EXÉCUTION FAITE À MARMANDE DE PLUSIEURS FEMMES ACCUSÉES DE SORCELLERIE (1453).


Nous poursuivons nos extraits du Trésor des chartes pour servir à l'histoire des moeurs au moyen âge ( 1). On va voir, dans la pièce suivante l'un de ces sombres épisodes si fréquents dans la vie des hommes de ce temps-là. C'est une lettre de rémission accordée à deux des consuls de Marmande (Lot-et·Garonne), qui, par leur faiblesse et leur couardise, avaient laissé s'accomplir sous leurs yeux quelques-uns de ces actes de férocité populaire, trop communs alors. Voici le fait en quelques mots:
En 1453, une épidémie exerçait ses ravages à Marmande (Lot-et-Garonne).
Le peuple, incapable d'attribuer à des causes naturelles le fléau qui le frappait, devait, comme toujours, en chercher de surnaturelles.
Dans ces sortes de cas, la meilleure, ou plutôt la seule explication possible, c'était que le mal était dû à quelque art diabolique; et dès que ces idées funestes de sorcellerie étaient une fois entrées dans les têtes, on sent quelles scènes pouvaient s'ensuivre à la moindre occasion. Les choses en étaient là à Marmande, quand un habitant de la ville vient se présenter aux consuls: «Messeigneurs, leur dit-il, il y a dans ma maison un homme qui vient de l'Armagnac, où il a vu, en prison, une sorcière, laquelle accuse de sorcellerie une habitante de cette ville, nommée Jeanne Canay. Avisez-y!.» Dans un tel moment (l'avis équivalait à un ordre, et d'ailleurs les consuls de Marmande n'étaient sans doute guère plus rassurés que le reste des habitants contre les pouvoirs mystérieux et funestes.
Ils furent donc obligés de se transporter, le soir bien tart, au logis de la malheureuse contre laquelle planait la terrible accusation. Ils l'arrêtèrent, et la firent conduire en prison. Au bruit qui se fit, le peuple se mit aux fenêtres et demanda ce que c'était; ou lui répondit que c'était une sorcière: à ce nom redoutable, un cri fatal se fait entendre: «Il n'y a pas qu'une sorcière dans la ville; il faut les prendre toutes.» Aussitôt on s'arme, on descend dans la rue, on se précipite à la rencontre du baile et des consuls. Ceux-ci, profitant de l'obscurité, s'esquivent au plus vite. Leur fuite devient le signal de l'émeute. La masse populaire se divise en deux bandes, qui, ayant chacune un chef à leur tête, fouillent la ville en tous sens, s'emparent de dix ou onze pauvres femmes, et les trainent en prison au milieu de la nuit.
Cela fait, ils forcèrent les consuls de venir parlementer avec eux. On décida que le lendemain on arrêterait encore une femme nommée Péronne de Benville, et qu'on assemblerait le peuple, à son de cloche, pour statuer sur le sort de ces malheureuses. Jusqu'ici les deux consuls dont il est parlé dans notre pièce paraissent avoir singulièrement molli devant la fureur populaire. Cependant, comme cette Péronne de Benville était la marraine de l'un d'eux, et qu'après tout il était visible que le flot montait toujours, on les voit tenter alors d'y résister. Ce fut bien inutilement; car le lendemain, au son de la cloche, deux à trois cents personnes se rassemblèrent au prieuré de la ville de Marmande. Le baile et les consuls étaient présents, et malgré leurs efforts, leurs instances et leurs prières, Péronne de Benville fut arrêtée, avec Jeanne Canay. Au reste, toutes ces infortunées furent mises à la question. La force des tourments arracha des aveux à trois d'entre elles, ce qui fit que le baile et les consuls furent contraints de les condamner au feu. L'exécution suivit immédiatement la sentence. Pendant un jour ou deux, les magistrats firent des efforts inouïs pour arracher au moins deux de ces malheureuses, Péronne de Benville et Jeanne Canay, au sort qui les attendait. Mais la colère populaire s'en augmenta, à ce point que le baile lui-même courut risque de la vie.
