Notice sur l’église de Moirax

Par M. Georges Tholin

Archiviste du département de Lot-et-Garonne, Membre de la Société Française d’Archéologie.

En 1049, Guillaume de Moirax fonda sur ses terres un prieuré de bénédictins. Pierre de Moirax, fils du donateur, fut le premier prieur de cette colonie de clunistes. C’est a lui qu’on attribue le monument que je vais décrire. Bien que l’église romane de Moirax ait trois nefs, vue de l’extérieur elle semble n’en avoir qu’une seule. G’est un grand vaisseau rectangulaire, couvert d’une toiture a angle obtus, a l’Occident limitée par une façade tres-simple, a I’Orient croisé par un transept légèrement surhaussé. Des contreforts assez rapproches indiquent la division des travées dans chacune desquelles s’ouvre une fenêtre large et haute. En dessous de chaque fenêtre s’étend une arcature géminée, sur piliers trapus, qui s’engage sous la construction. La façade orientale se compose d’un simple mur de clôture, qui, soutenude chaque coté par un contrefort, s’amortit a la hauteur des combles. Au centre règne un massif avancé, qui abrite en bas le portail et forme au sommet un pignon plus élevé que la toiture. A ce pignon, percé d’une double arcade, s’adosse un petit auvent qui protége les cloches. Une arcature géminée fort basse (trois colonnettes aux chapiteaux historiés la supportent) s’étend entre chaque contrefort et le massif central. Une demi-colonne découronnée est placée en avancement, de chaque coté, dans but d’ornementation. Le portail se compose de plusieurs arcs en retraite, parmi lesquels deux tores correspondes à des colonnes. Austère et massive dans son ensemble, cette façade rappelle un peu la manière provençale ; elle n’a pas de baies de fenêtres. Aucune moulure horizontale n’interrompt les assises aux lignes régulières. Une ornementation des plus riches est, au contraire, prodiguée tout autour des chapelles et du sanctuaire. Une absidiole semi-circulaire s’ouvre à l’est de chaque croisillon. Les contreforts de ces édicules sont quatre colonnettes engagées. Aux deux tiers environ de leur hauteur, une guirlande de billettes enlace ces légers supports comme une bague, court horizontalement, puis, à la rencontre des deux fenêtres, contourne les claveaux des cintres. Rasées au sommet, les deux absidioles sont aujourd’hui recouvertes par une toiture plate. Autrefois leurs colonnes se terminaient sans doute par des chapiteaux portant une tablette saillante ; car telle est encore l’ordonnance de l’abside, où nous retrouvons six colonnes pour contreforts et la ceinture de billettes qui glisse sur tout le pourtour en couronnant les cinq fenêtres. Dans les intervalles des chapiteaux, des modillons servent de supports à la corniche. La toiture de l’abside va buter le mur de clôture d’une haute travée quadrangulaire dont la couverture légèrement bombée se termine par un petit campanile octogone, percé d’une fenêtre sur chaque face et surmonté d’une croix. Cette travée, placée entre l’hémicycle et le transept, présente, sur chacune de ses deux faces latérales, en bas, une double arcature sur pilastres, surmontée par une corniche ; au centre, un étage de trois fenêtres égales, ornées de colonnettes à l’extérieur ; au sommet un oculus. Une seconde plate-bande régnait autrefois au-dessous de la toiture. Il n’en reste plus que quelques métopes creuses, ornées de petits dessins géométriques. L’ordonnance du sanctuaire ne manque pas de grandeur. Les couvertures des chapelles et du transept s’étagent a des hauteurs différentes, dominées elles-mêmes par le campanile. L’église est construite sur un point culminant, ce qui ajoute à l’effet monumental. De près on admire la richesse de l’ornementation, les ingénieuses recherches qui font intervenir l’art dans la construction:le contrefort disparaît déguisé sous le pilastre des arcades, sous la colonne légère. A l’intérieur, l’église se partage en trois nefs, chacune de six travées. Une voûte en berceau légèrement brisé, soutenue par des doubleaux, recouvre la nef médiane ; les bas-côtés ont des voûtes d’arête aux compartiments carrés limités par des arcs plein-cintre. Ces voûtes d’arête, d’une assez bonne exécution, ont leur clef centrale de niveau avec les extrados des doubleaux et des archivoltes, conformément à la tradition romaine. Les douze piliers qui établissent les divisions intérieures sont flanqués chacun de quatre colonnes engagées au tiers, placées en croix. Le massif central est dans les deux piliers du transept, quadrangulaire avec une retraite du côté de l’arc triomphal ; dans les deux suivants, octogone ; cylindrique dans les autres. Les colonnes engagées s’élèvent jusqu’à la naissance des archivoltes et des doubleaux des bas-côtés et s’amortissent à la même hauteur. Celles de la grande nef sont un peu plus élevées. Des dosserets, prolongés chacun par une demi-colonne, s’appuient aux murs de clôture et correspondent aux piliers. Une large et haute fenêtre, en plein-cintre, offrant une retraite, s’ouvre dans chaque travée des nefs latérales. La grande nef est sans étagement. Les arcs qui délimitent le carré du transept sont en plein cintre, à retraite ; ils descendent un peu plus bas que les doubleaux de la nef principale. Le transept a reçu des voûtes en étoile durant la dernière période gothique. Ces voûtes sont plus élevées que le berceau de la nef. Dans les murs de clôture des croisillons, une fausse arcature romane est surmontée d’une fenêtre à cintre brisé, divisée par deux meneaux et garnie de remplissages en style flamboyant. Les fenêtres remaniées, et les voûtes croisées par des arcs des deux absidioles appartiennent au même gothique. Il est à remarquer que les deux chapelles placées à l’orient du transept ne font pas face aux bas-côtés ; elles sont rejetées en dehors. Il en est de même dans la plupart des églises romanes à trois nefs des environs d’Agen. Le sanctuaire a toute la largeur de la nef. Il se compose d’une première travée carrée recouverte par une coupole sur trompes, sphérique à la base, conique au sommet, largement ouverte sous le campanile. Une double arcade extradossée, portant sur des colonnes, un rang de trois fenêtres égales,un oculus au sommet, à la hauteur des trompillons, donnent trois étages à cette travée. L’abside est voûtée en cul-de-four;cinq fenêtres hautes et larges l’inondent de lumière. Deux colonnettes dans les ébrasements et des arcades portant sur des colonnes, encadrent doublement chacune de ces baies. On reconnaît une grande unité dans l’ensemble de la construction et dans le style de l’église de Moirax, les arcades, les archivoltes et les baies de fenêtre, sauf les exceptions que j’ai signalées, ont gardé le plein-cintre, ainsi que l’ornementation propre au genre roman. Les voûtes du transept aux clefs armoriées, celles des absidioles croisées par des arcs, ont bien été refaites, sans doute au XVIe siècle, mais la physionomie de l’édifice en est à peine altérée. On restitue facilement les voûtes anciennes changées en ogives disparates.

