henri IV les employa à des travaux civils, au creusement du canal de Briare; le petit-fils de Henri IV, outre les travaux des canaux du Midi et d'Orléans, qu'on pouvait justement considérer comme travaux d'utilité publique, fit encore participer son armée à la construction du palais de Versailles. Comme on le voit, depuis Louis XIV, la question n'a point marché, si même elle n'a pas rétrogradé.
Montluc ne parle point de l'ingénieur italien Melloni, chargé de la construction du fort d'Outreau: il y a lieu de s'en étonner, car cet ingénieur ne montra pas plus de talent qu'Hieronimo Marin, dont Montluc relève les fautes au siège de Perpignan: Melloni prit mal ses mesures et n'eut point égard au talus des boulevarts.
Montluc n'assista pas à la reddition de Boulogne: il revint en Gascogne, où il séjourna jusqu'à la mort de François Ier. Sous Henri II, Montluc se distingua par de nombreux exploits dans le Piémont, où l'on se souvint longtemps de ses soldats, nommés les morions jaunes, parce qu'il avait fait couvrir leurs morions de taffetas de cette couleur, «pour l'amour de Monsieur de Termes, qui portoit le jaune». Des hommes tels que Montluc étaient précieux pour le maréchal de Brissac, que la Cour ne soutenait point, et dont le génie militaire s'usait en Italie, à de petites actions, faute de ressources: ce général sut pourtant tirer un grand parti de l'artillerie, qu'il fit toujours agir avec vigueur et promptitude. Arrivé près du château de Lems, situé sur des rochers à pic, Brissac renonçait à l'attaquer, ne croyant pas possible d'établir les batteries nécessaires. Mais Montluc, avec son coup d'œil topographique, avait reconnu quatre petits emplacements où l'on parvint, la nuit, à monter des pièces par des rampes contournées, tracées à grande peine dans les rochers: le matin, le château, étonné des effets de cette batterie magique à laquelle il était loin de s'attendre, capitula.
La prise de Quiers (1551), la délivrance de San-Damian, la défense de Bêne, les prises de Cortemiglia et de Céva, confirmèrent encore la brillante réputation de Montluc, à qui l'on donna pour récompense le gouvernement d'Albe (1553), et une place de gentilhomme de la chambre.
Ainsi, Montluc était aussi bon artilleur qu'habile officier d'infanterie: nous venons de le voir se distinguer dans l'attaque des places; suivons-le actuellement dans l'une des plus brillantes défenses qui honorent les armes françaises.
En 1554, Henri II envoya Montluc défendre la ville de Sienne, malgré les avis du connétable de Montmorency et du maréchal de Brissac, qui le trouvaient trop prompt et trop colère: aussi, en lui envoyant les provisions de cet emploi, le roi écrivit-il fort obligeamment à Montluc, de laisser sa colère en Gascogne, où il était alors. Arrivé dans Sienne, Montluc parvint à enflammer le courage des habitants et à leur faire soutenir un long siège, malgré les tortures d'une affreuse disette. Mais il tomba malade, et dès lors le découragement se glissa au cœur des Siennois, qui parlèrent de se rendre. Pour relever leur courage, Montluc imagina un coup de théâtre; je le laisse parler lui-même en son style coloré.
