Origine de la Maison de Galard

Parmi les grandes races du midi, que l’on voit chevaucher glorieusement à travers les âges, se distingue entre toutes, la maison de Galard. Le passé de peu de familles est aussi monumental que le sien : ses personnages, grands-Maîtres des Arbalétriers, chevaliers bannerets, commandants des gentilhommes à Bec de Corbin, sont en permanence au premier rang dans les luttes épiques où s’agitent les destinées de la patrie. Avec un cœur d’acier, un bras tout nerf et tout os, ils accourent à tous les sièges, à toutes les batailles portant ou parant de grands coups. Pendant qu’ils sont aux champs, maniant le glaive, d’autres membres du même estoc font rayonner leur nom dans les prélatures, les offices civils ou diplomatiques, les fondations pieuses. S’il est vrai, comme l’a dit Armand Carrel, que la noblesse a dessiné la carte de France avec son épée, le fer des Galard a dû concourir au tracé du royaume par une ligne longue et profonde.

La provenance ducale de la race des Galard, est tour à tour affirmée par les dictionnaires de Moreri et de la Chesnaye-Desbois, de Lainé (1) les Tablettes historiques de Chazot de Nantigny. Avec les témoignages ci-dessus s’accordent le Gallia Christiana, le Spicilége de D. Luc d’Achery, l’Histoire de Béarn par Marca.

En matière généalogique, et pour des questions de cette importance, on ne saurait trop déployer et multiplier les preuves. C’est pour ce motif que nous allons successivement enregistrer l’opinion des auteurs précités. Commençons par un extrait de la collection d’Hozier.

(1) Le Dictionnaire véridique des origines des maisons nobles de France. tom. II, p. 56-57.

« La maison de Brassac, du nom de Galard, tire son origine directe prouvée par contrats de mariage et testaments de père en fils des anciens comtes de Condomois, comme on le voit par les archives de la maison de ville de Condom et même par les vestiges de l’ancien château et demeure desdits comtes qu’on appelle encore aujourd’hui tours de Galard, qui sont de vieilles tours sur une colline au-dessus de la ville de Condom. » (1)

Passons à Moreri et transcrivons textuellement la passage relatif à ce haut et lointain point de départ :

« Galard, Gallard et quelquefois Golard ou Goalard, maison des plus illustres de Guienne et de Gascogne.

Elle tire son nom de la terre de Galard, en Condomois, qu’elle a possédée jusqu’au siècle dernier. La tradition du pays la fait sortir des anciens comtes du Condomois, cadets des ducs d’Aquitaine. Ce qui appuie cette tradition, c’est qu’on a toujours appelé tours de Galard celles qui sont près de Condom et qui étaient la résidence des anciens souverains de ce pays. On voit encore sur ces tours les mêmes armes que porte la maison de Galard qui sont : d’Or, à trois corneilles de sable, membrées et becquées de gueules. » (2)

Le dire d’Hozier et de Moreri a été adopté par La Chenaye-Desbois en ces termes :

« C’est une des plus anciennes et des plus illustres maisons de Guienne et de Gascogne qui tire son origine des comtes de Condomois, issus des ducs de Gascogne, et son nom de la terre de Galard située dans le Condomois. Hugues, dernier comte de Condomois, donna son comté à l’abbaye de Saint-Pierre de Condom, en 1011, au préjudice de tous ses autres parents, comme il le dit dans sa donation où il comprend les biens qu’il avait dans la terre de Galard.

(1) Bibliothèque Impériale, manuscrits ; papier portant le timbre de la Bibliothèque du Roi et du cabinet de M. d’Hozier.
(2) Moreri tom. v, p. 18.

C’est d’un frère de Gombaud, père de Hugues, dernier comte de Condomois, que vient la maison de Galard, dont plusieurs seigneurs ont été successivement bienfaiteurs de l’abbaye de Condom. » (1)

Chazot de Nantigny émet un avis analogue en ses Tablettes historiques, t. IV, p. 367 :

« La terre, seigneurie et baronnie de Brassac en Querci, fut vendue vers l’an 1195, par Guillaume, vicomte de Calvignac, à Raimond III, vicomte de Turenne, de la maison duquel elle a passé dans celle de Galard, que son ancienneté et ses alliances font mettre à juste titre parmi les plus illustres de Guyenne. Elle est connue dès le XIe siècle dans le Condomois, où elle a possédé jusqu’au siècle dernier la seigneurie et les tours près de Condom, qu’on appelle encore les tours de Galard, ce qui appuye l’ancienne tradition sur son origine, que l’on rapporte aux comtes de Condom, issus de ceux de Gascogne. » (2)