Dans la construction primitive, les absidioles devaient être voûtées en cul-de-four, les croisillons en berceau. Quant au carré du transept, j’incline à croire qu’il était recouvert par une coupole pareille à celle du sanctuaire et surmonté d’un clocher, peut-être en bois. La maigre toiture, qui s’adosse au pignon de la façade, ne saurait passer pour l’ancien clocher, non plus que le campanile, qui d’ailleurs est moderne. Il est facile de se rendre compte du grand effet qu’une flèche pouvait ajouter à la vue d’ensemble. L’étude comparative des monuments de la région appuie mes conjectures: la plupart des églises romanes de l’Agenais ont, sur le carré du transept, une tour lanterne, dont la voûte intérieure est ordinairement une coupole.

Le plan de Moirax s’éloigne peu de ceux des anciennes basiliques françaises. Les principales modifications sont amenées par la construction des voûtes, exécutée par les moyens à la fois les plus simples et les plus parfaits. Les voûtes des bas-côtés épaulent e berceau de la nef centrale. Le sommet de chaque pilier est le point commun où viennent agir les forces opposées, où les poussées obliques se réduisent en pesanteur verticale. Une forte charge sur les piliers complète ce système d’équilibre ; un mur épais parcourt toute la longueur de l’édifice sur l’extrados des archivoltes. Ce mur offre un autre avantage : il porte les arbalétriers, soulageant ainsi le berceau sur lequel repose la poutre faîtière. Ainsi sont appliquées toutes les règles savantes de cette méthode architectonique, que M. Viollet-le-Duc appelle la méthode préventive (1).

L’habile constructeur de l’église de Moirax a tiré les dernières conséquences de son principe. Le rôle des contreforts était simplifié ; il ne leur a donné qu’une faible épaisseur ; et, pourtant, après huit siècles, la stabilité des supports est telle qu’on n’observe au fil à plomb qu’une déviation insignifiante. Dans une restauration récente, faite avec intelligence, on, a cru néanmoins devoir renforcer les contreforts. Je les reproduis, dans le plan iconographique, tels qu’ils sont aujourd’hui, de crainte de ne pas donner exactement leur mesure ancienne.Ce monument nous donne la mesure des progrès accomplis depuis l’an 1000. Ici l’on ne retrouve plus guère de traces des nombreux essais tentés pour la solution du grand problème que cherchaient à résoudre les architectes de la première, moitié du XIe siècle. Le maître d’oeuvre a la connaissance exacte des forces qui sont en jeu dans les voûtes recouvrant un vaisseau d’une largeur totale de près de 18 mètres. Sûr de la construction, il peut dès lors rechercher l’art : ses piliers sont allégés par les colonnes à peine engagées ; ses fenêtres sont largement ouvertes presque sans ébrasement. Je m’efforcerai maintenant de déterminer quelle est la date précise de la construction de Moirax, quelle est l’école à laquelle ce monument se rattache. L’unité de la construction et du style ne permet guère de supposer que cet édifice ait été construit en plusieurs fois. On peut admettre, je crois, qu’il fut fondé en même temps que le bâtiment du prieuré, par Pierre de Moirax, et terminé avant la fin du XIe siècle. La brisure peu sensible des doubleaux et du berceau de la grande nef ne serait pas une objection scientifique contre cette conclusion. Il est, en effet, démontré que plusieurs édifices, d’une construction antérieure, offrent des exemples du cintre brisé. Lors même qu’il serait prouvé que la Guyenne et la Gascogne eurent leur école romane, ce n’est point à Moirax que