«Or, dit-il dans ses Commentaires, j'estois encore si très-exténué de ma maladie, et le froid estant grand et aspre, j'estois contrainct d'aller si enveloppé le corps et la teste de fourreures, que, quand on me voyoit aller par la ville, nul ne pouvoit avoir espérance de ma santé, ayant opinion que j'estois gasté dans le cœur, et que je mourois à veue d'œil. « Que ferons-nous, disoient les dames et les poureux (car en une ville il y a d'uns et d'autres), que ferons nous si nostre gouverneur meurt? Nous sommes perdus: toute nostre fiance, après Dieu, est en luy; il n'est possible qu'il en eschappe.» Je croy fermement que les bonnes prières de ces honnestes femmes me tirèrent de l'extrémité el langueur où j'estois, j'entends du corps, car, quanta l'esprit et l'entendement, je ne le sentis jamais affoiblir. Ayant donc accoustumé auparavant d'estre ainsi embeguiné, et voyant le regret que le peuple avoit de me voir ainsi malade, je me fis bailler des chausses de veloux cramoysi, quej'avois apportées d'Albe, couvertes de passement d'or, et fort découppées et bien faictes, car au temps que je les avois faict faire j'estois amoureux. Nous estions lors de loysir en nostre garnison, et, n'ayant rien à faire, il le faut donner aux dames. Je prins le pourpoint tout de mesmes, une chemise ouvrée de soye cramoysie et de filet d'or bien riche (en ce temps-là on portoit les collets des chemises un peu avallés); puis prins un collet de bufle, et me fis mettre le haussecol de mes armes, qui estoient bien dorées. En ce temps-là je portois gris et blanc, pour l'amour d'une dame de qui j'estois serviteur lorsque j'avois le loysir; et avois encore un chappeau de soye grise, faicte à l'allemande, avec un grand cordon d'argent, et des plumes d'aigrette bien argentées. Les chappeaux en ce temps-là ne couvroient pas grands, comme font à ceste heure. Puis me vestis un cazaquin de veloux gris, garny de petites tresses d'argent à deux petits doigts l'une de l'autre, et doublé de toille d'argent, tout découppé entre les tresses, le quel je portois en Piémont sur les armes. Or, avois-je encore deux petits flascons de vin grec, de ceux que monsieur le cardinal d'Armagnac m'avoit envoyés; je m'en frottay un peu les mains, puis m'en lavay fort le visage, jusques à ce qu'il eut prins un peu de couleur rouge, et en beu, prenant un petit morceau de pain, trois doigts, puis me regarday au miroir. Je vous jure que je ne me cognoissois pas moy-mesmes, et me sembloit que j'estois encore en Piemont, amoureux comme j'avois esté: je ne me peux contenir de rire, me semblant que tout-à-coup Dieu m'avait donné tout un autre visage. » En cet accoutrement, Montluc se rendit à cheval au palais, pénétra dans la salle des délibérations et prononça, en italien, un long discours pour exhorter les habitants à faire leur devoir et à mourir les armes à la main.
Mais ce fut peine perdue: la disette fît des progrès effrayants et les Siennois entrèrent en pourparlers avec les assiégeants. Montluc se refusa constamment à capituler au nom de Henri II, pour ne rien faire qui ne fût digne du nom Français et du roi son maître; et lorsque la république de Sienne eut consenti, par le traité du 2 avril 1555, à rendre la place en son propre nom, il sortit de la ville (21 avril) tambour battant, enseignes déployées, emportant des lettres scellées du sceau de la république, par lesquelles le sénat siennois rendait témoignage de sa fidélité et de son courage.
Montluc n'avait pas été secouru pendant sa défense, mais, à son retour en France, il fut brillamment récompensé. Il reçut 2,000 écus argent comptant, 3,000 francs de pension, 3,000 livres de rente, le collier de l'ordre de Saint-Michel, deux places de conseiller au parlement de Toulouse, qu'il vendit à son profit pour payer la dot de sa fille Françoise à Monsieur de Fontenilles, le comté de Gorre, et une compagnie d'hommes d'armes, ce qui était la plus haute récompense à laquelle un gentilhomme pût prétendre. L'attestation du sénat siennois fut en outre déposée aux archives de la couronne: Montluc a toujours regretté de n'en avoir pas eu un double en sa possession.
