Tentative de meurtre

Cour d’Assises de Lot-et-Garonne

Présidence de M. Audidier

L’affaire soumise au jury est une de celles qui ont le privilège d’exciter au plus haut degré la curiosité publique ; aussi une foule immenense se presse dans l’auditoire, avide de recueillir les révélations qui jailliront des débats.

L’accusé est le nommé Lartigaut (Jean-Lucien), âgé de trente-sept ans, riche cultivateur de la commune de Moirax. Marié depuis quelques années, il avait vécu, jusqu’au jour où se sont passés les évènements qui ont donné lieu à l’accusation, dans la plus parfaite harmonie avec, sa femme.

La conduite de cette dernière, d’après le témoignage de tous ses voisins, avait été toujours irréprochable, et cependant, le 30 octobre dernier, le sieur Lartigaut, en proie à des soupçons jaloux, l’accusait de lui être infidèle. Quelles explications furent fournies par la femme Lartigaut ? on l’ignore. Quoi qu’il en soit, le mari, furieux, quitte un instant sa femme, saisit un fusil à deux coups qui se trouvait dans la chambre et fait feu ; en même temps,et sans se laisser arrêter par les cris de sa femme grièvement blessée, il se dirige précipitamment vers la grange où était couchè le domestique dont il était jaloux et décharge sur lui le second coup de son arme. Il lui fait à l’épaule une profonde blessure.

Aujourd’hui on attend avec impatience les déclarations qui seront faites par la femme de l’accusé.

Réputée par tous innocente protestera-telle afin de conserver le prestige d’une vie sans reproches, ou bien, cédant aux inspirations d’un sentiment généreux, consentira-t-elle à se charger d’une flétrissure imméritée pour venir en ̃aide a son calomniateur ? Tel est, avant l’ouverture des débats, le sujet sur lequel s’exercent les commentaires de chacun. ̃̃̃̃

Après le tirage au sort du jury et les préliminaires d’usage, il est donné lecture de l’acte d’accusation, qui est ainsi conçu :

Dans la commune de Moirax, au lieu appelé Serres, se trouve, près de la route d’Agen à Larroumieu, une maison séparée de cette route par un vacant planté d’arbres : c’est l’habitation de l’accusé Lucien Lartigaut, qui vit là avec sa mère, sa femme, Marie Labau, et sa fille, âgée de cinq ans. Au commencement du mois de juillet dernier, Lartigaut prit pour domestique le nommé Jean Gros, jeune homme de mœurs, très douces et sur le compte duquel on a recueilli les renseignements les plus favorables.

Les divers membres de la famille Lartigaut couchaient dans la maison de Serres, et Jean Gros occupait une chambre qui est située de l’autre côté de la route, à soixante mètres environ de la maison. Le 30 octobre dernier, après le repas pris en famille et pendant lequel ne s’était élevée aucune discussion, on se sépara, vers sept heures du soir ; Jean Gros alla se coucher à la grange ; Lartigaut et sa femme se retirèrent dans leur chambre, et la veuve Lartigaut dans la sienne, emmenant avec elle sa petite fille. Bientôt après, cette femme entend retentir un coup de fusil dans la chambra de son fils ; elle accourt et rencontre celui-ci, qui lui dit :

« Je viens défaire un malheur ; je vais maintenant tuer le domestique. » Sa mère essaie inutilement de le retenir ; il va à la grange, ouvre la porte de la chambre de Jean Gros, et, dans l’obscurité, tire un coup de fusil dans la direction du lit. Lartigaut alla lui-même chercher un médecin. Celui-ci réclama l’assistance du maire de la commune, eL quand ils arrivèrent à Serres ils trouvèrent la femme Lartigaut couchée dans la chambre de sa belle-mère. La figure de cette femme avait été noircie par la fumée de la poudre, elle avait une ecchymose à l’œil gauche, le poignet gauche avait été gravement atteint, et le sang coulait de la blessure en grande abondance ; en effet, des téguments, et des os avaient été brisés, et le médecin retira de la plaie la bourre du fusil et plusieurs grains de plomb.

La chambre ou le coup de fusil avait été tiré était remplie de larges taches de sang et le drap de lit avait été perforé et noirci par la poudre ; il fut facile de constater que le coup avait été tiré à bout portant. La blessure de l’oeil était sans importance ; mais celle faite au poignet était des plus graves et semblait devoir nécessairement entrainer une amputation.