nous devrions en chercher le type ; il suffit d’observer que l’église que je décris appartient à l’architecture monastique. Mais quelles traditions apportèrentles clunistes qui fondèrent ce prieuré? Les traditions de la Bourgogne. On l’a dit, mais je ne artage pas cette opinion. Moirax ne se rattache nullement à celle fameuse école bourguignonne telle que nous la connaissons. Les églises de Vezelay, de Cluny, ne furent construites qu’après le départ de notre colonie bénédictine. D’ailleurs ces églises devaient être fort différentes par les plans et par la construction. Moirax paraît se rapprocher plutôt de certaines églises de l’Auvergne et du Poitou. Je signalerai parmi les analogies principales : l’absence d’un étagement, la construction d’une coupole sur trompes, les caractères de l’ornementation, l’emploi de la colonne pour contrefort dans les absides. Toute la décoration extérieure du sanctuaire révèle des ressemblances qui vont jusqu’à la copie. Je ne donnerai pas, à l’appui de mon affirmation, une planche reproduisant cette vue extérieure. Je n’ai recherché que les plans inédits et les aperçus nouveaux. M. l’abbé Barrère, dans son Histoire religieuse et monumentale du diocèse d’Agen (p. 255), a donné déjà cette vue du sanctuaire. Le type des églises romanes, sans étagement, est employé surtout dans l’ancienne Aquitaine. La science n’a pas déterminé, que je sache, son point de départ. Ce plan ne paraît pas avoir été adopté pour Moirax sans quelques tâtonnements. Dans le mur de clôture, à l’est du croisillon de droite, on remarque, à une certaine hauteur de l’archivolte des bas côtés, une forte portion d’arcade engagée sans rôle actuel dans la construction. Ne peut-on pas voir là comme un projet d’étagement ? La proportion relative de cette arcade est exactement celle qu’elle devrait avoir dans l’établissement d’un triforium. Il faut aussi remarquer que la travée du sanctuaire est étagée. Il serait fort intéressant d’étudier les variantes nombreuses de ce type méridional des églises romanes sans étagement ; mais je dois me limiter dans le cadre d’une monographie, et je constate simplement que l’église de Moirax a fait école dans l’Agenais pour l’architecture monastique. Le style, comme un vêtement, a changé selon les époques ; le corps est resté le même. Le département de Lot-et-Garonne a conservé quelques églises bénédictines élevées du XIe au XIVe siècle. Dans toutes ces églises se retrouvent les traits principaux des plans de Moirax, malgré les influences faciles à constater de l’école byzantine, malgré les innovations de l’architecture gothique. L’unité seule a souffert des modifications de détails. Les religieux constructeurs de l’Agenais, travaillant trois siècles sur le même thème n’ont dépassé qu’une fois le point de départ. Ils employèrent les plus ingénieuses modifications dans la construction de l’église de Layrac. Je me propose de décrire très prochainement cette belle église romane. Il faut attribuer sans doute la ruine de l’ancien transept à quelque incendie que nous révèlent des pierres encore noircies. Il est possible que, dans la restauration qui suivit cette ruine partielle, on ait repris toute la toiture. L’église est aujourd’hui recouverte de tuiles. Les fermes du comble, sans entraits, portant sur l’extrados de la voûte en berceau et sur deux murs de chaque côté, présentent une disposition conforme aux données anciennes. Mais le dôme de la coupole pouvait être plus saillant autrefois. Peut-être était-il recouvert en dalles de pierres, ainsi que les absides (2).