Ces récompenses dénotent assez, malgré le silence de quelques historiens, l'importance attachée par Henri II à la belle conduite de Montluc, qui avait poussé la défense de Sienne jusqu'aux dernières limites du possible. Aussi peut-on s'étonner à bon droit que Carnot, dans son patriotique Traité de la défense des places fortes, n'ait pas mentionné la défense de Sienne. M. Rocquancourt rend pleine justice à Montluc. « Sa défense de Sienne, dit-il, est un exemple mémorable de vigueur, de constance et d'intrépidité: au moment où ses ressources paraissent épuisées, cet homme vraiment extraordinaire, crée, imagine, tire parti de tout, et parvient, au grand étonnement de son adversaire, à retarder la capitulation de plusieurs semaines. »
Montluc, ayant obtenu un congé du roi, se retira dans sa famille: mais trois semaines après il reçut l'ordre de partir immédiatement pour le Piémont, rejoindre le maréchal de Brissac, qui le demandait pour commander l'infanterie. Le roi lui fit cadeau d'un bon cheval et il se mit en route. Il débuta par assister au siège de Vulpiano (1555), et s'y distingua par une grande entente des choses de l'artillerie. « Nous mesurions, dit-il, combien de contrescarpe nous falloit coupper pour mettre l'artillerie sur le bord du fossé, et voir aussi si le recul du canon serait veu de l'arquebuserie des ennemis, et nous aussi, si nous logions contre la contrescarpe.»
Vint ensuite la prise du château de Montcalvo. Montluc parvint, avec M. de Gaillac, à loger trois canons sur la contrescarpe. «Tous les princes, raconte-t-il, vindrent veoir nostre besongne, et monsieur d'Enguien, me prenant par le faux du corps, me dit: vous avez esté mon soldat autresfois, à présent je veux estre le vostre. — Monsieur, dis-je, vous soyez le bien venu: un prince ne se doit pas dédaigner de servir au besoin de pionnier; voicy besongne pour tous.» Ainsi, Montluc ne perdait aucune occasion de réhabiliter les travaux de terrassement aux yeux des troupes. En 1556, Montluc voulut, aux environs de Rome, enlever le seigneur Marc-Antoine Colonna, duc de Palliano, dont il espérait 80,000 écus de rançon, et déjà, dans son imagination bouillante, il se voyait possesseur, près Paris, de terres achetées avec cet argent. Mais son embuscade manqua et peu s'en fallut qu'il ne fut lui-même fait prisonnier. Ce pas de clerc fit rire tout le monde aux dépens de notre Gascon.
En 1558, Montluc fut rappelé d'Italie en France, et envoyé immédiatement, comme colonel-général de l'infanterie, auprès du duc de Guise, à Thionville. Montluc était tout dévoué à son nouveau général, sous lequel il avait déjà servi en Italie: même courage et même attachement pour la foi catholique avaient rapproché ces deux guerriers: la courtoisie de l'un avait achevé de gagner le cœur de l'autre. Ce Duc était, dit Montluc, «un des plus diligens lieutenans du roy que j'eusse encore servy, des dix-huit sous qui j'avois faict service au roy. Il avait une imperfection, qu'il voulait escrire presque toutes choses de sa main, et ne s'en vouloit fier en secrétaire qu'il eust.» De Guise avait, ce me semble, parfaitement raison, et le reproche que lui adresse Montluc dénote une qualité ordinairement bien rare chez les généraux. Un jour Montluc, sortant de la tranchée, arrive à la hâte pour parler au Duc, mais il était en train d'écrire, et notre héros fut obligé d'attendre. «Au diable les escritures, s'écria-t-il; il semble qu'il veuille espargner ses secrétaires: c'est dommage qu'il n'est greffier du parlement de Paris, car il gaigneroit plus que Du Tillet ny tous les autres.» Au travers des murailles mal jointes de la maisonnette où il travaillait, le duc de Guise entendit le mot et ne fit qu'en rire.