(1) La Chesnaye-Desbois, 2me édition, tome VII, p. 18, art. de Galard-Brassac.
(2) Le 3e volume du Nobiliaire de Guienne a été fait avec conscience et science ; mais les deux premiers, dressés par un autre auteur, ne doivent être acceptés que sous bénéfice d’inventaire rigoureux. Je fais une exception à cette règle de défiance en citant cet ouvrage (tome I, p. 443) par la raison que son texte ne contrarie pas celui des auteurs susdits, bien qu’il soit plus affirmatif :
« Garcias-Sanche, dit le Courbé, duc de Gascogne, dès l’an 904 qualifié fils du Roi Sanche, dans une charte, laissa trois fils de son épouse Amuna ou Honorée, savoir : 1° Sanche-GarCias qui continua la lignée des ducs de Gascogne, éteinte en 1032, et dont sont issues les maisons de Condom, de Galard, de Bordeaux, d’Agen, etc. »

Une bulle, confirmant les possessions de l’Abbaye de Condom, au XIIe siècle, fortifie ce qui vient d’être énoncé touchant l’extraction primitive des de Galard. Parmi les donations territoriales (1) faites par Hugues, fils de Gombaud et évêque d’Agen, se trouve l’église de Galard avec ses dépendances :

« Ex dono Hugonis, quondam Aginnensis episcopi, quidquid in pago Leumaniæ et jure patrimonii sui vobis contulit : videlicet ecclesiam quoque de Golard, cum appenditiis suis. » (2)

Le Gallia Christiana fait sortir les de Galard de la race des Toparques de Goalard, voisins du monastère de Condom : « Montasinus de Goalard e gente toparcharum de Goalard Condomiensi cænobio vicina et sæpius infensa natus. » (3) Or Toparque, d’après le Glossaire de Du Cange, (4) voulait dire Préfet ou Gouverneur d’une région, en basse latinité, et Prince ou Souverain d’un lieu (loci princeps) durant le moyen âge. Ainsi les de Galard étaient Toparques du territoire de leur nom au même titre que les d’Albret l’étaient plus tard de Sainte-Bazeille. (5) Ce qualicatif impliquait toujours éminence de rang et d’estoc. Aussi, dès les âges les plus obscurs, les de Galard apparaissent-ils revêtus de l’une des plus hautes dignités féodales, de celle de Baron. Ce dernier mot dit Lévêque, simple latinisation de l’adjectif ber ou berth (illustre) est le synonime barbare de princeps. René Chopin dans son Livre du domaine donne le titre de Baron aux plus puissants fieffeux du pays, à ceux qui primaient tous les grands dans la nation. (6)

(1) On se souvient que Hugues fit toutes ces largesses au grand dommage de ses parents.
(2) Histoire de Gascogne par l’abbé Monlézun, vol. VI, p. 394-395.
(3) Gallia christiana, tome II, colonne 960.
(4) Glossarium latinitatis, conditum a Carolo Dufresne, domino du Cange, tomus sextus, p. 207.
(5) A Francisco d’Albret S. Basiliæ toparcha (Gallia christiana) ; tome II, colonne 963.
(6) Barones majorum gentium.

En Bretagne ceux qui le tenaient avaient le droit de préséance sur les vicomtes de Rohan, et de Porhoët ; en Dauphiné, en Languedoc, en Béarn, en Artois, dans l’assemblée des États, ils suivaient immédiatement les Ducs. (1)

Le Spicilége d’Achery constate que l’abbaye de Condom reçut plusieurs biens, entre autres ceux du Goalard, au détriment de la famille de Hugues : Item in alio loco nomine Gualardo possidet alaudes plurimos, terras, vineas, casas, prata, pascua, aquas et decursus aquarum certo tramite currentium. (2) Ainsi Hugues dota le monastère, dont il était le restaurateur, avec des alleux, domaines et dépendances du Goalard qui auraient dû échoir aux siens par succession. Or les Toparques du Goalard n’auraient pu être déshérités par Hugues, comte de Condom, s’ils n’avaient été ses cousins. La charte dont nous avons donné un fragment et l’Historia ecclesiæ Condomiensis proclament le même fait et lui prêtent un double appui. En résumé ces récits divers et concordants permettent de conclure que la maison de Galard est une branche cadette de la dynastie qui gouverna la Gascogne à partir des Mérovingiens d’Aquitaine.

Invoquons encore Marca, dont on connaît la grande autorité historique, et empruntons-lui le passage d’une charte où l’on peut observer pour la première fois le prénom de Garcie Arnaud, si habituel à la famille ducale de Gascogne, suivie de l’appellatif patronymique de Goualard ou plutôt de Gualiar plus conforme au vieux texte de 1063. Ce document précieux ne saurait laisser de doute sur le cousinage des Galard et de Centulle, vicomte de Béarn.

(1) Droit Nobiliaire français, par Lévesque, p. 26.
(2) Spicilegium, d’Achery ; tome II, page 585, 1re col.