On monte à la toiture par deux escaliers à vis placés dans les aisselles du transept. Leur largeur est déterminée par une petite construction extérieure en quart de rond. Les murs et les piliers sont construits en moyen appareil très soigné. Une couche de crépissage empêche malheureusement d’étudier l’appareil des voûtes en niches qui supportent la coupole. Dans la travée qui précède l’abside, à l’extérieur, le tympan des fenêtres a reçu, comme une sorte d’ornement, un appareil simulant des imbrications. A l’intérieur, les claveaux de ces mêmes fenêtres, en deux rangs superposés, se composent de pierres taillées en pointe, dont les joints croisés simulent des chevrons. Ce sont comme des dents de scie emboîtées les unes dans les autres ; les claveaux du cintre le plus large sont ornés d’une petite rose creuse. La petite église romane de Sérignac (douze kilomètres d’Agen) offre un portail remarquable où l’on retrouve ce meme appareil chevronné. M. Viollet-le-Duc cite dans le même genre le portail de St-Etienne de Nevers {Dictionnaire d’archéologie, t. VII, p. 394) dont les claveaux enchevêtrés étaient décorés de peintures. Il est à présumer qu’il en était de même dans les églises que je décris. On reconnaît des traces de couleurs, particulièrement sur les sculptures, dans plusieurs églises romanes du département ; Moirax est du nombre.