Ce fut à ce siège de Thionville que Montluc perfectionna l'art des sièges en imaginant de prolonger la tranchée tantôt à gauche, tantôt à droite, souvent des deux côtés à la fois, de manière à former des retours ou places d'armes dans lesquelles on logeait des soldats destinés à soutenir les travailleurs. Voici en quels termes il explique son invention: Monsieur le maréchal de Strozzi «me laissa faire les tranchées à ma fantaisie, car nous les avions, au commencement commencées un peu trop estroictes à l'appétit d'un ingénieur. Je faisois de vingt pas en vingt pas un arrière coing, tantost à main gauche, tantost à main droicte: et le faisois si large, que douze ou quinze soldats y pouvoient demeurer à chacun, avecques arquebuses et allebardes. Et cecy faisois-je afin que si les ennemis me gagnoient la teste de la tranchée, et qu'ils fussent sautés dedans, que ceux qui estoient au rière coing les combatissent, car ceux des arrière-coings estoient plus maistres de la tranchée que ceux qui estoient au long d'icelle. Et trouvèrent monsieur de Guise et monsieur le mareschal fort bonne ceste invention.»
Le siége de Thionville nous apprend encore qu'on employait alors, pour attaquer les places, des mineurs anglais. «Montluc, à qui l'invention des boyaux tirés à droite t à gauche de la tranchée, pour la soutenir contre les sorties, fit attribuer le principal honneur de la prise de Thionville, fut chargé d'aller prendre Arlon, autre ville du Luxembourg.
Le même génie eut le même succès: Montluc donna un rayon de plus à sa gloire, une place de plus à la France.» Après le siège de Thionville, Henri II appréhendait pour Corbie menacée par les Espagnols. Il s'agissait de porter secours à cette ville: on hésitait dans le conseil, on disputait, on croyait la chose impossible. Montluc propose de l'exécuter; on l'accable d'objections; il s'emporte: «en dépit des disputes et consultations, s'écrie-t-il, que le roi me laisse faire: je crèverai ou je le secourerai.» Et en effet, il fit marcher le secours avec une diligence extraordinaire et empêcha l'armée d'Espagne d'assiéger Corbie.
La défaite que nous éprouvâmes à Gravelines, amena bientôt le traité de Càteau-Cambrésis (3 avril 1559), entre Philippe II et Henri II. Ce n'était pas un traité désavantageux pour la France: nous augmentions notre territoire de Calais et des Trois-Évêchés. Mais Montluc n'en juge pas ainsi: lui qui ne rêvait que plaies et bosses, qui aimait les rois «volontaires à conquérir», ne pouvait être content de la paix. «Chascun, dit-il, peut juger que si la paix ne fust advenue, le père où les enfants eussent dominé toute l'Europe: le Piedmont seroit à nous, où tant de braves hommes se sont nourris; nous aurions une porte en Italie, et peut estre le pied bien avant ; et n'eussions veu tout renversé sens dessus dessous. Ceux qui ont bravé et ravagé ce royaume, n'eussent osé lever la teste, ny remuer, ny seulement penser à ce qu'ils ont exécuté depuis. »
Montluc se démit alors de sa charge de colonel-général de l'infanterie, qu'il n'avait acceptée que malgré lui et qui lui avait attiré la mallegrâce de la maison de Montmorency. Il se rendit avec le roi de Navarre à Bayonne, et, de retour chez lui, trouva le brevet de capitaine d'une compagnie de gendarmes.
Montluc perdit beaucoup à la mort de Henri II, dont il avait su gagner l'affection: pendant le règne de François II, il «séjourna quelque temps à la Cour et voulut se donner de l'importance au milieu des intrigues qui la divisaient: mais le duc de Guise lui ayant rappelé assez durement qu'il n'était qu'un soldat, il se contenta du rôle de serviteur aveugle de ce chef de parti. Aussi, dans ses mémoires, glisse-t-il entièrement sur un règne dont son orgueil avait souffert.»