Ces deux pauvres femmes furent donc entraînées par le peuple, et brûlées vives comme les premières. D'autres, qui ne voulurent pas faire d'aveux, furent mises à la torture avec tant de cruauté qu'elles en moururent un jour ou deux après. Il y en eut pourtant de relâchées.
Telle est la scène affreuse que retrace notre pièce. On voit quel rôle y avait joué une portion de la population de Marmande. Maintenant quelle fut la punition? c'est ce que nous ignorons. Quant aux magistrats dont la déplorable faiblesse avait dû singulièrement empirer les choses, ils furent ajournés devant le sénéchal d'Agen; on instruisit leur procès, et leurs biens furent saisis. Il est vrai que plus tard ils obtinrent grâce; mais, au moins, y avait-il eu un commencement de justice. Le fait s'était passé en 1453, et la lettre de rémission est de l'année 1457. On remarquera que la première de ces dates concorde avec le recouvrement de la Guienne. Le rétablissement de l'autorité royale dans cette province s'annonçait donc par une plus ferme application des règles de la justice, puisque deux magistrats eurent à répondre devant elle de la faute grave d'avoir été, dans un moment critique, si fort au dessous de leurs devoirs. Quoi qu'il en soit, c'est plus qu'on n'aurait le droit d'attendre d'une telle époque, et si peu de temps après tous les maux que la guerre amène à sa suite.

Charles, etc., savoir faisons, etc. Nous avoir receu rumble supplicacion de Jehan de Sompère et Jehan de Guinhon, marchans, habitans de nostre ville de Marmende en la sénéchaucie d'Agenez, contenant:
Que en l'an mil CCC LIII, eut grant mortalité et épidémie en ladite ville de Marmende, et tellement que plusieurs personnes y mouroient de l'épidémie. A laquelle occasion se meut grant murmure entre le peuple de ladite ville, disant que ladite mortalité venoit à cause de femmes sorcières, et que en ladite ville en avoit plusieurs qui usoient du dyabolique art de sorceries, et faisoient mourir ledit peuple. Et pour ce que lesdits supplians, avecques autres leurs compaignons, estoient consulz pour icelle année d'icelle ville de Marmende, vint à eulx ung nommé Gaubert Chamfré, de ladite ville de Marmende, et leur dist telles parolles en effect et substance: « Messeigneurs les consulz, il y aung homme en ma maison qui vient de l'Armagnac, qui dit qu'il y a une femme sorcière prinse, laquelle accuse et dit que Jehanne Canay est sorcière: et pour ce advisez y.» Et lors lesdits supplians, avec le baille de ladite ville, se transportèrent là où estoit ladite Canay, devers le soir hien tart, et la prindrent et mirent en prison, sans aucunes autres informacions précédant. Et ainsi qu'ilz la menoient eu prison, le peuple de ladite ville sailly aux fenestres, demandant que c'estoit. A quoy aucuns leur respondirent que c'estoit une sorcière qui estoit prinse. Et lors lesdits populaires se eslevèrent, et dirent ausdits supplians et au baille qu'il y avoit plusieurs autres sorcières en ladite ville, et qu'il les falloit prendre; et requirent, eulx armés et embastonnez et tous esmeuz, de nuit, audit baille et ausdits supplians , qu'ilz les alassent prendre. Lesquels supplians, voyant que ledit peuple estoit ainsi esmeu, se absentèrent d'eulx pour ce qu'il estoit nuit, et s'en alèrent à leurs maisons.