J’arrive à décrire le style, l’ornementation de l’église. Ici je regrette que le crayon ne vienne pas en aide à ma plume. Le mot technique ne vaut pas un dessin, surtout quand il s’agit du style roman. On se représente bien des chevrons, des billettes, les figures géométriques ; mais combien de variétés dans les roses, dans les torsades, dans les feuillages, dans les sujets historiés. Le caractère spécial de la sculpture d’une église échappe trop souvent à la description. A Moirax, la tradition romaine est sensible dans les lignes principales. A l’intérieur, comme pour rappeler le souvenir d’un entablement, un cordon parcourt horizontalement toute la grande nef à la naissance du berceau. Il correspond aux tailloirs des chapiteaux, et comme eux se compose de deux bandeaux, l’un plat, l’autre chanfreiné. M. Viollet-le-Duc place à St-Caprais d’Agen et à l’église du Mas d’Agenais la limite ou plutôt le point de fusion des écoles de sculpture du Languedoc et de la Saintonge. Je crois qu’on peut reconnaître dans l’église que je décris ces influences mêlées à quelques autres. Là quelques chapiteaux abritent sous les crochets de leurs feuilles des fruits, des pommes de pin : la Bourgogne et l’Auvergne nous donnent des exemples pareils. Dans le chœur, un cordon circule pareillement au-dessous des triplets et contourne l’abside. Sous les fenêtres, ce cordon est porté par une bande de petits modillons chanfreinés. Au-dessus des trompes, la coupole est en retraite d’un second bandeau décoré de grosses billettes. La base de toutes les colonnes est attique dégénérée: les deux tores sont séparés par un cavet disproportionné.

Parfois le tore inférieur est écrasé et plus large que l’autre. La plinthe des colonnes engagées des grands piliers est ronde dans les premières travées de l’église ; dans les dernières, carrée et reliée au tore par des griffes aujourd’hui mutilées, mais qui ne paraissent avoir été autre chose que de simples boules taillées en relief au dessus des angles. Ces plinthes s’inscrivent dans un socle rond qui forme la base des piliers. Un stéréobate continu, ou banc de pierre, s’étend le long des murs de clôture des bas-côtés. Les chapiteaux sont généralement décorés de larges feuilles sur un ou deux rangs. Partout, les volutes assez épaisses se détachent franchement dans les angles ; au centre, la rose de la corbeille corinthienne est remplacée par une billette plate à la base chanfreinée. Dans les deux travées du bas de l’église, les chapiteaux sont simplement dégrossis en cône renversé.