Aussitôt la mort de François II, Montluc fit ses offres de service à la reine-mère. «Je seray, lui dit-il, si soudain à cheval que vous me le commanderez ;» et il retourna en Gascogne. Mais son astre avait pâli, et les guerres religieuses de la France devaient lui être funestes en stigmatisant à jamais son nom du titre de Boucher royaliste. C'est grand dommage. Sans cela Montluc, devenu célèbre par maints exploits fameux , fût resté comme le meilleur type du guerrier français, au courage indomptable, à l'éloquence mâle, à l'esprit fécond en ressources, ne doutant de rien, un peu trop vantard, mais bon à tout, servant à pied et à cheval, comme artilleur et comme ingénieur, souvent heureux grâce à son opiniâtreté, toujours craint de l'ennemi, toujours utile à son pays. En 1561, Montluc fut envoyé en Guyenne comme gouverneur, «avec patentes et permission de lever gens à pied et à cheval, pour courir sus aux uns et aux autres qui prendraient les armes.» On lui adjoignit, sur sa demande, deux conseillers de Paris, pour faire les procès; il craignait que ceux du pays ne fissent rien qui vaille. II se rendit en toute hâte à son poste, et dirigea ses opérations de concert avec M. de Burie, qui était lieutenant de roi dans cette province.
Je ne veux pas suivre mon héros au travers des guerres religieuses, à jamais déplorables, qui remplirent les règnes des deux derniers Valois, dont la dynastie agonisait. Grand partisan de la maison de Guise, et «irréconciliable ennemi de la Faction des Princes,» Montluc déploya, en défendant la religion catholique, une fureur aveugle et une férocité au récit desquelles le cœur se prend d'indignation. Il semble, en le voyant souvent accompagné de deux bourreaux «bien équipés de leurs armes et surtout d'un marassau bien tranchant,» et faisant exécuter «sans sentence ny escriture,» qu'il se considérait comme le persécuteur né du parti huguenot. On a beau vouloir le juger au point de vue de son époque, il est impossible de l'absoudre, même en mettant en parallèle la conduite du Baron des Adrets, ce fameux chef protestant qui rendait bien atrocités pour atrocités. Cette conduite de Montluc était une faute politique, car, comme le dit fort bien d'Auvigny, « es intérêts du roi demandaient alors beaucoup de douceurs et de ménagements.» Il fallait réprimer et apaiser le parti qui attaquait le pouvoir royal pour détruire peut-être l'unité du royaume: mais sévir aussi rudement, c'était pousser des gens au désespoir, c'était oublier que la persécution n'a jamais abattu une religion. Montluc dit, en terminant le livre IV de ses Commentaires «Et commenceray à escrire les combats où je me suis trouvé durant ces guerres civiles, esquelles il m'a fallu, contre mon naturel, user non seulement de rigueur mais de cruauté. » Mais le contenu de ses trois derniers livres fait clairement voir que cet aveu de cruauté n'est qu'un moyen oratoire pour préparer le lecteur à ce qui va suivre. Montluc fait en effet parade de l'effroi qu'inspirait son nom, et dit naïvement qu'on reconnaissait par où il avait passé aux cadavres des huguenots pendus aux arbres: c'était une terrible manière de jalonner sa route; mais cette manière présentait un immense avantage, car «un pendu estonnoit plus que cent tués.»
«Montluc, dit Brantôme, servit très bien le Roy en ses premières guerres civiles, aussi y gagna-t-il bien la pièce d'argent, et luy qui auparavant n'avoit pas grandes finances, se trouva à la fin de la guerre avoir dans ses coffres cent mille escus, dont pour ce ne voulut avoir la totale extermination des Huguenots, disoit-on, d'autant qu'il tenoit cette maxime, qu'il ne faloit jamais abattre du tout ou déraciner un arbre qui produisoit de beaux et bons fruits.» Ces paroles de Brantôme paraissent exagérées surtout quand on les compare au passage suivant des Commentaires, que l'on peut soupçonner à son tour d'exagérer en sens contraire. «Et quant à estre riche pour les biens, il y a cinquante ans que je commande, ayant esté trois fois lieutenant du roy, trois fois maistre de camp, gouverneur de places, capitaine de gens de pied et de gens de cheval ; et avecques tous ces estats, je n'ay jamais sceu tant faire que j'aye acquis trois mestairies, et rachepté un moulin qui avoit esté de ma maison ; et tout cela ne monte que de quatorze à quinze mil francs : voylà toutes les richesses et acquisitions que j'ay jamais faicles; et tout le bien que je possède aujourd'hui ne pourrait estre affermé à plus de quatre mil cinq cens francs de rente.» En fait de cruautés, «aucun annaliste, dit M. Buchon, ne pourrait réunir contre Montluc autant de faits qu'il en réunit lui-même.»