Le frère de ce dernier, Hunaud, vicomte de Brulhois fit cession de toutes les églises réparties dans ses domaines au monastère de Moissac, dont il était abbé. Cette libéralité lui fut dictée par le désir d’attirer les grâces célestes sur son âme, celles de son père Roger, de sa mère Aladin, de son frère Hugues, de son oncle Saxeton et de tous ses parents. Dans cet acte, d’un caractère purement domestique, on remarque quatre signataires ou quatre garants, évidemment liés par une étroite consanguinité. Ce sont Hunaud, le donateur, Aladin, sa mère, Hugues, vicomte son frère, et Garcie Arnaud surnommé Gualiar, c’est-à-dire, Gualard ou Galard. La phrase finale où ces quatre personnages se trouvent seuls groupés, mérite ici transcription : « Ego ipse Hunaldus propria manu decrevi ; firmavit etiam viva voce Aladain, mater mea, Hugo, vicecomes, frater meus, signavit ; Garsia Arnal, cognomento Gualiar, signavit. » (1) Pour être ainsi appelé en qualité de caution et admis dans l’intimité de la famille il fallait que Garcie Arnaud de Galard fut un de ses proches.

On se tromperait étrangement si l’on mesurait la surface territoriale de la Toparchie de Goalard, d’après la consistance de ce domaine, avant ou depuis la Révolution. Son périmètre primitif englobait la plupart des terres comprises entre le Condomois et l’Agenais, sur une large bande qui décrivait un demi-cercle et courait de l’Osse à l’Aubignon prenant en route Puyfontain et plusieurs autres fiefs. Ainsi la circonscription féodale du Goalard était à cheval sur le comté de Condom et le vicomté de Brulhois. Elle n’était par conséquent qu’un démembrement de ces deux pays. Un tel apanage démontre bien que les possesseurs étaient des cadets de la vieille maison de Gascogne et qu’ils avaient eu un beau lot, quoique inférieur à celui de leurs aînés.

(1) Histoire de Béarn, par Marca, lignes 1, 2, 3 et 4, deuxième colonne de la note qui finit en tête de la page 306.

Au déclin du treizième siècle l’étendue du Goalard était grandement réduite et tronçonnée. Les deux extrémités, restées dans les mains de la famille, avaient l’une et l’autre, malgré la distance et l’isolement, retenu le nom de Goalard qui les désignait autrefois quand elles formaient un vaste ensemble. Entre ces deux points opposés, l’un confinant au Fezensac, l’autre à l’Agenais, les de Galard avaient la seigneurie de Puyfontain. La trace de cette ancienne puissance est encore apparente dans un document qui a pour titre : « Recognitiones feudorum, homagiorum cæterumque obsequiorum a nobilibus et aliis Agennensis et Condomiensis, terræ incolis domino Edoardo, Angliœ régi, prestitorum (1). » Dans un hommage, daté comme les autres de l’an 1286, Pierre d’Aubignon reconnaît relever du Roi d’Angleterre, Duc d’Aquitaine, pour la quatrième partie du château de Goalard, à proximité du nom Dieu, c’est-à-dire en Brulhois. Le vassal ajoute que les seigneurs de Goalard, près de Condom (2), lui doivent protection (3).

(1) Cahier in-fol. contenant 55 hommages ou remembrances, ayant pour titre : Recognitiones feudorum, homagiorum a nobilibus Agennensis et Condomiensis terræ etc. (1286). — Archives départementales de la Gironde, page 18. Copie authentique du XVIIe siècle.
(2) Qui tenaient les autres parties de la terre de Goalard, comme il résulte de ces lignes empruntées au document ci-dessus, page 49 ; « Item Bertrandus de Gollardo recognovit se tenere a dno Agen-quartam partem castri de Gollard prope lou Nom-Dieu, cum pertinentes suis, »
(3) Item Petrus d’Aubignon recognovit se tenere a domino Agenesii quartiam partem castri de Goalardo, quod est prope Nomendei} cum pertinentiis suis, proqua recognovit se debere facere jus in manibas suis. Dixit tamen quod domini de Goolardo} prope Condomiumt debent sibi et suis garantire in arduis factis. » (ut supra.)

Ainsi les de Galard avaient les ténements de ce nom en Condomois et en Brulhois, éloignés l’un de l’autre, mais raccordés par des stations féodales intermédiaires telles que Puyfontain (1). En 1286 les Toparques de Galard conservaient encore les restes imposants de leur ancienne splendeur et de plus les seigneuries d’Espiens, de Las Marties, etc. (2).

J. Noulens.

(1) Item Bibianus de Blazerto et Augerius de Miramon milites, et Ayssinus de Gaillardo, domicellus, recognoverunt se tenere a dicto dno rege cum partionaries suis tenementum de Goalardo et tenementum de Pueufontan et feuda et rétro feudo} etc. » (ut supra).
(2) Le morceau qui précède est extrait du Grand-Armorial de d’Hozier réédité par M. Didot.

Revue d’Aquitaine : journal historique de Guienne, Gascogne, Béarn, Navarre… , par M. Joseph Noulens, Condom, 1868.