Et lors lesdits populaires, qui estoient en nombre de deux cens et plus, voyans ce, se divisèrent en deux parties de ladite ville, et firent deux chiefz, et prindrent d'autres femmes, jusques au nombre de x ou de XI, et les mirent en prison avecques ladite Canay, tout de nuyt. Et après que lesdites femmes furent prinses, lesdits populaires firent venir parler à eulx lesdits supplians, pour veoir que on devoit faire desdites femmes disans qu'elles estoient sorcières. Et fut ordonné entre eulx que 1esdites femmes seroient gardées, et par aucunes gens; et commandèrent lesdits supplians à aucuns de ladite ville qu'ilz les gardassent. Et fut aussi appoincté par lesdits populaires que le lendemain l'en prendroit une nommée Péronne de Benville, que l'en disoit aussi estre sorcière, et que on sonneroit une campane pour assembler le peuple de ladite ville, pour veoir comment l'en devoit procéder à l'encontre desdites femmes. A quoy lesdits supplians contredirent et obvièrent de leur povoir, pour ce qu'elle estoit maraine de l'un desdits supplians. Toutesvoies, contre le vouloir d'iceulx supplians, le lendemain se assemblèrent lesdits populaires au prieuré de ladite ville au son de ladite campane, jusques an nombre de deux ou IIIc personnes, avec lesquels furent lesdits supplians, et fut appoincté par lesdits populaires, en la présence desdits supplians et sans leur consentement, que lesdites femmes qui estoient prinses seroient géhainnées et mises à la question; et aussi fut appoincté par iceulx populaires que ladite Péronne seroit prinse. A quoy aussi lesdits supplians ne consentirent en riens. Et, après ung jour ou deux. lesdites femmes furent géhainnées et mises en question, sans aucune sentence interloqutoire ne autres informacions précédens. Par force de laquelle question, ou autrement, une nommée Cachète et une autre nommée Franque Joffre, et une autre nommée Languairande, confessent qu'elles estaient sorcières et qu'elles avoieut usé de l'art de sorcerie, et fait mourir plusieurs enfans. Et pour ce furent condempnées par le baille et autres. Et oppinèrent lesdits supplians que lesdites trois femmes sorcières fussent brùlées; ce qui fut fait.
Et pour ce que ladite Péronne de Benville et Jehanne Canay ne persévérèrent en ce qu'elles avoient dit en la question, ledit baille ne les condempna ne voult condempner à morir; aussi ne furent pas d'oppinion lesdits supplians qu'elles morussent, veu qu'elles ne persévéroient pas en leur dite confession; dont lesdits populaires furent très-fort indignez et esmeuz contre lesdits supplians et baille, et vouldrent tuer icellui baille. Et de fait, iceulx populaires prindrent lesdites Péronne de Benville et Jehanne Canay, et les menèrent au feu, et furent brullées comme les autres, contredisans à ce lesdits supplians.
Et pour ce que une nommée de Beulaigne, et une autre nommée de Condon, ne vouldrent aucune chose confesser, furent tout géhannées par lesdits populaires, ou de leurs commandemens, présens à ce, et non osans contredire lesdits supplians, que par force de ladite question et géhanne elles morurent ung jour ou deux après. Et les autres femmes qui estaient prinses, après qu'elles furent géhannées, furent relaxées pour ce qu'elles ne confessèrent aucune chose, et sont encores en vie.
Et pour ce que lesdits supplians ont esté présens en la manière que dit est au procès faire desdites femmes, sans y observer aucun ordre de droit et aux autres choses dessusdites, ils ont esté adjornez à comparoir en personne pardevant nostre séneschal d'Agenoys ou son lieutenant, à la requeste de nostre procureur en icelle sénéchaucie , et leurs biens inventoriez et mis en nostre main; et sont de jour en jour travaillez pardevant nostredit séneschal pour occasion de ce que dit est, et doubtent encore l'estre de plus en plus, et que on voulsist rigoureusement procéder contre eulx et leurs biens, se nostre grace et miséricorde ne leur estoit sur ce impartiz. Pour ce est il que, Nous, ces choses considérées, etc .....
Donné à Montbrison, en Forestz, ou mois de juillet l'an de grace mil CCCC LVII, et de nostre règne le XXVe, soubz nostre séel ordonné en l'absence du grant. Ainsi signé:
Par le Conseil, Des Vergiers. Visa. Contentor.

(Arch. nat. J, reg. 187, pièce n. 21.)


Extraits du Trésor des chartes. IV : exécution faite à Marmande de plusieurs femmes accusées de sorcellerie (1453). In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1849, tome 10. pp. 372-376.