Ici les volutes des angles s’allongent et s’enroulent comme les anneaux épais et tordus d’une hélice: cette forme est commune dans les églises romanes de la Gironde. Des lions et des renards, admirablement sculptés ne dépareraient pas une église toulousaine de cette époque. De petites roses sculptées dans les métopes creuses qui décorent la grande travée du sanctuaire ont leurs analogues à St-Front de Périgueux. J’ai cité l’appareil chevronné des claveaux qui se retrouve dans le Nivernais. Ici, comme ailleurs, il faut admettre en somme une grande fusion de style, sans prétendre faire la part de chaque influence. Au reste, n’est-ce point dans toute la France que l’on reconnaît, au XIe siècle, ce mélange d’éléments divers, comme répertoire de la sculpture romane? Une forme particulière peut dominer dans telle province plutôt que dans telle autre ; mais il est certains motifs d’ornementation dont l’échange est universel. Je maintiens, toutefois, qu’il serait difficile de méconnaître à Moirax la prédominance des styles de l’Auvergne et du Poitou, ces écoles par excellence de toute l’Aquitaine. Je reviens à la description de quelques détails. La corniche de l’abside se compose d’un mince bandeau, puis de trois rangs de billettes étages en retraite ; cette tablette est portée par des corbeaux ornés sur les côtés de volutes roulées comme les copeaux d’une solive ouvrée ;le nerf du milieu, plus saillant, offre aussi des enroulements. Le sculpteur a donné à ces contours géométriques des irrégularités qui font ressembler quelques volutes à des crochets de feuillages. Quelques têtes petites sont jetées au milieu de cette décoration. J’ai dit que les métopes étaient ornées de figures dérivées du cercle. Les lignes de ces figures sont représentées par des bandes en relief, pareilles a celles qu’on emploie généralement dans les entrelacs. Voici maintenant quelle est l’ornementation du portail: son archivolte en retraite présente,de l’intérieur à l’extérieur, un tore simple ; un bandeau, orné de dessins simulant des volutes opposées reliées par une contre-courbe ; un tore aux claveaux alternés, l’un rond, l’autre géminé ou plutôt composé de deux grosses billettes ; un bandeau, en partie mutilé, que plaquaient des billettes sur trois rangs. Je ne décrirai pas les chapiteaux historiés qui se trouvent sur la façade et dans le sanctuaire. M. l’abbé Barrère, dans son Histoire religieuse et monumentale du diocèse d’Agen, a donné l’interprétation de ces figures symboliques. Je citerai simplement un groupe d’Adam et Eve, un couple de lions à une seule tête, un roi sur son trône, entouré de deux guerriers, des oiseaux becquetant une palme. On peut juger de la richesse de l’ornementation de cet édifice par ce seul chiffre: les colonnes ou colonnettes fournissent plus de cent chapiteaux ornés. L’église de Moirax est classée parmi les monuments historiques. Elle paraît demander une restauration sur un point menacé. L’arcade à niveau de voûte, par laquelle s’ouvre le cul-de-four de l’abside, porte un mur épais qui est une des bases de la coupole. Les contreforts extérieurs n’ont pas été suffisants pour contenir les poussées résultant d’un si grand poids: cette arcade a fléchi, et sa courbe plein-cintre se rapproche aujourd’hui de l’anse de panier. La ruine des voûtes du sanctuaire serait irréparable. Voudrait-on reconstruire cette coupole sur trompes qui est bien le membre le plus curieux de l’édifice. Une boiserie sculptée, s’élevant à trois mètres, contourne tout le chœur et se divise en neuf panneaux qui correspondent à des stalles. M. Célestin Port en a donné une bonne description en interprétant les sujets. Je cite seulement l’appréciation artistique de M. Célestin Port: «Ces sculptures sur bois sont d’une énergie singulière et d’un relief sûr et hardi, qui dessine les figures avec une fermeté où s’accuse la main d’un maître du XVIIe siècle. Un peu d’afféterie et de mignardise ne déplaisaient pas au goût du temps, non plus que l’incohérence volontaire des costumes historiques.» S’il est reconnu que ces boiseries sont belles, il n’est pas moins incontestable qu’elles sont déplacées. Elles effleurent presque les fenêtres du chœur ; elles détruisent l’effet des lignes verticales, en masquant les colonnettes des arcades. Cette raison est-elle suffisante pour décider un architecte à faire enlever ces boiseries ? Je ne le pense pas. On s’émeut justement de voir certaines restaurations visant, à tort et à travers, à l’unité de style, faire disparaître des monuments déjà anciens et d’un mérite artistique réel. Je gagerais que, parmi les visiteurs de l’église de Moirax, le plus grand nombre donnera la meilleure part de son admiration aux boiseries du chœur. Quant aux archéologues, attachés à l’église romane, leurs regards savent bien pénétrer des panneaux de boiserie. Ne dépouillons pas l’église d’une riche parure sous prétexte que cette parure est étrangère. Je ne terminerai pas cet article sans remercier M. Payen, architecte du département de Lot-et-Garonne, de l’obligeance avec laquelle il a mis a ma disposition les plans de l’église de Moirax, qu’il a relevés lui-même avec la plus scrupuleuse exactitude.

(1) Il serait difficile peut-être de préciser à quelle époque de sculpture se rattache l’ornementation de Moirax.
(2) On admet généralement que les chapiteaux étaient toujours sculptés avant la pose: mais, soit lorsque les ressources venaient a manquer (et, dans ce cas, l’œuvre du sculpteur était sans doute sacrifiée la première), soit lorsque le travail des sculpteur était en retard sur celui de l’architecte, on dut se contenter souvent de poser les pierres simplement épannelées. Moirax en donne un exemple. Dans ce cas n’est-il jamais arrivé que la sculpture ait été plus tard reprise sur place, selon les données d’une autre époque ? Je pose simplement cette objection contre une règle qu’on parait formuler d’une façon trop absolue, celle de la sculpture avant la pose. La question a son importance ; elle peut, dans certains cas, revenir à celle-ci: faut-il, d’une différence marquée dans le style de la sculpture, conclure toujours à des époques de constructions différentes, alors même que l’appareil et la construction des voûtes et des arcades n’en donnent pas l’indice ? Je ne le pense pas.

Société Française d’Archéologie. Bulletin Monumental. 1870 (Sér. 4 / T. 6; Vol. 36)