Origine du Fief et Péage de Lécussan

Le Port d’Agen. – Contestations. – Procès. (*)
(1019 – 1330)


Dans la charte de 1049, Guillaume, fondateur du Prieuré de Moyrax, s’exprime ainsi : Nous donnons au lieu de Cluny et au Monastère de Moyrax, le port d’Agen (1). Que faut-il entendre par là ? Il ne peut être question dans cette charte, et les événements et procès ultérieurs le démontreront amplement, que du péage de Lécussan, reliant la rive droite à la rive gauche, le Village de Boé à la paroisse de Moyrax et mettant en communication l’Agenois avec le Brulhois et l’Armagnac. Ce port est qualifié d’Agen, à raison de son voisinage de la ville d’Agen, dont la Garonne était le trait d’union. Ce que la charte de 1049 désignait par Port d’Agen, constituait un point stratégique très important à cette époque ; et au XIe siècle, comme plus tard, celui qui était maître de cette position possédait de grands avantages, même lorsqu’il y a eu des ponts à Agen, car il avait une des clés de l’Agenois. En outre, du pied de la motte de Lécussan partait la voie romaine appelée la Peyrine qui, des bords de la Garonne, serpente le long des coteaux, traverse le village de Moyrax, Brimont et par La Romieu et Lectoure, va jusqu’à Saint-Bertrand de Comminges. Les communications entre les habitants de la rive droite et ceux de la rive gauche étaient là établies et l’Agenois et l’Armagnac se trouvaient reliés ensemble. Comme les deux régions furent placées pendant de longs siècles sous la même administrution religieuse, civile et politique, il était de première nécessité que l’autorité dirigeante eût la facilité de maintenir l’exercice de ses droits sur toutes les parties de son gouvernement.

(*) Cet article est détachè d’une monographie de Moyrax, en préparation, que nous espérons publier un jour.
(1) Le recueil des chartes de l’Abbaye de Cluny publié par Alex. Bruel, tome IV, page 171, contient la charte par laquel1e Guillaume d’Arnaud fonda le monastère de Notre-Dame de Moyrax. Entres autres donations nous signalons la suivante sur laquelle nous donnerons quelques explications : Donamus Domino Deos et sanctis apostolis Petro et Paulo et ad locum1 Cluniacum ….. ecclesiam sancti Amaneii et Portum de Agenno.
La charte porte la date de l’année MXLVIII.

Or, le port d’Agen ou le péage de Lécussan a été de fait, pendant des siècles, la voie principale pour pénétrer de l’Agenois dans la Gascogne, et réciproquement. Nous trouvons au XIe siècle les vicomtes du Brulhois et de Gabarret en possession des deux points aboutissants de ce passage. Ainsi en 1049, Guillaume d’Arnaud, seigneur de Moyrax, en déclarant transmettre au monastère de Moyrax, le port d’Agen, indique bien par là qu’il avait dans son domaine le péage de Lécussan. Et au point dc vue féodal, ce péage 1’importance d’un port. Quelques années plus tard, en 1062 et 1064, ses deux neveux, Hugues, vicomte de Brulhois, et son frere Hunalde donnent au monastère de Layrac l’église de Saint-Caprais de Boé, située sur la rive droite de la Garonne, vis-a-vis la motte de Lécussan, et formant la tête du port d’Agen (1). Ces dispositions et donations légales et juridiques démontrent que ces seigneurs possédaient des droits dans l’Agenois, sur le territoire où venait se rattacher et s’amorcer ce que la charte de 1049 désigne par le port d’Agen et qui plus tard sera appelé péage de Lécussan et de Boé.

Dans la suite, des modifications ont été apportées dans cette suzeraineté, s’étendant d’une rive à l’autre. Toujours est-il que les seigneurs Prieurs du Monastère de Saint-Martin de Layrac, héritiers et légataires des vicomtes du Brulhois, ont conservé jusqu’à la fin du XVIIIe des droits seigneuriaux et de patronage sur la paroisse de Saint-Pierre de Gaubert, qui est un membre de la commune de Boé.

(1) Donamus… Ecclesiam Sancti Capraisii de Bibitorio. – Monographie de Caudecoste, page 5. – Le Diocèse d’Agen et la juridiction épiscopale des évêques d’Agen, s’étendaient sur les deux rives de la Garonne. Ce ne fut qu’en 1317, par suite de l’érection de l’abbaye de Condom en évêché que le diocèse d’Agen fut limité par la Garonne et cessa de s’étendre sur la rive gauche. Depuis le Concordat de 1801, l’antique évêché d’Agen a repris son extension primitive, sauf quelques petites différences.