Quant à Gros, il avait quitté sa chambre, dans laquelle on remarqua plusieurs taches de sang ; il
avait fui chez un de ses parents, à quinze cents mètres environ de la maison de Serres. Vers dix heures, le maire de Moirax et le médecin se rendirent auprès de lui ; il était couché et on constata qu’il avait à l’extrémité du bras droit une si forte blessure, que le médecin ne comprenait pas qu’il eût pû parcourir une aussi grande distance.

Le coup avait été aussi tiré à bout portant, l’humérus était fracturé, il y avait au milieu des tissus un épanchement considérable, et les projectiles étaient restés mêlés à des débris de vêtements ; la situation du blessé était des plus graves. Dans la matinée du 31 octobre, Lartigaut se rendit auprès de M. le procureur impérîal à qui il fit la déclaration suivante :

« Hier j’ai tenté de tuer ma femme et mon domestique ; depuis quelque temps leur attitude m’avait donné la conviction qu’ils avaient ensemble des relations ; vers huit heures, étant avec ma femme, je lui adressai des reproches et la pressai de m’avouer sa faute ; elle finit par me dire qu’en effet c’était vrai ; n’écoutant que ma colère, j’ai saisi mon fusil, j’en ai tiré un coup sur ma femme, puis, allant à la grange, j’ai déchargé le second coup dans l’obscurité sur Gros. » ̃

L’information a constaté que la femme Lartigaut, qui est d’une intelligence peu développée, a toujours eu une conduite irréprochable ; le maire de Moirax, se faisant l’écho de l’opinion publique, n’hésite pas à déclarer qu’il croit cette femme incapable d’avoir failli ; d’autre part, Jean Gros, dont la bonne réputation est attestés par tous les témoins, nie énergiquement avoir eu des rapports intimes avec la femme Lartigaut ; cependant, quand elle a été entendue par M. le juge d’instruction, elle a déclaré que, pressée par son mari qui lui promettait de lui pardonner, cédant à la fois à un sentiment de crainte comme à celui de la vérité, elle a reconnu avoir commis une faute, et alors, dit-elle, mon mari se leva précipitamment en disant :

– Je vais vous brûler la cervelle à tous les deux !

Il alluma la chandelle, prit son fusil dans l’embrasure de la fenêtre, à côté du lit, et, malgré mes supplications les plus instantes, il l’arma : je me levai sur le lit, cherchant à me préserver avec les mains et les draps de lit ; il ajusta, tira et sortit comme un fou.

Mais en présence des affirmations de Gros et de la conduite irréprochable de la femme Lartigaut, que penser de sa déclaration si contraire à toutes les vraisemblances, alors que rien ne l’obligeait à avouer à son mari une faute qu’elle pouvait si facilement nier ? Tout indique que c’et là un système organisé pour essayer de protéger l’accusé dans une certaine mesure. Sans doute, celui ci a obéi, en accomplissant son double crime, à un sentiment de jalousie ; mais cette jalousie n’était jusifiée par rien de sérieux. D’un caractère violent et emporté, prêt comme l’indique l’information, à se faire justice à lui-même, Lartigaut, à la suite d’une discussion dont il est impossible de connaître les détails, n’a pas hésité à commettre le double crime dont il est aujourd’hui accusé ; Il n’a pas pu heureusement atteindre le but qu’il se proprosait, et la vie de ses victimes a été miraculeusement protégée.

En conséquence, etc,

Après la lecture de l’acte d’accusation, les témoins ont été entendus.

La principale victime, le domestique Gros, n’a pu se rendre à l’audience. Il est encore dans un état de faiblesse extrême ; cependant, le médecin qui lui donne des soins déclare qu’avec le temps il ne désespère pas d’obtenir une guérison à peu près complète,

Tous les témoins de la femme Lartigaut ont fourni sur sa moralité les témoignages les plus favorables ; ils ont tous la conviction que cette femme n’a jamais manqué à ses devoirs d’épouse.

Interrogée elle-même sur ce point par M. le président, elle répond, mais avec un embarras visible, qu’elle a été coupable.

Cette déclaration, quel qu’en soit le mobile, apportait un puissant appui à la défense ; aussi, après un résumé rapide de M. le président, le jury prononçait un verdict d’acquittement.

(Gazette des Tribunaux.)

Extrait : Le Petit journal, Paris, 09/01/1868.