Troubles démocratiques à Agen au XVe siècle

par M. Ernest Croset

Archiviste – Paléographe,

Imprimerie de P. Noubel
Agen
1861

En l’année 1481, l’Agenais vivant en paix sous la domination royale, il s’élève dans la cité d’Agen une émotion populaire, aussi hardie qu’imprévue.

Cela commence par une défaveur jetée sur les hommes notables, et de tout point considérables, qui tenaient jusque-là, sans conteste, l’administration de la ville. Des meneurs sèment la discorde, entretiennent la zizanie, ameutent les haines, et passant tout d’un coup à l’action, accusent hautement les nobles de méfaits envers le peuple, colorant leurs griefs d’apparences si spécieuses, qu’ils obtiennent du Roi et du Parlement de Bordeaux des lettres qui leur permettent de former coalition et de prélever sur eux une forte amende.

Aussitôt les agitateurs présentent l’ordonnance à Me Pierre de Champeaux, conseiller au Parlement de Bordeaux, qui se rend à Agen pour la faire exécuter.

Les prud’hommes et notables sont touchés du coup ; frappés dans l’honneur et la bourse, et voulant parer l’entreprise de ces mauvaises gens, ils vont au devant de Me Pierre de Champeaux ; les chefs du peuple s’étaient, de leur côté, rendus près de lui.

Les nobles, à leur rencontre, se font humbles et conciliants : « Exposez-nous, disent-ils, de quoi vous souffrez et ce qui vous fait tort ; nous nous offrons à faire, dans les limites du juste, tout ce qui pourra vous agréer, et convenir tant à l’honneur et profit du Roi que de la ville, et de l’Etat ; » et ils faisaient ces offres de si bonne grâce et obligeance, qu’on eût dit qu’ils étaient les meilleurs amis du monde.

Enhardis par ces douceurs et contents de pousser les choses à bout, les chefs protestent qu’ils ne veulent rien entendre, si chaque année on n’élit pas pour consuls deux laboureurs et deux artisans.

La prétention était forte ; les nobles se contenant toujours, répondent qu’ils veulent bien consentir à ce que les consuls soient élus sans distinction de rang ni de personnes, mais parmi les plus capables, les plus dignes et les plus considérés, que cela importe au bien et à la sécurité du gouvernement ; et, retrouvant un peu de fierté, ils ajoutent, qu’en dehors de ces conditions, ils sont prêts à subir l’arrêt du Parlement.

« Faites-donc exécuter l’arrêt, crient les meneurs à P. de Champeaux, et octroyez-nous, avec le droit de coalition, la licence de lever sur ces nobles l’impôt de cent livres tournois, châtiment de leurs damnables entreprises. »

En même temps ils nomment syndic, pour suivre l’affaire et le recouvrement, Arnaud d’Herbe-Verte, « pauvre homme, » une de ces natures simples et robustes qui agréent au peuple, et le chargent d’informer contre les nobles, proclamant « qu’en cette affaire ils sont rois et consuls. »

Ils ne le furent pas longtemps. Toute conciliation en effet était impossible ; les nobles se retirent donc, mais ils font savoir au roi la vérité en l’exagérant, insistant sur les insolences commises et les audaces étranges du peuple.

Il n’en fallait pas tant pour scandaliser le roi Louis XI qui séjournait alors à Bordeaux, et, de plus près, dut ressentir plus vivement l’offense.

Sans tarder, le roi écrit à ses fidèles conseillers du Parlement de Bordeaux ; avant d’aborder le fait, il expose majestueusement l’autorité des principes méconnus. Une cité telle qu’Agen, qui a toujours tenu parti pour la couronne, comblée par les rois nos prédécesseurs des plus beaux privilèges, relevée par leurs mains de la déchéance et de la dévastation après la réduction de l’Aquitaine, notée pour sa bonne police et son gouvernement, au point de se faire réputer l’une des meilleures villes de ce pays, ne peut ni ne doit être gouvernée par autres personnes que les notables, clercs et savants ; c’est de raison et d’immémorial usage ; mais livrer une telle ville aux ignorants laboureurs et manœuvriers, (1) c’est ruiner sa prospérité, et créer un exemple scandaleux, même dangereux pour la solidité de l’Etat.

Le roi ordonne que le parlement de Bordeaux procède à une information générale, que les plaintes des nobles soient écoutées, comme les doléances du peuple, dont une députation, choisie dans la partie la plus saine, se rendra à la cour ; le peuple pourra confier sa cause à son privilégié Arnaud d’Herbe-Verte, pourvu qu’il se comporte avec mesure ; au moindre trouble les justiciers et officiers doivent arrêter prévenus et coupables ; les prisons sont prêtes à les recevoir.

(1) Le texte porte Mecanicos ; il semble qu’il y ait dans ce mot une nuance de mépris que ne rend pas le mot manœuvrier et qui donne l’idée d’un travail inintelligent et machinal.

Le Procureur général près la Cour donnera les conclusions sur l’affaire.

On ne sait pas bien si l’affaire fut instruite ; à coup sûr la paix revint et dura.

Quoi qu’il en ait été de cet étrange épisode révolutionnaire à une époque si monarchique, n’exagérons pas la gravité des faits ; à l’heure de la crise, ce fut presque un drame ; le danger passé, c’est presque une comédie.

On ne peut guère retenir un sourire à voir l’émotion grande des notables prud’hommes, si humiliés et si humbles, mais espérant bien se relever tout à l’heure ; le peuple sans frein veut tout abattre ; est-ce risible ? – et rentre battu, dans le silence ; il y a bien quelque pompe comique dans le discours du Roi développant la majesté des institutions monarchiques : toutes ces physionomies semblent poser avec l’exagération demi-sérieuse d’un apologue de Lafontaine.

Arnaud dort ignoré sous l’herbe verte ; je n’éveillerai pas le pauvre homme pour le revendiquer comme précurseur des démocrates modernes. 11 n’avait pas comme eux des idées préconçues, un système, des haines politiques. Enfant du moyen-âge il agissait avec l’enfantillage populaire ; chef de la plèbe, quel plaisir il a dû prendre à terrifier ces bons notables ! Mais je pense bien qu’après cette équipée, il redevint bon manœuvrier et mourut « pauvre homme. »

Peut-être dois-je ajouter que cela n’est pas un conte ; ce récit est extrait en entier d’une charte des archives de la ville d’Agen, d’un de ces admirables procès-verbaux du moyen -âge, d’apparence si obscure : un parchemin flétri, une longue suite de lignes éteintes, une phrase sans alinéas, ni trêve ; mais dans cette forme consacrée tout se trouve, invocation, préambule, exposé, dispositif, clauses pénales, tout revit, et ce pâle flambeau est le soleil de l’histoire. (1)

(1) Archives de la ville d’Agen, 4 p. parch., lat. an 1481 Série FF.

Troubles démocratiques à Agen au XVe siècle, par M. Ernest Croset, Agen, 1861.