En 1562, il fait massacrer 3,000 protestants à Toulouse, où la même boucherie se renouvelle dix ans plus tard à l'occasion de la Saint-Barthélemy (1572). Montluc avait alors 70 ans. Il était tout défiguré. En effet, en 1570, au siège de Rabasteins, ayant encore autant de passion pour la gloire que dans sa jeunesse, il se laissa emporter à la fougue de son caractère. Comme ses troupes ne faisaient pas bien leur devoir et qu'elles s'arrêtaient sur le bord du fossé, quoiqu'il eût quelque pressentiment de son malheur, il s'écria tout en colère: Ce n'est pas ici l'affaire d'une lâche soldatesque, c'est l'affaire de la noblesse. Il anime ses amis, va droit à la brèche pour enlever le soldat par sa présence et ordonne qu'on apporte des échelles. C'est alors qu'il fut blessé d'un coup d'arquebusade: il eut tout le visage couvert du sang qui lui sortait par la bouche et par les narines. Il cacha sa douleur et se retira sans qu'on s'en aperçût. «Comme on doutait de sa guérison, Liberon le conduisit à Marsiac, et sans attendre qu'il se fût démis de son commandement entre les mains du Roy, on lui fit l'injustice de mettre à sa place Honoré de Savoye, marquis de Villars.» Montluc fut tellement défiguré des suites de cette blessure, qu'il fut obligé de porter un masque tout le reste de sa vie. Il s'en était vengé en faisant passer tous les habitants de Rabasteins au fil de l'épée. En 1573, Montluc, disant «qu'il vouloit pour sa sépulture ou quelque trachée ou quelque fossé, » assista au siège de La Rochelle : ce fut le dernier acte de sa carrière militaire.
Un an après, Henri III, à son retour de Pologne (1574), lui donna le bâton de maréchal de France en récompense de ses services passés, et surtout de ceux qu'il avait rendus dans les guerres civiles. Le maréchal de Montluc fut renvoyé en Guyenne. Le Roi, «se fiant sur sa valeur et sur ses beaux faits du passé, creut qu'en un rien il auroit exterminé les Huguenots de par de là, comme de fait il avoit promis d'y faire tout ce qu'il pourroit de rage, et pis que jamais. Le cœur estoit bien encore entier et vigoureux en ce bon vieillard, mais ce bon bras et cette belle force de jadis y failloient du tout, si bien que le Roy y ayant envoyé douze cens Reistres et le Régiment de Monsieur de Bussy, qui montait à deux mille hommes et très bons, il s'excusa de les prendre ny de faire la guerre, pour sa vieillesse, indisposition et âge caduc.»
Pendant les dernières années de sa vie, Montluc écrivit ses Commentaires, «partie de mémoire, et partie sur quelques écrits qu'il avait faits dans le temps.» Il y passe en revue sa vie entière. Ce curieux ouvrage, malgré la jactance naturelle de l'auteur, dépeint bien les faits militaires de l'époque, «Ce n'est pas un livre pour les gens de sçavoir, dit Montluc; ils ont assez d'historiens: mais bien pour un soldat capitaine.» Né avec le siècle, ayant assisté à six règnes et combattu sous cinq rois, Montluc mourut à Estillac, en Agénois (1577), en «aussi bons sens qu'il eust jamais.» Il avait passé par tous les grades, depuis celui de soldat jusqu'à celui de maréchal. Pendant ses cinquante-cinq ans de service, il avait reçu 24 blessures, et avait assisté à 5 batailles rangées, à 17 assauts de villes, à 11 défenses de places et à 200 escarmouches.


Extrait: Biographie et maximes de Blaise de Montluc, Par Edouard La Barre Duparcq, Paris, 1848.