Et d’un autre côté, la charte de 1049, signée par les seigneurs suzerains et dominants, reconnaissait le droit féodal du seigneur doyen de Moyrax sur le port d’Agen ou passage de Lécussan, Mais ce droit ayait besoin d’être protégé et défendu par l’épée contre des voisins usurpateurs ou des intrus, et cela ne pouvait convenir à des moines. Voilà pourquoi surgit la nécessité pour eux de se susciter un défenseur et de le lier à leur cause pour défendre leurs propres intéréts. Le fief de Lécussan fut donné à un gentilhomme féal, à des conditions bien stipulées, de manière à assurer la conservation d’un droit très précieux, aussi utile au vassal qu’au suzerain. Le seigneur de Lécussan, devenant vassal du seigneur doyen de Moyrax, obtint en retour de ses services le tiers des droits de péage. Les deux autres tiers restaient la propriété du suzerain. Dans toutes les contestations ultérieures, il sera reconnu que la seigneurie de Lécussan est d’origine monastique : c’est un point d’histoire qui ne sera jamais contesté par le vassal de Lécussan.

A quelle époque fut créé ce fief (1) ? C’est ce qu’il nous est impossible de préciser, mais tout porte à croire que ce fut à la suite des luttes que les Religieux de Moyrax eurent a soutenir après la mort de leur fondateur. Nous avons raconté dans un chapitre précédent les persécutions et les spoliations que les parents de Guillaume de Moyrax firent subir aux moines de Moyrax pour revendiquer des terres qu’ils prétendaient devoir leur revenir. Ces luttes violentes furent très longues, et les Religieux, toujours victimes. Cette impuissance à défendre leurs droits les amena il chercher et à se constituer des défenseurs, car la possession duPort d’Agen les exposait à la jalousie et aux convoitises d’hommes qui ne connaissaient et ne respectaient que le droit de la force.

(1) Dans le procès de 1766, il fut dit que le bail primitif n’existait plus depuis longtemps et que le plus ancien titre connu est l’hommage du 12 août 1464 rendu par Odon de Goulard au doyen de Moyrax. Réplique, p. 4.

Un peu plus tard la Gascogne, par suite du mariage d’Eléonore d’Aquitaine, passa sous la suzeraineté des rois d’Angleterre. Les occasions de conflit et de guerre se multiplièrent et nécessité fut pour les moines de se créer des défenseurs. En effet 1es monatstères et les abbayes du XIe et du XIIe siècles virent surgir des abbés séculiers, c’est-à-dire des gentilhommes à qui l’on confia la défense des domaines, dépendant des prieurés et des Abbayes. C’est vers cette époque que fut créée la seigneurie de Lécussan. Nous la trouvons déjà établie dans le XIVe siècle.

Le 27 avril 1330, Edouard II, roi d’Angleterre, voulant se concilier les seigneurs gascons, devenus ses vassaux, envoya deux commissaires avec pleins pouvoirs d’écouter les plaintes de ses sujets et de corriger les abus qui leur seraient signalés. Il notifia l’envoi de ces commissaires et les pouvoirs dont ils étaient revétus à Jean de Grail1y, Arnaud de La Lande, Arnaud de Lécussan, Bernard de Béarn, Guilhem de Galard et à une foule d’autres seigneurs. (1)

Nous dirons dans le paragraphe suivant quels ont été les premiers seigneurs connus de Lécussan, appelés par 1es moines de Moyrax pour monter la garde à ce poste de combat et pour défendre leurs droits.

Pour le moment, il nous suffit d’avoir constaté l’origine de ce fief et son importance stratégique. Nous citerons à ce sujet le témoignage de M. de Laffore.

(1) Monlezun, Histoire de la Gascogne, III. p. 215.

« La commune de Moyrax, dit-il, est traversée par la voie romaine d’Agen à Saint-Bertrand de Comminges (autrefois Lugdunum Covennarum). Cette voie romaine partait d’Agen, traversait la Garonne au village de Boé, laissait à droite le château actuel de Lécussan, montait sur les coteaux de Moyrax, se maintenait sur les hauteurs, passait à Brimont, se dirigeait vers La Romieu, Lectoure et pour aboutir à Saint-Bertrand de Comminges. Dans son parcours de Moyrax vers Lectoure, cette voie romaine est exclusivement appelée La Peyrigne. Elle doit son nom à ce qu’elle est un mur plein de pierres de la largeur de la route et d’un mètre de profondeur (1) ».

Les troupes, voulant pénétrer de l’Agenais dans la Gascogne remontaient le cours de la Garonne, et aprés avoir traversé ce fleuve au péage de Boé, se trouvaient dans l’Armagnac. Lorsque les Agenois voulaient se mettre en défense contre les troupes venant de l’Armagnac, ils se préoccupaient des chemins devant aboutir à Lécussan et à Boé.

En 1353, des bruits de guerre parviennent à Agen et font craindre une attaque du côté de l’Armagnac. Aussitôt les conseils de la ville s’assemblent pour aviser à mettre la cité en état de défense et à réparer les palissades qui se trouvaient en mauvais état. Même ils sont avertis que Mgr Bernard d’Armagnac veut élever sur la motte de Lécussan une construction. Les consuls voient 1à une menace et un danger. Ils décident de faire des démarches pour l’obliger à renoncer à son projet et s’il s’obstine, ils s’adresseront au lieutenant du Roy de France pour qu’il y pourvoie et empêche toute espèce de fortification à Lécussan (2).

Les Agenais eurent toujours les yeux fixés sur cette porte ouverte, par laquelle pouvait pénétrer un ennemi, qui menacerait leur indépendance et leur sécurité. Cette préoccupation devint chez eux une idée fixe, à ce point qu’ils voulurent en avoir les clefs et ils en revendiquèrent la possession. Ce fut l’occasion d’un proeès qui dura plus d’un demi-siècle.

Nous raconterons plus loin les péripéties de cet interminable procès.

Mais comme il n’y avait pas de pont à Agen, ou bien ce pont ayant été détruit, il résultait que les communications entre l’Agenois et l’Armagnac, surtout lorsqu’il s’agissait de passages de troupes, avait lieu par le port de Lécussan et de Layrac ; et, soit dit en passant, les Agenois qui revendiquaient au XVe siècle la possession du péage de Boé et de Lécussan, ne se montrèrent pas moins ardents à élever des prétentions sur le port de Layrac.

(1) Notice historique sur les Monuments Féodaux et Religieux du département de Lot-et-Garonne. (Revue de l’Agenais, 1879, p. 70.)
(2) Monsehor Bernat d’Armagnac vulha bastir en la mota del Lécussan, laquelle poira estre damnaciosia à la vila d’Agen. – Jurades de la ville d’Agen, p. 334.

Au mois de novembre 1569, Monluc est averti que les Protestants commandés par Mongoméry se dirigeaient sur le Port-Sainte-Marie en passant par Laplume et Moyrax. Aussitôt le vaillant capitaine monte à et va passer la Garonne au péage de Boé et de Lécussan, « là où Moyrax est assis et près d’Estillac qui est à moy (1) ».

Plus tard, lors des guerres de la Fronde, lorsque le Prince de Condé voulut se rendre maitre des villes de l’Armagnac, sises sur la rive gauche de la Garonne, et lorsqu’il alla faire le siége de Miradoux, livrer bataille au comte d’Harcourt, à Astaffort et au Pergain, il pénétra en Gascogne par le péage de Lécussan. Après avoir été vaincu il dut se replier sur l’Agenais pour échapper aux poursuites des troupes royales, il rentra à Agen et fit passer ses troupes au péage de Lécussan et de Boé (1).

Ces faits et bien d’autres, que nous pourrions citer, témoignent de l’importance stratégique du fief de Lécussan, au temps de la féodalité.

Les quelques actes qui subsistent établissent en même temps que les seigneurs doyens de Moyrax avaient le droit de percevoir les deux tiers du péage, et que le dernier tiers revenait à son vassal, le seigneur de Lécussan.

En 1544, le 31 décembre, Arnaud de Baynac protonotaire apostolique et doyen de Moyrax, dans le dénombrament qu’il fit au Roi, déclara que le seigneur de Lécussan tenait en la juridiction de Moyrax la 3° partie du Passage et Pont de Lécuasan, sur la rivière de Garonne, dont il faisait hommage à tout sieur muant par l’offrande d’une paire d’éperons d’or, les deux autres tiers revenant au seigneur doyen de Moyrax (2).

P, Dubourg.

(1) Commentaires de Monluc.
(2) Mêmoire-Réplique de M. F. Dubernard de Lécussan, dans le procès de 1768, p. 12.

Revue de l’Agenais et des anciennes provinces du Sud-Ouest : historique, littéraire, scientifique & artistique, par M. P. Dubourg, Agen, 1907.